SOIRÉE VI
J'en demande vraiment pardon aux jeunes garçons et aux jeunes filles ; mais ils ne trouveront point ici, peutêtre, ce qu'ils chercheront. Cet article n'est que pour les savants et les gens sérieux auxquels il ne convient guère. C'est de baiser qu'il s'agit.
Il n'est que trop question de baiser dans les comédies du temps de Molière. Champagne, dans la comédie de la Mère Coquette demande des baisers à Laurette ; elle lui dit :
Tu n'es donc pas content ? Vraiment c'est une honte. Je Val baisé deux fois,
Champagne lui répond :
Quoi, tu baises par compte ?
Les valets demandaient toujours des baisers aux soubrettes ; on se baisait sur le théâtre. Cela était d'ordinaire
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très fade, très grossier, insupportable, surtout dans des acteurs assez vilains, qui faisaient mal au cœur.
Si le lecteur veut des baisers, qu'il en aille chercher dans le Pastor Fido; il y a un chœur entier où il n'est parlé que de baisers (1); et la pièce n'est fondée que sur un baiser que Miriillo donna un jour à la belle Amarilli au jeu de Colin-!Maillart, un baccio mollo saporilo.
On connaît le chapitre sur les baisers, dans lequel Jean de la Caza, archevêque de Bénévent, dit : « Qu'on peut se baiser de la tête aux pieds ». Il plaint les grands nez qui ne peuvent s'approcher que difTicilcment ; et il conseille aux dames qui ont le nez long d'avoir des amants camus
Le baiser était une manière de saluer très ordinaire dans toute l'antiquité.
Plutarque rapporte que les conjurés, avant de tuer César, lui baisèrent le visage, la main et la poitrine.
Tacite dit que, lorsque son beau-père Agricola revint de Rome, Domitien le reçut avec un froid baiser, ne lui dit rien, et le laissa confondu dans la foule.
L'inférieur qui ne pouvait parvenir à saluer son supérieur en le baisant, appliquait sa bouche à sa propre main, et lui envoyait ce baiser qu'on lui rendait de même, si on voulait.
On employait même ce signe pour adorer les dieux.
(1) Bacci pur bocca curiosa e scaltra
0 seno, 0 f route, o mano ; unqua non fia Che parte alcuna in bella donna bacci.
Il y a quelque chose de semblable dans ces vers français dont j'ignore l'auteur :
De cent baisers dans votre ardente flamme, Si vous pressez belle gorge et be^u bras, C'est vainement ; ils ne le rendent pas. Baisez la bouche, elle répond à l'âme.
L'âme se colle aux lèvres de rubis, Aux dents d'ivoire, à la langue amoureuse, Ame contre âme alors est fort heureuse. Deux n'en font qu'une ; et c'est un paradis.
LES SOIRÉES PHILOSOPHIQUES iSq
Job, dans sa parabole (chap. xxxi), dit : « Quïl n'a point adoré le soleil et la lune comme les autres Arabes, qu'il n'a point porté sa main à sa bouche en regardant ces astres ».
Il n'est resté chez nous de cet usage si antique que la civilité puérile et honnête, qu'on enseigne encore dans quelque petite ville aux enfants, de baiser leur main droite quand on leur donne des dragées.
C'était une chose horrible que de trahir en baisant ; c'est ce qui rend l'assassinat de César encore plus odieux.
Nous connaissons assez les baisers de Judas; ils sont devenus proverbe.
Joab, l'un des capitaines de David, étant fort jaloux d'Amœza, autre capitaine, lui dit (Liv. ii des Rois, ch. ii) : «Bonjour, mon frère, et il prit de sa main le menton d'Amaza pour le baiser, et, de l'autre main, il tira sa grande épée et l'assassina d'un seul coup, si terrible que toutes ses entrailles lui sortirent du corps ».
On ne trouve aucun baiser dans les autres assassinats assez fréquents qui se commirent chez les Juifs, si ce n'est, peut-être, les baisers que donna la belle Judith au capitaine Holopherne, avant de lui couper la tête dans son lit, lorsqu'il fut endormi ; mais il n'en est pas fait mention, et la chose n'est que vraisemblable.
Dans une tragédie de l'Anglais Shakespeare nommée Othello, c^t Othello, qui est un nègre, donne deux baisers à sa femme avant de l'étrangler.
Cela paraît abominable aux honnêtes gens ; mais des partisans de Shakespeare disent que c'est la belle nature, surtout dans un nègre.
Lorsqu'on assassina Jean Galeus Sjorza dans la cathédrale de Milan, le jour de saint Etienne, les deux Médicis dans l'église de la Reparata, l'amiral Coligny, le prince d'Orange, le maréchal d'Ancre, les frères de With et tant d'autres, du moins on ne les baisa pas.
Il y avait chez les anciens je ne sais quoi de symbolique et de sacré attaché au baiser, puisqu'on baisait les statues
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des dieux et leurs barbes, quand les sculpteurs leur avaient donné de la barbe. Les initiés se baisaient aux mystères de Cércs, en signe de concorde.
Les premiers chrétiens et les premières chrétiennes se baisaient à la bouche dans leurs agapes. Ce mot signifiait repas d'amour.
Ils se donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de frère et de sœur, agion filcma.
Cet usage dura plus de quatre siècles, et fut enfin aboli à cause des conséquences. Ce furent ces baisers de paix, ces agapes d'amour, ces noms de frère et de sœur qui attirèrent longtemps aux chrétiens peu connus ces imputations de débauche dont les prêtres de Jupiter et les prêtres de Vesta les chargèrent.
Vous voyez dans Pétrone et dans d'autres auteurs profanes que les dissolus se nommaient frère et sœur.
On crut que chez les chrétiens les mêmes noms signifiaient les mêmes infamies. Ils servirent innocemment euxmêmes à répandre ces accusations dans l'empire romain.
On connaît le terme de Gnostique qui fut d'abord si honorable et qui signifiait savant, éclairé, pur, et qui devint ensuite un terme d'horreur et de mépris, un reproche d'hérésie.
Saint Epiphane, au iii^ siècle, prétendait que les « Gnostiques se chatouillaient d'abord les uns les autres, hommes et femmes, qu'ensuite ils se donnaient des baisers fort impudiques, et qu'ils jugeaient du degré de leur foi par la volupté de ces baisers ; que le mari disait à sa femme, en lui présentant un jeune initié : « Fais l'agape, ma mie, avec mon frère », et qu'ils faisaient l'agape. »
Crainte de blesser les oreilles chastes, et de donner de mauvaises pensées aux jeunes messieurs et aux jeunes demoiselles, je n'ose répéter ici dans l'honnête langue française ce qu'ajoute le bon saint Epiphane. Je dirais seulement que, peut-être, on en imposa un peu au bonhomme, et que tous les gens ne sont pas de vilains débauchés.
LES SOIRÉES PIIILOSOPHIOUES Î^I
La secte dos Piétistes, en voulant imiter les premiers chrétiens, se donne aujourd'hui des baisers de paix en sortant de l'assemblée, et en s'appelant mon frère et ma sœur; c'est ce que m'avoua, il y a quelques jours, une petite Piétisie fort jolie et fort humaine.
L'ancienne coutume de baiser sur la bouche, les Piétistes l'ont soigneusement conservée.
Il n'y avait point d'autre manière de saluer les dames en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre ; c'était le droit des cardinaux de baiser les reines sur la bouche, et même en Espagne.
Ce qui est singulier, c'est qu'ils n'eurent pas la même prérogative en France, où les dames eurent toujours plus de liberté que partout ailleurs. Mais chaque pays a ses cérémonies, et il n'y a point d'usage si général que le hasard et l'habitude n'y aient mis quelque exception.
C'eût été une incivilité, un affront, qu'une dame honnête, en recevant la visite d'un seigneur, ne le baisât pas à la bouche malgré ses moustaches.
S'il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par politesse à une bouche vieille et laide, il y avait un grand danger entre les bouches fraîches et vermeilles de vingt à vingt-cinq ans, et c'est ce qui fit abolir enfin la cérémonie de baiser dans les mystères et les agapes.
C'est ce qui fit enfermer les femmes chez les Orientaux, afin qu'elles ne baisassent que leurs pères et leurs frères. Coutume longtemps introduite en Espagne par les Arabes.
Voici le danger : Il y a un nerf de la cinquième paire qui va de la bouche au cœur, et de là plus bas ; tant la nature a tout préparé avec l'industrie la plus délicate; les petites glandes des lèvres, leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, leur peau fine, chatouilleuse, leur donne un sentiment exquis et voluptueux, lequel n'est pas sans analogie avec une partie plus cacliée et plus sen^^ sible encore. La pudeur peut souffrir d''un baiser longtemps savouré entre deux Piétistes de dix-huit ans.
Il est à remarquer que l'espèce humaine, les tourte-
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relies et les pigeons, sont les seuls qui connaissent les baisers ; de là est venu chez les latins le mot Columbatim que la pauvre langue française n'a pu rendre.
Il n'y a rien dont on n'ait abusé. Le baiser, destiné par la nature à la bouche, a été prostitué souvent à des membranes qui ne semblaient pas faites pour cet usage. On sait de quoi les Templiers furent accusés.
Je ne puis honnêtement traiter plus au long ce sujet intéressant, quoique Montaigne dise : « Il en faut parler sans vergogne, nous prononçons hardiment tuer, dérober, trahir, et nous n'oserions prononcer qu'entre les dents choses agréables ».
SOIRÉE YII
Après avoir parlé du baiser, parlons des testicules, ensuite nous parlerons de la barbe, et puis après du cul, et puis après d'autre chose.
Ce mot testicule est à la fois scientifique et obscène, il signifie petit témoin.
Voyez dans le grand dictionnaire encyclopédique les conditions d'un bon testicule.
Sixte-Quint, cordelier, devenu pape, déclara en 1587, par sa lettre du 25 juin à son nonce en Espagne, qu'il fallait démarier tous ceux qui n'avaient point de testicules.
Il semble par cet ordre, lequel fut exécuté par Philippe II, qu'il y avait en Espagne plusieurs maris privés de ces deux organes.
Mais comment un homme qui avait été cordelier pouvait-il ignorer que souvent des hommes ont leurs testicules cachés dans le scrotum, et n'en sont que plus propres à l'action conjugale ?
On a vu en France trois frères de la plus grande nais
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sance, dont l'un en possédait trois, l'autre n'en avait qu'un seul, et le troisième n'en avait point d'apparents ; ce dernier était le plus vigoureux des frères.
Le docteur Angélique (IV, dist. 34. Quest.), qui n'était que Jacobin, décide que deux testicules sont des essentia matrimonii, de l'essence de mariage; en quoi il est suivi par Richardus, Scotus, Durandus et Sylvius.
Si vous ne pouvez parvenir à voir le plaidoyer de l'avocat Sébastien Rouillard, en 1600, pour les testicules de sa partie enfoncés dans son épigastre, consultez du moins le dictionnaire de Bayle à l'article Quellenec.
Vous y verrez que la méchante femme du client de Sébastien Rouillard voulait faire déclarer son mariage nul, sur ce que la partie ne montrait point de testicules.
La partie disait avoir fait parfaitement son devoir. Il articulait intromission et éjaculation ; il offrait de recommencer en présence des chambres assemblées.
La coquine répondait que cette épreuve alarmait trop sa fierté pudique ; que cette tentative était superflue, puisque les testicules manquaient évidemment à l'intimé, et que messieurs savaient très bien que les testicules sont nécessaires pour éjaculer.
J'ignore quel fut l'événement du procès; j'oserais soupçonner que le mari fut débouté de sa requête et qu'il perdit sa cause, quoique avec de très bonnes pièces, pour n'avoir pu les montrer toutes.
Ce qui me fait pencher à le croire, c'est que le même Parlement de Paris, le 8 janvier 1665, rendit arrêt sur la nécessité des deux testicules apparents, et déclara que sans eux on ne pouvait contracter mariage.
Cela fait voir qu'alors il n'y avait aucun membre de ce corps qui eût ses deux témoins dans le ventre, ou qui fût réduit à un témoin ; il aurait montré à la compagnie qu'elle jugeait sans connaissance de cause.
Vous pourrez consulter Pontas sur les testicules comme sur bien d'autres objets ; c'était un sous-pénitencier qui décidait de tous les cas : il approche quelquefois de Sanchez.
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Il s'est glissé depuis longtemps un préjugé dans l'église latine, qu'il n'est pas permis de dire la Messe sans testicules, et qu'il faut au moins les avoir dans sa poche.
Cette ancienne idée était fondée sur le Concile de Nicée (Canon IV), qui défend qu'on ordonne ceux qui se sont fait mutiler eux-mêmes.
L'exemple d'Origène et de quelques autres enthousiastes attira cette défense. Elle fut confirmée au second concile d'Arles.
L'église grecque n'exclut jamais de l'autel ceux à qui on avait fait l'opération à'Origène sans leur consentement.
Les patriarches de Constantinople, Nicetaus, Ignace, Photius, Melhodius étaient eunuques.
Aujourd'hui, ce point de discipline a semblé demeurer indécis dans l'église latine. Cependant, l'opinion la plus commune est que, si un eunuque reconnu se présentait pour être ordonné prêtre, il aurait besoin d'une dispense.
Le bannissement des eunuques du service des autels paraît contraire à l'esprit même de pureté et de chasteté que ce service exige.
Il semble surtout que des eunuques qui confesseraient de beaux garçons et de belles filles, seraient moins exposés aux tentations ; mais d'autres raisons de convenance et de bienséance ont déterminé ceux qui ont fait les lois.
Dans le Lévitique, on exclut de l'autel tous les défauts corporels, les aveugles, les borgnes, les bossus, les manchots, les boiteux, les galeux, les pouilleux, les teigneux, les nez trop longs, les nez camus, etc., etc., etc.