‹ L'uvre de VoltaireChapitre 5 sur 34 · L'ANTI-GITON · texte numérisé non relu

L'ANTI-GITON

A Mlle LECOUVREUR (1714)

0 du théâtre aimable souveraine, Belle Chloé, fille de Melpomène, Puissent ces vers de vous être goûtés ! Amour le veut, Amour les a dictés.

Ce petit dieu de son aile légère, Un arc en main, parcourait l'autre jour Tous les recoins de votre sanctuaire ; Car le théâtre appartient à l'Amour :

Tous ses héros sont enfants de Cythère. Hélas ! Amour, que tu fus consterné Lorsque tu vis ce temple profané, Et ton rival, de son culte hérétique Établissant l'usage antiphysique, Accompagné de ses mignons fleuris.

Fouler aux pieds les myrtes de Cypris ! Cet ennemi jadis eut dans Gomorrhe Plus d'un autel, et les aurait encore.

Si par le feu son pays consumé En lac un jour n'eût été transformé.

Ce conte n'est de la métamorphose, Car gens de bien m'ont expliqué la chose Très-doctement ; et partant ne veux pas Mécroire en rien la vérité du cas.

Ainsi que Loth, chassé de son asile,

Ho l'œuvre de voltaike

Ce pauvre dieu courut de ville en ville :

Il vint en Grèce ; il y donna leçon

Plus d'une fois à Socrate, à Platon :

Chez des héros il lit sa résidence,

Tantôt à Rome, et tantôt à Florence ;

Cherchant toujours, si bien vous l'observez,

Peui)lcs polis et par art cultivés.

[Maintenant donc le voici dans Lutèce,

Séjour fameux des effrénés désirs.

Et qui vaut bien l'Italie et la Grèce,

Quoi qu'on en dise, au moins pour les plaisirs.

Là, pour tenter notre faible nature,

Ce dieu paraît sous humaine figure.

Et n'a point pris bourdon de pèlerin,

Comme autrefois l'a pratiqué Jupin,

Qui, voyageant au pays où nous sommes,

Quittait les cieux pour éprouver les hommes.

Il n'a point l'air de ce pesant abbé

Brutalement dans le vice absorbé,

Qui, tourmentant en tout sens son espèce,

INIord son prochain, et corrompt la jeunesse ;

Lui, dont l'œil louche et le mufle effronté

Font frissonner la tendre Volupté,

Et qu'on prendrait, dans ses fureurs étranges,

Pour un démon qui viole des anges.

Ce dieu sait trop qu'en un pédant crasseux

Le plaisir même est un objet hideux.

D'un beau marquis il a pris le visage (1),

Le doux maintien, l'air fin, l'adroit langage ;

Trente mignons le suivent en riant ;

Philis le lorgne, et soujùre en fuyant.

Ce faux Amour se pavane à toute heure

Sur le théâtre aux muses destiné.

Où, par Racine en triomphe amené.

(1) L'homme dont il est question avait eu une cuisse emportée à Ramillies. — C'est une crreui'. C'est à IMulpIaquet que le marquis de Courcillon avait perdu ime jambe {Noie de l'édUeur).

l'anti-glton 8i

L'Amour galant choisissait sa demeure.

Que dis-je ? hélas ! l'Amour n'habite plus

Dans ce réduit : désespéré, confus

Des fiers succès du dieu qu'on lui préfère,

L'Amour honnête est allé chez sa mère,

D'où rarement il descend ici-bas.

Belle Chloé, ce n'est que sur vos pas

Qu'il vient encor. Chloé, pour vous entendre.

Du haut des cieux j'ai vu ce dieu descendre

Sur le théâtre ; il vole parmi nous

Quand, sous le nom de Phèdre ou de INIonime,

Vous partagez entre Racine et vous

De notre encens le tribut légitime.

Si vous voulez que cet enfant jaloux

De ces beaux lieux désormais ne s'envole.

Convertissez ceux qui devant l'idole

De son rival ont fléchi les genoux.

Il vous créa la prêtresse du temple :

A l'hérétique il faut prêcher d'exemple.

Prêchez donc vite, et venez dès ce jour

Sacrifier au véritable Amour.

LE CADENAS

Envoyé en 171G a U^^ de E*** (1)

Je triomphais ; l'Amour était le maître, Et je touchais à ces moments trop courts De mon bonheur et du vôtre peut-être : Mais un tyran veut troubler nos beaux jours. C'est votre époux : geôlier sexagénaire, Il a fermé le libre sanctuaire

(1) Voltaire avait environ vingt ans quand il fit cette pièce, adressée à une dame contre laquelle son mari avait pris cette étrange précaution ; elle fut imprimée en 172 1 pour la première fois.

La pièce, dans cette édition, commençait par les vers suivants :

Jeune beauté, qui ne savez que plaire, A vos genoux, comme bien vous savez, En qualité de prêtre de Cythère, J'ai débité, sans morale sévère.

Mais bien sermons par Vénus approuvés, Gentils propos, et toutes les sornettes Dont Rochebrunc orne ses chansonnettes.

De ces sermons votre cœur fut louché ; Jurâtes lors de quitter le péché Que parmi nous on nomme indifférence :

Même un baiser m'en donna l'assurance ; Mais votre époux, Iris, a tout gàlé.

Il craint l'Amour : époux sexagénaire Contre ce dieu fut toujours en colère ; C'est bien raison : Amour de son côté Assez souvent ne les épargne guère.

Celui-ci donc tient de court vos appas. Plus ne venez sur les bords de la Seine, Dans ces jardins où Sylvains à centaine Et le dieu Pan vont prendre leurs ébats ;

LE CADENAS

De VOS appas ; et, trompant nos désirs, Il tient la clef du séjour des plaisirs. Pour éclaircir ce douloureux mystère, D'un peu plus haut reprenons cette affaire. Vous connaissez la déesse Cérès :

Or en son temps Cérès eut une fille Semblable à vous, à vos scrupules près. Brune piquante, honneur de sa famille.

Tendre surtout, et menant à sa cour L'aveugle enfant que l'on appelle Amour. Un autre aveugle, hélas ! bien moins aimable, Le triste Hymen, la traita comme vous.

Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable, Dans les enfers fut son indigne époux.

Il était dieu, mais avare et jaloux :

Il fut cocu, car c'était là justice.

Où tous les soirs n^^mphes jeunes et blanches,

Les Courcillous, Polignacs, Villefranches,

Près du bassin, devant plus d'un Paris,

De la beauté vont disputer le prix.

Plus ne venez au palais des Francines,

Dans ce pays où tout est fiction.

Où l'Anaour seul fait mouvoir cent machines,

Plaindre Thésée et siffler Arion.

Trop bien, hélas ! à votre époux soumise,

On ne vous voit tout au plus qu'à l'église ;

Le scélérat a de plus attenté

Par cas nouveau sur votre liberté.

Pour éclaicir pleinement ce mystère.

D'un peu plus loin reprenons cette affaire.

Vous connaissez la déesse Cérès ; Or en son temps Cérès eut une fille Semblable à vous, à vos scrupules près. Belle, sensible, honneur de sa famille, Brune surtout, partant pleine d'attraits. Ainsi que vous par le dieu d'hyménée La pauvre enfant fut assez malmenée.

Le dieu des morts fut son barbare époux : Il était louche, avare, hargneux, jaloux ; Il fut cocu : c'était bien la justice. Pirithoûs, etc.

Piriihous, son fortuné rival,

Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral,

Au dieu Pluton donna le bénéfice

De cocuage. Or ne demandez pas

Comment un homme, avant sa dernière heure,

Put pénétrer dans la sombre demeure :

Cet homme aimait ; l'Amour guida ses pas.

Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes,

Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes 1

De sa chaudière un traître d'espion

Vit le grand cas, et dit tout à Pluton.

Il aj ou talque, même à la sourdine,

IMus d'un damné festoyait Proserpine.

Le dieu cornu dans son noir tribunal

Mt convoquer le sénat infernal.

Il assembla les détestables âmes

De tous ces saints dévolus aux enfers.

Qui, dès longtemps en cocuage experts,

Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes.

Un Florentin lui dit : « Frère et seigneur,

Pour détourner la maligne iniluence

Dont Votre Altesse a fait rexpérience,

Tuer sa dame est toujours le meilleur :

Mais, las ! seigneur, la vôtre est immortelle.

Je voudrais donc, pour votre sûreté,

Qu'un cadenas, de structure nouvelle.

Fût le garant de sa fidélité.

A la ver lu par la force asservie.

Lors vos plaisirs borneront son envie ; •

Plus ne sera d'amant favorisé.

El plût aux dieux que, quand j'étais en vie.

D'un tel secret je me fusse avisé ! »

A ce discours les damnés applaudirent.

Et sur l'airain les Parques l'écrivirent.

En un moment, fers, enclumes, fourneaux,

Sont préparés aux gouffres infernaux ;

Tisiphoné, de ces lieux serrurière.

LE CADENAS

Au cadenas met la main la première ;

Elle l'achève, et des mains de Pluton

Proserpine reçoit ce triste don.

On m'a conté qu'essayant son ouvrage,

Le cruel dieu fut ému de pitié.

Qu'avec tendresse il dit à sa moitié :

« Que je vous plains ! vous allez être sage. »

Or ce secret, aux enfers inventé,

Chez les humains tôt après fut porté ;

Et depuis ce, dans Venise et dans Rome,

Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme.

Qui, pour garder l'honneur de sa maison.

De cadenas n'ait sa provision.

Là, tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme.

Tient sous la clef la vertu de sa femme.

Or votre époux dans Rome a fréquenté ;

Chez les méchants on se gâte sans peine,

Et le galant vit fort à la romaine ;

Mais son trésor est-il en sûreté ?

A ses projets l'Amour sera funeste :

Ce dieu charmant sera notre vengeur :

Car vous m'aimez ; et quand on a le cœur

De femme honnête, on a bientôt le reste.

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