‹ La 628-E8Chapitre 2 sur 10 · LA · texte numérisé non relu

LA

Constantin Meunier.

Revu toute la journée — une journée triste et pluvieuse — des œuvres de Constantin Meunier.

Constantin Meunier est un artiste intéressant et méritoire. Par son talent, par sa belle vie sans défaillance, il a droit au respect de tous. De son œuvre, se dégage une forte signification humaine.

Comme tant d'autres, qui y trouvèrent fortune et profit, il eût pu faire des Dianes cireuses, d'onduleuses Vénus et de voluptueuses faunesses. 11 eût pu élever, aussi bien que d'autres, des monuments en sucre ou en saindoux, à la mémoire des grands hommes de Bruxelles, et peupler le bois de la Cambre de toute une foule de peintres, de poètes, d'orateurs et de militaires... Mais il avait un idéal plus fier.

Né au milieu d'un pays de travail et de souffrance, vivant dans une atmosphère homicide, ayant toujours sous les yeux, le lugubre spectacle de l'enfer des mines, le drame rouge de l'usine, il fit des ouvriers.

Il les peignit d'abord ; ensuite, il les modela.

Ardemment, il se passionna à leurs labeurs, à leurs misères, à leurs révoltes. Il comprit la rude beauté tragique de leurs torses, la musculature contractée, violente de leurs gestes, la tristesse haletante, farouche, durcie de leurs faces souterraines. Il tenta de styliser, de ramener vers la simplicité linéaire du drapement antique, leurs tabliers de cuir, leurs bourgerons collants, leurs pauvres bardes de travail. Et surtout , il s'émut, — car il était infiniment bon, et il rêvait toujours de justice, — de ce que contient d'injustice sociale, d'âpre

exploitation capitaliste et politique, la destinée de ce» parias, à qui il est dévolu de ne trouver leur maigre existence quotidienne, que dansTeffroi, ou dans l'usure lente d'un métier, auprès de quoi le bagne semble presque une douceur.

De tout cela il sut tirer des accents assez nobles, des apparences sculpturales assez fortes, de la pitié. On lui doit trois œuvres presque entièrement belles : Une Figure de paysanne, au visage usé, aux yeux morts, aux seins taris; le Cheval de mine^ la Femme au grisou, cette dernière, surtout, d'une composition ample et simple, d'un métier plus serré. C'est déjà beaucoup.

Malheureusement, venu trop tard à la sculpture, qui est un art très difficile, ennemi du truquage et du trompe-l'œil, Constantin Meunier, en dépit de ses dons réels, de sa passion, de sa forte compréhension de la vie ouvrière, ne connut pas très bien son métier. Son modelé est pauvre, parfois désuni, sa forme souvent lourde, ses plans pas assez nombreux, pas assez colorés, ses contours secs... Il ne sait pas toujours combiner avec harmonie un monument, architecturer un ensemble, grouper des figures... On sent trop Teffort en tout ce qu'il fait. La souplesse qui donne la vie, le mouvement à la matière, est peut-être ce qui lui manque le plus. Seul, le morceau vaut ce qu'il vaut, et, le plus souvent il n'a qu'une valeur, — par conséquent, une illusion — de littérature.

Od m'a raconté le drame suivant :

La Ligue des Droits de l'homme cfue préside, avec tant de fermeté et un si beau dévouement, M. Francis dePresseasé, institua une commission chargée d'élever,

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à la grande mémoire d'Emile Zola, un monument. Cette commission choisit, pour Texécuter, Constantin Meunier. Mais celui-ci hésita longtemps, émit des scrupules. Il était souffrant, se trouvait bien vieux, avait encore une œuvre importante à terminer, cette œuvre dont njous avons admiré, à nos expositions, de nombreux fragments, et qu'il eût bien voulu voir se dresser sur une des places publiques de Bruxelles, avant de mourir. Sur des instances réitérées, flatteuses pour lui, à coup sûr, mais maladroites, car lui seul étadt en mesure de savoir ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas entreprendre, — il fmit par accepter cette lourde mission, mollement, à la condition qu'on lui adjoignit un collaborateur français, qui fut aussitôt désigné, ou plutôt qui se désigna lui-même : M. Alexandre Charpentier.

Au bout d'une très longue année, Constantin Meunier et M. Alexandre Charpentier présentèrent à la commission une maquette, pas très heureuse, dit-on. Elle fut jugée insuffisante. Les deux artistes avouaient d'ailleurs qu'ils n'en étaient pas contents. Ils comprirent qu'ils devaient chercher et trouver autre chose...

Le monument était tel. Un Emile Zola, debout, oratoire, dramatique, étriqué, en veston d'ouvrier, en pantalon tirebouchonné, un Zola sans noblesse et sans vie propre, où rien ne s'évoquait de cette physionomie mobile, ardente, volontaire, timide, si conquérante e^ si fme, rusée et tendre, joviale et triste, enthousiaste et déçue, et qui semblait respirer la vie, toute la vie, avec ime si forte passion. Derrière ce Zola, banal et pauvre, une Vérité nue étendait les msâns. A droite, un mineur; à gauche, une glèbe. L'invention était quelconque. On voit qu'elle ne dépassait pas la mentahté des artistes officiels. Et tout cela se groupait assez mal.

'^ Sapristi! dit M. Alexandre Chaj^enti^r, devant

cette découverte un peu tardive... Voilà qui est ennuyrux... Car ils ont raison... Ça ne vaut rien du tout... J'ai idée que c'est la Vérité qui nous gêne... Elle est trùs jolie... mais pas à sa place, derrière Zola... 11 faut absolument la mettre devant... Qu'en dites-vous?

— Essayons de la mettre devant... consentit Gonstentin Meunier.

— Essayons.

Placée devant, la Vérité produisit un effet plus déplorable encore. Et puis elle annulait la glèbe, le mineur.

— Diable! s'écrièrent, avec un ensemble plus parfait que leur œuvre, les deux artistes terrifiés...

Et ils réfléchirent longuement.

— Si on l'habillait?... proposa Constantin Meunier.

— La Vérité?

— Oui... Eh bien, quoi?

— Une Vérité habillée?... Ce ne serait plus la Vérité... Non... Essayons à droite.

— Essayons... acquiesça Constantin Meunier. On transporta la Vérité à droite... Mais...

— Non, non... quelle horreur!... Enlevez... Constantin Meunier se cache la face... Tout se désé-

quihbre du monument... Tout s'effondre... tout fiche le camp, comme on dit dans les ateliers. Le problème devenait de plus en plus ardu.

— Alors, à gauche, invita, pour la deuxième fois, M. Alexandre Charpentier.

Le pauvre Constantin Meunier n'avait plus la foi. II répondit, mollement :

— Essayons à gauche.

On transporta la Vérité à gauche.

— Impossible!

Tel fut le cri que poussèrent simultanément ConS' tantin Meunier et M. Alexandre Charpentier.

Hélas! ni devant, ni derrière, ni à droite, ni à gauche.... Situation douloureuse et sans issue. Ce qu'elle dut en entendre, la Vérité, comme toujours!

Au cours de leurs travaux, les deux sculpteurs avaient eu des mésententes assez pénibles. Cette dernière aventure n'était point pour les dissiper. Ceux qui connaissent le cœur des hommes, surtout le cœur des artistes, qui sont deux fois des hommes, peuvent se faire une idée de ce qui se passa entre Constantin Meunier et M. Alexandre Charpentier. Ils en arrivèrent, dans leurs rapports, à une tension telle, que Tartiste belge, irrité de Tingérence dominatrice de son collaborateur, et pensant que son influence avait pu être déprimante, finit par se priver de ses services. Peut-être eût-il dû commencer par là.

Resté seul, le pauvre grand sculpteur fut bien embar» rassé. Faut-il croire, comme d'aucuns l'affirment, que l'atmosphère de Bruxelles, aujourd'hui, est funeste à toute création artistique? Ou bien, Constantin Meunier était-il trop vieux? Manquait-il de cette ardeur d'imagination qui tant de fois corrigea ce que son métier avait d'insuffisant? Il essaya quantité de combinaisons qui ne réussirent point. Finalement, après des jours d'efforts, après des luttes douloureuses avec son œuvre et avec lui-même, il en vint à cette conclusion stupéfiante : que, esthétiquement, du moins, les deux figures de la Vérité et de Zola s'excluaient, qu'il fallait choisir entre la Vérité et Zola et ne plus tenter de les associer l'une à l'autre, en bronze. Et il choisit Zola, réservant la Vérité pour une destination inconnue.

On prétend que l'irritation, le chagrin, l'état de lutte constante où il avait dû se mettre vis-à-vis de M. Alexandre Charpentier, la déception, tout cela ne

fut pas étranger à sa mort, qui arriva peu après. Et le monument d'Emile Zola, en dépit des oppositions de la famille de Constantin Meunier, revintà>î. Alexandre Charpentier, qui y travaille, seul, désormais. Où en est-il? Comment est-il? Je n'en sais rien, n'étant pas dans le secret des dieux.

Cette histoire est triste, et, comme toutes les histoires tristes, elle a sa part de comique, un comique amer et grinçant, qui est bien ce qu'il y a de plus tragique dans le monde. Mais, quand on y regarde de près, elle est très caractéristique, et aussi, très harmonieuse avec la vie.

Avant de se pacifier dans Timmortalité, la destinée d'Emile Zola aura été étrangementtourmentée. Comme tous les hommes de génie, — surtout les hommes d'un géi;ie rude, tenace et humain, — Zola a créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que la bourrasque souffle encore.

Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes, constructrices, de la science et de la raison.

On le traqua, comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice. On le hua, on le frappa dans la rue, on l'exila : tout cela parce qu'au crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la justice et l'amour.

Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les rugissements des hommes, devant leurs foules ivres de meurtre, avait montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage, il n'a rien

pu contre rimbccillilé lâche et sournoise des choses, car Ton dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, une haine atroce, une haine humaine, contre ce qui est juste et beau.

Et voilà un sculpteur, deux sculpteurs, dont les intentions ne peuvent être, une minute, suspectées, qui aimèrent Zola, qui l'admirèrent, et qui, parce qu'ils furent impuissants à interpréter le génie d'une œuvre et l'héroïque beauté d'un acte, s'écrient, dans leur langage d'artistes fourvoyés :

— Décidément, la Vérité et Zola ne sont pas d'ensemble.

Je sais bien que le fait, en lui-même, est assez mince, et qu'il ne faut voir dans ces paroles qu'un mauvais calembour, en argot de métier...

Pourtant, ce soir-là, à la suite de ce récit, je rentrai à l'hôtel affreusement triste et découragé. Je passai une nuit fort agitée et fiévreuse. Dans mes cauchemars, je ne voyais partout que des places publiques, des squares, des jardins, où des foules forcenées érigeaient au Mensonge, à la Haine, au Crime, à la Stupidité, des monuments formidables et dérisoires.

Heureusement, le lendemain, Bruxelles me reprenait. Je revis, en sortant, la jolie femme au laurier-rose, plus candide, plus enfant que jamais... Elle ne jouait plus au gros bon avec ses petites filles; elle jouait au méchant tigre. Et les Bruxellois eurent vite fait de chasser les fantasmes de la nuit, et de m'entraîner, à nouveau, dans la ronde de leur comique.

Sur les ponts De Bruxelles...

Qu'est-ce que je chantais là, mon Dieu?... A Bruxelles, il n'y a pas de ponts... Ils avaient bien, autre-

fois, une rivière, une rivière que, par esprit d'imitation et pour justifier leur parisianisme, ils avaient appelée, en en réformant l'ortliographe : la Senne. Mais, depuis longtemps, ils l'ont enfouie sous terre et recouverte d'une voûte... Peut-être aussi, est-ce pour ne pas faire concurrence au Manneken-Piss, dontle pipi puéril leur suffit, suffit à leur amour de l'eau, à leur amour des reflets dans l'eau...

Un Industriel.

J'ai vu un grand industriel. Il était d'ailleurs tout petit, ainsi qu'il arrive souvent des grands écrivains, des grands artistes, des grands avocats, des grands médecins.... Il était tout petit, très rouge de visage, très blond de barbe et de cheveux, et bedonnant, avec une très grosse chaîne, ou plutôt un très gros câble d'or, en guirlande sur son ventre.

— Ça va très mal... ça va très mal... gémit-il... On ne peut plus travailler tranquillement... Toujours des grèves!... Quand l'une cesse, l'autre commence... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... Ah! je ne sais pas ce que va devenir notre industrie, notre pauvre industrie.. » Elle est bien malade...

Et, brusquement :

— C'est de votre faute!... crie-t-il.

— De ma faute?... A moi?

— Oui, oui... Enfin, de la faute des socialistes... des anarchistes français... Mais oui... Vous ne connaissez pas nos ouvriers, à nous... De braves gens... de très braves gens... Au fond, ils ne veulent rien... ne dem.andent rien... sont très contents de ce qu'ils gagnent.

Ils ne gagnent pas grand'chose, c'est vrai. Mais ça leur suffit... Du reste, qu'est-ce qu'ils feraient de plus d'argent?... Rien... rien... rien... Vous allez rire. L'année dernière, j'ai donné vingt francs à un ouvrier qui avait sauvé la vie à ma fille... ma fille unique... tombée dans le canal... Savez- vous ce qu'il a fait de ses vingt francs? Il a acheté un samovar, mon cher monsieur, un samovar!... Il est vrai que c'est un Russe... N'importe.

Et il répète, en levant les bras au ciel :

— Un samovar!... Un samovar! Et ils sont tous comme ça!... Parbleu! ils se mettent bi«n en grève, de temps en temps, comme les autres... Que voulez-vous ?... c'est la mode, aujourd'hui, dans le monde ouvrier... Du moins, chez nous, les grèves ne sont pas sérieuses... des grèves pour rire... Quelques jours de flâne... et puis à l'ouvrage!... Nos grèves?... C'est la forme moderne de la kermesse... Oui, mais, dès que nos ouvriers sont en grève, arrivent, on ne sait d'où... des tas de socialistes... d'anarchistes... enfin des Français... Us gueulent : «Debout! Debout!... Sus aux patrons!... Mort au capital !... » Ils excitent à la violence, à l'émeute, au pillage. Et voilà nos bons petits agneaux belges, changés, aussitôt, en bêtes féroces françaises... Alors, tout va mal... le gâchis, quoi !... Nous sommes bien obligés, parfois, d'augmenter les salaires... Or, augmenter les salaires, savez- vous ce que c'est? C'est ruiner notre industrie, tout simplement... Oui, monsieur, notre industrie... vous ruinez notre industrie, tout simplement... Ah! sans vous!...

Je voulus expliquer à mon interlocuteur que nos grands industriels du Nord formulaient les mêmes éloges sur le désintéressement de leurs ouvTiei*s, et les mêmes plaintes contre les excitateurs belges. C'est beaucoup plus facile que de rechercher les vraies causes

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d'une évolution, disons, pour ne pas les vexer, d'une maladie économique, et d'y remédier. Je tâchai de lui faire comprendre que, tant que les conditions du travail ne seraient pas réorganisées sur des bases plus justes, il en serait toujours ainsi... Mais le petit grand industriel s'obstine à ne pas entendre raison. Il proteste, s'agite, trépigne, crie :

— Non, non... Il n'y a pas d'évolution économique, pas de maladieéconomique... Il n'y arien d'économique. Il y a le travail... Le travail est le travail... Qu'est-ce que le travail?... Rien... Que doit-il être?... Rien... Je ne connais que ce principe-là... Mais, laissez-moi donc tranquille... Non, non. Il y a vous, vous!... Vous, vous avez toujours été les propagandistes de l'esprit révolutionnaire parmi les peuples... C'est dégoûtant... Ah! je sais bien ce que vous rêvez... je vois bien ce que vous attendez... La Belgique aux Français, hein?

— Et vous la France aux Belges, hein?

Le petit grand industriel me considère alors d'un œil singulièrement brillant :

— Hél... Hé! fait-il en claquant de la langue... Ne riez pas... Dites donc? Dites donc?... Avec nos bons, nos excellents amis les Allemands?... Hé! hé?... Mais dites donc?... Ah! ah!...

Puis, il se hausse sur la pointe des pieds, atteint de la main mon épaule, où il tape, le bon Belge, de petits coups protecteurs :

— Hé! hé!... Sapristi... dites-moi donc?... Ce serait une fameuse chance, pour vous !...

\A^aterIoo.

Le même jour, je suis allé visiter le champ de bataille de Waterloo. Peut-être ai- je été poussé inconsciem-

MMJOTHECA

ment à cette absurde visite, par cette idée, non moins absurde, de m'habituer tout de suite à l'idée de la défaite, de la dénationalisation, de la belgification, qu'évoque en moi le nom seul de Waterloo.

Mais je n'ai rien vu, au champ de bataille de Waterloo... Au champ de bataille de Waterloo, près de l'auberge de Belle-Alliance, où quelques excursionnistes anglais échangeaient de petits cailloux jaunes contre de petits cailloux noirs, je n'ai vu, debout sur une table, les jambes bottées, sur la tête un panama en bataille, aux yeux une énorme lorgnette, je n'ai vu que M. Henry Houssaye, qui regardait... quoi?

Des corbeaux volaient ici et là, dans la morne plaine... Et je me dis mélancohquement :

— Il les prend encore pour des aigles*

Au Musée.

Je ne dirai rien des visites que j'ai faites aux Musées. Je veux garder secrètes en moi, au plus profond de moi, les jouissances et les rêveries que je vous dois, ô Van Eyck, ô Jordaens, ô Rubens, ô Teniers, ô Van Dyck!... Je veux, en admirateur respectueux, soucieux de votre immortel repos, vous épargner toutes les sottises, épaisses, gluantes, que sécrètent hideusement les critiques d'art, lorsqu'ils se trouvent en présence des œuvres d'art, de n'importe quelles œuvres d'art, sottises indélébiles qui, bien mieux que les poussières accumulées et les vernis encrassés, encrassent à jamais vos chefs-d'œuvre, et finissent par vous dégoûter de vousmêmes... Ah! c'est bien la peine que vous ayez été de grands hommes et de braves gensi

Un soîr, an Musée de La Haye, j'ai vraiment entendu VHomèn de Rembrandt me dire :

— Éloigne de moi, — ah! je t'en supplie, toi qui semblés m'aimer silencieusement, — éloigne de moi tous ces sourds bourdonnements de moustiques, toutes ces douloureuses piqûres de mouches, qui rendent ma vie si intolérable, dans ce musée, et qui font que je irgrette souvent — je t'en donne ma parole d'honneur — de n'avoir pas été peint par M. Dagnan-Bouveret... Car, si j'avais été peint par M. Dagnan-Bouveret, comprends-tu?... tout ce qui se dit de moi aurait sa raison d'être... Et je n'en souiTrirais pas... Tiens ! regardecette grosse dame... oui, là-bas... à gauche..., cette grosse dame en rose... devant le Vermeer... Tout à l'heure, elle rassemblait autour de moi toute sa famille — quatre petits garçons, quatre petites filles, et autant de neveux et de nièces — et elle disait à tout ce monde, en me désignant de la pointe d'une aiguille à chapeau : « Examinez bien ce vieux-là, mes enfants. Comme iJ ressemble à votre grand-père! » Et les enfants de s'écrier, en tapant dans leurs mains : « C'est vrai!... Grand-papa... grand-papa! » Eh bien, j'aime mieux ça. Je ne sais pas pourquoi... ça m'a fait plaisir... oui, ça m'a ému, de savoir que je ressemble à quelqu'un, à quelqu'un de vivant, môme à quelqu'un de Bruxelles ;... car, sûrement, elle est de Bruxelles, la grosse dame en rose... Mais si tu avais entendu, l'autre jour, M. Thiébaut-Sisson? Alors je ne ressemblais plus à rien... Et M. Mauclair, donc?... N'affirraait-il pas que je suii « de la peinture statique n? Quelle pitié, mon Dieu... quelle pitié !

Est-ce curieux?... Est-ce humiliant pour notre mentalité, qu'il existe encore au xx« siècle tant de gsr*? assez oisifs, assez pauvres d'idées, assez dénués duseiui

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de la vie, assez peu respectueux du sens de la beauté, pour se donner la mission ridicule d'expliquer des choses, que d'ailleurs on n'explique point, auxquelles ils ne comprennent et ne comprendront jamais rien, quand il est si facile de laisser, chacun, jouir de ce qu'il a devant les yeux, librement, à sa façon?

Mais voilà... Tout homme a, dans le cœur, un Mauclair qui sommeille.

Si, du moins, il sommeillait toujours, ce sacré Mauclair-là!... N'est-ce pas, mon pauvre Homère?

II fait de la race.

Les Belges sont grands éleveurs de poules et aussi de lapins. Ils ont fabriqué une espèce delapin qui se nomme d'un nom grandiose : le géant des Flandres, et qui, pour un lapin, animal généralement peu lyrique, est bien un géant, plus qu'un géant, un véritable monstre. Le géant des Flandres arrive à peser jusqu'à vingt-deux livres de viande.

Mais c'est surtout la poule qui constitue, pour la Belgique, un commerce intéressant et très prospère. Il faut le reconnaître, les Belges sont des maîtres incomparables, en aviculture.

Parmi les élevages, très nombreux autour de Bruxelles, j'en ai visité un qu'on m'avait spécialement recommandé. Il appartient à M. de S... Mi-paysan, mi-hobereau, d'accueil un peu rude, mais bon homme au fond, M. de S..., après quelques minutes, finit par se famihariser jusqu'à l'indiscrétion, jusqu'aux bourrades joyeuses, aux tapes sur le ventre. Et son rire est quelque chose de si assourdissant que, chaque fois qu'il rit, on

est instinctivement porté à se boucher les oreilles, comme au passage d'une locomotive qui siffle.

Son installation est merveilleuse. Rien n'y est laissé au hasard... Tout y est combiné, prévu, réglementé, discipliné : nourriture, soins, hygiène, exercice physique, sélection, en vue de l'améhoration constante et du plus parfait bonheur de la race.. Je n'ai jamais vu que, nulle part, on en ait fait autant pour les hommes.

— Je suis sévère..., confesse M. de S..., ça oui... mais je ne les embête pas... Il ne faut jamais embêter les bêtes... Il faut qu'elles s'amusent, au contraire.. Quand elles ne s'amusent pas, elles dépérissent... Et alors, bonsoir les œufs!... ^

Ils ont deux espèces de poules, en Belgique; la Coucou de Malines, et la Campine. Produit très bien fixé d'un croisement de la Brahraa herminée avec la Campine, la Coucou de Mahnes est résistante, grosse, un peu lourde de formes, d'un joli gris caillouta,, d'une chair abondante et déhcate. Elle est essentiellement commerciale. On en expédie dans le monde entier. La Campine est la poule nationale. On raconte qu'il y a plus d'un siècle, la race en était à peu près perdue; du moins elle s'était astucieusement dispersée parmi d'autres races. Peu à peu, on l'a reconstituée dans toute sa pureté originelle. Elle est petite, mais extrêmement élégante, vive et jolie. M. Paul Bourget dirait qu'elle a des allures aristocratiques. Svelte et un peu piaffeuse, telle du moins que je la connais, je crois qu'il serait plus juste de lui attribuer des ah-s de petite cocotte, de cocodette. Un mantelet blanc, délicieusement blanc, accompagne sa robe blanche et noire, très collante au corps, el qui dessine les formes avec une grâce un peu hardie... Une crête effilée, d'un rouge rif , la coiffe d'une façon exquisement insolente. Comme

notre Bresse, elle a des pattes bleues, ce qui est un signe de bonne naissance. Le sang bleu, toujours.

— Une pondeuse admirable, s'extasiait notre hobereau... la meilleure, la plus régulière de toutes les pondeuses... avec ses petites mines évaporées...

Et, tout en me promenant à travers ses parquets, propres, luisants, luxueux, pareils aux villas de Saini> Germain et de l'Ile-Adam, il me confiait, en termes prolixes, ses idées sur l'élevage...

Comme j'admirais la vitalité, la robustesse, la belle humeur de ses bêtes :

— Ah! voilà!... professait-il. Il faut être impitoyable et scientifique.. Je suis impitoyable et scientifique... J'élimine les coqs qui ne chantent pas bien... dont la voix n'est pas assez sonore et retentissante... Tout est là, mon cher monsieur... J'ai observé que, plus un coq chante fort, plus il est ardent et, par conséquent, apte à la reproduction. Une belle voix, chez les coqs, de même que chez les hommes, annonce toujours... enfin, vous savez ce que je veux dire...

— Alors, les ténors?... ne pus- je m'empêcher de remarquer... Dites donc, voilà un point de vue nouveau.

— Non, pas les ténors, naturellement. Les ténors sont des lavettes... Ah! ah! ah!... Les ténors, à la broche !... Dans la marmite, les ténors !... Bien entendu, je ne conserve que les barytons... les barytons sérieux, bien gorgés... Allez! les poules ne s'y trompent pas... Elles savent parfaitement que plus un coq barytonne, mieux elles seront servies, plus leurs œufs seront gros, abondants... et plus vigoureux leurs petits... car tout s'enchaîne, dans la nature... Tenez, j*ai fondé à Bruxelles un Club, chargé de propager, à travers le monde, ces vérités biologiques... Un succès foU; mon cher monsieur... Nous avons maintenant des journaux,

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des conférences, des laboratoires. . . beaucoup d'argent... Nous organisons des expositions épatantes... avec des concours de chant... Un vrai conservatoire... mais pas de musique... ah! ah!... non, sacré mâtin!... un conservatoire de... enfin vous savez ce que je veux dire... C'est passionnant.

Il m'apprit qu'il n'y avait qu'un seul moyen de reconstituer une race dégénérée : l'inceste.

— Ainsi vous prenez, je suppose, deux cochins fauves... Ils ont des tares inadmissibles, ignobles, dégoûtantes, criminelles, telles, par exemple, que des plumes grises, noires ou blanches... des culottes étriquées, pas assez bouffantes... des queues trop longues... Enfin, il reste en eux dos mélanges anciens, des influences disparates... Eh bien, vous les isolez dans un parquet... Bon... Ils ont des couvées... Bon!... Vous sélectionnez, sans faiblesse, la poule et le coq, c'est-à-dire le frère et la sœur que vous mettez carrément à la reproduction... Et ainsi de suite, de couvées en couvées... Peu à peu, les influences étrangères s'atténuent, les mélanges disparaissent... Après cinq, six générations, vous avez retrouvé tous les caractères bien déflnis, toutes les vertus ataviques, toute la pureté première de la race. Ah ! c'est passionnant.

Il ajouta :

— Pour les hommes, ma foi !... je n'ai point essayé... Et il me poussa du coude légèrement :

— Hé! hé! Dites donc? Faudrait peut-être essayer ça... en France, où la race s'en va... s'en va...

Je vis, dans un parquet, des oiseaux extraordinaires que, tout d'abord, je pris pour des rapaces. Droits comme des hommes et juchés sur de hautes pattes sèches, nerveuses, armées de terribles éperons, le poitrail bombant, serré dans un justaucorps de plumea

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bleuâtres, la queue courte, pointue, relevée à la manière d'un sabre, l'œil féroce, le bec recourbé, coupant, nomme celui des vautours, ils me firent l'effet de ces reîtres querelleurs, qui, pour un rien, tiraient l'épée, et vous étendaient, d'un coup d'estoc, sur la berge des routes.

— Des Combattants de Bruges... expliqua en haussant les épaules, le hobereau... Rien du tout... rien du tout... Oui, ils font les fendants... ça a l'air de quelque chose... et, au fond, des couillons, mon cher monsieur, Ifîs pires couillons du monde. Ne me parlez pas de ces épateurs, qu'un rouge, gorge mettrait en déroute... et qu'il faut élever dans du coton...

Nous marchions toujours de parquets en parquets, et, toujours, le grand aviculteur parlait, parlait, expliquait, commentait :

— L'hôpital! me dit-il, tout à coup.

Il s'arrêta, me montra un grand espace, divisé en cinq ou six compartiments, enclos de grillages, où s'élevaient, bien exposées au soleil, de vraies maisonnettes. Une forte odeur d'acide phénique montait du sol soigneusement ratissé... Quelques poules se proraensdent, l'aile basse, de l'allure triste, lente et cassée qu'ont les vieilles bonnes femmes, dans la campagne. J'en vis qui boitillaient, qui sautillaient sur leurs pattes, entourées de linges de pansement. D'autres, holtues, les plumes ternes et bouffantes, la crête décolorée, restaient immobiles, sans rien voir de ce qui se passait autour d'elles. D'autres encore, accroupies en rang, sur l'herbe sulfatée, dodelinaient de la tête et se racontaient de petites histoires, parlaient, sans doute, de leurs maladies, comme font les convalescents, assis, dans le jardin de l'hospice, sur des bancs, un jour de soleil.

Et M. de S... me conta ceci :

— Un matin, j'apprends par mon chef basse-courrier, que j'ai deux poules diphtériques... Comment avaient-elles pu attraper cette contagion, ici, où, chaque jour, les parquets, le sol, les mangeoires, Teau, la nourriture même, tout enfin est désinfecté?... Je me la demande encore... Mais il n'y avait pas à s'y tromper; elles étaient diphtériques... Ah! sacristi!... Immédiatement, j'ordonne de les isoler dans une de ces maisonnettes que vous voyez... Et on les soigne... Trois fois par jour, un employé venait avec un petit attirail d'infirmier... Il commençait par racler, avec un grattoir, le gosier des poules, enduisait, ensuite, à l'aide d'un pinceau, les plaies à vif, d'une bonne couche de pétrole, et comme il faut soutenir les malades, durant l'évolution de cette maladie, qui est très déprimante, il leur entonnait deux ou trois boulettes, d'une composition spéciale et tonique... Ce regimbe leur était extrêmement pénible et douloureux. Mais quoi? Elles avaient beau protester, il fallait bien en passer par là... Or, voici ce qu'elles imaginèrent... C'est à ne pas croire! Moimême, j'eusse traité de blagueur celui qui m'eût rapporté la chose, si je n'en avais pas été, une dizaine de fois, le témoin stupéfait... Du plus loin qu'elles voyaient venir leur bourreau, avec sa trousse, elles essayaient aussitôt de se mettre sur leurs pattes, battaient de l'aile, affectaient la plus folle gaieté, puis, se précipitant aux mangeoires garnies d'un peu de millet, elles faisaient semblant de manger.... Oui, mon cher monsieur, avec une ostentation comique, elles faisaient semblant de manger, goulnment. Et, regardant l'employé, en dessous, d'un air malin, elles semblaient lui dire : «Tu vois, nous avons grand appétit. .. nous sommes tout à fait guéries... Remporte donc ton grattoir, ton

pinceau au pétrole, et te3 boulettes »... Ah! les roublardes!... C'est passionnant...

— Dire, m'écriai-je, que j'ai été puni, au collège, de huit jours de cachot pour avoir écrit, dans un discours français, ces mots sacrilèges: « Tintelligence des bêtes »!

— Tiens ! moi aussi, dans un thème latin, s'exclama l'aviculteur... chez les Jésuites...

Et son gros rire fit s'agiter toute la basse-cour...

Je n'étais pas au bout de mes surprises...

Au centre d'un parquet, un petit homme, enveloppé d'une longue blouse de toile écrue, un tabher blanc noué autour des reins, la tête coiffée d'une calotte ronde — tout à fait l'air classique d'un interne — disposait sur une table, méthodiquement, des pots, des fioles, des bandes, des rouleaux de ouate hydrophile, et faisait flamber de fins instruments d'acier, dans un récipient de métal.

— Pourquoi est-ce?... demandai-je.

L'aviculteur parut un moment gêné :

— Pour rien... pour rien... répondit-il. Puis, tout à coup :

— Bah!... vous avez l'air d'un brave homme... Seulement, pas un mot à personne, hein?... Eh bien, voilà... Il arrange les poules pour une prochaine exposition... Il les met au point réglementaire...

Et, son caractère joyeux reprenant le dessus :

— Il fait de la race... ajouta-t-il, dans un rire sonore. Vous comprenez?... J'ai des sujets qui ont des qualités... m.ais qui ont aussi des tares... On n'est pas parfait, que diable!... Alors, j'augmente les quaUtés, et je détruis les tares... Je rajeunis les éperons trop vieux... Je peins en rose ou en bleu, selon l'espèce, les pattes jaunes... Je teins les plumes défectueuses... Je supprime des doigts, ou j'en rajoute, suivant le cai...

Je retaille les crêtes mal faites et les mots h Tordonnance... Très délicat, très compliqué, vous savez?... Enfm, voilà!... Que voulez-vous?... Il faut bien faire comme tout le monde... Si je vous disais qu'il y a deux ans, à Liège, j'ai enlevé le Grand Prix d'honneur, avec un mauvais lot de cochins fauves, entièrement passés au earbonyle?... Le diable m'emporte!... Ah! c'est passionnant.

Sur cette étrange confidence, nous terminâmes notre visite.

Roi d'affaires.

Dînant chez des amis de la colonie étrangère, je demandai à un Belge notoire, qui passe pour presque tout savoir des choses de Bruxelles, surtout les choses scandaleuses, de me conter quelques anecdotes caractéristiques, sur le roi Léopold.

Le Belge notoire sourit, et il me dit :

— Oh! ce n'est pas la peine... Vous le connaissez mieux que moi... Léopold, c'est Isidore Lechat...

Et, finement :

— Un Lechat mieux léché, par exemple... corrigeat-il.

— Bon! répliquai-je... Isidore Lechat... C'est entendu... Mais cela ne me dit rien de précis... J'entends toujours, quand on parle du Roi : « Le Roi est ceci... Le Roi est cela »... mais d'histoires, qui illustrent ces vagues affirmations, pas la moindre. Ou bien alors, ce sont des histoires qui courent les rues, les théâtres, les boudoirs, les restaurants de Paris, et que je ne puis vraiment prendre au sérieux... Non, je voudrais des

faits positifs... des traits de caractère... du document, enfin... Un homme pareil!... Il doit y en avoir d'admirables, d'extraordinaires, par milliers...

Alors, ils se mirent à bavarder sur le Roi, avec abon daiice...

?^lais on ne sait jamais rien... Les gens passent près de vous, les choses arrivent et défilent autour de vous; personne n*a d'yeux, personne n'a d'oreilles...

Ils restèrent, comme de coutume, dans des généralités lyriques qui ne m'apprirent rien d'autre, sur ce personnage passionnant, que leur propre opinion, laquelle, faut-il le dire, m'était fort indifférente.

Je sus, ainsi, ce que je savais déjà depuis longtemps, que le Roi est fin, rusé, retors, voluptueux, sans le momdrescrupiîle ni la moindre pitié. Il est horriblement âpre et avare, mégalomane aussi, par surcroit, d'une mégalomanie singulière qui le pousse à bâtir, à bâtir des malsons, des palais, des boutiques, sans autre but que de faire de Bruxelles une ville monumentale, dans le genre de New- York et de Chicago. Proj et absurde, car il n'a sans doute pas réfléchi que c'est à des Belges — à des Belges de Bruxelles — qu'il s'adresse, non à des Américains. Pour satisfaire en même temps à son avarice, à ses plaisirs, à sa mégalomanie, il ne pense qu'à conquérir de l'argent, encore del'argent, touj ours de l'argent. Tous les moyens lui sont bons, principalement les pires. Son imagination, en affaires, est inépuisable et merveilleuse. Il roule les gens, et même les peuples, avec une maestria Bonveraine. Les bons tours ne lui font jamais défaut. Il a beau le vider, son sac en est toujours plein. Ses filles, qu'il a dépouillées en un tour de main, en saven quelque chose. L'Angleterre et l'Allemagne, qui ne sont point pourtant des gogos faciles à mettre dedans, ont connu, à leurs dépens, cette supériorité prestidigi-

tatrice, lors des fameuses négociations du Congo... De so:\ trôn.e, il a fait une sorte de comptoir commercial, de bureau d'affaires, comme il n'en existe nulle part de mieux organisé, et où il brasse de tout, où il vend de tout, même du scandale. Dans un autre temps, cet homme-là eût été un véritable fléau d'humanité, car son cœur est absolument inaccessible à tout sentiment de justice et de bonté. Sous des dehors polis, aimables, spirituels, élégamment sceptiques, familiers même, il cache une âme d'un e férocité totale, qu'aucun e douleur ne peut attendrir... Ce qu'il a fait souffrir sa femme, ses filles, on ne le saura sans doute jamais... Ah! les pauvres créatures!... Et on les enviait!... Ce fut une stupeur, dans toute la Belgique, quand on apprit que la Reine — la meilleure, la plus douce, la plus résignée des femmes — était morte, seule, toute seule, abandonnée comme une pauvresse, dans cette triste résidence de Spa.LeRoi,lui, était à Paris... Il vint sans hâte, en rechignant, enterra sa femme, sans cérémonie, vite, vite, et, la formalité accomplie, le soir même, il s'empressa de reprendre le train pour Paris et de retourner à ses plaisirs... On ne lui sut, en cette circonstance, aucun gré de son manque d'hypocrisie. . Je pense qu'on eut le plus grand tort, car il est beau que les hommes — fussent-ils rois — se montrent tels qu'ils sont. Il estima peut-être assez son peuple, pour ne point lui donner la comédie d'une douleur bourgeoise qu'il ne ressentait pas; explication trop idéaliste à laquelle le Belge notoire ne voulut pas souscrire... Non, ce jour-là, on ne vit sur la figure du Roi que l'ennui, l'agacement d'avoir été dérangé pour si peu de chose... Cette messe mortuaire, vite expédiée pourtant, ne valait pas la déception d'un rendez-vous d'affaires manqué, ou d'un déjeuner remis, au Pavillon d'Armenon ville...

La femme du Belge notoire dit à son tour :

— Indulgent pour lui môme, le Roi est implacable aux autres. Sa Cour est gourmée, raide, d'un protocole compassé et vieillot, d'une hiérarchie surannée et comique... Il y veut de la vertu et de la religion... On s'y ennuie mortellement... Peu lui importe. Sa vie àlui n'est pas là... Il ne vient à sa Cour que pour se reposer de ses fatigues parisiennes et se mettre au vert... Nous lui servons de temps de carême... D'ailleurs, outre cette cure d'hygiène dont nous faisons tous les frais, je crois que son malfaisant égoïsme s'amuse énormément à voir les autres se dessécher d'ennui... Ah! vous n'avez pas idée de ce qu'est une fête à la Cour du roi Léopold, ce vieux marcheur, cet ami de tous les plaisirs... On y a toujours l'air d'enterrer quelqu'un...

J'objectai :

— Mais il a la réputation d'être charmant, galant avec les femmes...

— Avec les femmes des autres pays, parbleu!... s'écria la dame courroucée... Mais nous?... Ah! nous!... Il n'a qu'une joie... une joie infernale : nous embarrasser, nous blesser, nous mortifier... Il ne nous montre que de l'ironie, et... le dirai-je?... du mépris... oui, c'est cela, du mépris...

— Cependant... commençai-je à insinuer... la...

La dame du Belge notoire me coupa violemment la parole.

— Je sais ce que vous voulez dire... vous vous trompez... Elle n'est pas belge... elle n'est pas belge... Elle est... enfin, elle n'est pas belge...

Et elle poursuivit :

— Je ne l'ai jamais vu que méchant avec les femmes belges... d'une grossiôreto d'âme qu'il sait, mieux que personne, orner d'un badinage léger, d'une drôlerie

piquante, mais qui ajoute encore à la cruauté do la blessure... Que faire?... Lui répondre?... se fâcher?... Il se venge aussitôt sur les maris, car il dispose des places, des honneurs... Alors, on se tait, on sourit, on accepte toutes les humiliations... Il faut bien vivre. ..Tenez... voici un trait, tout récent, de son caractère, ce qu'on se plaît à appeler son esprit... Au dernier bal de la Cour, je me trouvais, dans un petit salon, avec une de mes amies, la comtesse de M... C'est une charmante femme, veuve depuis quatre ans... assez jolie... enfin pas très jolie... très bonne, par exemple, très entrain... et dont l'existence est un peu hbre, je le reconnais... un peu libre... Mais quoi!... Elle fait ce qu'elle veut, et ce qu'elle fait ne regarde qu'elle, après tout. La veille, au bal du Cercle de la Noblesse, la comtesse avait beaucoup dansé avec AL de K... qui passe, à tort ou à raison, pour être son ami... Mais enfin, elle avait dansé décemment, et personne n'avait trouvé à y redire... Voyons, monsieur, je vous le demande... si M. de K... est son amant, rien de plus naturel qu'elle danse avec lui...

— Évidemment...

— Et s'il ne l'est pas?...

— Rien de plus naturel encore, approuvai-je... pour qu'il le devienne...

— Évidemment...

Elle s'aperçut que cet adverbe, ainsi placé, était peutêtre un peu vif... Aussi s'empressa-t-elle de reprendre son récit.

— Nous étions donc toutes les deux à nous morfondre dans ce petit salon, quand le Roi, après le défilé du corps diplomatique, y entra. Rien ne l'assomme, ne le dispose mal, comme cette cérémonie, qu'il déteste... Il vint vers nous... Je suis obhgéo d'avouer,

114 LA OtS-ES

qu'en dépit des années, le Roi a toujours une belle allure... de la sveltesse... de la grâce... Enfin, il est très bien... Mais à ses petits yeux bridés, effrayants quand on les regarde de près, à un certain pli de la bouche, je sais lorsqu'il est en veine de méchanceté... Il y était...

— Eh bien, madame, dit-il, en abordant la comtesse... vous amusez- vous, aujourd'hui?...

— Oui, Sire, beaucoup... répondit-el.e, en faisant une profonde révérence.

— Pas tant qu'hier... pas tant qu'hier, n'est-ce pas? Mon amie s'embarrassa, balbutia :

— Comment, Sire?...

— On m'a dit, appuya le Roi... on m'a dit que vous aviez beaucoup dansé, hier... au Cercle de la Noblesse... beaucoup dansé... Avec qui avez-vous donc tellement dansé ?

Ma pauvre amie rougit :

— Mais, Sire, bégaya-t-elle... je... je... ne sais plus...

— Ah!... Bien... bien...

Et, se retournant vers moi, brusquement, il me dit :

— Et, vous, madame?... Est-il indiscret aussi de vous demander avec qui vous avez dansé ?

Le Roi attendit ma réponse... Comme je me taisais, il salua, et, riant d'un petit rire méchant qui nous couvrit de confusion, s'éloigna lentement.

La dame semblait outrée, en racontant cette anecdote. Elle finit sur cette conclusion d'une énergie un peu rude :

— Tout ce que vous voudrez... C'est un mufle !... Alors, un haut fonctionnaire belge protesta doucement :

— On le calomnie beaucoup... Nous avons une tendance fâcheuse à exiger des rois qu'ils soient au-des- •us, ou en dehors de l'humanité... Mais non... Ils sont

CHEZ LES BELGES llS

dos hommes comme les autres... Léopold est un homme comme tout le monde... voilà tout... Il a nos défauts, nos d^isirs, nos passions, nos méchancetés, nos vices, peut-être aussi — qui sait? — nos qualités. Pourquoi voulez-vous que son ménage, par exemple, fût meilleur que les vôtres?... Et qu'il pratiquât des vertus assommantes et pompeuses que vous avez le bon esprit de répudier pour vous-mêmes? \'ous lui reprochez l'ennui de sa Cour? Où pensez-vous qu'on s'amuse, qu'on puisse s'amuser quelque part à Bruxelles?... L'ennui de sa Cour?... Mais c'est l'ennui de Bruxelles, mais c'est Bruxelles... Tout Roi qu'il est, il n'y peut rien... Il fait ce que nous faisons tous, selon nos moyens et nos préférences... quand il s'embête chez lui, il va s'amuser ailleurs. Et il a raison... Pour les dames belges, on ne peut pourtant pas l'obliger, par la Constitution, à coucher avec elles toutes!

Ici, il y eut une explosion de fureurs que je néglige de vous décrire, parce que vous devez vous l'imaginer sans peine, et aussi parce qu'elle fut sans effet sur le haut fonctionnaire, qui n'en continua pas moins son panégyrique.

— Moi, je sais au Roi un gré infini de ne pas prendre au sérieux sa royauté. Il aura beaucoup servi — beaucoup plus que les anarchistes — à démontrer aux peuples que la Royauté, dans notre temps, est une chose tout à fait inutile, tout à fait démodée, presque aussi grotesque que ces vieilles armures de chevahers qui meublent encore, çà et là, les antichambres et les couloirs, dans quelques châteaux de cordonniers enrichis... Elle ne devrait plus exister que dans les opérettes, encore que les librettistes estiment que le thème en est bien usé. Sérieusement, est-ce que les Cours d'Autriche, d'Allemagne, d'£spagn«, avec la

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bouffonnerie de leur cérémonial, la splendeur carnavalesque de leurs déguisements, ne vous paraissent pas maintenant de stupides décors de théâtre, de lamentables mises en scène, pour représentations d'hippodrome?... Quand je rencontre Léopold, il ne me donne jamais l'impression que c'est le Roi des Belges. Je me dis : «Ah ! voilà le président du Conseil d'administration de la Belgique! »... Et cela suffit bien, je vous assure, aux exigences de ma fierté nationale... Et puis, jel'aime, moi, cet homme-là... Il a de l'esprit, un à-propos charmant, de la modération. ..En voulez-vous une preuve?... Il fut un temps où tous les kiosques de journaux et de fleuristes, toutes les devantures des librairies, des papeteries, étaient pleins de cartes postales, représentant — Dieu sait en quelles postures ! — le Roi et Mlle Gléo de Mérode. Je me souviens d'en avoir vu d'absolument obscènes... Cela l'agaçait beaucoup,., et ee qui l'agaçait plus encore que l'intention de lèse-majesté qu'elles affichaient si audacieusement, c'était leur sottise lourde et grossière... Quoiqu'il ne se soit jamais plaint, l'étalage en fut interdit sévèrement, mais non la vente qui continua, sous le manteau, comme on disait du temps d'Andréa de Nerciat.

Le haut fonctionnaire s'interrompit pour me demander :

— Vous connaissez, à coup sûr, M. B..., votre eompatriote?

— Le sosie du Roi?

— Oui.

— Je crois bien... même taille, même élégante allure, même barbe carrée, mêmes yeux... C'est extraordinaire!

— Vous le connaissez... Bon... Eh bien, un jour, l'année dernière, à Ostende, le Roi se promenait sur la

digue... avec quelques amis... Il se mêle tellement à la foule, qu'on n'y fait pour ainsi dire pas attention... Quand il passa près de moi, j'étais arrêté devant un kiosque qui, exceptionnellement, était couvert, de la base au faîte, de ces cartes dont je vous ai parlé... Quel ne fut pas mon étonnement de voir, tout à coup, le Roi se retourner, quitter son groupe, se diriger vers îe kiosque!

— Bonjour, bonjour, cher monsieur G..., me dit-il, de sa voix la plus aimable, en m'apercevant... Ah! ah! je suis content de vous voir... On m'a dit que vous aviez gagné^ hier, au Cercle... une grosse somme... une très grosse somme...

— Mon Dieu, Sire... c'est vrai... J'ai été assez heu reux... assez heureux...

— Tant mieux... tant mieux... Il faut gagner de l'argent, cher monsieur C..., beaucoup d'argent.

Il acheta un journal qu'il mit dans la poche de son pardessus... et, levant la tête, il considéra toutes ces cartes dont la moins inconvenante le représentait avec, sur ses genoux, Mlle Cleo de Mérode, presque nue, et qui lui tirait la barbe. J'étais anxieux, quoique assez amusé, je dois le dire.

Son examen terminé, il me montra ces ordures, avec une parfaite aisance, et, du ton le plus naturel :

— Ce kiosque, hein?... fit-il. Croyez-vous?... Ah! ce pauvre B!... Au fond, ça doit bien l'ennuyer, toutes ces cochonneries. Je sais qu'il doit venir à Ostende, ces jours-ci... Faites donc enlever ça, discrètement...

Et m'ayant serré la main, il alla rejoindre ses amis. L'anecdote eut du succès.

— C'est assez joli!... murmurait-on, en approuvant par de petits mouvements jde tête... ça n'est pas mal...

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Seule, la femme du Belge notoire ne désarma pas.

Elle regarda, avec une expression de haine, le haut fonctionnaire qui maintenant se taisait et piquait, du bout des doigts, une praline de chocolat, dans une bonbonnière... puis, haussant les épaules si fort qu'une rose, détachée de son corsage, roula sur le tapis :

— Oh! vous... d'abord... grinça-t-elle.

On ne parla plus du Roi... On parla de Paris et on parla d'art, et on parla d'art et de Paris, de Paris et d'art.

Naturellement!...

Naturellement aussi, je m'esquivai du mieux que je pus.

Le caoutchouc rouge.

Je m'arrête devant une petite boutique, dont l'étalage est étrange : des pyramides de petites meules, petits cubes, petits cylindres, petits parallélipipcdes, petits pains d'une matière mate, alternativement grise et noire. Rien d'autre. Pas d'indication. Aucune étiquette. Le front collé à la vitre, je distingue, dans le magasin, un homme épais, en redingote, qui, cigare aux dents, lit un journal. L'enseigne porte ce seul nom, I écrit en rouge : « lUothair et G'^ ».

J'entre; j'interroge.

— Qu'est-ce que cela?

L'homme en redingote s'est levé. Il pose le journal sur une chaise, son cigare sur le bord d'une table, s'incline, sourit et dit :

— Des échantillons de caoutchouc, monsieur.

T. a boutique est vide. Aux murs, des armoires fixes, in acajou ciré, fermées. A droite, une table, où se répètent les échantillons de la vitrine. A gauehe, un comptoir, avec des registres. Au fond, une porte ouverte, par où j'entrevois une sorte d'arrière-boutique, eacombrée de manteaux de pluie, de sections de câbles, de joints de machines, de soques, d'enveloppes et d'enveloppes de pneus, et toute une famille de chiens, dont quelques-uns, renversés, laissent voir, sous le ventre, une petite plaie ronde, aux lèvres de métal. Tout cela est vieux, usagé^ comme on dit .

Désignant les pyramides de la vitrine et de la table, je demande :

— Congo, n'est-ce pas^

— Oui, fait l'homme simplement, mais avec une expression d'orgueil.

Cette vitrine a l'air inoiïensif ; la boutique est d'aspect placide. Pourtant, peu à peu, ces échantillons me fascinent. J'en arrive à ne pouvoir plus détacher mes yeux de ces morceaux de caoutchouc. Pourquoi n'y a-t-il pas d'images explicatives, de photos, dans cette vitrine?... Mon imagination a vite fait d'y suppléer.

Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil et de fleurs... Je songe aux nègres puérils, aux nègres charmants, capables des mêmes gentillesses et dos mêmes férocités que les enfants. Je me rappelle cette phrase d'un explorateur : « Ils sont jolis et doux comme ces lapins qu'on voit, le soir, au bord des bois, faisant leur toilette, ou jouant parmi les herbes parfumées. » Ce qui, d'ailleurs, ne l'empêchait pas de les luer... J'en vois montrer en riant leurs dentà éclatantes et se poursuivre, s'exalter aux sons de leurs fifres et des tambours profonds. Je vois les bronzes parfaits des corps féminins, et les petits courir, dont le ventre

bombe. Je vois de n:rands diables, aussi beaux que des

statues antiques, sourire à un pagne, à des verroteries; tendre les bras vers des liqueurs; se pousser, trépigner autour des montres, des phonographes, de toute la pauvre camelote que nous fabriquons pour eux; se cambrer, se dandiner, comme s'ils se moquaient de nous, ou se moquaient d'eux-mêmes; remuer la tête comme des enfants gênés. Je vois, à leurs femmes, sensibles aux caresses des blancs, le geste gauche d'une paysanne qu'un citadin fait rougir d'aise.

Et voici que, tout à coup, je vois sur eux, et qui les menace, le fouet du trafiquant, du colon et du fonctionnaire. Je n'en vois plus que conduits au travail, revolver au poing, aussi durement traités que les soldats dans nos pénitenciers d'Afrique, et revenant du travail harassés, la peau tailladée, moins nombreux qu'ils n'étaient partis. Je vois des exécutions, des massacres, des tortures, où hurlent, pêle-mêle, sanglants, des athlètes ligotés et qu'on crucifie, des femmes dont les supplices font un abominable spectacle voluptueux, des enfants qui fuient, les bras à leur tête, leurs petites jambes disjointes sous le ventre qui proémine. Nettement, dans une plaque grise, dans une boule noire, j'ai distingué le tronc trop joli d'une négresse violée et décapitée, et j'ai vu aussi des vieux, mutilés, agonisants, dont craquent les m.ernbres secs. Et il me faut fermer les yeux pour échapper à la vision de toutes ces horreurs, dont ces échantillons de caoutchouc qui sont là, si immobiles, si neutres, se sont brusquement animés.

Voilà les images que devraient évoquer presque chaque pneu qui passe et presque chaque câble, gainé de son maillot isolant. Mais on ne sait pas toujours d'où vient le caoutchouc. Ici, on le sait : il vient du

Con<?o- C'est bien le red riibber^ le caoutchouc rouge. Il n'en aborde pas, à Anvers, un seul gramme qui ne soit ensanglanté.

Dans TAmérique tropicale, en Malaisie, aux Indes, l'exploitation des plantes à caoutchouc n*est qu'une industrie agricole. Au Congo, c'est la pire des exploitations humaines. On a commencé par inciser les arbres, comme en Amérique et en Asie, et puis, à mesure que les marchands d'Europe et l'industrie aggravaient leurs exigences, et qu'il fallait plus de revenus aux compagnies qui font la fortune du roi Léopold, on a fini par 8rrach«>r les arbres et les lianes. Jamais les villages ne fournissent assez de la précieuse mati*^re. On fouaille les nègres qu'on s'impatiente de regarder travailler si mollement. Les dos se zèbrent de tatouages sanglants. Ce sont des fainéants, ou bien, ils cachent leurs trésors. Des expéditions s'organisent qui vont partout, razziant, levant des tributs. On prend des otages, des femmes, parmi les plus jeunes, des enfants, dont il est bien permis de s'amuser, pour s'occuper un peu, ou des vieux dont les hurlements de douleur font rire. On pèse le caoutchouc devant les nègres assemblés. Un officier consulte un calepin. Il suffit d'un désaccord entre deux chifi'res, pour que le sang jaillisse et qu'une douzaine de têtes aillent rouler entre les cases.

Et il faut toujours plus de pneus, plus d'imperméables, plus de réseaux pour nos téléphones, plus d'isolants pour les câbles des machines. Aussi, de même ryu'on inrisp les vo^ètaiix, on inoisp les déplorables races indigènes, et la même férocité, qui fait arracher les lianes, dépeuple le pays de ses plantes humaines.

Au diable les Anglais, qui sont des jaloux, et qui ne pardonnent pas au roi Léopold de les avoir dupés et volé* ! Au diable les barbouilleurs de papier, faiseur*

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d'embarras! Si du sang nègre poisse à tous nos pneus, à tous nos câbles, la belle afïaire! Pouvons-nous mieux associer les races inférieures à notre civilisation, les mêler de plus près aux besoins de notre commerce et de notre vie?... Et puis, les palais de Léopold, ses fantaisies, ses voyages, ses voluptés, sont coûteux. Ne faut-il pas aussi augm^^nter les dividendes des actionnaires, payer le.-, journaux, pour qu'ils se taisent, intéresser le Parlement belge, pour qu'il vote, désintéresser les autres gouvernements, pour qu'ils ferment les yeux sur ces atrocités?

C'est égal. Quand je rencontrerai encore le roi Léopold, tramant la jambe dans Monte-Carlo, dans Trouville, ou rue de la Paix, quand je verrai son œil briller, sous le verre, à contempler les écrins d'un bijoutier, à détailler le corsage ou les lèvres d'une femme qui passe, quand je reverrai la compagne trop mûre d'une demoi- S'-Ug très jolie parler, à l'oreille du souverain, dans un restaurant des Champs-Elysées, je penserai à cette vilrine-ci, et je n'aurai plus envie de rire...

— Nous avons aussi du bien bel ivoire... me dit rhomrae en redingote, en me reconduisant jusqu'à la portç.

Remords.

Je m'aperçois que moi, qui reproche si amèrement aux Français leur ironie agressive ^t leur injustice envers les autres peuples, je viens de me montrer bien français envers les Belges.

Parce qu'ils ont Bruxelles?

N'avoûs-nous pas Toulouse? N'avons-nous pas l'ei-

prit de Toulouse qui caricature l'esprit de la France, au moins autant que l'esprit de Bruxelles, celui de la Belgique?

Les Belges, sans doute, ont des ridicules, comme nous en avons, comme en ont tous les peuples. Ils ont aussi des qualités, des vertus, que beaucoup n'ont pas, et que je souhaiterais aux Français, si orgueilleux de leurs frivolités et de leurs vaines richesses. Ils travaillent. Ils savent réveiller les vieilles cités de leur torpeur ancienne. Même Bruges sort, enfm, de son long silence m3'stique. Le bruit des marteaux, le sifflement des usines dominent aujourd'hui le chant de ses carillons et le chuchotement mortuaire de ses béguinages. En dépit de toutes ses tares religieuses, un frémissement de vie nouvelle secoue et anime ce petit pays. Enfm M. Edmond Picard et M. Camille Lemonnier ne sont pas plus la Belgique, que M. Drumont et M. Boiirget ne sont la France.

Et puis, je n'oublie pas que j'aime Maurice Maeterlinck, que j'aime Emile Verhaeren, que j'ai aimé Franz Servais, le doux et tendre Rodenbach. Et de ce dernier voyage dans Bruxelles, et de tout ce que j 'y ai rencontré, de tout ce que j'y ai coudoyé, je les aime plus encore et les admire avec une foi plus haute. Ils ne doivent rien à la France, qui, au contraire,f ut heureuse de les accueillir, de les honorer et de s'en honorer. Et Bruxelles, dont ils ne sont pas, dont ils ne pouvaient pas être, qu'ils ont traversé en passant, ne leur a rien enlevé, non plus, de leur génie. Ils sont de chez eux, car ils ont su incarner dans leurs œuvres si dilTérentes, avec une force et une grâce très rares, l'âme même des pays où ils sont nés.

Mœterlinck, je l'ai retrouvé à Gand, au bord du canal, et j'ai retrouvé aussi, dans les eaux mortes du canal, tous les mirages, tous les reflets, toutes les féeriques

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mélancolies ÙQ éa jeonesse. Et, dans le jardin de la

maison familiale, j*ai revu la ruche, d'où partirent les divines abeilles, qui allèrent butiner les belles fleurs de sagesse et de vie.

Verhaeren, j'ai entendu sa voix éloquente, son verbe emporté, dans le vent qui souffle sur les dures plaines de l'Escaut... et j'ai cueilli, aux vieilles portes des demeures flamandes, aux vieux bahuts flamands de ses villages, ses beaux vers sculptés d'une gouge si sûre, d'un ciseau si puissant et si passionné.

J*ai cherché, comme s'il était encore vivant, Franz Servais, dans la campagne abondante des environs de Hall et les tristes rues d'Ixelles. Je Tai entendu rire joyeusement, et s'attarder à parler de la musique de Liszt, et de la part d'inspiration flamande qu'il y a dans celle de Beethoven, et, une fois encore, de cet admirable poème de Jeanne d'Arc^ qu'il allait noter et qu'il a remporté.

Et j'ai surpris Rodenbach dans une vieille maison dentelée de Bruges, aux intimités silencieuses, assis, derrière ce transparent qui vaporise les figures, écoutant chanter les carillons, et pleurer l'àme des hommes, regardant glisser les cygnes sur les eaux bronzées du Lac d'Amour...

Ils sont de chez eux, parce qu'il faut toujours à la pensée un point d'appui, un tremplin sûr, pour, de là, s'élancer et se disperser à travers l'humanité. Ils sont de chez eux, et ils sont de chez nous, et ils s ^nt de partout, comme ces êtres privilégiés qui ont su donner une vérité, une émotion, une forme éternelle de beauté au monde qui s'en réjouit...

Et peut-ôtro que ma mauvaise humeur — qu'ils me pardonneront pour l'amour de Mr-pterlinck, de Verhaeron, de Franz Servais et de Rodenbach — tient uniquement à ce fait puôril, que nous avons été forcés de gravir et dôgringoler trop souvent, malcrré nous, la rue Montagne-de-!a-Gour, et de tourner, beaucoup plus longtemps que nous n'aurions voulu, dans les bois de la Cambre... Il n'en faut pas plus...

A peine, en effet, au bout de huit jours, avions-nous achevé de circuler dans Bruxelles, qu'au moment de partir, en plein boulevard Anspach, nos quatre pneus éclatèrent à la fois.

J'ai tout de même pensé, en dépit de mes remords, que ça avait dû être de rire.

Vers le port.

Un monsieur avait fait je ne sais quoi de contraire aux lois de la Principauté de Monaco; car il n'y a pas seulement que des roulettes et des cocottes, dans la Principauté de Monaco, il y a aussi — la justice me pardonne ! — des lois. Peut-être, ce monsieur avait-il eu l'indiscrétion de gagner une trop grosse somme au Trente-et-quarante; peut-être s'était-il permis de mettre en doute les vertus princières de l'océanographie; peut-être avait-il attribué un caractère expiatoire aux appareils sismographiques, dont la générosité du Prince a doté chaque coin de rue, à Monte-Carlo. Toujours est-il, qu'un matin il vit entrer dans la chambre de son hôtel le commissaire de police, qui, solennellement, au nom de Son Altesse Sérénissime, lui signifia un arrêté d'expulsion. Après quoi, le commissaire, selon l'usage, ajouta :

— Vous ayez vingt- quatre heures, pcmr gagner la frontière.

Le monsieur rt^pliqua, en souriant :

— Oh!... cinq minutes me suffiront...

Il n'y a guère plus de distances en Belgique qu'en Monaco. Ce qui fait qu'ici on y est plus sensible, c'est Tétat chaotique de la vicinalité.

Et j'invoque Léopold, avec quelle ferveur!

— O Léopold, supplié-je, souverain maître de la Commission, du Courtage et de la Banque, Prince du Négoce, Roi d'affaires et des affaires, incomparable Bussinessking, toi qui comprends si bien, pour ton propre compte, toutes les nécessités économiques de la vie moderne. Roi vert galant, qui, si bien aussi, sais semer l'or et les roses sur toutes les routes de Cythère, ne pourrais-tu distraire quelques-uns de tes scandaleux profits sur les sables d'Ostende et les nègres du Congo, en faveur de tes routes métropolitaines, qui voua rompent côtes et reins, aussi cruellement que les phrases artistiques de M. Edmond Picard vous meurtrissent le cerveau ?

Vaine prière.

Même il me semble qu'une voix ironique, une voix bien connue des cabinets particuliers de chez Paillard, me répond :

— Pourquoi veux-tu que je donne des routes à ces Belges dont je suis le Roi toujours absent?... Fais comme moi... Les routes de France sont magnifiques...

Alors, nos quatre pneus, sur les injonctions énergiques de Brossette, ayant fini de rire, nous filons sur Anvers. Ai-je besoin de répéter que ce sont toujours les mêmes pavés, en vagues de pierre dure ?... Mais, au risque de casser nos ressorts et d'éventrer notre carter sur ces rudes obstacles, nous faisons, dans la joie de quitter Bruxelles, du cinquante-cinq de moyenne. Il nous

faudra trois quarts d'heure pour atteindre Anvers... Et pour'ant je m'irrite que le moteur ne touine paa assez fort et que de la campagne flamande, qui, de sa fertilité plate, nourrit un peuple industrieux, les arbres, les maisons basses, les verdures noires, les petits villages coloriés et réguliers, ne passent pas assez rapidement, au gré de mon désir, impatient d'un port...

Près de Malines, ô joie! des équipes d'ouvriers travaillent à enlever les pavés... Nous allons dorénavant, je suppose, rouler sur la soie élastique d'un macadam tout neuf... Et, voilà que, brusquement, une violente secousse nous a jetés les uns contre les autres. La voiture s'est enfoncée,jusqu'aux moyeux, dans unbourbier. Elle rage, gronde et fume, impuissante... Une conduite d'eau, crevée, a, en cet endroit, amolli, affaissé le sol, et transformé la route en un lac de boue gluante et profonde... Il nous faut l'aide, un peu humiliante, de deux chevaux, tirant à plein collier, pour arracher la voiture de cette fondrière...

Et les pavés reprennent leurs ondulations suppliciantes...

Ah ! ces routes!... ces routes!

Heureusement que la bonne G.-G.-V. est résistante à miracle, et si bien assemblée, que pas un boulon ne manque, après ce raid audacieux... pas un n'est desserré...Furieused'avoirdû demander du secours au cheval, on ne peut pas la maîtriser. Il y a des moments où elle ne tient plus au sol... Elle vole, vole dans l'air comme un ballon... Nous serons au port, dans quelques minutes... à moins que nous ne soyons, gisant sur la route, brovés et le ventre ouvert!...

Un port.

Spectacle merveilleux que celui d'un grand port et toujours nouveau! Monde effarant où tout l'univers tient à Taise entre les docks d'un bassin, où, dans un prodige de couleur, s'entre-choquent les réalités implacables de l'argent, du commerce, de la guerre, et les féeries les plus délicieuses ! Masses noires et roulantes qui portent dans leurs soutes l'imagination, le génie, la fécondité, l'ordure, les ricbesses, la mort de toute la terre!... Tumulte, sur les eaux clapotantes, des petits remorqueurs enragés et des lourds chalands, autour desquels les mouettes blanchissent et jailUssent, comme des flocons d'écume autour d'un récif! Sur les quais, parmi les ballots, les tonnes de graisse et de saindoux, les laines et les peaux, aux odeurs de pourriture, grouillement des torses nus, ployant sous le faix, et des pauvres gueules contractées de fatigue et de révolte ! Travail des machines qui, sans cesse criant, soulèvent et promènent dans l'espace, au bout de leurs bras de fer, les charges pesantes, molles comme des luées!... Silhouettes légères, aériennes, des voilures, des mâtures. — « Tes cheveux sont des mâtures... Ta robe glisse sur la pelouse du jardin, comme une petite voile rose, sur la mer... »

Et entre tout cela qui grince, qui halète, qui hurle et qui chante, l'entassement muet d'une ville, et la vaporisation, dans le ciel, de coupoles dorées, de flèche& bleues, de tours, de cathédrales, d'on ne sait quoi... Au delà, encore, l'infini... avec tout ce qu'il réveille en nous de nostalgies endormies, tout ce qu'il déchaîne en nous de désirs nouveaux et passionnés !

Il n'y a pas de port dont je ne sois touché... Même, les tout petits m'enchantent qui sont perdus, comme des nids de courlis, au fond rocheux des criques, et d'où à peine une barque met à la voile... Mon cœur saute et bondit dans les grands... Les fleuves qui sont humains s'y unissent à la mer surnaturelle.

Les plus grandes villes me sont presque toujours de très petits mondes fermés... Un moment vient bien vite où je m'y sens en prison... et m'y cogne aux murs... J'étouffe dans la montagne; son atmosphère m'est irrespirable, ses nuages, qui dérobent toujours la vue des cimes et le ciel, m'écrasent comme de lourdes, comme d'épaisses plaques de plomb. La forêt m'étreint le cœur, m'angoisse, me serre la gorge jusqu'au sanglot... Je ne puis supporter cette sorte de terreur religieuse qu'elle accumule sous ses voûtes et qui emplit ses ténèbres, où, parfois, des bêtes nocturnes hurlent à la mort...

Mais il n'est pas de quai, de jetée, de môle, d'embarcadère, il n'est pas, comme ils disent ici, de picrs^ au long desquels des bateaux se balancent, où je ne me sente vraiment au bord de l'univers, et joyeux, et libre, et léger... Les coups de sifflet qui font vibrer les vitrages des gares, même gigantesques, ne sont que des avertissements sans éclat; ils ne parlent pas assez k mon imagination... L'appel des sirènes a une autre signification, une autre éloquence, une portée plus haute. Quand il s'amplifle dans les ports, il a la sonorité, la profondeur, l'émotion poignante des nouvelles qui arrivent du bout du monde, et, chaque fois que j'en ai entendu durer les accents, j'ai entendu leur répondre,

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du plus lointain" de moi, mon avidité insatiable des mers inconnues, des paysages de feu et de glace, des flores, des faunes, des humanités que je voudrais connaître et que je ne connaîtrai, sans doute, jamais.

Le chant des sirènes enfièvre, jusqu'au délire, ma curiosité du monde entier...

Bateaux.

Mais l'aspect seul des bateaux me donne une satisfaction complète et plus douce.

Je les aime tous.

C'est la plus hardie des machines humaines, celle qui a naturellement le plus d'éléganee. Je pense souvent, avec tendresse, à Tâme intrépide et charmante de celui — dont l'histoire n'a pas retenu le nom — qui, un jour, assis au bord d'un étang et voyant voguer sur l'eau une adorable petite sarcelle à tête rouge, inventa la barque.

Ah ! il eut raison de l'inventer, la barque, ce gentil inconnu, car je crois bien que c'est moi qui l'eusse inventée, tant je l'aime... Et qu'on ne se récrie pas!... J'ai bien, étant enfant, sans connaître un mot de physique et de géologie, sans rien savoir du fameux principe des mses communicants, inventé les fontaines jaillissantes. Et comme, tout heureux, avec la foi candide de l'ignorance, je tâchais d'expliquer, sommairement, cette découverte à mon professeur :

— Mais c'est le puits artésien!... s'écria celui-ci, avec une expression de pitié méprisante que je n'oublierai jamais... Petit imbécile, va!... Et Moïse, qui faisait jaillir les eaux, dans le désert, du bout de sa

bap^ette? Qu'en fais-tu, de Moïse?... Et la poudre, Tas-lu aussi inventée, la poudre?... Tu me copieras mille fois cette phrase : « J'ai inventé les puits artésiens. »

Cost à ce pensum, sans doute, que je dois de ne pas avoir, plus tard, inventé la poudre... J'eus trop de honte.

Le goût que j'ai pour l'auto, sœur moins gentille et plus savante de la barque, pour le patin, pour la balançoire, pour les ballons, pour la fièvre aussi quelquefois, pour tout ce qui m'élève et m'emporte, très vite, ailleurs, plus loin, plus haut, toujours plus haut et toujours plus loin, au delà de moi-même, tous ces goûts-là sont étroitement parents... Ils ont leur commune origine dans cet instinct, refréné par notre civilisation, qui nous pousse à participer aux rythmes de toute la vie, de la vie libre, ardente, et vague, vague, hélas! comme no8 désirs et nos destinées...

La locomotive qui me fut chère, jadis, je ne l'aime

plus. Elle est sans fantaisie, sans grâce, sans personnalité, trop asservie aux rails, trop esclave des stupides horaires et des règlements tyranniques. Elle est administrative, bureaucratique; elle a l'âme pauvre, massive, sans j oies, sans rêves, d'un fonctionnaire qui, toute la journée, fait les mêmes écritures sur le même papier et insère dos fiches, toujours pareilles, dans les cases d'un casier qui ne change jamais. Sur ses voies clôturées, entre ses talus d'herbe triste, elle me fait aussi

Tefîet d'un prisonnier, à qui il n*est permis de se promener que dans le chemin de ronde de la prison.

Trop gauche pour plier ses grossiers assemblages, ses articulations raidies, à la jolie courbe des virages, trop lourde, trop vite essoufflée pour escalader les pentes, elle s'enfonce, pour un rien, dans les tunnels, comme un rat peureux dans les ténèbres de son terrier.

Elle n'est pas si vieille pourtant, et ce n'est déjà plus rien. De môme que tant de formes régressives, qui ne correspondent plus aux besoins de l'homme nouveau, elle doit fatalement disparaître... Mais dans combien de siècles?

Soyons justes envers elle. Elle eut sonheure de gloire, et, quand on va de Zurich à Innsbrùck, traîné par elle, à travers les hardis défilés de l'Arlberg, sa gloire dure encore. Il est vrai que la plus grande part en revient aux ingénieurs audacieux qui surent tailler, pour elle, dans la roche, au flanc des gorges, des chemins là où jadis n'osaient pas s'aventurer les chamois et les pâtres^

L'homme ne s'est vraiment surpassé que quand il a construit des machines qu'il a pu douer de la vertu de se mouvoi librement, à l'heure de son besoin, à la minute même de son caprice

Telle, l'auto.

Les ballons que je connais mal, presque aussi mal que M. Santos-Dumont, mais beaucoup mieux que M. Lebaudy, font encore trop songer aux bêtes disproportionnées, où la nature bégayait ses essais d'expression. Ces monstres d'avant l'histoire, dont nous avons encore une survivance, de plus en plus déchue,

parmi ces curieux animaux qu'on appelle les nationalistes (voir Millevoye, Déroulède), devaient faire de grands bonds inutiles, et leur stupidité seule les empêcIiaiL de s'étonner de leur maladresse énorme.

L'auto, elle, commence à prendre toute la beauté souple des êtres construits raisonnablement, raisonnablement équilibrés, et dont les organes répondent aux nécessités des fonctions.

Jci, pourtant, indignons-nous un peu.

Il y a d'irritants imbéciles, assez dépourvus d'imagination et de goût, pour jucher sur un châssis de voiturette je ne sais quelle singerie de chaises à porteurs; d'autres, non moins irritants et non moins imbéciles, que hantent orgueilleusement des réminiscences de carrosses vitrés, conservés dans les armerias royales, et que l'on vit encore, il y a quelques années, servir aux cainavaleries des hippodromes... Il y a des autos, grossièrement accroupies comme des Bouddhas, boursouflant de hideuses bedaines sur des membres grêles d'insectes... Il y a eu, il reste des radiateurs mal attachés que l'auto semble perdre, en route, comme un pauvre cheval de corrida, ses intestins... Il y a des capots parcimonieux, qui n'enferment pas tout le moteur et font croire à de l'inachèvement. Il y en a, il y en a même beaucoup, qui ressemblent à des garde-manger ambulants, d'autres à des cercueils déjà rongés des vers, d'autres encore à de menus monuments fuiKraires, prématurément édifiés pour y recevoir les membres mutilés de leurs infortunés conducteurs... et encore d'autres, dont l'ambition peu écla-

tante, se borne à simuler, en vue d'on ne sait quelle analogie, un modeste tuyau de poêle couché... Il y en a dont l'emphase, tout italienne, et nous l'avons vu, toute bruxelloise, est comique à développerl'envergure d'une cloche à gaz autour de chambres vides où ne détonne pas seulement la puissance de huit chevaux de fiacre. Il y a aussi des voitures qui, au repos, paraissent logiques, stables, depuis l'avant courbé à souhait, jusqu'à l'arrière arrondi en poupe de chaland, et qui, quand la machine les emporte, sursautent, tressautent, se désunissent et ferraillent lugubrement, de ce fait seul que leur maître, mal à propos ambitieux, n'a pas compris l'irréparable faute d'équilibre et de goût qu'est un porte-à-faux. C'est le même, entrepreneur enrichi, commissionnaire heureux, qui croit étaler un faste seigneurial, en installant au volant de son auto un mécanicien rasé, botté, sanglé, affublé dérisoirement d'un haut de forme, d'une livrée de cocher resplendissante et obscène...

Quant à la voiture électrique, elle n*est qu'un leurre, ne sachant pas encore où loger sa force...

Et je n'ai pas un lit où reposer ma tête...

Mais, enfin, il faut bien le dire, une forme s'établit, surtout en France, qui a ce qu'il convient pour nous satisfaire.

Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe, si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la Charron, c'est qu'il enferme toute la machine et lui applique son épiderme exact.

Je ne le suis pas moins à l'agencement du moteur, à renroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement de l'admission si pratiquement mée-anique et si joliment ornemental, à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres àleur objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement, fait vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté véritable.

Oui, une beauté, cher monsieur Mauclair de la Lune...

S'il y a une beauté des êtres et des objets qui soit n'importe quoi d'autre que le fait de répondre pleinement, exclusivement, à leur destin ou à leur emploi... alors, monsieur Mauclair, je suis comme vous, je ne sais pas ce que c'est que la beauté.

L'esthétique des objets d'art est infmimentplus mystérieuse et, par conséquent, infiniment plus confuse... Mais c'est le propre de toute magie qu'il lui faille un grimoire.

Entre les machines que la sensibilité, que l'imagination de l'homme a créées pour s'affranchir de ses mille servitudes et se rapprocher de l'élément, c'est donc la barque et l'auto que je préfère.

Emporté par l'une ou par l'autre, je goûte la même volupté cosmique; la même ivresse m'exalte... A leur bord, je suis au bord de l'espace. Choque tour de roue, comme chaque coup de l'hélice, ou le simple elTort de la voile, sous la poussée du vent, multiplie à l'infmi les circonférences d'air ou d'eau, concentriques à mon regard, avec sa portée pour rayon, et leur addition vertigineuse fait ma notion de l'espace mouvant..

Alors, peu à peu, j'ai conscience que je suis moi-môme un peu de cet espace, un peu de ce vertige... Orgueilleusement, j oyeusement, j e sens que j e suis une parcelie animée de cette eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait battre tous les organes, tendre et détendre tous les ressorts, tourner tous les rouages de cette inconcevable usine : l'univers... Oui, je sens que je suis, pour tout dire d'un mot formidable : un atome... un atome en travail de vie-

il m'enchante que les formes de l'auto et de la barque

s'.apparcntent; que le vent coupe, en marche, les mots toujours si inutiles, comme la mer impose le silence; que marin et chauffeur n'aient pas en commun que le goût de se taire, qu'il leur faille encore, à l'un, au volant de samachine, comme à l'autre, àlabarre de son navire, le même esprit de décision rapide devant l'obstaele soudain qui se dresse, la même froide tranquillité devant la mort. Et il me plaît que, dans leurs yeux, l'observation contiaue des espaces approfondisse la même qualité de couleur, aiguise la même sûreté de vision...

Et la sirène dans la campagne, la sirène dans la montagne, presque aussi émouvante que sur la mer et dans les ports, la sirène dont l'avertissement prolongé apprend aux bêtes peureuses, aux villages en émoi, aux voitures somnolentes, aux humanités hostiles, que les routes sont faites pour que tout y passe, même la tempête, même le progrès, qui est une tempête, puisqu'il est une révolution !

La ville.

AprÔ3 avoir longtemps longé les méandres de la Senne — la route et l'eau se fuyaient, se rattrapaient, comme des enfants se poursuivent en jouant — après avoir traversé quelques petites villes indifférentes, des villages presque morts, une campagne triste et noire, toute grondante do vent, après avoir brûlé Malines et ses fondrières de boue, franchi les forts qui défendent Anvers, ralenti dans les faubourgs, nous ne nous sommes arrêtés qu'au milieu de la ville, place ds Meir, pour déjeuner.

Si l'on devait juger de la beauté d'une ville, par Texcellence de ses restaurants, Anvers serait bien en dessous de Bruxelles. A Anvers qui, pourtant, est extrêmement riche, où la vie bourgeoise est, dit-on, intense et fastueuse, où, tous les jours, arrivent quantité de voyageurs, pour de là se disperser aux quatre coins du globe, les restaurants sont quelconques, les hôtels aussi. Pas de confortable, pas de luxe; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés, et l'on s'en va. On dirait à voir leur agitation que les Anversois n'ont pas le temps de manger. Agitation moins badaude, moins musarde, moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu'à Bruxelles.

La place de Meir est noire de monde en mouvement. Foules pressées qui ne s'attardent pas aux boutiques, aux menus incidents de la rue, qui se croisent, se mêlent, disparaissent, et se reforment sans cesse... Elles vont au travail, aux affaires... Cela rappelle, avec moins de fébrilité trépidante^ l'activité de Londres, dans les ruea

de la Cité, ou, mieux, celle plus calme, plus pesante de Berlin, danslaFriedrichstrasse. Peu de caractère danfi les types, au premier abord. En vain, je cherche, parmi Jes femmes, les beautés grasses, les beautés blondes, la luxuriance, l'épanouissement lyrique des chairs de Rubens... Mais cela ne se voit pas tout de suite, cela se voit surtout au village, à la campagne, au seuil dos portes, et j'ai remarqué, à quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes do travail et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les humanités, ont vite fait d'unifier, en un seul type, le caractère des visages... Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations, tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres.

Il ne faut pas grand'chose pour que la badauderie reprenne le dessus, en cette foule qui paraît si affairée. II suffit d'une automobile, arrêtée devant un restaurant. Dois- je croire qu'il y ait ou qu'il passe, à Anvers, si peu d'automobiles, que la nôtre y soit un spectacle à ce point nouveau, ou si rare? Ce serait surprenant. Elle fait sensation, il n'y a pas à dire; elle fait même scandale. On la regarde, avec une sorte de curiosité troublée, comme une bête inconnue, dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle mord ou se laisse caresser. Des gamins, d'abord, comme partout, puis des femmes, s'approchent, s'interrogent d'un regard à la fois inquiet et réjoui. Cela forme déjà un groupe nombreux qui se tient encore à distance de la machine, respectueusement... Chacun se dit :

— Si, tout d'un coup, elle allait rugir, partir, se ruer sur nous!...

Puis, au bout de quelques minutes, c'est une véritable foule qui, d'instant en instant, grossit, grossit. On s'enhardit jusqu'à la toucher, jusqu'à vouloir faire

ANVERS Ul

jouer la manette des vitesses, celle du frein, la pédale d'embrayage, jusqu'à soulever les ouvertures du capot. Bientôt, on ne distingue plus les tôtes confondues, on ne voit que des ondulations, des remous, une surface mouvante, houleuse, d'où s'élèvent des murmures...

Brossette a fort à faire. Je crains qu'il ne laissa échapper quelque parole trop vive, quelque geste inopportun. Et alors que va-t-il arriver? On ne sait jamais avec les foules, plus impressionnables, plus nerveuses, plus folles que les femmes. Lui-mCmc, autant que sa machine, est l'objet de la curiosité gcncralo. Comme le vent était froid, ce matin, il a endossé sa peau de loup. Et cette peau de loup, sur le dos d'un homme, étonne prodigieusement. Les uns rient et se moquent, les autres se scandalisent, d'autres encore ont presque peur. On n'a jamais vu une créature humaine habillée comme une bête... Tous, ils veulent tâter la peau, pour voir si elle est vivante, passer leurs mains sur les poils, pour voir si vraiment ces poils sont bien les poils de cet homme étrange et fabuleux... Un loustic, au milieu des rires, demande à Brossette s'il mange des vaches et des moutons vivants, et pourquoi il ne marche pas à quatre pattes, comme un chien, au lieu de faire le beau, sur deux, comme un homme... Ah! enfm! l'esprit parisien, je le retrouve donc sur ces bords de l'Escaut, qui furent nôtres... Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéïsme et de blague... Et je le retrou verai bien mieux encore, ce soir, au théâtre, dans une revue satirique : Tout Afn^ers à l'envers^ qui semble, obscénités en moins, avoir été composée, écrite, mise en scène par un monsieur de Gorsse du crû... Et c'est probablement tout ce qu'Anvers a gardé de nous, de notre influence si courte, de notre domination si éphémère, bien que Lazare Carnet, qui le gouverna, n'eût point la

réputation d'un esprit très parisien, ni d'un vaudevilliste des boulevards extérieurs...

Je ne sais comment tout cela va fmir, comment nous allons pouvoir remonter en voiture, au milieu de cette foule qui semble toujours grossir, grossir, et qui devient plus nerveuse. Je m'en inquiète auprès du patron du restaurant... Il est souriant, empressé, fier de nous recevoir dans son établissement. Il me dit :

— Rien... rien... ne craignez rien... Ils s'amusent... I^s n'en voient pas souvent... ou alors de toutes petites machines de rien du tout... vous comprenez?... Braves gens... braves gens...

Et, se grattant la tête, il ajoute avec une grimace :

— Tout de même... votre mécanicien ferait bien de retirer ça... oui... enfin... sa peau, là!... Ah! sa peau!... C'est cette peau, voyez-vous... c'est cette peau...

Il sort, agite sa serviette, dit quelques paroles à la foule, puis, à un moment donné, comme il se trouve tout près de Brossette, il ne peut s'empêcher, lui aussi, avec combien de précautions cérémonieuses et comiques, de toucher cette peau, de palper cette peau... Ah ! cette peau!

Celte curiosité, parfois gênante, ne va plus nous quitter désormais... Elle nous suivra, dans touto la Hollande, sauf à Amsterdam, à La Haye, et elle atteindra son paroxysme à Volendam où, pourtant, les hommes, des colosses à la face de brique, au regard doux, sont coiffés de hauts bonnets de fourrures, comme des Tcherkesses...

Je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des vieilles ville?*, ni les vieilles ruelles obscurci

qui dégringolent les unes dans les autre», ni les vieux pignons gothiques où s'exerce Téradition hebdomadaire des sociétés d'art départemental qui, In dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portos jadis sculptées, les chamJbranlcs et les poutres aux historiages disparus... Je n'aime plus les vieux porches s'ouvrant sur des cours en ruine qui ne virent jamais le soleil et, des fleurs, ne connurent que la mousse et le lichen... Et je n'aime plus les vieux ponts sous lesquels dorment des eaux noires et putrides. Si le pittoresque m'en plaît tout d'abord; si je suis tout d'abord séduit par le dessin souple et compliqué de ces arabesques, par cette patine, faite de crasses accumulées, que le temps polit et modela; si ce faux « sentiment artiste » que je dois à une éducation régressive, me retient cpjelques minutes devant ce spectacle de la détresse, de la déchéance et de la mort, un autre sentiment — un sentiment de révolte et de dignité humaine — m'en éloigne bien vite avec horreur. Car j'y vois le triomphe de l'ordure, de la maladie, de la paresse, où croupit toute la poésie du passé, où s'étiolent misérablement les réalités du présent...

Est-ce curieux, est-ce décourageant, cette persistance de la poésie à n'eiimer que ce qui est morbide, ce qui est vieux, ce qui est mort, et à condamner, au nom d'une beauté imbécile et stérile, le jeune et magnifique effort V jue font les hommes d'auj ourd'b ui, pour soumettre à une domination créatrice l'élément indompté et toutes les farouches forces que la nature n'em ployait qu'à la destruction?

Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d'un abîme de roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d'eau, qui l'a ^transformée en énergie

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motrice, en lumière, en source infinie de travail qu'elle distribue par des réseaux de fih de cuivre, à travers tout un vaste pays, est-ce que vous n'éprouvez pas une émotion autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement grandiose que devant quelques pierres effritées?

Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et catholique. Et voyez. Dès qu'il s'agit de jeter bas un pâté de vieilles maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles empHes de l'ordure des siècles, pour y faire pénétrer l'air, la lumière, la santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés de protection artistique, historique, se forment, des commissions bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes les plus folles, s'excitent l'un l'autre, le radical, le socialiste, le royaliste, à préserver, contre ce qu'ils appellent un acte de vandalisme, ce qu'ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine national. Finalement, l'administration recule devant le dangerélectoral qu'il y a toujours, en France, à tenter d'accomplir une œuvre d'assainissement. Pour honorer la poésie, l'art et l'histoire, elle conservera ces redoutables foyers d'infection. Elle fera mieux : elle nommera, pour les conserver, un conservateur.

Ah 1 je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime social? N'est-il pas, à lui seul, toute la poésie? N'a-t-il pas gi'avé tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions, toutes no? erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre Indestructible de ses vers?

ANVERS ii$

Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas môme au Musée Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d'Anglais parcourir interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non moins fameux des grottes de H an, et aux champs de bataille de Waterloo, l'historien médaillé qui leur enseigna l'histoire de Napoléon, enfin vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m'irrite que Rubens s'ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces rideaux tirés de lustrine verte, autant qu'au Jardin Zoologique, ces pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de l'Isle, et pour authentifier ses vers, dorment, non plus dans Tair glacé des Andes, mais dans leurs cages,

... les ailes toutes grandes.

Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont M. Ingres — ô ma chère Hélène Fourment! — écrivait qu'il n'était que le « boucher ivre », le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de la peinture.

Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande, toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux narcisses; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m'y re-

tient. Il me tarde d'être au port d'où m'arrivent déjà, à pleines bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses les enivrantes odeurs de salure et de coaltar.

Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande ville belge, si ce n'était, en réalité, une ville allemande. Allemands, tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands, les ingénieurs; allemandes, les maisons de courtage, les maisons d'arbitrage, les compagnies d'assurances maritimes, de navigation, d'émigration; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et travaille à s'enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure, combine des chiffres, brasse les affaires et l'argent.

Du moins, l'affirment avec ostentation, avec éclat, les enseignes dorées qui resplendissent aux façades des maisons, et les maisons elles-mêmes, les gares, certains monuments publics qui affichent cet orgueilleux monumentalisme que l'Allemagne a pris à l'Amérique, et dont l'Amérique, peu à peu, dote toutes les capitales modernes, sauf Paris qui, artiste, élégant, arbitre du goût, s'obstine à multiplier, en nos rues, l'aspect alourdi, parodique, d'un dix-huitième siècle de pacotille et de caricature.

C'est à Anvers, dans un immeuble d'affaires, que j'ai vu, pour la première fois, en Belgique, ces ascenseurs allemands, sorte de trottoirs roulants, perpendiculaires, que l'on prend en marche, que l'on quitte en marche, et qui, sans s'arrêter jamais, mènent jusqu'au toit et redéposent à la rue, dans un vertige, ces gens agités qui accourent de la Bourse ou qui s'y ruent.

Le Roi a obtenu des millions pour fortifier Anvers. Ces fortifications ont de la prestance. Les Belges en lont très fiers. Ils prétendent que la "^ille est impre-

ANVERS li7

nabîe. Le malheur est qu'elle est déjà prise. Je veux croire que les ulilans auraient plus de peine à y pén.'^trer que dans Nancy. Mais pourquoi feraient-ils cette folie inutile d'y pénétrer par la force? Leurs familles y pullulent, y dominent, solidement installées en des places où la garde civique ne les délogera pas facilement.

Mais voici des rues noires, des chaussées que l'on dirait faites avec de la poussière de charbon ; des maisons crasseuses, saurées, une foule de petits cabarets louches, de petites auberges borgnes, de petites boutiques, d'étranges petits comptoirs, tassés les uns contre les autres... tout un mouvement trépidant de tramways qui cornent, de locomotives qui sifflent, de lourds camions... Et des figures boucanées, des figures exilées, des figures d'autre part, de nulle part et de partout... des entassements de sacs, des piles de caisses, des barriques roulantes... et des douaniers, affairés, méfiants, martiaux, qui, contre de pauvres choses mortes, lancent leurs sondes, comme des baïonnettes, en vertu de ce principe que le commerce, c'est la guerre...

Et tout cela sent la suie, le poisson salé, l'alcool, la bière, l'huile grasse, le bois neuf, le vieux cuir et l'orange...

Et voici les docks, par-dessus lesquels des vergues et des mâts se balancent, le long desquels de grosses cheminées développent, sur le ciel, la noire chevauchée de leurs fumées... et, de place en place, par un échappemeïit de lumière, entre de lourds madriers, entre de grosses silhouettes sombres, voici clapoter, moutonner, les eaux jaunissantes de l'Escaut.

C'est le port.

lis LA 6!28-E8

Sur les Quais.

Moins joyeux et divers, moins bigarré que Marseille, le port d'Anvers est presque aussi imposant — pas aussi féerique et sinistre — que le monstre Hambourg. Mais il n'est qu'un Hambourg.

Nul port n'a sa couleur extraordinaire, sa variété, son étendue, son machinisme, ni ses puissantes avenues d'eau que bordent, jusqu'à l'infmi, comme d'immenses arbres d'hiver, les navires. Aucun n'a ses venelles tortueuses, par où il se divise, se répand, en canaux innombrables dans la ville, et longeant des parcs, des pelouses, des palais, des talus fleuris, va rejoindre la belle nappe tranquille de l'Alster. Aucun n'a ses recoins mouvants où l'Elbe, si difficile à discipliner, s'infiltre, s'étrangle et rugit de ne pouvoir conquérir toute la terre. Nulle part, ces colossales silhouettes imprévues, ces îles flottantes, ces jardins magiques suspendus dans la brume, ces énormes et interminables villes que sont les docks, et cette impressionnante falaise rouge que font tout à coup surgir, dans le brouillard, les hautes maisons de brique d'Altona. Nulle part, ces nuits fantastiques qu'éclaire toute une prodigieuse constellation d'astres signaux, de phares, de projecteurs, de feux électriques, multicolores, de hublots embrasés... J'y ai, sur un petit yacht très rapide de la Hamburg- America, voyagé tout un jour et tout un soir, et je n'en ai vu qu'une partie infime. Nul grand port anglais ne m'a donné, autant que Hambourg, la sensation écrasante, presque douloureuse, du formidable...

L'horloge monumentale de Saint-Pierre, à Beauvais, est si compliquée qu'elle renferme quatre-vingt-dix

mille pièces mécaniques, et ces quatre-vingt-dix mille pièces sont mises en mouvement par un simple petit poids de cuivre, qui pèse cinquante grammes... Ici, c'est un tout petit homme, un tout petit et très vieux homme, presque aussi petit, presque aussi vieux et guère plus lourd que le poids de l'horloge de Beauvais, M. Ballin, dont le génie est l'âme motrice de ce gigantesque instrument de diffusion commerciale. A lui tout seul, M. Ballin a plus fait pour la grandeur, pour la richesse allemandes, que les canons de de Moltke, les mensonges de Bismarck, l'universelle agitation de Guillaume II.

Après Hambourg, Anvers a de quoi aussi nous satisfaire et nous divertir.

On y débarque à quai des denrées du monde entier. Le double réseau du chemin de fer et du fleuve canalisé y fait rythmiquement, comme aux battements d'un organe d'échanges, l'échange des ballots de laine, des métaux, de l'ivoire, contre les vêtements, les jouets et les machines; des fruits, des plantes exotiques, des épices, des pétroles, des tonnes de caoutchouc, des bois précieux, contre les calicots coloriés, les parfumeries et les verroteries chères aux nègres... Des vaisseaux frais, pimpants, partent gaiement, comme en sifllant d'aise, et des coques boursouflées, exténuées, rongées par les fucus et les pousse-pied, rentrent en geignant, qui vont aller s'étendre, dans les bassins, pour se refaire... De même les marins... Ils sont partis, eux aussi, la tête pleine de l'espoir de l'inconnu etdes aventures... Ilssont allés versle prodige... Beaucoup sont restés... On en voit qui reviennent qu'on ne reconnaît plus, qui ne reconnaissent plus rien et personne... qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes... Ils sont étrangers.

Les ports sont l'image la plus parfaite, la plus exacte du rêve de l'homme. Ils le contiennent, et ils l'empor- ^■^ent, tout entier, vers toutes les chimères... Rêve de bonheur, espoir de fortune, oubli des déchéances, illusion de l'aventure, rajeunissement des énergies malchanceuses... Le départ fait joyeuses les pires détresses... car, pour les malades, le remède n'est jamais là où ils souiïrent... il est là-bas... C'est qu'on a l'espace devant soi et pour soi... et, qu'ayant l'espace, on a le temps aussi, et qu'au bout de l'espace et du temps cela ne peut être que le bonheur... Le voyage est un engourdissement, un sommeil que peuplent les songes heureux... Mais un rien vous réveille et fait s'envoler les songes... Il suffit de la première forme rencontrée en ce vague énorme qui vous berce ; il suffit de la première ville où l'on atterrit, du premier visage humain où se confrontent à nouveau nos égoïsmes implacables... Et quand on arrive, c'est la réalité qui vous reprend, partout... partout... partout!....

Les membres que, de tous côtés, en grinçant, les grues agitent, multiplient l'effort des bras humains. Les manœuvres, les dockers aux poitrines velues, aux dos écrasés, aux yeux hagards, à la face de bêtes fourbues, qui paraissent condamnés à quelque vain supplice de l'antiquité, déchargent les cales, qu'ils vont remplir, pour les décharger et les remphr, sans relâche. C'est à croire que les bateaux ne font le tour du monde que pour occuper interminablement leur effort de farouches Danaïdea.

ANVERS i6i

Tapirs.

Il y a mieux qu'une odeur de mer sur ces quais... On y respire les Iles et tout un fiévreux parfum d'Afrique. On voit passer des nègres qui grelottent, des oiseaux qui secouent, parmi des cris rauques, une infinité de couleurs, des troupes de singes, curieux, bavards, où nous aimons toujours à mirer nos grimaces, des animaux de toute sorte.

J'ai assisté au débarquement de vingt tapirs. Admirables bêtes et bien modernes, quoique l'on sente qu'elles se sont arrêtées dans leur évolution, dont l'idéal terminus est peut-être le porc et peut-être l'éléphant. Ils ne paraissaient étonnés ni de la foule, ni de la ville... Ils ne paraissaient étonnés de rien. Ils considéraient tout avec une tranquillité pesante, une assurance impassible et dure. On eût dit de vingt directeurs de banque — tout un conseil d'administration — revenant d'un voyage d'études, d'une exploration économique, et qui rentraient dans leurs bureaux, plus lourds d'affaires nouvelles.

Mlnstrels.

Entourés de badauds, ouvriers, commis, petits marmitons de bord, deux nègres... deux pauvres nègres, •r\ habit noir, chapeau do haute forme, comiquement

cabossé, foulard rouge autour du cou. L'un dansait, Tautre chantait.

Il chantait :

Dans mon pays, il y a des forêts, Dans les forêts, il y a des arbres, Dans les arbres, il y a des branches, Dans les branches, il y a des oiseaux. Et dans les oiseaux il y a une musique, Une espèce de petite flûte qui fait : < Pipi... pipi... pipi... i>.

L'Évangéliste.

On m*a montré, assis sur une pile de bagages, devant un steamer en partance, un compatriote. C'est un missionnaire. Barbu, botté, sanglé de cuir, coifTé d'un trop hâtif casque colonial, la soutane graisseuse et retroussée comme une capote de soldat, il s'initie au mécanisme d'un revolver Browning, dont l'étui est fixé à sa ceinture, près d'un chapelet à gros grains. Sa figure bronzée est énergique, ses yeux rieurs sont très doux. Quand il rit, il ouvre une bouche de scorbutique, toute noire et sans dents. Un brave homme, sûrement, et qui a plutôt l'air d'un bandit que d'un apôtre... Cela me rassure. Je l'aborde. Nous causons... Il part pour les îles Fidji... il emporte avec lui toute une cargaison de gramophones.

— Vous n'imaginez pas, me dit-il, comme ces bougres de nègres-là sont bornés, têtus !... C'est curieux..., je ne peux pas arriver à les évangéliser... J'ai essayé de tout... Rien... rien n'y fait... Des murs... Le bon Dieu, la Vierge, saint Joseph, les joies du Païadis?... Ah! bien

oui... Ce qu'ils s'en foutent..., vous n'avez pas idée... J'en ai vu des nègres, dans ma vie... j'en ai vu, mais de ce numéro-là... jamais... Croiriez-vous que l'alcool, ou rien... c'est kif-kif?... Et pourtant, Dieu sait si c'est une excellente méthode de conversion!... Ah! parbleu, ils se saoulent comme des cochons... Et puis, un point, c'est tout... Mécréants après comme avant... Ça, vous savez, c'est inouï... c'est même unique... Alors, ce coup-ci... je vais essayer le gramopUone... Ma foi, oui!... Qu'est-ce que je risque? Il paraît, du reste, que le gramophone opère de vrais miracles... J'ai, en Afrique, un ami, à qui ça réussit merveilleusement... Et pas d'ennuis, pas de fatigues... pas de catéchisation... Il rassemble ses nègres autour de l'instrument, et au bout de la troisième plaque... pan... ils sont chrétiens... La grâce, ça leur vient en écoutant chanter le gramophone... Ah ! ah ! ah î... Ça ne m'étonne qu'à moitié... J'ai toujours remarqué que les nègres raiïolent de musique et de chansons. Enfin, je vais bien voir si, avec les marches militaires de la garde républicaine, les valses de Strauss, les chansonnettes d'Yvette Guilbert,et le ôe/ca^iodeM.Caruso, je serai plus heureux qu'avec le bon Dieu, la promesse du Paradis, et les petits verres de rhum. En tout cas...

Il se met à rire d'un rire franc, sonore :

— En tout cas, reprend-il, je ne serai pas reparti là-bas, pour rien... Et je vous donne ma parole d'honneur que, si je n'arrive pas à les convertir... et même, si j'y arrive... dites donc!... ah! ah!... ils me les paieront ces gramophones, et un prix... ah! ah!... un vrai prix... Qu'est-ce que je risque? J'en emporte mille que je dois à la générosité d'une vieille douairière très pieuse... Ah! la brave femme, la sainte femme!...

Il insère son revolver dans l'étui, et faisant tour-

noyer son chapelet où des croix, des cœurs de Jésus, des médailles bénites s'entrechoquent :

— C'est heureux, conclut-il, que, de temps en temps nous rencontrions des âmes généreuses, des âmes comme ça... parce que la religion, voyez-vous... dans ce temps-ci... ça devient un sale métier... ah! sacristi... un bien sale métier! Enfin, voilà...

Emigrants.

Des ouvriers de Hongrie, de Roumanie, des paysans serbes, des prolétaires bulgares, dont le goût s'apparente à celui des nègres, des troupes de chanteurs russes s'embarquent pour l'Amérique... Leur lassitude, déjà, fait de la peine... Des femmes éclatantes et vermineuses, en loques rouges, avec de pauvres bijoux de cuivre, traînent, comme des baluchons, des enfants qui pleurent de fatigue, de faim, d'étonnement. On se demande ce que tout cela va devenir, et s'ils arriveront jamais au bout de l'exil... On les fait descendre brutalement, on les empile, comme des marchandises qu'ils sont, au fond des cales, et, durant des jours et des nuits, ils seront entassés là, pêle-mêle, dans la puanteur de leur misère et de leur crasse, sans air, presque sans lumière, à peine nourris, soumis à la discipline la plus dure... Ils n'auront même pas cette sorte de répit qu'est le voyage; ils ne connaîtront pas cette sorte d'engourdissement, cet anesthcsique, qu'apporte aux plus désespérés ce vague énorme, berceur, de l'infini de la mer et du ciel.

Mais les pires emigrants sont ces juifs de tous pays, cherchant, ime fois de plus, un coin de terre, qu'ils

n'ambitionnent pas hospitalier, mais où ils puissent s'aiïranchir, un peu, du mépris qui les suit, et rompre l€S chaînes de cet affreux boulet d'infamie, qu'ils traînent partout... J'en ai suivi une troupe en sombres guenilles, qu'aucun spectacle ne laissait indifférents, et qui gesticulaient avec vivacité... Malgré leur détresse, on devinait en eux un amour de la vie, une intelligence de la vie, quelque chose d'ardent, de fort, de tenace qu'on ne voit presque jamais au visage des autres hommes... On sentait vraiment, rien qu'à les considérer, tout ce qu'on détruit bêtement d'énergie utile, de travail ingénieux, de progrès, en les massacrant, dans les pays barbares, comme la Russie, en les boycottant, dans les pays civilisés, comme la France.

Et je médisais :

— C'est douloureux et absurde, sans doute; cela étreint le cœur et confond la raison... Mais qu'y faire? Le juif pauvre paie pour le juif riche... le juif ostentatoire, insolent, voluptueux, conquérant, qui, de plus en plus, perd toutes les vertus anciennes de la race... Ce n'est même plus sous son nom, dont il a honte et qu'il renie, c'est maintenant, sous des noms d'emprunt, des noms ronflants et qui n'ont pas d'odeur, qu'il travaille à la dépossession, à la ruine des autres... Il met la main sur tout, il marche sur tout, piétine sur tout. Dès qu'il s'installe quelque part, ce n'est pas seulement pour s'y faire une place, ce qui serait légitime, c'est pour en cbasser tout le monde... Il a inventé des philosophies, des morales, où les vertus les plus indispensables à l'homme, la conscience, la foi à la parole donnée, sont bafouées et traitées de préjugés et de sottises... « Je me fous de tout », telle est sa devise... On le déteste, mais on le redoute aussi, car, dans une société uniquement fondée sur la puissance de l'argent, son argent le protège.

Les haines qu'il déchaîne ne lui sont pas encore préjudiciables, à lui; elles s'émoussent et se brisent sur sa cuirasse d'or. Elles n'atteignent en plein cœur, en pleine vie, que les petits, que les pauvres, comme toujours. On se venge sur eux, innocents, des excès de ce brigand, qui semble — à l'exemple des aristocraties déchues, dont, par de honteuses aUiances, il s'eiïorce de redorer les blasons ternis, de remplir les cofîres vides — n'avoir rien appris et tout oublié. Lui qui, jadis, tout au long de sa belle et terrible histoire, fut un des plus nobles éléments du progrès humain, lui qui se devait à soimême et devait à sa race, toujours proscrite, d'être l'éternel révolté, le voilà devenu le complice et, le plus souvent, le trésorier de toutes les réactions, même de la réaction antisémite, la plus hideuse, la plus barbare de toutes... Et c'est pourquoi, ces malheureux, chargés de ees crimes à lui, partent à la recherche d'un pays libre, — en existe-t-il? — où d'être juif cela ne soit pas une irrémédiable honte.

Et de ces pauvres diables que j'écoutais parler, avec une pitié amère, combien, de continents en continents, poursuivront leur course errante, sans un seul des cinq sous, leur espoir, dont continue de les leurrer la Providence qu'ils se sont inventée?... Sur mille, un reviendra à bord d'un paquebot magnifique, dans une cabine dorée, il reviendra ostentatoire, insolent, conquérant, et il trahira ses anciens compagnons de misère, et contribuera à faire pire leur infortune éternelle.

Pogromes.

Sur un sac de bardes, un peu à l'écart, un homme était assis qui retint, un peu plus longtemps, mon attcn-

tion. C'était un vieillard. Sa barbe descendait trèsbas. Comme la plupart de ses compagnons, il était vêtu d'une longue redingote, sorte de lévite, qui avait été noiro, et, comme eux, il portait une casquette à visière, mais la sienne était en drap. 11 ne parlait à personne et regardait devant soi... à la façon de ceux qui regardent en eux-mêmes. Son visage fermé exprimait plus de détresse qu'aucun visage, même de vieux en 'armes, et toute la fatigue du malheur humain. Cependant, ses yeux avaient conservé une jeunesse et une douceur émouvantes. Je me reprochais mon indiscrétion, mais sans pars'enir à me détacher de cette figure en ruines où brillait ce regard jeune.

Il mit quelque temps à me voir, et puis se prit à me considérer. Je redoutai une apostrophe, au moins une grimace, et ce que je redoutai surtout, quand il se souleva, ce fut de le perdre. Mais il sourit et, ravi, j'entendis sa voix chanter :

— Bonjour, mossié!...

Je lui tendis la main. Il frissonna. Sa main molle resta quelques secondes dans la mienne, avec gaucherie, et je fus si ému, que je n'entendis pas ce qu'il me dit tout d'abord. J'écoutais, comme on écoute le bruit du vent, le bruit de la mer, ce parler où les r roulaient et où chantaient les finales... Il se comparait à Job et répétait :

— Yobb! Yobb!...

Je m'assis près de lui, sur une malle de bois noir qne rayaient deux bandes de peau de cochon.

Où avait-il appris le français?

Jeune avocat, ayant, contre le gré de ses parents, épousé une fille pauvre, il avait dû, à la suite d'une altercation avec un magistrat antisémite, quitter la petite ville russe où il gagnait péûiblament sa vie. 11 était

venu en France, avec sa femme et trois enfants qu'il avait déjà... Ses yeux brillaient en parlant de Paris. En dépit des promesses, il n'avait pu trouver une situation sortable.... Le ménage s'était installé dans les environs de THôtel-de- Ville, et vivait mal de petits commerces variés, entre autres, du commerce des conjetti.

— Qui n'a pas ses confetti? scEindait sa voix, à contretemps...

Ce cri et sa gaieté apprise étaient ridicules, sur ce quai, parmi cette foule en guenilles, et ces bateaux en partance...

— Qui n'a pas ses confetti?

J'en étais mal à l'aise.

Un associé « pas juif, non, mossié », f encontre « boulevard Ornano », l'avait volé, et un mardi-gras pluvieux achevait sa ruine. Fatigué de lui faire crédit, le logeur, un jour d'hiver, arrachait sa porte, et, aidé de deux camelots, tirait du lit la femme enceinte, culbutait les enfants, jetait tout le monde à la rue.

Il avait bien porté plainte, mais, devant le tribunal, le logeur, qui avait amené des témoins, eut, tout de suite, raison de lui qui n'en avait pas. Les pauvres gêna n'ont jamais de témoins... Il fallut se désister pouf éviter une condamnation.

— J'ai pleuré dé la rage, j'ai pleuré, mossié...

Cet homme qui, depuis, avait dû connaître tant de misères, de deuils, de ruines, de violences, ce pitoyable monument d'infortune s'arrêtait complaisamment aux moindres détails de cette injustice.

— En France, mossié !... En France!... Ach!...

Un peu de bave salissait le coin de ses lèvres. Son haleine me repoussait. Et cette insistance me troubla jusqu'à Tangoisse.

AxNVERS 159

Il avait quitté Paris pour retourner en Russie, grâce à l'aide d'une bonne œuvre israélite, et il était parvenu à s'établir marchand d'habits, dans une petite ville du Sud. Son commerce lui donnait à peine de quoi vivre, mais il vivait heureux, entre sa femme et six enfants... Cela dura seize années.

Je me souviens qu'à cet endroit de son récit, il s'était tu subitement.... Et il regardait... Un vaisseau passait en sifflant; des mouchoirs s'agitaient à bord... que regardait-il donc, au loin?

Il avait pu faire venir auprès de lui le frère de sa femme, qui était rabbin, et, depuis, tout ce qu'il arrivait à mettre de côté on le forçait à le dépenser pour l'éducation de ses cinq fils... Deux devaient être : « advocats », un docteur « dé la médicine », les deux plus jeunes « inginieurs ». La fille travaillait « à la broderie ». Il me parut qu'il souriait presque, mais une grimace tordit son visage où son nez si long se fronça tout entier.

— Pourquoi faire, Mossié?...Ach! Pourquoi faire?.. Bêtise!

Un soir, — c'était tout au début de la Révolution, la rille était depuis des mois en état de siège; toute la famille mourait de faim, — un soir de sabbat, le gou- Terneur autorisa les boutiques juives à rester ouvertes jusqu'à dix heures. Tout le quartier s'était réjoui. Comme on était à la veille d'une fête orthodoxe, peutêtre pourraient-ils enfin gagner quelque argent?... On avait davantage soigné les étalages, et fait des frais de lumière pour attirer les chents... Tout à coup, à neuf heures un quart, « un quart après neuf,mo5sié, juste un quart », une bande de soldats fit irruption dans la petite rue où était sa boutique, et une volée de balles brisa toutes les vitres.

— Pourquoi? Ach !... Pourquoi?

Son fils le plus jeune — et sa main sale, aux onglei ncirs, tremblait, en figurant la taille du petit — « un garçon, « tellement spirituel », — était tombé dans ses bras, en vomissant du sang, et, chargé de ce cadavre, le père avait vu un dragon ivre enfoncer deux doigts dans les yeux du fils aîné, du fils « qui devait être advocat, mossié... advocat! » Et il s'était évanoui.

Quand il revint à lui, il avait la barbe arrachée, une oreille décollée d'un coup de sabre, mais c'était surtout son menton qui était douloureux... Il faisait noir dans la boutique; il trébuchait sur des corps, et il ne s'arrêtait de pousser des cris que pour écouter les salves qui s'éloignaient, et les gémissements qui semblaient sortir de la rue, qui semblaient sortir du plancher, de dedans les murs, de dessous la terre. A la lueur d'une chandelle, il avait pu constater qu'il ne restait pas un vêtement aux étalages. Les pillards avaient tout saccagé, tout pris... Sur les degrés du comptoir, au fond de la boutique, parmi des tiroirs vides, des tiroirs brisés, des choses piétinées et sanglantes, sa femme gisait, qui lui parut tout d'abord évanouie.

— J'ai baissé les jupes, ajouta-t-il, tout bas... Et ses yeux se fermèrent.

Puis, encore plus bas :

— Elles étaient relevées, mossié!... Une femme dé plus que cinquante ans!...

Il reconnut alors qu'elle était morte, étranglée, les yeux ouverts.

Il me regarda un instant, sans rien dire... Une vaguo de sang courut sous sa peau jaunâtre, qui en fut à peine rougie.... Je revis la grimace qui faisait remonter la barbe ei fronçait le nez... et il recommença déparier de sa femme, de sa femme bien aimée.

ANVEKS 161

— Une femmp tellement brave... tellement économe!...

ïl s'animait. Son haleine devenait insupportable. Je :- marquai qu'il parlait presque sans colore et comme san^ douleur... Peut-être n'avait-il plus la force d'en exprimer!... Et ce furent mes yeux que je sentis se remplir de larmes...

— C'était pas assez... Ils ont pris les corps... ils ont pas voulu rendre les corps, enterrés, la nuit, morts et blessés, pêle-mêle, on né sait où. ..Us ont massacré des juifs, et ils ont pillé, pendant sept jours... Nous pouvions pas résister... Comment aurions-nous pu, mossié? El ils nous giflaient... et ils donnaient des coups dans lé ventre... et ils crachaient encore sur nous... Pourquoi?... Ach!... Pourquoi?...

Des incendies s'allumèrent qu'on n'éteignait pas... La plus grande partie du pauvre quartier fut détruite... Un de ses enfants mourut, encore, à l'hôpital, d'un coup de talon de botte qui lui avait fendu le crâne... Et de neuf qu'ils étaient auparavant, à peu près heureux dans leur misère, ils quittèrent à cinq cette ville maudite, dépouillés de tout, en deuil pour jamais...

— Vous né savez pas comme ces soldats sont méchants, mossié... comme ils sont méchants... méchants.

Il secoua la tête, et il répéta :

— Personne... non... personne ne sait comme ils sont méchants...

J'écoutai le récit des misères, des iniquités, des privations et des longues pérégrinations, de ville en ville, de villes interdites aux juifs, en villages d'où on los chassait à coups de pierres, à coups de faux... Il no savait plus de quoi ni comment ils avaient vécu, durant ce temps affreux... Enfin, le vieux vagabond put trouver un emploi dans une petite banque... ch&z un ocre-

ligionnaire... Des enfants qui lui restaient, ses deuic fils, dont l'un s'était marié et avait une petite filb, travaillèrent, à la gare, comme porteurs...

— Si faibles, mossié, si faibles... et malades.'... La fille se mit à vendre des oranges et de l'ail...

— Des oranges!., des oranges!... La pauvre Sarah! Mais ils le désolaient. Tous étaient affiliés au Bound^

en révolte ouverte contre le gouvernement et la société.

— Rouges, rouges, mossié... tous rouges!... Ach! Quand il s'entêtait, dans d'interminables discussions,

à répéter que les juifs sont noirs par vocation, qu'ils doivent être noirs, c'était le rabbin qui venait au secours des enfants.

— Oui, disait-il, les juifs sont noirs de nature, mais quand on les fait bouillir, ils deviennent rouges... rouges comme des écrevisses...

Et le rabbin riait un peu, heureux de sa comparaison.

— Ça devait mal finir... Ça a mal fini... Lé gouvernement a tant dés fusils, et même les canons... Et eux, ils montraient les révolves ^ les pauvres révolves... Bêtise! Pour un sergent dé ville blessé, un mossié général qui saute dé la voiture, cent juifs tués... trois cents juifs avec du sang!...

Un soir qu'il aidait son patron à faire des comptes avec un gentilhomme venu pour traiter une afiaire... ils avaient entendu des salves de coups de fusil, au loin d'abord, puis proches... puis tout près, dans la rue... et une volée de balles, au travers des vitres en éclat, avait sifflé dans la pièce, qui était un premier étage...

— Une autre ville, mossié... mais les mêmes balles... les mêmes balles!

Ils se jetèrent à plat- ventre, essayèrent de gagner, en rampant, la chambre voisine qui donnait sur la cour. Une nouvelle volée de projectiles abattit fei suspension.

AWVERS 463

Dans les ténèbres, ils entendaient le pas des soldats résonner sur les marches de l'escalier. Des clameurs... des coups sourds...

— Ouvrez!... Ouvrez!

Et la porte, que le patron avait barricadée, céda sous l'effort des crosses de fusil... Un sous-officier brandissait une lanterne... Des soldats se précipitèrent qui hurlaient comme des sauvages... Le gentilhomme criait qu'on ne pouvait pas tuer, comme ça, des créatures humaines. Il s'était fait reconnaître, réussissait à glisser un billet do cent roubles dans la main du sousofficier qui l'emmena. Et, à ce moment, pendant que des soldats tentaient d'enfoncer le coiïre-fort, le vieux avait senti, dans son cou, la pointe d'une baïonnette.

Il écarta son foulard, pour me montrer la cicatrice.

— Pourquoi, je suis pa3mort?...Ach! pourquoi? Ces dragonns, mossié, et ces gendarmes... (il prononçait djandarmms)... Ach! c'est pire que des animaux féroces... On les saoule, Dieu sait avec quoi... Et alors ils se jettent sur les femmes... ils se jettent sur les enfants... Ils ne peuvent môme plus distinguer un juif d'une autre personne, ni une femme d'unjeunegarçon... C'est affreux, mossié... Et toujours tuant, trouant, ils rient tellement!...

A l'hôpital, il avait appris que ses deux fils avaient été fusillés, dans la gare même, par les troupes mandées pour aider au massacre... Son beau-frére le rabbin avait été arraché de chez lui... On l'avait conduit en prison... Depuis, il n'avait jamais eu de ses nouvelles.

— Là-bas... mossié... là-bas... dans la neige... dans la mine!...

Il apprit aussi, quelque temps après, que sa fille, la pauvre Sarah, on l'avait retrouvée, sur sa voiturette, morte parmi des légumes, des fruits écrasés, et qu'ils

avaient eu le courage d'enfoncer ses jambes coupées dans son ventre ouvert... Pourquoi cette voisine lui avait-elle raconté cette horreur? Il Teût ignorée... Et maintenant, il aurait ce cauchemar devant les yeux, toujours, toujours, jusqu'à son dernier soupir!... 11 ajouta encore que sa belle-fiUe avait succombé, des suites d'un coup de crosse de fusil dans la poitrine...

— Pourquoi je suis pas mort, moi lé plus vieux?... Pourquoi, j'ai surç^i à tout cela?... Ach!... Bêtise...!

De tou-^^ les siens, il ne lui était resté que sa petitefille, la pi tite Sonia...

— Jolie, mossié, jolie!... Et ses petites maina, et sa petite bouche dans ma barbe... Ach!... Et ses yeux!...

C'était la fille de son fils préféré.

— Pourquoi je préférais?

Ce n'était plus à moi qu'il parlait, mais à lui-même... Et il ne se répondit que par un essai de sourire... De nouveau, il regardait au loin... Et je l'entendis dire timidement, sans me regarder, que ce fils s'appelait Jacob. Il répéta lentement le mot : « Yacobb », en balançant la tête, et comme s'il eût voulu le caresser de ses lèvres qui tremblaient :

— Yacobb!... Yacobb!...

Ma gorge se séchait... Mais tel était mon ahurissement devant cette succession, devant cette invraisemblable accumulation de crimes, qu'en vérité il me sembla que je ne les sentais plus.

Il avait emporté sa petite-fille, et c'était un miracle qu'il fût, enfin, parvenu, entre tant de miséreux inoccupés, à trouver du travail, au fond d'un autre gouvernement, dans un hôtel, où il faisait les commissions et aidait, parfois, la caissière, dans ses comptes.

Là, aussi, tout allait mal... Des grèves... des incendies dans la campagne... des perquisitions... des rafles..

dos meurtres... les rues pleines de soldats, pleines de bandes de pillards. Des cosaques fouaillant les foules avec leur nagaïka, plus terrible que le fer des sabres et la baïonnette des fusils... On annonçait partout le « pogrome ». Deux mois, il avait attendu, dans les transes. Il ne vivait plus... Non qu'il eût peur pour lui. C'est à cause de la petite Sonia qu'il tremblait... Arrivait-il des soldats? Il tremblait. A chaque attentat, il tremblait... Un bruit inaccoutumé dans la rue, une porte poussée trop violemment... des pas, dans la nuit... il tremblait... Dès qu'on l'envoyait en ville, il courait à la maison, — un sale taudis, où il laissait Sonia, à la garde d'une voisine, la veuve d'un sergent de ville tué par les rouges... Enfm, les nouvelles sinistres se précisèrent... Un soir, il apprenait à l'hôtel, que la ville était fermée.

Alors, voilà... Encore une fois...

Ce soir-là, dans la grande salle du restaurant, des voyageurs assemblés se désolaient de ne pouvoir partir. Ils se rassuraient pourtant, en voyant, à une table, boire et causer tranquillement quatre officiers de dragons, des « mossié » de Pétersbourg, des officiers de la garde, dont l'un, le plus jeune, était, disait-on, un grand-duc, un cousin de l'Empereur.

Soudain, une détonation, un coup de revolver, fit taire toutes les conversations... Et ce fut dans un grand silence angoissant que, la minute d'après, éclata le crépitement d'une fusillade, qui paraissait lui répondre. Les officiers continuaient de boire, de causer, comme si rien ne se fût produit... A leur table, à l'écart, ils mêlaient leurs têtes... Aux autres tables, des gens anxieux les désignaient. Quelqu'un osa leur adresser la parole... Ils répondirent poliment, par des gestes évasifs, en gens qui ne savent rien. Aucune provocation,

aucune ironie. .. de rindifîérence. . .Des femmes criaient. .. Un enfant s'étant mis à pleurer, îe vieux avait voulu courir à sa petite-fille... Mais, de nouveau, un coup de revolver fit taire tout le monde. Dans la rue, les volets des boutiques se fermaient, claquaient sinistrement... Des gens passaient en fuyant, des gens clamaient Dieu sait quoi!... Personne n'avait encore osé, dans la salle, reprendre la parole, que cent nouveaux coups de fusil partaient à la fois... Puis, au dehors, des galops de chevaux, des cliquetis d'armes... des ordres, des vociférations...

Un homme qu'on eût dit de cire, tête nue, les vêtements en lambeaux, pénétra, en chancelant, dans le restaurant. On l'entoura... S'appuyant à une table, avec effort, il dit que le massacre était organisé, qu'on menait les soldats à l'assaut des boutiques juives, des maisons juives... On prenait l'argent, les valeurs, les objets de prix... on prenait les femmes... on tuait... on jetait les cadavres mutilés, parles fenêtres, dans la rue...

Et, tout à coup, l'homme qui parlait, se tut... tourna Bur lui-même, et s'abattit sur le parquet, en entraînant, de ses doigts crispés, la nappe chargée de vaisselle.

C'est alors seulement qu'on vit que sa chemise était ensanglantée, et que du sang, encore, en longs filaments noirâtres, poissait à ses cheveux, à sa barbe...

Des cris d'horreur... des protestations indignées, B*élevèrent... Les quatre officiers avaient disparu.

Au cours de la soirée tragique, les pillards, malgré le planton de service, envahirent le restaurant; mais la nuit même, le colonel ordonna de rapporter à l'hôtel une part du butin, des caisses de vin de Champagne, toutes sortes de victuailles, que les hommes avaient Tolées...

Le pauvre vieux, profitant d'une accahnie, avait pu

courir jusque chez lui... Le pavé était coTivert de culots de cartouches... Des ivrognes ronflaient au travers des cadavres... Des blessés se tordaient et gémissaient; d'autres rampaient pour gagner un abri... Un jeune homme, à barbe rousse, le visage broyé, essayait de boiro, comme un chien, la boue rouge du ruisseau... Mais il ne s'arrêtait pas, et courait, courait...

Enfm, il avait trouvé sa petite Sonia, endormie, et, penché sur son matelas, « sans faire du bruit », il avait pleuré, pleuré, jusqu'à ce qu'il fit grand jour.

— C'est la dernière fois que j'ai pleuré dans ma vie, mossié!...

La fusillade reprit le lendemain... Le gouverneur avait défendu de tirer sur les pharmacies et l'hôpital, mais les chefs n'étaient plus maîtres de la troupe. Il y eut des scènes d'une horreur sauvage...

— On né peut pas croire, mossié !...

Vers midi, l'artillerie d'une ville voisine amena ses canons. Les notables juifs, mandés au château du gouverneur, entendirent que la ville serait rasée, s'ils refusaient de livrer les terroristes du Boujid... lis se lamentèrent, sans pouvoir rien faire...

— Quoi faire?... Dites, mossié...

Deux notables furent gardés en otages et pendus, le soir même, dans la cour de la prison...

— Nous avions compté sur les a artilléristes », qui sont plus éclairés, moins méchants... Ach !... Bêtise...

Le canon gronda durant deux jours...

Le vieux s'était arrêté... Lui aussi semblait fatigué de raconter toutes ces horreurs... Il ne parlait plus que d'une voix molle, un peu basse, comme lointaine... Et il regardait le sol à ses pieds, ou plutôt, il ne regairdait rien...

Je pris sa main... Il ne bougea pas... Je serrai sa

main... Alors il leva vers moi ses yeux, et me sourit, d'un sourire hébété..., mais sa main restait molle et froide danslamienne, comme la main d'un mort... Il ne la retira que pour tracer, par terre, avec la pointe de son parapluie en loques, le plan de la maison où il s'était réfugié.

La façade s'élevait sur la rue; au milieu s'ouvrait la porte cochère, épaisse, massive, avec de lourdes pattes et de gros clous de fer... De chaque côté, un bâtiment perpendiculaire à la façade limitait la cour dont le quatrième côté était fermé par un jardin. De par où que l'on sortit, c'était s'exposer à une mort certaine.

Dans la maison, habitaient une quarantaine de pauvres gens, qui mirent leurs provisions en commun... Mais, la première fois qu'une femme alla chercher de l'eau au puits, qui était au fond de la cour, elle tomba sous les balles... Dans les maisons voisines aussi, les puits étaient interdits et gardés par des sentinelles... Les malheureux connurent les tortures de la soif... Par exemple, ils souffraient moins de la fedm... On les autorisait à manger... Vers le cinquième jour, on put espérer que le calme allait renaître... Les soldats avaient dû quitter le jardin... on n'envoyait plus autour des puits. En ville, la fusillade s'apaisait.

— Boire, mossié!... Boire, boire!

Ils étaient ivres de soif; ils étaient fous de soif...

— Boire!... Boire!

Deux hommes eurent le courage de s'avancer, aveo des seaux, jusqu'à la margelle du puits. Toutes les faces étaient tendues vers eux, dans un ravissement d'espoir... Ils accrochèrent les seaux. Le bruit de la chaîne qui descendait était une musique...

— Nous l'écoutions descendre... descendre... AchI

Mais, comme les porteurs s'en revenaient avec leur

charge, les dragons, qui s'étaient dissimulés jusque-là, se montrèrent tout à coup... Ils tuèrent d'un coup de carabine l'un des hommes, et l'autre, épouvanté s'enfuit, en laissant tomber le seau, dont l'eau se répandit dans la cour...

— Nous connaissions lé mort. Tous aimaient un garçon si brave... Mais... c'est terrible, il faut bien lé dire... c'est l'eau qu'on regrettait.

Le soir, les puits étaient remplis de boue, de fumier, d'immondices de toute sorte. On y jeta aussi le cadavre du pauvre garçon...

Alors, une folie gagna les assiégés... Ils s'assemblèrent dans la cour, y passèrent la nuit à gémir, à prier, à hurler, à dormir, à s'enlacer...

— Je n'ai jamais rien vu dé si triste, mossié... jamais rien dé pareil...

Au matin — leur présence fut-elle signalée?... ou bien n'était-ce qu'une patrouille qui faisait sa ronde ? — toujours est-il qu'on entendit des pas de chevaux dans la rue, et, bientôt, des coups furieux ébranler la porte cochère, qui ne fut pas longtemps à céder... Un cheval, d'un bond, traversa les décombres, portant un officier qui s'arrêta, à quelques mètres des prisonniers terrifiés, et, revolver au poing, hurla Tordre habituel :

— Haut les mains!...

Le vieux crut devoir m'expliquer :

— Les officiers et les sergents dé ville, ils crient toujours : « Bras en l'air!... En haut les mains! » parce qu'ils ont peur des révolves, et des bombes... Alors, ils crient : « Bras en l'air!... En haut les mains! »...

Toutes les mains se dressèrent... Seule, la petite Sonia qui n'avait pas compris... qui ne pouvait pas comprendre, qui ne savait rien que sourire, regardait

rofficier, en souriant, ses petites mains baissées... Son grand-père voulut l'avertir d'un geste :

— Gomme ça... Comme ça!

Et le vieillard imitait de ses mains tremblantes le geste sauveur.

îl n'eut pas le temps. Déj à Tofficier visait Tenfant et, malgré le cri d'horreur qui emplit la cour, l'abattait...

J'entends encore, j'entendrai longtemps, j'entendrai toujours, la voix étranglée du vieillard :

— D'un coup dé son révolve^ mossié !...

Elle ne poussa pas un cri. Elle eut quelques contractions, gratta le pavé du bout de ses petits doigts... Un petit peu de sang sur elle... un petit peu de sang autour d'elle... Et ce fut fmi... Comme un petit oiseau...

— J'étais seul, tout seul dans la vie... J'étais seul sur la terre...

Je compris qu'il eût bien voulu pleurer... Il ne le pouvait pas... Il se mordit les lèvres... sa barbe remonta, par de légers soubresauts, son nez se fronça... Mais il ne pleurait pas... La source de ses larmes était, en lui, à jamais tarie...

Il répéta, en réunissant ses mains :

— Une petite chose... comme ça... petite... petiterien, mossié... rien... comme un petit oiseau... Ach!...

Balançant la tête, il dit, après un silence :

— Pourquoi je pars?... Je né sais pas... Pourquoi je vais là-bas?... Ach!... Je né sais pas!

Il dit encore :

— Bêtise!... Bêtise!

Je considérais le malheureux et me sentais incapable de l'eiïort qu'il eût fallu pour en détacher mes yeux... Je me sentais encore plus incapable de la moindre parole... J'étais saturé d'horreur... L'horreur me paralysait... Et puis à quoi bon narlar? Que pouvais-je dire

qui n'eût pas été ridicule et glacé devant un si affreux exemple du malheur humain? Le vieux juif ne me demandait ni une consolation, ni une pitié... Il ne me demandait rien; il ne me demandait rien que de me taire...

A la fin, je le vis rougir, baisser la tête, la détourner... Il avait honte de ne pouvoir pleurer, peut-être, de ne pouvoir plus jamais pleurer... Des sanglots m'étreignaient la gorge, des larmes me montaient aux yeux.

Et pour qu'il ne vit pas mes larmes, moi aussi je me détournai...

Prostitution.

En longeant les boulevards — boulevards encombrés, trépidants — que sont ces quais, je me suis rappelé le port d'Anvers, il y a une trentaine d'années, les ruelles tortueuses, où la prostitution, en chemise rose, en jupons étoiles, vivait comme au Havre, à Marseille, à Toulon, sur le pas des portes. De grosses femmes hébétées et fardées, une fleur de papier dans les cheveux, attendaient le client, assises sur des chaises, ou bien dormassaient, le menton appuyé sur leurs bras nus... Je me suis rappelé la difficulté d'accéder jusqu'aux bassins, le défaut d'air, de lumière de ces bouges, leur désordre puant, la misère et fa saleté.

A cette époque, ce n'était déjà plus les splendeurs orientales du Rideck, que je n'ai pas connues, dont Anvers fut si fier, dont quelques vieux Anversois m'ont parlé, avec de lyriques enthousiasmes...

— Tout s'en va, monsieur... Hélas! tout s'en va...

172 LA 628. Fi 8

Il paraît que la municipalité en faisait les honneurs aux étrangei^ de distinction, comme nous faisons aux délégations anglaises, italiennes, norvégiennes, aux étudiants, aux blanchisseuses des pays amis, aux rois des paj^s alliés, les honneurs de notre Lou\Te, de notre Sorbonne, de notre Opéra, de nos Académies... Dès qu'un personnage célèbre, un prince plus ou moins couronné, débarquait à Anvers, vite au Rideck!... C'était le complément obligé des banquets et de toutes fêtes. Même le dimanche, après diner, des familles entières, pères, mères, filles et garçons, nièces et cousins, et leurs camarades, et leurs bonnes, venaient s'y promener, sans gêne, en leurs plus riches atours... On disait aux enfants : « Si vous êtes bien sages toute la semaine, si vous travaillez avec assiduité, on vous mènera, dimanche, au Rideck ! ». La messe, les vêpres, des gâteaux et le Rideck, voilà ce qu'on pouvait appeler un beau dimanche... Nul ne songeait à s'en offenser... Bien au contraire...

Le Rideck, c'était des petites boutiques, pittoresquement aménagées, où l'on vendait des produits exotiques, des petits cafés où l'on dansait dos danses nègres, au son des banjos... et des petites cases où l'on vendait de la chair jaune, rouge, cuivrée, noire et même blanche. Et quels parfums!... Les jours de visites, on s'arrangeait pour que tout cela fût décent et ressemblât à quelque exposition coloniale.

— Colonisons... Il en restera toujours quelque chose...

Je n'ai pas vu ces spectacles familiaux. Je n'en parle que sur la foi des souvenirs évoqués par des notables d'Anvers... Mais j'ai vu — je m'en souviens avec une grande tristesse — j'ai vu, la nuit, dansles rues chaudes, la pantomime de la luxure internationale et son avidité

effrénée qui bousculait, en criant, les filles de toutes races... J'ai vu des matelots de tous pays, bras noués, entre les murs des ruelles, braillant et courant, comme de grands enfants fous... Je ne les ai pas vus qu'à Anvers, je les ai vus à Hambourg, au Havre, à Marseille, et, le samedi soir, je les ai vus surtout à Toulon. Tous les mêmes, d'où qu'ils viennent, tous pareils avec leurs mufles de poisson sur leurs cous nus... Et, dans les taudis pleins de fumées sonores, j'ai vu les brutes affalées, ceux qui n'avaient plus la force de boire... ceux qui n'avaient plus la force d'embrasser et de se battre... et des colosses endormis, débraillés, la tête roulant sur les genoux compatissants d'une négresse, qu'ornait, dans les cheveux, un peigne doré, et qu'habillait, aux reins, une mince écharpe de gaze rouge.

Je me rappelle, en ce temps-iâ, une négresse. C'était une Dahoméenne, de Kotonou. Son corps long, fin et souple, d'un noir profond, avait des transparences d'or. Elle reposait sur un matelas de soie jaune, nue, toute frottée de parfums violents qui vous prenaient à la gorge. Un gros dahlia pourpre fleurissait sa chevelure laineuse. Des anneaux de cuivre cerclaient ses bras. Et son rire était d'une blancheur aveuglante. Des coutelas à manche de bois peint, des masques de féticheurs, deux petites idoles de terre bleue, une cruche à long bec, couverte de dessins enfantins, ornaient l'étroite chambre... Elle savait un peu de français, n'ayant pas connu de l'Europe que les bouges d'Anvers... Toute jeune, elle avait servi, à Bordeaux, dans la famille d'un armateur, puis à Paris, dans une maison publique... Un commissionnaire en viande humaine l'avait emmenée à Anvers... H y faisait trop froid. Il y faisait trop gris. Elle ne s'y plaisait pas.

Prè3 d'elle, un soir de mélancolie sinistre, j'essayais d'évoquer son pays, les sanglants mystères de la brousse, les rudes chemins semés d'épines où les amazones courent, pieds nus, pour s'entraîner à la douleur, les plaines toutes rouges, les maisons de boue rose, les palais et les temples avec leurs toits plats, pavés de crânes humains. Mais c'était très difficile. Curieuse, indiscrète et bavarde, elle ne me laissait pas un instant de répit.... Elle me racontait toutes sortes d'histoires ridicules que, d'ailleurs, j'avais peine à suivre et à comprendre. Des souvenirs de Paris, surtout, tantôt puérils, tantôt obscènes, des attrapades, des batteries avec ses camarades de prostitution... Enfin, elle parla de son pays pour m'en décrire, comme elle pouvait, les splendeurs regrettées... C'était une nuit d'été, étouiïante... La fenêtre était ouverte... j'entendais, tandis qu'elle parlait, des musiques bizarrement ululantes, qui venaient d'un taudis voisin...

De tout son verbiage inutile, sans couleur, sans accent, sans im.prévu, je n'ai retenu que ceci, que je traduis, ou plutôt que je commente fidèlement :

— Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'est le palais de notre grand roi, à Kotonou... Ce palais est d'une beauté inouïe, et tous vos monuments, à côté de lui, ne sont que de misérables cahutes... Il a de grands murs épais, tout roses. Presque pas de fenêtres. On y pénètre, par une porte basse, en demi-cercle, que gardent des guerrières, eiïrayamment tatouées... Ce qu'il a surtout de remarquable, c'est le toit... un toit plat entièrement couvert, ou mieux, entièrement pavé de têtes coupées... C'est un travail minutieux, très diffi* cile... Il y faut d'habiles artistes qui sachent arranger ces têtes comme de la marqueterie, comme de la mosaïque... Le Roi, qui est lui-même un artiste et qui

possède un goût merveilleux, exige que ce soit très beau, et très bien fait, de façon que la pluie ne tombe jamais dans son palais... II veut, sous peine de mort, que ce3 têtes soient aussi imperméables que la tuile d'Europe, ou le chaume de la paillote indoue. L'aspect en est vraiment féerique, le soir, au soleil couchant, et l'odeur délicieuse... Par les vents du nord, elle se répand sur la ville, comme une pluie de parfums. Mais ce genre de toiture, quoiqu'on fasse, ri'est pas très solide. Du moins, elle ne dure pas longtemps. Soit que les têtes s? désagrègent sous l'action de la putréfaction, soit que les vautours parviennent à en chaparder quelquesunes, des fissures ne tardent pas à se produire, par où la pluie s'infiltre et s'égoutte dans l'intérieur du palais... Alors, notre grand Roi envoie par tout le royaume ses féticheurs les plus fidèles. Le visage couvert de leurs masques horrifiants, à corne rouge, un lourd coutelas en m^ain, ils crient, ils hurlent : « Le toit du Roi se dépave!... Le toit du Roi se dépave!... » Aussitôt les massacres s'organisent... Les poitrines des sujets viennent, d'elles-mêmes, s'offrir au couteau... Partout, la terre, pourtant si rouge de notre pays, rougit encore sous les flots de sang... « Le toit du Roi se dépave!... » Et le palais reprend bien vite un aspect tout neuf, éclatant, vraiment royal...

Elle était toute triste, maintenant. Sans doute, sa pensée était envolée, là-bas; son idéal — tout le monde a son idéal — l'avait reprise et reconquise... Elle marchait le long des fossés qui entourent sa belle ville de Kotonou... Les chacals glapissaient autour d'elle... Et elle respirait déhcieusement l'odeur natale qui monte des charniers...

•T'allumai une cigarette... Elle se taisait et ne regardait plus rien... Je restai là à considérer ce corps de

bronze précieux, étendu sur le matelas de soie jaune. Le gros dahlia pourpre qui fleurissait sa chevelure laineuse se fanait, devenait tout noir... Et j*écoutaisles musiques qui s'aigrissaient dans les bouges... les dévallées de matelots ivres, les chants, les cris, les colères, les batailles sauvages de la rue... Car il faut toujours à la débauch e, comme à la royauté, des gestes de meurtre, et beaucoup de sang...

Il ne reste presque plus rien de tout cela, aujourd'hui... Ces quartiers immondes ont été en partie démolis. A la place où étaient ces ruelles, s'élèvent des maisons d'affaires, à enseignes dorées... Et l'on a bâti des docks, dans lesquels s'empilent d'autres marchandises.

Anvers prospère.

Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique, à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d'adjuvants, tels que les sociétés d'études coloniales et les banques qui pullulent et travaillent; grâce à la pénétration chaque jour plus profonde, à l'organisation chaque jour plus méthodique, du continent africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l'aventure guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles, administratives, sont d'autant mieux tolérées qu'elles ont pour complices l'ignorance des uns et le silence de tout le monde... Il a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres, comme tous les grands ports,

ANVFR^ \V

abrités sur les fleuves, prospèrent au détriment des rades et des havres inutiles.

Marseille n'a pas diminué, Le Havre n'a pas été battu par Rouen pour d'autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen, et Lyon sera peutêtre, un jour plus lointain, le plus grand port français... J'entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de poisson de mer, deviendra le plus grand port de l'Europe, quand, aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin, en dépit des anciennes plaisanteries d'opérette, une colossale flotte marine dans leur République.

Là-bas, à l'embouchure de l'Escaut, c'est en vain que Flessingue s'épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais n'ont pas épargné l'argent. Les bassins ont été agrandis; d'autres ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la science... \ous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de là, des écluses s'entr'ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer que de l'eau et, quelquefois, que du vent... On a jeté dans la mer un môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on accède par de splendides escaliers de temple babylonien... On s'attend toujours à y voir apparaître, cuirassée d'or et voilée d'argent, Sémiramia. AÎais un port n'est pas un décor d'opéra; les bassins et les môles, si formidables qu'ils soient, ne suffisent pas à créer un port. U y faut aussi des bateaux. Et

pour qu'il y ait des bateaux, il faut tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à Flessingue... Aussi, l'herbe pousse autour des bassins, Therbe pousse sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent... Et les docks sont vides... En vain les phares fouillent la mer, et les pilotes y font la chasse... En vain, sitôt que paraît au large un mât, une volute de fumée, une forme grise, on s'apprête... Et l'espoir, mille fois déçu, renaît... Toute la ville acoourt sur le môle... On escalade joyeusement les marches de pierre... On braque des lorgnettes, on agite des mouchoirs. On crie :

— Cette fois, c'est pour Flessingue !

— Anvers est perdu! C'est bien pour Flessingue...

— Vive Flessingue!

— A bas Anvers!...

Le navire approche, s'engage dans la passe :

— Le voilà!... le voilà!

— Je vous dis que c'est pour Flessingue.

Mais non... Le navire a passé... C'est toujours pour Anvers...

Les navires ont l'air de se moquer de ces foules entassées sur le môle de ce port maudit, où il n'entre guère que le petit bateau de Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras trop rouges...

En haut du môle, dominant la mer et gardant l'Escaut, le superbe amiral Ruyter, en bronze, ne commande plus qu'à des souvenirs... Il a l'air de se dire, mélancoliquement :

— Ah! si j'avais encore ma flotte, qui défît si bien les Français!...

ANVERS tW

Oui... mais voilà, il n'a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter... Il n'a plus rien que sa gloire... et les deux pauvres bachots de Breschens et de Terneusen... Et encore, ils sont belges!...

11 est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché de crevettes...

Toute la richesse d'Anvers n'a pas sa grâce.

Fantômes.

Jo seraÎ3 un pauvre homme, je me sentirais presqn* aussi dénué de sensibilité et d'imagination qu'un auteur dramatique de ce temps, si je disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse.

Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la frontière, mes yeux s'ouvraient tout grands, vers l'horizon désiré. J'étais très ému, il ne m'en coûte rien de l'avouer. Et, voyez l'ironie des choses, je roulais sans m'en douter, depuis une dizaine de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j 'étais toujours dans l'attente du choc... Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux boqueteaux chétifs que nous traversions, commentl'eussé- je reconnue? Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en Belgique, si un paysan, interrogé, ne m'eût crié, aveo un orgueil farouche et d'une voix violente, en frappant le sol de ses lourds sabots :

— Nidreland/... Nidreland I

Ah ! il avait bien sa patrie à la semelle de ses sabots, celui-là!

Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne badine pas avec la douane en Hollande.

Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues, comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs, et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.

J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction. C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent. Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on n'entrait pas en Hollsinde comme dans un moulin. Sans aucun respect pour les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s étais muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara qu'il en référerait au ministre des Digues.

Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!...

J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un prisonnier. On avait consigné sa BBftobine. Depuis six jours, se saoulant et dormant.

dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je Texhortai à la patience...

— Oh ! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli... mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour, dites?...

Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter... Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent, saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont pas d'autre vieillesse que la nôtre... Hs n'ont pas, non plus, d'autre mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité, et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.

Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de nous ne verrait vieillir que ies autres... H se croirait toujours le jeune homme qm courait follement au bonheur, ou môme l'enfant, le petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmei coulaient pour un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant plus que l'adolescence — sans amertume — d'un autre âge, nous resterions perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il faudrait ne retourner jamais, à quinza

ans d'intervalle, dans un pays où Ton aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous.

Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure, partant plus implacable.

Je ne me doutais pas de cela — du moins, je ne pensais pas à cela — quand l'idée me vint de retourner en Hollande, et je m'imaginais joyeusement que j'allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse, son luxe paisible et mon bonheur, dans l'eau toujours pareille de ses canaux.

C'est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début du printemps, d'un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que son enchantement devait durer toute la vie. Je m'en souviens bien, et je sais maintenant d'où venait mon illusion et ce qui l'excuse.

Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le nord, au-devant de la floraison des liîas. Avant de partir, nous en avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir... Ils fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se lasser.

— C'est le printemps!... c'est toujours le printemps!... ne cessaient-ils de nous dire, au pa>sage, dans les petites cours, dans les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées trempaient dans l'eau d'un pot bleu...

Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr'ouverts...

— C'est le printemps!... C'est toujours le printemps!...

Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu'au miracle — puisqu'ils sont eux-memes le miracle — et qui ne veulent écouter aucune des voix de la vie, l'illusion naîtrait d'un moindre prodige...

Et maintenant?... Je n'étais plus très rassuré...

Allais-je, avant d'aborder à Dordrecht — que nous appellions Dordt — réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau des deux rives? Cette terrasse de l'hôtel, d'où l'on voit si bien le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s'endormir dans la nuit, existait-elle encore? Reverrais-je une petite place de Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton des pierres? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles tours penchées, les portes s'ouvrant sur les clairs jardins, les eaux et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer... à Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des pousses roses d'un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement, l'une derrière l'autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et qui souriait? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye, me fit

m'agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j'eus le cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j'entendis ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de Beethoven?... Rembrandt et Beethoven... les deux f er veurs de ma vie!...

Je me demandais tout cela... Et que ne me demandftis-je pas encore?

Mais cette fois-ci, comme je vous Tai dit, nous ne sommes pas entrés en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de la Zélande. Nous n'avions plus, pour nous attrister de poésie et de souvenirs, les hantises de l'eau et ses amollissants mirages. Nous sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il n'en fallut pas moins — tant pleurer est le propre de l'homme — il n'en fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d'âne et sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s'effacer leurs dolentes images, et aussi l'image — qui les contenait toutes — du vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d'Anvers à Rotterdam... jadis!...

Par bonhenr, il n'est pas de mélancolie dont ne triomphe l'ardent plaisir de la vitesse...

Maintenant, je vois les bandes des cultures virer... La plaine paraît mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une mer. Que dis-je?... La plaine paraît folle de terreur halluci- Dée... Elle galope et bondit, s'effondre tout à coup, dans les abîmes, puis remonte^ei s'élance dans le cieL..

EN HOLLANDE i«7

Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues écharpes vertes, et ses voiles dorés... Les arbres, à peine atteints, fuient en tous sens, comme des soldats pris de panique...

Le lilas André Theurlet*.

Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la route est un petit événement. On Taccoste, on reconnaît son essence, on le salue, on lui parle... On dit :

— C'est un chêne !

— Ah! voici un orme... un peuplier... un platane.

— Tiens! un sycomore... qu'est-ce qu'il fait là?

Et l'on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle...

Il vous revient des histoires amusantes...

Un jour — la vie a de ces rencontres, — je me promenais avec M. André Theuriet, au Jardin d'acclimatation. M. Theuriet — on le sait — est l'Amant de }a nature. Mieux que personne au monde, il connaît les bois et les sous-bois. C'est même par là qu'il est entré dans la littérature, à l'Académie, dans l'Immortalité... j'étais fier, vous pensez, de marcher aux côtés d'un tel homme, parmi toutes ces choses qu'il connaît si bien... Et j'allais en apprendre des mystères!... Tout à coup, M. Theuriet s'arrêta devant un groupe d'arbustes.

— Ah! ah!... fit-il.

Et il parut intrigué.^

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