LES JEUNES VOYAGEURS
Voici un canot sur les eaux de la rivière Rouge, la rivière Rouge du Nord, bien entendu. Ce canot se trouve encore assez
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rapproché de la source, mais il continue à descendre îe fleuve. 11 n'est ni grand ni solide, car il est construit d'écorce de bouleau, et ne peut contenir qu'un petit nombre de voyageurs. Ceux qui le montent sont tous jeunes et alertes; le plus vieux de la bande ne paraît pas avoir plus de dix-neuf ans, le plus jeune en compte quinze à peine.
Le plus âgé a atteint toute sa croissance, bien que sa taille élancée et ses formes juvéniles indiquent que ses membres n'ont point encore atteint tout leur développement musculaire. Sa peau brune est légèrement olivâtre ; ses cheveux sont noirs comme le jais, longs et droits comme la chevelure d'un Indien. Ses yeux sont grands et expressifs, ses traits bien accentués : tout son air indique le courage ; ses mâchoires surtout, fortement accusées, sont des signes irrécusables de résolution et de fermeté.
Son caractère ne dément pas sa physionomie, car il possède au plus haut degré les qualités que nous venons de mentionner.
On remarque, malgré sa jeunesse, une certaine gravité dans ses manières, non pas qu'il soit morose et enclin à la misanthropie, loin de là; seulement la modestie et le bon sens répriment un peu chez lui la fougue du tempérament. Cette gravité prématurée n'indique pas non plus l'ineptie; au contraire, les traits du jeune homme révèlent un esprit délié, capable des résolutions les plus promptes et les plus énergiques. Sa froideur apparente est un indice de calme, et dit à ceux qui l'interrogent avec soin que ce jeune homme possède déjà l'expérience des dangers passés sans avoir la crainte des dangers à venir.
^n somme, toute sa personne respire cette expression de réserve et de force particulière qui frappe au premier abord chez les chasseurs des déserts de l'Ouest {for West), ces hommes qui passent leur vie au milieu des dangers dont fourmillent les sau- - régions des grandes prairies. Cette expression se comprend facilement chez des hommes habitués à une vie solitaire, qui passent souvent des mois entiers sans pouvoir échanger une parole et sans que leurs regards tombent sur une face humaine, et qui vivent presque toujours seuls avec la nature, en face de sa sublime majesté. De là, chez ces hommes, ces habitudes de silence et de réserve.
I. - marnes causes avaient à peu près produit les mêmes effets chez le jeune homme dont je viens de vous esquisser le portrait,
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car sans être un chasseur de profession, il avait cependant chassé beaucoup, et quoique la chasse n'eût jamais été pour lui qu'un passe-temps, elle l'avait souvent placé dans les situations les plus dangereuses, et l'avait mis constamment en contact avec les scènes grandioses de la nature. Tout jeune qu'il fût, il avait déjà traversé les grandes prairies et les forêts vierges de l'Ouest à la poursuite de l'ours, du buffalo, du chat-tigre et ducouguard. Ces longues fatigues et ces épreuves dangereuses avaient fait sur son esprit une impression profonde, et donné à sa contenance cet air de gravité qui nous a frappé tout d'abord.
Le second des jeunes voyageurs du canot est d'un aspect tout différent. Blanc de teint, il porte une abondante chevelure blonde dont les mèches tombent en boucles ondoyantes jusque sur ses épaules. Ses formes ne révèlent point la force ; au contraire, tout en lui respire la grâce et la délicatesse ; mais cette délicatesse n'indique point une complexion maladive, elle est seulement chez ce jeune homme un signe de distinction. La manière dont il manie sa rame prouve qu'il possède à la fois la force et la santé, mais pourtant à un degré moins développé que chez le jeune homme aux cheveux noirs. Sa physionomie révèle peut-être plus d'esprit et d'intelligence que celle du premier, son air communicatif vous le rendra peut-être plus sympathique ; son œil est bleu et humide, et son teint légèrement pâle révèle les fatigues de l'étude et l'habitude des réflexions sérieuses.
Cette apparence n'est pas trompeuse, car le voyageur blond est un jeune savant plus instruit qu'on ne l'est ordinairement à son âge, et bien qu'il ne compte encore que dix-sept ans, il possède à fond la connaissance des sciences naturelles, et pourrait en remontrer sur bien des points à plus d'un gradé d'Oxford et de Cambridge. Ces doctes personnages fourrés d'hermine possèdent peut-être mieux la science, si science il y a, des lois de la prosodie ou de la composition des idylles grecques. Mais dans tout ce qui constitue la véritable science, celle des choses bonnes et utiles, nos savants universitaires ne seraient auprès du jeune élève de la nature que de pauvres théoriciens et des praticiens plus inhabiles encore.
Le troisième est le plus jeune de la troupe ; il ne ressemble aucunement aux deux autres. Il n'a ni la gravité du premier ni l'intelligence réfléchie du second. Son visage est rond, ses joues
pleines et roses ; toute sa physionomie est éclairée par un joyeux et malin sourire. Ses yeux, qui semblent danser dans leurs orbites, ne demeurent pas une seconde immobiles, et errent constamment d'un objet à un autre. Sa bouche respire la gaieté comme le reste de sa personne ; et il faut convenir que c'est la partie la plus occupée de son individu, car si ses lèvres cessent un instant de s'agiter pour parler, c'est pour lancer quelques joyeux éclats de rire. Il porte gracieusement sa jeune tête, dont les boucles brunes retombent sur ses joues, et encadrent son visage, auquel elles donnent une aimable expression de force et de beauté enfantine.
Cet extérieur enjoué et quelque peu évaporé indique suffisamment que ce jeune homme, ou plutôt cet enfant, n'est pas un partisan effréné de l'étude ; les livres, en effet, ne sont pas son affaire, et la chasse eut toujours ses préférences. Cependant le jeune homme n'a de goût bien prononcé pour rien. 11 est un peu de ceux qui prennent le temps comme il vient, et qui regardent les choses du bon côté sans se préoccuper beaucoup d'exceller en quoi que ce soit.
Ces trois jeunes gens sont costumés à peu près de la môme manière :
L'aîné porte l'habit complet d'un chasseur des bois; ce vêtement, qui lui convient sous tous les rapports, se compose d'une blouse ou tunique de chasse en peau de daim, de guêtres et de mocassins en même matière. La blouse, les guêtres et les mocassins sont piqués avec soin et enjolivés de broderies en poil de porc-épic. Le capuchon de la blouse est orné d'une frange aussi bien que la blouse elle-même et le haut de la tige des mocassins. Sa tête est couverte d'un bonnet de fourrure taillé dans la peau d'un raccoon, dont la queue lui pend gracieusement sur l'épaule comme la crinière d'un casque de dragon. Deux baudriers de cuir se croisent sur sa poitrine ; à l'un d'eux pend un sac à balles couvert d'une peau d'un violet tirant sur le vert qui resplendit comme du métal aux rayons du soleil: c'est la dépouille de la tète de canard des bois {anas sponsa;, le plus beau de toute la tribu des canards. L'autre baudrier soutient une grande corne en forme de croissant arrachée au front d'un taureau des Opelousas, et ornée de toutes sortes de dessins et de riches incrustations. Les autres pièces de son fourniment sont également attachées à ces baudriers par des courroies de plus petite dimension.
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C'est un pic, un soufflet et un briquet pour faire du feu. Une troisième courroie en cuir d'alligator lui sert de ceinturon et supporte, outre une fonte de laquelle sort à moitié la crosse polie d'un pistolet, un couteau de chasse de l'espèce de ceux appelés bowie.*. Ces deux dernières armes tombent le long de sa hanche gauche et complètent son équipement.
Le second voyageur de ces jeunes gens est vêtu à peu près de la même manière, bien que l'ensemble de son accoutrement n'ait pas à beaucoup près un air aussi guerrier. 11 porte en sautoir, comme le premier, une corne à poudre et un sac à balles ; mais à la place du couteau de chasse et du pistolet, on voit sur ses épaules une sorte de grand havre-sac en toile. Si l'on ouvrait ce sac et qu'on en fit l'inventaire, on le trouverait à moitié rempli de coquilles, de pierres et de plantes rares. Ce sac est en effet le magasin où le jeune savant renferme les échantillons de géologie, de paléontologie et de botanique dont il a fait collection pendant la journée, tous objets destinés à être étudiés et classés avec soin chaque soir devant le feu du bivouac. Au lieu de porter comme l'autre chasseur un bonnet de peau de raccoon, il a la tête couverte d'un large chapeau de paille, et il a préféré aux guêtres et aux mocassins de larges pantalons en cotonnade bleue et des brodequins en cuir tanné.
Le costume du plus jeune des trois est taillé sur le modèle de celui de l'aîné, à l'exception de la coiffure, qui consiste en une casquette de drap bleu assez semblable pour la forme au képi militaire.
Indépendamment des vêtements dont nous venons de parler, chacun des voyageurs porte une chemise de coton de couleur, et c'est assurément ce qu'il y a de préférable pour voyager dans un pays où le savon est rare et où l'on ne pourrait, même à prix d'or, trouver une blanchisseuse.
Malgré les différences que nous avons signalées dans leur caractère et dans leur extérieur, ces trois jeunes gens n'en sont pas moins frères; je vous le certifie, car je les connais pour les avoir déjà vus, il y a de cela bientôt deux ans ; et quoique tous trois aient grandi de plusieurs pouces depuis cette époque, ils n'en ont pas moins conservé leur air et leur physionomie primitive, et je les distinguerais entre mille. Cependant ce n'est pas dans les lieux où nous les trouvons aujourd'hui que nous avons fait connaissance, c'était au contraire dans un pays très éloigné,
à plus de deux mille milles d'ici. En dépit de la différence des climats, je n'aurai pas de peine à constater leur identité ; ce sont ces jeunes et braves aventuriers que j'ai jadis rencontrés dans les marais de la Louisiane, et dont j'ai admiré les exploits dans les forêts et sur les prairies du Texas ; ce sont les jeunes chasseurs Basile, Lucien et François, nos héros des forêts vierges. Pour ma part, je m'estime heureux de renouer connaissance avec eux, et j'espère, jeunes lecteurs, que vous n'en serez pas fâchés non plus.
Mais où vont-ils maintenant ?
Comme je vous le disais, les voici à plus de deux mille milles de leur habitation de la Louisiane. Cette rivière Rouge, sur laquelle flotte leur léger canot, n'est pas la rivière Rouge qui roule ses flots de sang à travers les plaines marécageuses du sud embrasé. Non, ce n'est plus cette rivière, demeure favorite des alligators et des caïmans, c'est un fleuve d'un tout autre caractère, quoiqu'il ait cependant ses beautés particulières.
Sur les rives de la première s'étendent les grandes rizières, et les cannes à sucre y agitent dans l'air les vagues ondoyantes de leurs tiges dorées. C'est sur ses bords aussi que fleurit le roseau géant [arundn gfgantea), le palmier éventail (chamœrnps) et le magnolia à grandes feuilles, avec ses grappes de fleurs aussi blanches que la neige des monts. En un mot, c'est dans le bassin de ce fleuve que s'épanouit dans toute sa magnificence la riche et puissante végétation de la nature tropicale.
L'aspect que présentent au voyageur les rives de la rivière R.uge du Nord est tout à fait différent. On récolte bien encore le sucre, mais ce n'est plus un roseau qui le produit. On le demande en ces lieux à la sève d'un grand arbre, l'érable à sucre {acer saccharinum). On y trouve également le riz, dont les récoltes abondantes couvrent des marais tout entiers, mais c'est le riz sauvage, l'avoine d'eau (zizania aquatïca), dont la graine substantielle nourrit des millions de créatures emplumées et sert • aussi d'aliment à des milliers d'êtres humains. Le soleil de ces contrées est loin d'avoir la force de l'astre des tropiques. Pendant les trois quarts de l'année, ses rayons obliques sont sans vigueur et sans chaleur.
Les eaux de la rivière Rouge du Nord sont pendant des mois entiers emprisonnées sous des murs de glace, et la terre des plaines environnantes s'y couvre d'un manteau de neige, sur la-
quelle la sombre verdure des grands conifères, pins, cèdres et sapins, tranche comme des larmes noires sur la blancheur du drap mortuaire d'une vierge moissonnée avant l'âge.
Vous le voyez, les pays arrosés par ces deux rivières diffèrent autant que leurs eaux. Ces deux fleuves n'ont de commun que le nom .
Mais où vont nos jeunes chasseurs sur leur canot d'écorce ?
La rivière sur laquelle ils voguent se dirige vers le nord et va se jeter dans le grand lac de Winnipeg. Ils suivent le courant du fleuve et par conséquent ils s'éloignent encore à chaque pas de leur demeure. De grâce, dites-nous, où vont-ils ?
— Patience, jeunes amis. Cette réponse exige du temps et de longs développements, et la joie que nous avons éprouvée en retrouvant nos anciennes connaissances doit être mêlée de quelque douleur.
Lorsque nous vîmes ces jeunes gens pour la première fois ils avaient déjà perdu leur mère, mais ils avaient encore leur père; aujourd'hui ils n'ont plus ni père ni mère. Le respectable auteur de leurs jours, ce digne et brave colonel que vous savez, cet émigré français qui s'était fait chasseur naturaliste n'est plus maintenant. Nos jeunes amis n'ont plus pour les guider cet instituteur précieux auquel ils doivent toutes leurs connaissances, car c'est lui qui leur enseigna à monter à cheval, à conduire un canot, à traverser les rivières à la nage, à lancer le lasso, à gravir les arbres, à escalader les rochers et à ajuster la balle et la flèche qui doivent atteindre l'oiseau dans son vol rapide et le quadrupède dans sa course légère. C'est ce vieux guerrier qui leur apprit encore à dormir en plein air sous la voûte des forêts et sur l'herbe des prairies découvertes, sans autre abri qu'une couverture, sans autre lit qu'une robe de buffalo. C'est grâce à ses leçons qu'ils savent vivre avec sobriété, et trouver avec les seules ressources de la botanique des plantes, des arbres et des racines capables de les nourrir et de les faire vivre dans des lieux où un ignorant verrait bientôt la faim cruelle trancher le fil de ses jours.
Là ne se borne point l'instruction pratique qu'ils ont reçue de ce père regretté.
S'ils savent allumer du feu sans amadou, sans briquet et sans poudre, et se diriger, sans boussole, par la seule inspection des rochers, des arbres et des astres, c'est encore à lui qu'ils le doi-
vent. Sa vieille expérience leur enseigna encore une science plus difficile et plus utile, et ce fut lui qui leur apprit la géographie détaillée de ces immenses solitudes qui partant du Mississipi s'étendent à l'est jusqu'aux rivages de l'océan Pacifique et au nord jusqu'à ceux de l'océan Arctique.
Mais, hélas ! le vieux guerrier n'est plus. L'instituteur si fier de ses élèves ne verra plus leurs succès récompenser ses leçons, car le vieillard a quitté cette terre, où ses trois fils sont restés orphelins, seuls au monde.
Ce fut environ une année après que ses fils furent revenus de leur expédition du Texas que le vieux colonel mourut. Le fléau du Sud, la terrible fièvre jaune sévissait alors dans la Louisiane, et le père de nos jeunes amis fut une de ses premières victimes.
L'ancien brigadier Hugot, ce serviteur si fidèle et si dévoué à son maître, qu'il suivait comme son ombre, fut atterré de cette mort subite. Dans sa douleur, il voulait suivre son ancien chef dans son voyage d'outre-tombe pour le servir encore dans une autre vie, et il ne parlait de rien moins que de mourir de chagrin. La maladie ne lui permit pas de pousser le dévouement jusque-là. Le brigadier mourut en effet de la fièvre jaune comme le colonel lui-même, qu'il n'eut guère le temps de pleurer, car huit jours après il passait de vie à trépas, et était déposé pour toujours dans un modeste tombeau auprès de celui dont il s'était montré le serviteur fidèle.
Les jeunes chasseurs, Basile, Lucien et François, étaient donc orphelins. Il ne leur restait pour tous parents au monde qu'un oncle avec lequel leur père avait toujours continué d'entretenir une correspondance suivie. Cet oncle, quelque singulier que cela puisse paraître, était un highlander d'origine écossaise venu très jeune en Corse, où il avait épousé la sœur du colonel. Il avait depuis émigré au Canada, où il s'occupait en grand du commerce des fourrures. Il appartenait à la compagnie de la baie d'Hudson, et occupait le poste important de surintendant ou facteur. Ses intérêts et la nature de ses occupations l'avaient depuis engagé à s'établir dans un des ports les plus avancés vers le nord, presque sur les côtes de la mer Polaire.
Sa carrière, comme on peut le croire, avait été fort aventureuse, et se trouvait du petit nombre de celles qui offrent dans leur réalité tout l'étrange et tout l'imprévu des romans les plus accidentés.
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Mais je m'aperçois que je n'ai point encore répondu à votre question. Où vont les trois frères dans leur canot d'écorce ? m'avez-vous pas demandé. Ai-je besoin de vous le dire maintenant, et ne l'avez-vous deviné? Je suis persuadé que vous vous imaginez qu'ils vont rejoindre leur oncle dans les contrées éloignées qu'il habite. Quel autre motif, en effet, pourrait engager ces jeunes gens à traverser les pays déserts arrosés par la rivière Rouge ?
Vous ne vous trompez pas dans vos suppositions, et le désir d'embrasser un oncle qu'ils n'avaient pas vu depuis plusieurs années était le seul motif qui les avait décidés à entreprendre ce long et périlleux voyage.
Après la mort du colonel, le brave Écossais avait fait demander ses neveux. Il avait entendu parler des exploits accomplis par eux dans la prairie, et comme il était lui-même d'une humeur très aventureuse, il s'était pris d'admiration pour ces enfants si jeunes et si courageux, et il leur avait, par suite, manifesté le désir de les avoir près de lui et de les faire vivre sous son toit. Il était le tuteur de ses trois neveux, et il eût pu en cette qualité leur imposer sa volonté ; mais dans cette circonstance il n'avait pas besoin de recourir à l'autorité, et ses neveux ne demandaient pas mieux que d'obtempérer à ses désirs. Us avaient parcouru dans tous les sens les grandes forêts du Mississipi et les prairies embrasées du Sud. Toute cette région n'avait plus pour eux ni attrait ni mystère, et leur humeur aventureuse leur faisait aspirer vers d'autres climats. Après avoir exploré le Sud, ils brûlaient du désir de visiter les grands fleuves du Nord, les montagnes glacées, les plaines couvertes de neige, et de poursuivre dans leurs vastes solitudes l'élan, le bœuf musqué, le wapiti et l'ours aux proportions gigantesques.
La proposition de leur oncle allait donc au-devant de leurs plus chers désirs, aussi l'acceptèrent-ils avec autant d'empressement que de joie.
Au moment où nous les rencontrons, ils avaient fait à peu près la moitié de leur voyage ; mais cette première moitié était de beaucoup la plus facile. Ils avaient d'abord navigué en bateau à vapeur sur le Mississipi jusqu'à l'embouchure de la rivière Saint- Pierre ; puis, arrivés là, ils avaient pris un canot, et c'est aussi de ce moment qu'ils étaient devenus de véritables voyageurs, car c'est de ce nom français qu'on désigne ordinairement en Améri-
que tous ceux qui traversent en canot ces immenses solitudes.
Ils s'étaient vus forcés, quoique bien à regret, de laisser derrière eux leurs chevaux favoris et la mule Jeannette. C'était une nécessité à laquelle il avait fallu se soumettre, car ces animaux, si utiles pour traverser les prairies desséchées du Sud, où l'on ne trouve que peu de lacs, et où les rivières ne se rencontrent qu'à de rares intervalles, deviennent un embarras dans un voyage au travers des régions septentrionales. Dans ces dernières contrées, en effet, la route esta chaque instant interceptée par des fleuves et des rivières ; les lacs y sont très multipliés, et ne sont séparés entre eux que par des terrains marécageux. Dans de telles conditions, l'emploi des bêtes de somme est impossible, et les canots sont les seuls véhicules dont on puisse se servir avec avantage. Aussi ne s'en fait-on pas faute, et la plupart du temps, pour aller d'un point à l'autre de la baie d'Hudson, il faut naviguer en canot pendant plusieurs milles, et faire de la sorte des trajets qui, accomplis sur l'Océan, passeraient à juste titre pour des voyages de long cours.
Nos jeunes voyageurs s'étaient prudemment conformés à cet usage ; ils avaient donc pris un canot et avaient sans danger remonté la rivière Saint-Pierre presque jusqu'à sa source. Arrivés au point où celte rivière se rapproche le plus du cours de la rivière Rouge, ils avaient transporté leur canot par terre jusqu'à ce dernier cours d'eau, puis ils avaient remis leur embarcation à flot et s'étaient abandonnés au fil de l'eau qui les conduisait, comme nous lavons dit, dans la direction du nord. Mais tous leurs travaux étaient loin d'être terminés. 11 leur restait encore de deux milles à faire ; plusieurs rivières à suivre, plusieurs torrents à traverser, et ils devaient aussi être forcés plus d'une fois de porter leur canot à bras avant d'arriver au but de leur grand voyage.
Voulez-vous que nous les accompagnions, mes jeunes amis? Oui, n'est-ce pas? Les scènes étranges et les aventures singulières qui nous attendent dans ce voyage nous paieront peutêtre de nos peines et nous feront oublier nos périls. Mais pourquoi s'inquiéter des peines? La rose ne vient-elle pas au milieu des épines, et que serait le plaisir sans les ronces du travail? Quant au danger, ne nous en inquiétons pas davantage. C'est souvent du péril que naît la sécurité. D'ailleurs c'est au milieu du danger que se dessinent et se trempent les caractères les
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plus vigoureux. Sans grand péril, il n'y eût jamais eu de grand homme.
Oublions donc tous ces obstacles, et sans nous en préoccuper plus que nos trois jeunes voyageurs, élançons-nous à leur suite dans les solitudes du Nord.
Un moment, s'il vous plaît, cependant. Nous avons un autre compagnon de voyage, le bateau contient quatre personnes. Sachons quel est le quatrième voyageur.
Ce dernier paraît du même âge que Basile, dont il a également la taille et la structure, il en diffère seulement par son teint clair et par ses cheveux blonds. Toute blonde qu'elle est, sa chevelure ne ressemble point cependant à celle de Lucien, elle est épaisse et crépue, et loin de retomber sur son cou, elle s'épanouit comme une auréole autour de ses joues.
Le teint de ce jeune homme est naturellement animé, mais l'air auquel il doit avoir été longtemps exposé en a changé la couleur primitive et l'a couverte d'un vernis bronzé.
Ses yeux sont d'un bleu sombre, surmontés de sourcils noirs et bordés de cils bruns. Cette particularité, quoique rare, se rencontre cependant quelquefois chez le même individu. Elle tient, chez le jeune homme dont nous traçons le portrait, à la fusion de deux races : il a les yeux, les cils et les sourcils de sa mère, et a hérité de son père de cette peau blanche et animée qui nous a frappés d'abord.
Somme toute, ce jeune homme est un beau garçon. Il ne possède pourtant ni la grâce enfantine de François, ni la mâle physionomie de Basile, ni la distinction de Lucien; il paraît moins façonné que ses trois autres compagnons ; son éducation a été moins soignée, et c'est à cette cause sans doute qu'il faut attribuer le manque de distinction qui se trahit dans ses manières et jusque sur ses traits. C'est qu'aussi ce jeune homme n'a point eu le temps de s'instruire dans les livres, et ses mains ont toujours beaucoup plus travaillé que son esprit. En dépit de ce cachet de rudesse, ce n'en est pas moins un beau garçon , car ses traits sont réguliers et bien dessinés, ses lèvres indiquent à la fois la bonté et la résolution, ses yeux pétillent d'esprit naturel, et l'expression ordinaire de son visage dénote la franchise et l'honnêteté.
Avec un pareil extérieur on ne saurait être laid.
Un observateur attentif découvrirait peut-être une vague res-
semblance de famille entre ce jeune homme et ses trois compagnons ; il n'y aurait à cela rien d'extraordinaire, car il est leur cousin germain, le fds unique de l'oncle vers lequel ils se rendent; c'est lui qui est venu, par ordre de son père, chercher les fils du colonel et leur porter son invitation.
Tel est le quatrième voyageur.
Son costume ressemble beaucoup à celui de Basile, mais comme il est assis à l'arrière du canot et qu'il le dirige comme pilote, il est plus exposé que ses compagnons à l'action du froid, et pour s'en préserver il a jeté par-dessus sa blouse de chasse une capote canadienne en étoffe de laine blanche dont le capuchon retombe sur ses épaules.
Le canot renferme encore un autre voyageur, une ancienne connaissance à vous, que vous n'avez pas oubliée, je l'espère. Ce cinquième passager est un animal, un quadrupède qui repose au fond du bateau, tranquillement couché sur une peau de buffalo. A sa forme et à sa couleur rougeâtre on le prendrait volontiers pour une panthère ou pour un couguard; mais un regard jeté sur son long museau noir et ses grandes oreilles suffit pour le faire classer dans une espèce toute différente, et on reconnaît en lui un chien de chasse. C'est en effet un limier croisé de mâtin, un brave et fidèle animal, le chien Marengo, en un mot. Lecteurs des Forêts Vierges, vous vous rappelez bien, je suppose, ce serviteur fidèle et dévoué de nos jeunes chasseurs.
Ce sont là tous les êtres vivants contenus dans le canot.
Passons à l'énumération des accessoires inanimés : des couvertures, des robes de buffalos, une tente en toile, des sacs de provisions et des ustensiles de cuisine, gisent entassés dans le fond du bateau. Là se trouvent aussi une bêche, une hache et quatre fusils, dont l'un est une carabine à doubles canons rayés ; à côté des armes un filet de pêche et quelques autres objets non moins indispensables pour un voyage de cette nature.
De la sorte chargé, le canot enfonce dans l'eau presque jusqu'au bord, mais sa marche ne semble point en être ralentie, et il continue à flotter avec légèreté sur la rivière Rouge du Nord.
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