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CHAPITRE XX

LES CANABDS D'AMÉRIQUE.

Lucien reprit sa dissertation sur les canards d'Amérique.

— On connaît, dit-il, plus de douze espèces de canards qui fréquentent les eaux de l'Amérique du Nord. Ces douze espèces ont été divisées par les faiseurs de systèmes en dix-huit genres. Pour ma part, j'aimerais mieux être forcé de vous réciter tout ce qui a été dit depuis la création du monde sur les canards, que de nommer les dix- huit noms barbares dont il a plu à messieurs les savants de baptiser ces dix-huit catégories. Il y a dans cette classification pédantesque des espèces si semblables les unes aux autres par les mœurs et les habitudes, qu'il eût à mon avis beaucoup mieux valu ne pas surcharger la science de cette inutile classification. J'avouerai volontiers qu'il existe dans les habitudes des canards des différences qu'il est bon de citer. Ainsi certaines espèces sont plus aquatiques que les autres, quelques-unes se nourrissent entièrement de substances végétales, tandis que d'autres y ajoutent des poissons, des insectes et des crustacés; quelques espèces ne quittent pas la mer, d'autres ne sortent jamais des eaux douces; tandis que certaines espèces fréquentent indifléremment les eaux douces et les eaux salées. Il y a des canards qui ne veulent qu'une eau limpide et pure, et d'autres qui préfèrent, au contraire, les eaux bourbeuses encombrées de joncs et d'autres plantes aquatiques. Il est même certaines espèces qui habitent dans les creux des troncs d'arbres, et qui perchent sur leurs branches.

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Mais en dépit de ces différences, assez légères après tout, il existe sous d'autres rapports tant de similitude entre les canards, tant pour l'aspect extérieur que pour les habitudes, que je persiste à croire que les naturalistes de cabinet n'ont point avancé la science en surchargeant de quelques noms les découvertes faites par les véritables savants.

Wilson, pauvre émigré écossais, qui parcourut une grande partie de l'Amérique avec une bourse vide et un fusil chargé, a recueilli dans ses excursions plus de documents sur les canards que tous ceux qui ont vécu avant ou après lui. Il a rangé tous les canards d'Amérique dans le seul genre Anas et les a décrits avec plus d'intelligence et de clarté que les naturalistes qui ont écrit depuis lui.

Le gibier d'eau, continua Lucien, et par là j'entends les cygnes, les oies et les canards, sont des objets d'une véritable importance dans toute la partie de l'Amérique que nous traversons maintenant. Ces oiseaux sont même, pendant une certaine partie de l'année, la seule nourriture que cette terre ingrate offre au petit nombre d'hommes qui l'habitent.

Les oiseaux aquatiques que je viens de nommer sont tous voyageurs, c'est-à-dire qu'à l'époque où la glace rend les rivières et les lacs inhabitables, ils émigrentvers le sud, pour retourner dans le nord aussitôt que revient la belle saison. La raison de cette émigration annuelle est un mystère dont la science n'a point encore trouvé l'explication. On a bien dit que ces oiseaux revenaient passer la belle saison dans les régions septentrionales parce qu'ils trouvent, dans ces immenses déserts, plus de sécurité pour la ponte et pour la mue. Cette raison ne me paraît pas entièrement satisfaisante, car si la solitude était ce qu'ils recherchent seulement, ils pourraient tout aussi bien rester sous les latitudes méridionales où se trouvent aussi de vastes déserts. Pourquoi, arrivant le printemps, quitter alors des déserts plus chauds pour retrouver des déserts plus froids ?

« L'arrivée de ces oiseaux dans le pays des fourrures, écrit « quelque part un naturaliste distingué, indique le commence- « ment du printemps, et répand la joie chez tous les chasseurs, « comme l'approche de la moisson et de la vendange sous des « climats plus favorisés. »

Les Indiens et les chasseurs au service de la compagnie d'Hudson détruisent ces oiseaux par milliers. Leur chair est pour

eux un aliment journalier, ils la mangent non seulement quand elle est fraîche tuée, mais encore ils la fument et la salent, et la conservent pour la manger en hiver à l'époque où il devient impossible de s'en procurer de fraîche. La capture de ces oiseaux étant pour les habitants du Nord un objet du plus haut intérêt, les chasseurs, ainsi que les Indiens, emploient pour les tuer ou pour s'en emparer toute espèce de moyens cl de ruses : appeaux, filets, fusils, flèches, tout est mis en réquisition; mais si noire cousin Norman voulait prendre la parole, il serait bien plus à même que moi de vous donner des détails à ce sujet

Le jeune marchand ne se fit pas prier.

— Les Indiens, dit-il, les prennent ordinairement par ruse. Le moyen qu'ils emploient le plus consiste à faire un certain nombre de haies ou palissades qui, partant de la rive du lac ou de la rivière, s'avancent dans l'eau à angle droit. Ces palissades sont séparées les unes des autres par un espace de douze ou quinze pieds, de manière que les oiseaux, poussés vers la rive, puissent se réfugier dans ces espèces d'anses factices. C'est là qu'on place les filets, en les attachant assez solidement pour que les gros oiseaux, tels que les oies ou les cygnes, ne puissent parvenir à les enlever. Ces filets sont fails de lanières de cuir cru coupées très minces, et sont dissimulés avec soin sous une couche de gazon afin de tromper plus facilement les oiseaux. Les palissades sont la partie la plus difficile de l'opération, d'abord parce que le bois manque souvent et que d'ailleurs, quand on a des pieux à sa disposition, il est toujours très difficile d'aller sur un simple canot d'écorce fragile et vacillant, les enfoncer dans l'eau; quand le courant est fort, l'opération est difficile. Lorsque les eaux sont basses, la chose devient beaucoup plus aisée, et j'ai vu des rivières barrées d'une rive à l'autre par des palissades de cette nature. Dans les grands lacs, ces barrages sont impossibles; ils ne sont pas d'ailleurs indispensables, car les cygnes, les oies et tous les canards, excepté les plongeurs, viennent chercher leur nourriture sur la terre, près de laquelle ils se tiennent ordinairement de préférence. Aussi, dans ce cas, suflit-il de dresser des palissades sur le bord de l'eau.

Les Indiens prennent souvent les canards dans leur nid. à l'aide de lacets qu'ils établissent avec beaucoup d'adresse: mais ils ont grand soin de se laver les mains avant de faire celle opération, car ils prétendent que, sans celte précaution, les canards

éventeraient le piège et se donneraient bien garde d'aller plus avant. J'ignore jusqu'à quel point cette opinion est fondée. Ils prétendent aussi que les canards n'entrent jamais dans leur nid que par le même côté, et qu'ils sortent toujours parle côté opposé. Je le croirais assez volontiers, car les oiseaux de terre n'agissent jamais autrement. C'est d'après cette supposition que les Indiens établissent leurs lacs du côté par lequel l'animal entre dans son nid; ils sont ainsi plus sûrs de leur proie, et c'est surtout un moyen de l'avoir plus tôt.

Les Indiens ont encore quelques autres manières de s'emparer des canards sur leurs nids. Ils les prennent aussi à la ligne, en mettant au bout de leur bameçon quelque appât qu'ils savent être du goût de ces oiseaux. Ils les cbassent aussi comme les blancs, soit avec des flèches, soit avec des fusils, et ils emploient, pour les approcher à portée, toutes sortes de ruses. Tantôt ils placent sur l'eau des canards de bois, dont la présence attire les véritables canards près des lieux où les chasseurs sont embusqués, tantôt ils recouvrent leurs bateaux d'herbes et de branchages, et s'approchent ainsi des oiseaux trompés par ce stratagème. A l'époque de la mue, ils poursuivent les canards sur l'eau et les tuent à coups de bâton ; ils chassent les cygnes de la même manière ; mais ceux-ci leur échappent souvent, grâce à leurs grandes ailes et à leurs larges pattes, qui leur donnent à la nage un avantage et une rapidité que les canards n'atteignent jamais.

J'ai bien encore entendu parler de plusieurs autres méthodes employées par les Indiens pour la chasse aux canards, mais comme je ne les ai pas vues de mes yeux, je me dispenserai de vous en parler, et me bornerai à celles que je viens de vous décrire, et dont je vous ai parlé savamment, parce que je les ai toutes pratiquées moi-même.

Norman se tut alors, car c'était un homme pratique et positif, qui ne parlait jamais que des choses qu'il connaissait.

Lucien prit la parole après son cousin, pour donner à ses compagnons quelques renseignements nouveaux sur les différentes espèces de canards américains.

— Parmi les espèces les plus connues, dit-il, il faut citer le canard eider [anas mollissima), si estimé par son duvet qui sert à faire des édredons et des oreillers. On prétend que trois livres de ce duvet peuvent être comprimées de manière à tenir dans la main d'un homme, et se dilater ensuite assez pour remplir un

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édredon de cinq pieds carrés. On obtient ce duvet sans tuer l'oiseau, car celui qu'on prend sur l'oiseau mort est de qualité fort inférieure et perd la majeure partie de son élasticité. La meilleure manière de se le procurer est de le prendre dans le nid même de l'oiseau. La femelle s'arrache les plumes delà poitrine pour en tapisser son nid, et quand ce duvet a été emporté par les chasseurs, elle recommence à se dépouiller de nouveau. Si la fraude se renouvelle, et que la femelle ne soit plus en état de fournir aux exigences de son habitation, c'est au tour du mâle à se sacrifier. 11 s'exécute alors et s'arrache les plumes de la poitrine. Mais si à cette troisième fois le duvet a le même sort que les premières, les oiseaux, à bout de patience, abandonnent leur nid pour n'y plus revenir. La quantité de duvet qu'on trouve dans un seul nid suffit pour remplir un chapeau d'homme et pèse environ trois onces.

Le canard eider est de la taille du canard ordinaire. 11 est noir en dessous et d'un blanc chamois sur le dos, le ^ou et les épaules. Sa tête 'est d'un bleu foncé. Il appartient à l'espèce des canards de mer désignés par les naturalistes sous le nom de fuligulx. On ne le rencontre que rarement dans les eaux douces. Il se nourrit principalement des mollusques répandus dans les mers polaires. Sa chair, désagréable au goût, n'est recherchée que par les Groënlandais. 11 ne se plaît que dans les hautes latitudes, et fréquente les extrémités septentrionales des deux continents, où il établit son nid dans les trous des rochers qui bordent la mer. Dans les hivers très rigoureux, il quitte ses parages habituels pour s'avancer un peu vers le Sud. On le rencontre alors dans les États-Unis, sur les côtes de l'Atlantique, où il a reçu des chasseurs les noms d'habit blanc, d'habit noir, et figure sous ces appellations dans les marchés des grandes villes d'Amérique. Quelques naturalistes prétendent que ce canard pourrait être facilement apprivoisé. Ce serait, sans contredit, un résultat aussi avantageux que curieux ; mais je le crois impossible, car j'ai entendu dire qu'on avait tenté vainement cette expérience.

La plume de cet oiseau forme un objet de commerce assez important pour les habitants de l'Europe septentrionale. Sur le continent américain, il n'est guère chassé que par les sauvages, et en quantité trop peu considérable pour faire un objet spécial d'échange.

l'armi les canards communs aux latitudes des deux continents,

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je citerai encore deux espèces : le canard royal et le canard arlequin.

Le premier doit son nom à la beauté de son plumage. Ses habitudes sont celles de l'Eider; son duvet est tout aussi estimé, mais il en fournit moins, car c'est un oiseau beaucoup plus petit que le précédent.

Le canard arlequin est une espèce plus petite encore que la précédente, et remarquable par l'éclatante bigarrure de son, plumage, à laquelle il doit son nom. Dans le pays, on l'appelle lord.

Le plus beau canard d'Amérique est sans contredit le canard de bois (ana sponsa). Le canard mandarin de la Chine peut seul lui disputer la palme de la beauté. Le nom donné à ce canard lui vient de l'habitude où il est de se percher sur les arbres et d'y faire son nid. C'est un oiseau d'eau douce particulier aux régions septentrionales et qu'on ne rencontre jamais dans les latitudes élevées. Cette espèce, très facile à apprivoiser, se rencontre maintenant dans tous les jardins zoologiques. C'est un petit canard de la taille du widgeon, d'habitudes douces, et qu'on recherche presque autant pour la douceur de son chant que pour la magnificence de son plumage.

L'Amérique possède un grand nombre d'autres canards dont je ne veux point vous parler, dans la crainte d'être entraîné dans de longs détails; je me bornerai à vous citer les plus connus.

Le si f fleur (anas clangula), qui doit son nom vulgaire au bruit produit par le battement de ses ailes.

La spatule ainsi nommée de la forme de son bec.

Le sorcier (anas vulgaris), ainsi nommé par les Indiens à cause dé son adresse à plonger et à éviter ses ennemis.

La vieille femme ou vieille squaw [anas glacialis), dont le cri continu est comparé par les Indiens qui l'ont baptisé au caquet fatigant d'une vieille femme atteinte d'intempérance de langue. C'est en effet le plus bruyant de tous les canards : le bec ne lui ferme pas. Les voyageurs l'appellent caccawée, sans doute par imitation de son cri.

Il faut encore indiquer, continua Lucien, les sarcelles aux ailes bleues et grises, le fauque et le widgeon, qui diffère fort peu du widgeon d'Europe. Le canard rouge (anas ruùida), remarquable par la couleur de ses plumes non moins que par sa queue rele-

vée et son cou très court, ce qui lui donne de loin l'apparence d'un canard à deux têtes.

Je cite encore plusieurs espèces bien connues: le pintail, le puchnrd ou roi:ge-tête, et le mallard, d'où provient le canard domestique, la macreuse.

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