LE FAUCON PÊCHEUR ET SON TYRAN
Après être demeuré quelque temps dans son nid avec sa femelle et ses petits, le faucon mâle pensa à retourner à la pêche. Ce fut dans cette intention qu il quitta l'arbre et recommença à voler au-dessus de l'eau. Nos voyageurs, qui n'avaient rien de mieux à faire, suivaient ses mouvements tout en s'entretenant des habitudes de cet oiseau et des particularités de son histoire naturelle.
Lucien, qui en pareille circonstance avait de droit la parole, apprit à ses compagnons que le faucon pêcheur est commun à l'ancien et au nouveau monde, et qu'on le rencontre péchant sur les bords de la Méditerranée, aussi bien que sur les côtes de l'Amérique; dans certaines contrées de l'Italie, cet oiseau est désigné sous le nom iï aigle de plomb, parce que, quand il s'abat des hauteurs de l'air pour plonger dans l'eau, il tombe avec la rapidité d'une balle de plomb abandonnée à son propre poids.
Pendant que Lucien donnait ces détails à ses frères, l'orfraie s'était à deux ou trois reprises approchée de la surface de l'eau, mais sans s'y arrêter, et était au contraire remontée en l'air, après un moment d'examen. Sans aucun doute, le poisson convoité avait changé de place, de là ses mouvements contradictoires. L'expérience apprend vite aux poissons à se défier de l'orfraie comme de leur plus cruel ennemi. Mais, malgré leur défiance, ils ne parviennent pas toujours à échapper à ses coups.
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Les chasseurs avaient donc les yeux fixés sur l'oiseau, quand celui-ci s'arrêta tout à coup dans son vol, reploya ses ailes et s'abattit verticalement. Sa chute était si rapide, que l'œil ne pouvait le suivre. L'éclair seul a plus de célérité. Bientôt on entendit le bruit d'un corps qui tombait dans l'eau, l'onde s'entr'ouvrit et se referma aussitôt, laissant à la place où elle s'était ouverte un léger flocon d'écume blanche. L'oiseau avait complètement disparu. Il venait de plonger, et les flocons d'écume indiquaient seuls la place où il se trouvait. 11 ne fut pas longtemps à reparaître. Aussitôt il ouvrit les ailes et s'éleva dans l'air emportant un gros poisson dans ses griffes. Comme nos voyageurs avaient eu déjà occasion de l'observer, le poisson était emporté la tête en avant, ce qui tendait à prouver que le faucon lavait plongé à la poursuite de sa proie, et qu'il l'avait saisie par derrière. Arrivé à une certaine hauteur, l'oiseau s'arrêta en l'air et se secoua comme un chien qui sort de l'eau. Puis, d'un vol que l'eau et le poisson rendaient plus lourd, il se dirigea vers son nid. En arrivant à l'arbre, le pêcheur éprouva quelque mécompte, le poisson s'embarrassa dans les branches et lui échappa. Peut-être que le faucon avait été distrait par la présence des chasseurs, et qu'il avait mal pris ses dimensions. Quoi qu'il en fût, ses griffes lâchèrent le poisson, qui bondit de branche en branche, et finit par tomber à terre, au pied de l'arore. C'était pour nos voyageurs une faveur tombée du ciel; François n'avait pu de toute la journée s'emparer d'un seul poisson, et ce hasard ne pouvait venir plus à propos. Basile et François coururent en toute hâte pour le ramasser, dans la crainte que l'orfraie n'y arrivât avant eux. Mais Lucien les retint en leur assurant qu'ils n'avaient pas besoin de se presser, attendu que jamais faucon ne ramasse une proie qu'il a une fois laissé tomber par terre. Sur cette assurance, ils prirent leur temps et gagnèrent à petits pas le pied de l'arbre où le poisson se trouvait encore. Mais ils en revinrent plus vite qu'ils n'y étaient allés, chassés qu'ils étaient par l'odeur infecte qui s'élevait d'un tas de débris de poissons en décomposition.
Le poisson qui leur advenait d'une façon si merveilleuse, ss trouva être un magnifique saumon, du poids de six livres, c'est-àdire beaucoup plus lourd que l'oiseau lui-même. Les ongles de l'orfraie avaient pénétré fort avant dans sa chair, etprouvaientpar leur disposition quele saumon avait en effet été saisi par derrière.
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En voyant le saumon lui échapper, le faucon fit un tapage d'enfer, mais il ne fit aucun effort pour le reprendre, et se dirigea au contraire immédiatement vers la rivière, où les chasseurs le virent aussitôt recommencer ses évolutions.
— Quelle masse de poissons ces oiseaux doivent détruire ! dit François. La pêche ne me paraît pas leur coûter beaucoup de peine, et je suis sûr qu'ils en prennent autant qu'ils veulent. Voyez plutôt, voilà ce faucon qui vient de reprendre un nouveau poisson.
En effet pendant que François faisait ces observations, le faucon mâle, qui avait de nouveau plongé dans l'eau, reparaissait à la surface avec une autre proie.
— S'ils sont très adroits à la pêche, répondit Lucien, ils ont aussi de lourdes charges, et ils ont certains parasites à leurs crochets, par exemple Yaigle chauve...
Au moment où Lucien prononçait ces paroles, un cri strident fitretentir les airs, nos jeunes gens le reconnurent aussitôt ; c'était celui de l'aigle dont il venait d*être question à l'instant même. Tous les yeux se tournèrent du côté d'où partait ce bruit ; un gros oiseau sortait des bois situés sur la rive opposée, et venait en volant dans la direction prise parle faucon. C'était en effet, comme son cri l'avait indiqué, l'aigle à tête blanche.
A corsaire, corsaire et demi, dit François, voici venir un autre brigand ailé.
Cène fut pas sans un vif sentiment de curiosité que toute notre petite troupe se mit à considérer les mouvements des deux oiseaux. Quelques coups d'aile suffirent à l'aigle pour le rapprocher du lieu de la scène ; mais le faucon pêcheur, qui avait entendu le cri de son adversaire, venait de changer de direction, et, au lieu de voler vers son nid, s'élevait en spirales dans l'air, avec l'espoir d'échapper. L'aigle le suivit dans les plaines de l'air. Pendant ce temps, la femelle du faucon, sans doute pour attirer l'attention de l'aigle et lui donner le change, agitait bruyamment ses ailes et poussait des cris aigus. Mais tousses efforts furent inutiles, et l'aigle, qui avait son projet bien arrêté, ne se laissa pas prendre à ces ruses.
Cette poursuite se continua jusqu'à ce que les deux oiseaux eussent atteint une grande élévation et qu'on les perdît presque de vue. Bien qu'on ne les aperçût plus que comme deux points noirs perdus dans l'espace, nos voyageurs en voyaient encore
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assez pour juger que l'aigle était sur le point d'atteindre le faucon qui portait le poisson. Presque au même instant quelque chose traversa l'espace avec l'éclat et la rapidité de l'éclair, et vint tomber dans l'eau, qui rejaillit avec force ; c'était le poisson . Le bruitde sa chute fut suivi d'une sorte de sifflement, c'était l'aigle qui avait déployé ses ailes et se laissait tomber des hauteurs de l'espace. Mais l'oiseau arrivait trop tard, le poisson avait disparu dans l'eau, et l'aigle se vit forcé de rouvrir ses ailes et de remonter dans l'air, non sans avoir fait entendre un cri aigu qui témoignait assez de son désappointement et de sa rage. Bientôt on le vit s'enfoncer dans le bois et se poser sur l'arbre d'où il était parti quelques instants auparavant.
Les faucons, de leur côté, ne tardèrent pas à regagner leur nid, où on les vit bientôt réunis dans un conseil aussi bruyant qu'agité. Ils paraissaient se consulter sur la gravité des circonstances présentes, et les petits eux-mêmes, malgré leur inexpérience, donnaient leurs avis de la manière la plus bruyante.
— Je m'étonne, dit Lucien, que l'aigle ait manqué le poisson, cela lui arrive rarement, car cet oiseau se précipite avec lant de force, qu'il ne manque presque jamais de rattraper un objet qui tombe avant que celui- ci ait touché la terre. Peut-être dans cette circonstance la femelle du faucon était-elle dans son chemin, et l'a-t-elle forcé de dévier de sa route.
— Mais pourquoi n'a-t-il pas plongé dans l'eau ? demanda François.
— Parce que le poisson a été au fond, et qu'il n'est pas dans la nature de l'aigle de plonger.
Cette réponse de Basile était la seule qu'il y eût à faire.
— 11 est révoltant, reprit François, de voir le faucon forcé de travailler pour ce voleur, qui est bien deux fois gros comme lui.
— Eh ! mon Dieu, répondit Basile, parce que la nature l'a probablement ainsi voulu, et que c'est à elle surtout qu'il faut imputer les mœurs pillardes qu'on reproche à l'aigle. Le faucon-pêcheur, destiné par la nature à plonger dans les eaux et à y poursuivre sa proie, a été pourvu par elle de tous les moyens nécessaires à cette chasse. Mais il n'en est pas de même de l'aigle, et je serais bien trompé si la nature ne lui avait dénié toutes les qualités dont elle a doué le faucon à cet égard Se nourrissant de poisson et ne pouvant pas le pêcher eux-mêmes, ils sont presque contraints,
Fie. H.
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Il ouvrit les ailes, et s'éleva dans l'air en emportant un gros poisson dans ses griffes.
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par la force des choses, à user du faucon- pêcheur comme d'un pourvoyeur. Cependant l'aigle à tête chauve prend quelquefois la peine de pêcher lui-même le poisson dont il se nourrit, et cela lui arrive toutes les fois que les eaux sont peu profondes ou que le poisson se présente assez près de la surface pour qu'il puisse le saisir facilement sans plonger .
— Ces aigles, demanda François, ne tuent-ils jamais les faucons ?
— Je ne crois pas, répondit Lucien. Ils tuent volontiers l'oie, qu'ils dévorent, mais respectent la vie du faucon, dont la chair ne leur rendrait pas le quart des services qu'ils sont en droit d'attendre de ces actifs pourvoyeurs. On assure, d'ailleurs, que lorsque les faucons se trouvent en nombre, ils se réunissent et chassent au loin leur tyran.
A ce moment la conversation fut interrompue par un nouvel incident ; les faucons venaient de nouveau de quitter leur nid pour se remettre à pêcher. Leur travail ne fut pas longtemps sans récompense, car l'on vit bientôt l'un d'eux s'abattre dans le fleuve, et reparaître avec un poisson entre ses griffes ; c'était un gros poisson, dont le poids alourdissait considé tablement son vol. L'oiseau était à peine sorti de l'eau, que l'aigle s'élança du sommet de l'arbre qu'il occupait, et recommença à lui donner la chasse. Le faucon ne fut pas longtemps à comprendre qu'avec un poids de cette force, il lui était impossible d'échapper à son ennemi. Aussi, après avoir volé la valeur de deux cents pas à peine, il ouvrit ses serres et lâcha sa proie. Au même moment l'aigle s'abatlit à la suite du poisson qui tombait, et parvint à s'en emparer avant qu'il eût touché l'eau. Satisfait alors du résultat de sa chasse, il étendit de nouveau ses longues ailes et sa large queue, retraversa la rivière etdisparut au milieu des arbres de la rive opposée.
Le faucon pêcheur voyant son ennemi s'éloigner, revint planer au-dessus des eaux et se remit à pêcher. Sans doute il était peu satisfait de ce qui venait de se passer, mais habitué comme tant d'autres à payer la taxe royale, il savait qu'il ne sert de rien de murmurer, et il s'exécutait sans qu'on eût entendu de sa part le moindre cri de fureur ou de désappointement.
Un nouvel incident vint bientôt attirer l'attention de nos voyageurs et exciter leur étonnement. Le faucon femelle, dont jusqu'alors la pêche n'avait eu que peu de succès, venait de s'a-
battre et de disparaître en plongeant sous les eaux. Tous les yeux se fixèrent vers le léger bouillonnement qui indiquait encore la place où l'oiseau venait de s'enfoncer. Au bout de quelques secondes d'attente, l'oiseau n'avait pas encore reparu. Il était peu probable qu'on le revît désormais ; l'écume formée par le plongeon avait disparu emportée parle courant de l'eau, ainsi avaient fait également tous les cercles occasionnés par la même cause, et la surface de la rivière était redevenue unie comme une glace. De la position occupée par nos voyageurs le regard planait fort loin sur les eaux, et il était impossible que l'oiseau fût sorti sans qu'on s'en fût aussitôt aperçu. Qu'était-il donc devenu ? Telle était la question que nos jeunes gens se posaient les uns aux autres. Ce fut pendant toute la soirée et une bonne partie de la nuit le sujet d'une foule de conjectures de la part de chacun d'eux. Lucien ne pouvait pas sur ce point en dire plus que les autres, l'histoire naturelle ne lui donnant aucun renseignement à cet égard.
L'oiseau s'était-il noyé ? Avait- il été saisi par quelque gros poisson, étranglé et dévoré ? s'était-il frappé contre quelque rocher ? ou bien encore avait-il embarrassé ses pieds et ses ailes dans quelques herbes qui le retenaient au fond?
Telles étaient les conjectures dans lesquelles se perdaient nos voyageurs. Les solutions ne manquèrent pas à ce problème. Cn les trouva toutes, excepté pourtantla véritable, que l'événement devait révéler plus tard.
On n'a point oublié que l'événement que nous venons de raconter se passait le samedi ; nos voyageurs demeurèrent au même campement pendant toute la journée du dimanche, et pendant tout ce temps aussi ils ne cessèrent d'entendre les cris plaintifs du faucon mâle, qui appelait sa compagne sans recevoir aucune réponse. Le mardi on s'embarqua et l'on se remit à descendre le courant. Ils avaient fait environ un mille, quand leur attention fut attirée par un objet assez singulier qui flottait à la surface de l'eau. Ils conduisirent leur canot de ce côté, et reconnurent bientôt que ce qui avait attiré leur attention n'était autre chose qu'un gros esturgeon mort et emporté par le cou-, rant, côte à côte avec un oiseau également sans vie. En retournant le poisson avec le bout de leurs rames, ils furent étrangement surpris devoir que les pattes de l'oiseau étaient implantées dans son dos. Cet oiseau était précisément le faucon femelle.
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