‹ La Baie d'HudsonChapitre 37 sur 43 · LE LIÈVRE, LE LYNX ET L'AIGLE DORÉ · texte numérisé non relu

LE LIÈVRE, LE LYNX ET L'AIGLE DORÉ

François, dit Basile en commençant son récit, vous a raconté une histoire d'oiseaux. La mienne est à peu près du même genre ; car, dans ce que j'ai à vous apprendre, c'est un oiseau qui joue le principal rôle, c'est même le roi des oiseaux, ainsi que vous allez l'apprendre.

En quittant le camp je suivis la vallée, comme vous vous le rappelez peut-être. Après un quart d'heure de marche, j'arrivai sur un terrain stérile et découvert, où l'on trouvait à peine quelques bouleaux nains et quelques saules rabougris. Je me rappelai à cette occasion avoir entendu dire à Lucien que les tiges de ces arbres étaient la nourriture favorite du lièvre d'Amérique, que nous autres habitants de la Louisiane nous appelons ordinairement lapin ; je regardai donc de tous côtés, dans l'espoir de découvrir quelqu'un de ces animaux, et je ne fus pas longtemps sans découvrir des empreintes qui me parurent toutes fraîches. Je me mis à les suivre, et après bien des détours, j'eus la satisfaction de voir qu'elles aboutissaient à une sorte de taillis composé de broussailles de bouleau. A peu près sûr désormais de trouver mon gibier en place, je m'avançai doucement en tenant Marengo en laisse ; mais je m'étais trompé dans mes conjectures, et le lièvre n'était plus dans ces broussailles, je pus bientôt m'en convaincre à l'aspect d'une trace qui partait dans une direction tout opposée.

J'allais suivre cette nouvelle trace, quand j'aperçus tout à

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coup un animal de l'aspect le plus singulier; c'était le gaillard que voici.

Et en prononçant ces derniers mots, Basile indiquait du geste le lynx qui gisait à ses pieds.

Je crus à première vue avoir affaire à notre chat sauvage de la Louisiane ou lynx bai, comme l'appelle notre frère Lucien ; car, comme vous pouvez en juger par vous-mêmes, cet animal lui ressemble beaucoup, quoiqu'il soit plus gros du double, et que sa fourrure tire davantage sur le gris. Au moment où j'aperçus ce monsieur, j'en étais à une centaine de pas environ. Lui, cependant, ne m'avait pas aperçu, tout occupé qu'il était de suivre les traces du lièvre et de lui donner la chasse. J'étais d'ailleurs à moitié caché derrière les broussailles. Ma première idée fut de m'élancer à sa poursuite et d'envoyer Marengo à ses trousses. Mais je réfléchis qu'il allait peut-être s'arrêter et me fournir l'occasion de le tirer, et je résolus de l'attendre quelque temps encore. Je m'accroupis donc derrière les broussailles et je retins le chien.

Je ne perdais pas le chat de vue ; mais à mon grand étonnement, je m'aperçus qu'il décrivait un cercle en courant. Le diamètre de ce cercle pouvait être d'une centaine de pas. En très peu de temps l'animal eut décrit sa circonférence et revint au point où je l'avais aperçu d'abord. Il ne s'y arrêta pas et continua la même manœuvre, mais sans suivre ses premières traces, et se mil à décrire un nouveau cercle d'un diamètre plus petit que le premier. Ces deux cercles avaient cependant le même centre, et comme je m'aperçus que le lynx avait toujours les yeux fixés vers ce point central, j'en conclus que là devait se trouver l'objet qui motivait cette singulière manœuvre. Mes regards prirent la même direction que les siens, mais je ne vis d'abord rien de nature à attirer cet animal. Il y avait bien, au centre des cercles qu'il décrivait, quelques broussailles de saules, mais elles étaient si peu épaisses, que mes regards pénétraient à travers sans découvrir aucune créature vivante.

Les racines des saules étaient couvertes d'une couche de neige, et je crois qu'une souris n'aurait pas pu passer là sans que je l'aperçusse de la place où j'étais. Je ne pouvais pourtant m'expliquer la conduite du lynx qu'en supposant qu'il était à la chasse de quelque gibier. Cette conviction me fit examiner le terrain avec plus d'attention encore, et je finis par découvrir

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près du bosquet de saules, deux petites lignes parallèles de couleur foncée, qui se dessinaient en noir sur la blancheur uniforme «le la neige. Je les avais probablement vues plus tôt, mais sans les remarquer, les ayant sans doute prises pour quelques brindilles de saules.

Je reconnus pourtant alors que ce devaient être les oreilles de quelque animal, d'autant plus qu'à plusieurs reprises différentes elles me parurent remuer légèrement. Je regardai plus fixement encore, et au-dessous de ces deux lignes noires j'entrevis la forme d'une petite tête blanche et ronde, au milieu de laquelle était un petit point noir qui ne pouvait être qu'un œil. Le reste du corps était invisible, caché qu'il était sous la neige, mais j'en avais assez vu pour être sûr que j'avais affaire à un lièvre.

J'avais d'abord cru que c'était un lièvre polaire, de la même espèce que celui que nous avions tué précédemment ; mais les empreintes que j'avais suivies n'étaient point celles d'un animal de cette espèce, et comme il me revint alors en mémoire que le lapin des États-Unis passe quelquefois l'hiver dans les régions septentrionales, je pensai que l'animal en question n'était autre qu'un lapin d'Amérique.

J'avais fait toutes ces réflexions en moins de temps qu'il ne m'en a fallu pour vous les communiquer ; un instant m'avait suffi pour cela. Le lynx continuait toujours à se mouvoir en cercle et à s'approcher du lièvre, qui de son côté avait les yeux constamment fixés sur lui. Cette manœuvre d'une simple bête me rappela ce qu'avait fait Norman pour s'approcher du lièvre polaire, d'où je conclus que l'instinct conduit souvent les animaux au but où les hommes sont amenés par la force de leur raison. Au surplus, ce n'était pas la première fois que je voyais le lynx donner des preuves d'intelligence, et dans la Louisiane j'avais rencontré des animaux de cette espèce assez subtils pour donner le change aux chiens lancés sur leur piste ; tantôt je les avais vus revenir sur leurs pas pour contrarier et brouiller leurs empreintes, tantôt faire un bond de côté et se cacher ensuite derrière quelque tronc d'arbre pour laisser passer leurs ennemis. Cette conduite ne m'étonna donc que médiocrement; cependant je n'en étais pas moins fort désireux de voir comment tout cela finirait, et, n'eût été cette curiosité, j'aurais pu profiter pour le tirer du moment où il passait près de moi en décri-

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vant ses cercles. A force de s'approcher du lièvre, il finit par n'en Être plus qu'à une vingtaine de pas, et, chose fort extraordinaire, celui-ci paraissait le regarder avec plus d'étonnement que de crainte. Il ne devait pas ignorer cependant qu'il avait devant lui le plus cruel de ses ennemis.

Tout d'un coup le lynx s'arrêta court, rapprocha ses quatre pieds l'un de l'autre, courba le dos comme un chat en colère, et d'un bond s'élança du côté de sa victime; avant que le lièvre eût eu le temps de se préparer à fuir, il fit un second bond et s'empara de lui. J'entendis crier la pauvre bête comme un enfant qui pleure; mais le nuage de neige soulevé par la lutte m'empêcha pendant un instant de distinguer les deux combattants. Le lièvre cessa bientôt de crier, et quand le nuage de neige se fut un peu dissipé, j'aperçus le lynx debout tenant sous ses griffes le lièvre terrassé ; la pauvre bête était tout à fait morte.

Je réfléchissais au moyen de m'approcher du lynx pour le tirer à coup sûr, quand mes oreilles furent frappées d'un nouveau cri. Au même instant une grande ombre noire se dessina sur la neige. Je levai aussitôt les yeux, et constatai la présence d'un gros oiseau qui planait au-dessus du lynx à une hauteur de cent à cent cinquante pieds. Du premier coup d'oeil je reconnus un aigle, que je pris d'abord pour un aiglon à tête blanche, car vous savez que les oiseaux de cette espèce n'ont la tête et la queue blanches qu'au bout de quelques années, mais les énormes dimensions de l'oiseau que je voyais me firent bientôt changer d'avis, et je compris que j'avais devant les yeux le grand aigle doré des montagnes Rocheuses.

Je supposai que cet oiseau avait eu des visées sur le lièvre, et qu'en le voyant devenir la pâture d'un autre animal il avait poussé un cri de désappointement, aussi je m'attendais à le voir s'éloigner. Mais, à ma grande surprise, il se mit à décrire quelques courbes gracieuses, puis s'abattit à côté du lynx en poussant un nouveau cri.

Le lynx, en entendant la voix de l'aigle, tressaillit, abandonna sa proie et leva les yeux. Il venait apparemment de reconnaître un adversaire, car son dos se recourba, son poil se hérissa, sa queue s'agita violemment de côté et d'autre, et ses yeux lancèrent des flammes, tandis que ses griffes et ses dents se préparaient pour le combat.

Fig. 16.

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Le lynx abandonna sa proie, et leva les yeux sur son adversaire.

L'aigle s'abattit et s'avança la tête haute et les griffes menaçantes. Je pus alors m'assurer que ce n'était ni le grand aigle Washington ni aucun des aigles pêcheurs. D'après ce que j'ai entendu dire à Lucien, les aigles pêcheurs ont les pattes nues, il n'y a que les aigles proprement dits qui les aient couvertes de plumes.

. Celui dont il est question avait les jambes emplumées, ce qui ne m'empêcha pas de remarquer ses griffes recourbées et tranchantes.

L'aigle atteignit le lynx et le blessa. Cette blessure ne fît que rendre le quadrupède plus furieux et de la place où j'étais je l'entendis gronder comme un chat en colère, mais avec un accent beaucoup plus fort.

L'aigle remonta en l'air, décrivit quelques cercles, puis s'abattit de nouveau. Le lynx s'était avancé pour le recevoir. Le choc fut si violent, que j'entendis le bruit de leurs corps qui se heurtaient. Je supposai que l'aigle devait avoir reçu quelque blessure grave dans cette seconde rencontre, car il ne put parvenir à s'envoler, et la lutte continua à terre. Le lynx faisait tous ses efforts pour mettre la dent ou la griffe sur son adversaire, mais malgré tout son courage il était tenu à distance par l'oiseau, qui se défendait bravement des ailes, du bec et des pattes. Les rôles étaient changés, c'était le lynx qui attaquait et l'aigle qui se défendait. Le quadrupède s'élançait à chaque instant sur l'oiseau, qui s'était couché le dos sur la neige et le recevait sur ses griffes. Les plumes et les poils volaient de tous les côtés, et les combattants soulevaient un tel nuage de neige que pendant un instant je les perdis complètement de vue. Tout entier à l'attrait de ce spectacle étrange, j'oubliais mes propres affaires. Heureusement je me les rappelai à temps, et venant à penser que je ne retrouverais pas une meilleure occasion de tirer le lynx et l'aigle, je sortis de derrière les broussailles et m'avançai silencieusement en tenant Marengo en laisse.

Je n'avais qu'une seule balle à tirer et ne pouvais par conséquent espérer de tuer le quadrupède et l'oiseau ; mais, comme je savais que le quadrupède était rrîangeable et que je n'avais pas la même certitude à l'égard de l'oiseau, mon choix fut bientôt fait, et ce fut le lynx que j'ajustai. A ma grande surprise, l'aigle ne s'envola pas, et ce fut alors seulement que j'acquis la conviction que le lynx lui avait cassé une aile. Tout blessé qu'il fût, il avait

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encore assez de force pour donner de la tablalure à Marengo, qui eul beaucoup de peine à s'en emparer. Quant au lynx, il avait été tué sur le coup, sa peau était déchirée en plusieurs endroits, et l'aigle, comme vous pouvez le voir, lui avait littéralement arraché un œil.

Ce fut là que Basile termina sa narration.

Après quelques instants employés à mettre du bois dans le feu, Norman commença à son tour le récit de ce qui lui était arrivé.

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