CHAPITRE XL
UNE CBASSE AUX PEGCARIS.
— Le récit de Norman ne m'étonne pas, dit Lucien en prenant la parole aussitôt que son cousin eut cessé de parler, car il n'est pas d'animaux si sauvages et si grossiers qu'ils puissent être, qui ne se montrent cependai- sensibles au charme de la musique. Il n'existe pas un chassejr qui ne sache cela par expérience. Et si quelques-uns ignorent encore cette particularité, ce ne peut être que les naturalistes de cabinet; mais ces messieurs sont sujets à se tromper, et leurs ouvrages prétendus scientifiques fourmillent à chaque page d'erreurs grossières. Ainsi, ils répètent à satiété que tous les animaux du continent américain sont lâches et peu dangereux. Cela peut être vrai en partie ; mais il y a cependant en Amérique tels et tels animaux aux-
quels ce reproche ne saurait être justement appliqué. Dans le nouveau monde, les animaux ne sont ni moins braves ni moins féroces vis-à-vis de l'homme que dans l'ancien continent, en tenant compte, bien entendu, à chacun d'eux, de sa grandeur et de sa force.
Quand les conquérants venus d'Europe envahirent l'Amérique, et qu'ils s'avancèrent au milieu des forêts vierges, portant en main leurs terribles armes à feu, ils trouvèrent les bêtes sauvages toutes disposées à leur en disputer la possession. Ces animaux n'avaient eu jusqu'alors à lutter que contre les hommes à peau rouge, et étaient souvent demeurés vainqueurs dans des combats où leurs adversaires n'avaient à leur opposer qu'une lance et des flèches. Ils se trouvèrent alors avoir à combattre un pouvoir invincible, un agent surnaturel de destruction qui frappait comme la foudre, dont il imitait le terrible grondement. L'homme rouge lui-même avait été frappé de stupeur à la vue de cet appareil inconnu ; les brutes pouvaient-elles résister à sa puissance?
Toujours vaincus dans leurs rencontres avec ces étrangers, les bêtes féroces apprirent à éviter leur présence et à se retiter devant eux. Le fusil à la main, l'homme purgea de ses hôtes primitifs les terrains sur lesquels il s'établissait, et bientôt les animaux, refoulés de frontière en frontière, ne parurent plus qu'en petit nombre sur les terres où l'homme avait définitivement érigé son pouvoir.
La panthère devant laquelle le chasseur prenait autrefois la fuite, apprit à devenir plus circonspecte, et d'assaillant qu'elle était auparavant, elle s'estima heureuse de laisser passer l'homme à sa portée sans attirer ses regards et sa colère. L'ours noir, qu'aucun obstacle n'arrêtait, et qui avait pourtant la réputation d'un voleur audacieux, prêta fourrer le bout de sonnez froid en tous lieux où il voyait quelque chose à prendre, changea si bien ses habitudes, que son nom devint synonyme de prudence et de circonspection. 11 en fut de même de tous les autres animaux.
Faut-il pour cela les accuser de couardise et de lâcheté, et no doit-on pas plutôt rendre hommage à la sagacité de l'instinct qui leur a fait comprendre que devant un ennemi armé d'une puissance aussi redoutable, il n'y avait d'autre parti à prendre que d'éviter prudemment sa rencontre.
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Malgré cette timidité des animaux du nouveau monde, passée aujourd'hui presque en chose jugée, je voudrais bien voir un des naturalistes qui y croient le plus, égaré pendant une nuit seulement dans quelque forêt de la Louisiane ou au milieu des bayous du Mississipi, et juger quelle ligure il ferait s'il se trouvait aux prises avec une panthère ou un ours noir, en admettant même qu'il eût eu la précaution de s'armer jusqu'aux dents de pistolets et de fusils.
Le fait de l'introduction des armes à feu, qui a modifié la surface du globe au physique aussi bien qu'au moral, n'a pas eu moins d'influence sur les bêtes féroces que sur les hommes de race sauvage. A celle-ci elle a fini par donner la civilisation, à ceux-là elle a apporté la prudence et la circonspection.
Avant que la conquête des Indes orientales par l'Angleterre eût apporté dans ce pays l'usage des armes à feu, les lions, les tigres et les autres bêtes féroces y exerçaient quelquefois des ravages si terribles, qu'on cite des villages entiers dépeuplés par un seul animal ; il ne fallait rien moins que des armées pour combattre ces sauvages adversaires ; encore ces armées n'osaient-elles pas toujours s'aventurer au milieu des jongles et revenaient-elles souvent sans avoir obtenu un grand résultat. Quand les officiers anglais commencèrent à chasser le lion et le tigre dans ces contrées, cela fut considéré avec raison comme la chose la plus périlleuse du monde ; aussi les mémoires et les correspondances du temps sont-ils pleins d'histoires effrayantes de chasseurs qui ont trouvé la mort sous la griffe et la dent de ces terribles animaux. A cette époque, le tigre n'hésitait point à attaquer une bande d'hommes armés ; il s'élançait au milieu des groupes sans s'inquiéter du nombre ni de la force, et saisissait sa victime sans considération de rang, de couleur ni d'épaulettes. Plus hardi encore que le tigre, le lion s'aventurait jusqu'au milieu des campements, et allait chercher jusque sous la gueule des fusils la proie qu'il convoitait.
Aujourd'hui les choses sont bien changées, et l'on n'entend plus guère parler d'hommes dévorés par ces bêtes féroces; les rares exceptions qui sont encore signalées se passent toutes dans l'intérieur, au fond des forêts du Bengale et de l'Afrique, dans les lieux où n'ont point encore retenti les terribles détonations des fusils des chasseurs anglais, et ces chasses sont devenues des plaisirs si peu dangereux que le plus placide bour-
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gcois pourrait y assister sans autre précaution qu'un peu de coton dans les oreilles pour amortir le bruit des rugissements, et un flacon de sels dans ses poches pour soutenir ses esprits au moment où le sang de ces bêtes féroces commence à couler.
Ces tigres, autrefois si redoutés, se cachent maintenant au fond des cavernes et dans les profondeurs des jungles, et n'en sortent que quand les fusées, les grenades et les coups de fusil leur ont rendu la place impossible à tenir plus longtemps. Le lion lui-même, ce roi des animaux, se cache dans le fourré, et ne le quitte que lorsque les blessures ont porté sa rage et sa douleur au point de lui faire oublier toute prudence. En dehors de leurs relations avec l'homme, ces animaux n'ont cependant rien perdu de leur caractère primitif, c'est toujours le même courage et la même férocité qu'autrefois. Cela ne prouvet-il pas, comme je le disais plus haut, la présence d'un instinct qui, chez les animaux, équivaut presque à la raison.
Ces modifications du caractère et des habitudes des animaux par rapport à l'homme ne sont pas limitées aux seuls quadrupèdes ; les oiseaux et les autres êtres animés les ont également subies chacun dans un degré proportionné à leur intelligence. Ainsi, il n'est personne qui ne sache avec quelle habileté le gibier à plumes et toute la famille des oiseaux de proie sait distinguer un homme sans fusil d'un homme armé de cet instrument de destruction, et c'est chose connue aussi que les chasseurs emploient toutes sortes de stratagèmes pour les tromper à cet égard.
Cependant leurs habitudes ne sont point modifiées sous tous les autres rapports. Ainsi, par exemple, l'aigle à tête blanche demeure, en dehors de ses relations avec l'homme, tel qu'il était autrefois; il continue, comme par le passé, à poursuivre le vautour dans les plaines de l'air, et à lui faire dégorger la nourriture qu'il vient d'absorber. Il dérobe toujours au faucon pêcheur le poisson dont il a su s'emparer, et continue avec la même férocité à arracher les yeux aux daims blessés et aux bisons tombés en arrière du troupeau.
Mais toute règle a ses exceptions, et c'est ce que le récit suivant vous démontrera, je l'espère.
Les armes à feu n'ont produit aucun changement sur le caractère et les habitudes du peccari, et je crois que l'homme parviendrait à enfermer dans un tube de fer toutes les foudres
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du ciel, et à y joindre les feux de l'Hécla, qu'il ne parviendrait pas à intimider le petit quadrupède dont je viens de vous citer le nom. Il semble du moins être demeuré insensible à la peur, qui a si profondément modifié le caractère des autres animaux sauvages.
Basile et François connaissent depuis longtemps la férocité de ces animaux, et notre pauvre mule Jeannette pourrait en parler mieux que personne 1 ; mais comme notre cousin n'est point encore au fait des habitudes de ces singuliers animaux, c'est pour lui surtout que je raconte cette anecdote, dont il faut que je commence d'abord par lui décrire les personnages.
Le peccari est à peine haut de dix-huit pouces, et long de deux pieds à deux pieds et demi ; mais, malgré la petitesse de sa taille, ce n'en est pas moins un des animaux les plus redoutables du nouveau monde. Il marche ordinairement en troupeau dont la force varie de dix à cinquante individus. Ses mâchoires, comme celles du sanglier, sont armées de longues défenses, mais disposées autrement, et peut-être plus redoutables encore. Elles sortent à angle droit des mâchoires, au lieu d'être recourbées en avant ; elles ont la forme et le tranchant d'un fer de lance. Ces animaux sont d'une agilité surprenante; leurs épaules, leur tête et leur cou sont doués d'une force relativement extraordinaire ; aussi leur faut-il peu de temps pour mettre en pièces, lacérer et déchiqueter tout ce qui tombe sous leurs dents cruelles.
Ils attaquent tout sans avoir été provoqués, et cela avec tant de fureur, que la fuite est, même pour l'homme, le seul moyen d'échapper à leurs coups. Us attaquent en troupe et se battent jusqu'au dernier vivant, de telle sorte que, quand la bande est nombreuse, il n'y a point de salut à espérer, les morts qu'on abat ne faisant que redoubler le courage des survivants et les exciter à la vengeance.
Il n'y a pas d'animal assez courageux pour oser leur tenir tête, et leur présence suffit ordinairement pour glacer de terreur les chiens, les chevaux et même les chasseurs, pour lesquels ils sont un véritable fléau.
Ces singuliers animaux semblent être le chaînon intermédiaire entre la famille des hérissons et celle des sangliers ou cochons ordinaires. La forme générale de leur corps, la tête excep-