LE PAYS DES FOURRURES
Il n’est personne de vous, je suppose, mes jeunes lecteurs, qui n'ait entendu parler de la compagnie de la baie d'Hudson; car sur dix, neuf de vous possèdent quelques fourrures provenant des magasins de cette compagnie, et le dixième a au moins une sœur ou une cousine dont le manchon, la palatine ou le boa proviennent des mêmes magasins.
Eh bien, ne seriez-vous pas enchantés d’avoir quelques renseignements sur les contrées d’où viennent ces précieuses fourrures, et de connaître les animaux auxquels vous devez vos vêtements d'hiver ?
Nous sommes de vieux amis; et je connais depuis assez longtemps vos goûts pour répondre hardiment pour vous, et je dis oui, sans crainte de m’exposer à un démenti.
C'est bien ! et, si vous voulez me suivre, je me charge de vous faire visiter le pays des fourrures.
C'est un voyage long et pénible que celui que je vous propose : nous aurons bien des lieues à faire; nous n’aurons pour nous transporter ni locomotives, ni bateaux à vapeur, ni même la
0 vicille et classique diligence, et nous serons plus d’une fois forcés
. de renon‘er aux chevaux. Point de somptueux hôtels pour nous - héberger sur la route, pas même une misérable auberge où l'on | puisse nous offrir un lit, et il nous faudra souvent coucher à la : belle étoile faute d’un toit de chaume pour abriter notre tête.
2 LA BAIE D'IHUDSON.
Nous n'auions pour table la plupart du temps qu'un rocher, un tronc d'arbre, et quelquefois même il faudra nous contenter de la terre. Une tente sera notre demeure, èt la peau de quelque bête sauvage nous servira de lit.
Telles sont les seules commodités que je puis mettre à votre disposition. Gela vous convient-il toujours, et cette proposition ne vous effraye-t-elle pas ?
— Non! me criez-vous de tous côtés. Foin des tables d’acajou et de palissandre massi, la vôtre nous suffit! Nous sauroï:s bien, comme l'Arabe du désert, camper et loger sous une tente; et quant aux lits, que le vent emporte la plume ou l'édredon, on n'a pas besoin pour bien £ammir de toutes ces superfluités du luxe.
Bien, mes jeunes amis, je n’en attendais pas moins de votre courage, et puisque les dange:s ne vous épouvantent pas plus que les fatigues, me voici prêt à vous conduire loin, bien loin dans le nord-ouest, là-bas, tout au bout de l'Amérique, dans le vaste désert connu sous le nom de pays des fourrures.
Mais avant de partir, permettez-moi de vous dire quelques mots des régions que nous allons parcourir ensemble.
Veuillez pre dre votre &tlas et ouvrir la carte de l'Amérique septentrionale, et regarder les deux grandes îles, l'une à droite et l'autre à gauche : ia première se nomme Terre-Neuve, et la seconde Varcouver. En tirant une ligne de l’une à l’autre de ces deux îles, on divise le continent en deux parties à peu près égales. Au nord de cette ligne s'étend un vasts territaire dans ‘ lequel on taillerait facilement avec des ciseaux trente France ou cinquante Angleterre. Il y a là des lacs assez grands pour y plonger les trois royaumes unis et en faire une île au milieu d'un océan d'eau douce.
Ges immenses régions, de l'étendue desquelles vous pouvez, d’après ces renseignements, vous faire une idée au moius superficielle, sont ce qu'on appelle le pays des fourrures.
Si je vous disais que cette vaste contrée n'est qu'un désert ou pluiôt un parc d'animaux sauvages, vous auriez peine à me croire, et vous traiteriez, j'en suis sûr, mes récits d'exagération mensongère. Rien n'est plus vrai cependant, et le voyageur perdu dans ces solitudes sans bornes ne rencontre du nord au midi et d’un Océan à l’autre ni ville, ni bourg, ni village, ni même une demeure digne du nom de settlement, Les seules traces de civili-
sation qui viennent de loin en loir frapper ses yeux sont les Forts ou postes établis par la compagnie d'Hudson. Encore ces établissements sont-ils aussi rares qu'éloignés les uns des autres, c'est à peine si l'on en compte un très petit nombre semés çà et là dans le désert et séparés entre eux par des centaines de milles.
La populatios de cette immense contrée consiste en une dizaine de mille de blancs, pour la plupart employés de la compagnie, et en quelques tribus indiennes, peuplades autochthones et peu nombreuses qui vivent, misérable: et isolées, du produit de leur chasse, et meurent littéralement de faim pendant un tiers de l’année.
Ce n'es. donc point à tort que je vous diseis que ce pays était désert, car un pays n'est pas habité, je crois, pour renfermer un habitant par dix milles carrés, surtout quand ii s'y trouve des espaces où l'on peut faire cent milles de suite sans repcontrer visage humain, rouge, blanc ou noir.
Bien que la solitude soit le caractère général de cette région, les diverses parties de ce vaste territoire ne diffèrent pas moins cependant sous plusieurs autres rapports. Üne des plus singulières est sans contredit celle depuis longtemps connue sous le nom de Zerre Maudite. Son étendue est immense : elle commence au nord-ouest sur les côtes de la baie d'Hudson, et se prolonge presque jusqu'aux bords de la rivière Macäenzie. Les rochers qu’on y rencont:e sont de formation primitive. C'est une terre accidentée, entrecoupée à chaque pas de vallées et de collines, avec de grands lacs et des courants torrentueux. Ce pays est entièrement dégarni de bois, ou du moins il en produit trop peu pour qu'il soit utile de s’en occuper, Les seuls arbres que l'on y rencontre sont le bouleau nain, le saule et le sapin noir, encore ces arbres y sont-ils peu nombreux et toujours rabougris; et ce n’est même que dans quelques vallées privilégiées qu'on trouve cette végétation rachitique. Partout ailleurs le terrain est stérile et couvert d'une couche de gros sabie compôsé de débris de granit et de quartz impuissant à produire autre chose que des mousses et des lichens. Sous ce rapport, cette Terre Maudite peut être comparée au grand désert de l'Afrique, avec lequel elle diffère cependant sur un point très important. Ce pays est bica arrosé; presque toutes les vallées qui s'y trouvent renferment chacune un lac, et bien que plusieurs de ces
étendues d’eau soient de toutes parts entourées par la terre et sans communication apparente avec la mer nu les autres eaux, elles n’en sont pas moins puurvues de plusieurs espèces de poissons. D’autres lacs, différant des premiers, communiquent au contraire entre eux par des canaux qui, serpentant la plupart du temps dans des gorges étroites, ont ordinairement une rapidité torrentielle. Ce sont les eaux réunies de ces lacs qni forment les grandes rivières du pays.
Telle est la nature de la plus grande portion du territoire de la baie d'Hudson.
Presque toute la péninsule du Labrador offre le même caractère. On trouve encore de vastes étendues d£ terrain de la n'ême espèce à l’ouest des montagnes Rocheuses, dans les possessions russes. Toute désolée qu’elle soit, l2 Terre Maudite a pourtant ses habitants. La nature, toujours prévoyante, a formé des aniroaux qui se plaisent dans ces tristes régions, et qu’on ne rencontre sur aucun autre point du globe.
Deux espèces de ruminants trouvent leur nourriture dans les mousses et les lichens qui poussent sur ces rochers glacés : ce sont le renne ou caribou et le bœuf musqué. Ces animaux servent à leur tour de pâture à plusieurs bêtes de proie. Les loups de toute espèce, gris, noirs, blancs, tachetés et fauves suivent la piste de ces grands herbivores. L'ours brun, variété de l'espèce, presque aussi grand que l'ours gris, se rencontre aussi sur la Terre Maudite. Le grand ours polaire fréquente ses frontières, mais on ne le trouve pas partout, et sa résidence est presque exclusivement limitée aux parties qui avoisinent la mer. Les terrains marécageux dispersés çà et là dans cet immense territoire renferment les cités aquatiques du rat musqué (fiber zibethicus) et de son congénère plus gros que lui, le précieux castor. Ces animaux. trouvent leur subsistance aux bords mêmes des étangs qu'ils habitent; mais malheureusement pour eux le wolverène s'établit presque toujours auprès de leurs demeures, qui vit à leurs dépens. Le lièvre polaire habite aussi ces campagnes désolées et s’y nourrit de l'écorce et des feuilles du houleau, puis après s'être innocemment engraissé aux dépens de ces végétaux, il finit souvent par devenir la pâture de son ennemi-né le renard polaire. Les maigres pâturages, disséminés de loin en loin sur cette terre de désolation, n’y poussent cependant point inutilement, et servent de pâture aux mulots et à la musaraigne, qui
mo
deviennent à leur tour la proie de deux espèces de belettes, l’her. mine et le wison.
Les poissons des lacs ont aussi leurs ennemis redoutables; la loutre du Canada les poursuit jusqu’au fond de l’eau, tandis que l'orfraie, le grand pélican et l’aigle à tête blanche les guettent à la surface chaque fois qu'ils v remontent pour respirer.
Telle est à peu près toute la faune de la Terre Maudite,
Peu d'êtres hurnains vivent en dedans de ses frontières. Les seuls hommes qu'on rencontre dans ces vastes solitudes sont les Esquimaux, habitants de ia côte, et quelques Indiens Chippewaws, qui viennent y chasser le caribou, et qu'on désigne pour cette raison sous le nom de mangeurs de caribou. Les autres Indiens ne s’y aventurent que rarement et pendant l'été seulement, quand la chasse les y conduit ou qu'ils ont besoin de traverser quelque partie de cette contrée pour se rendre d’un point à un autre. Ces voyages sont toujours fort périlleux, et ceux qui les entreprennent n'arrivent jamais tous au but vers lequel ils aspirent.
Aucun blanc n’habite ia Terre Maudite, car la compagnie, n'ayant point de commerce à faire avec cette contrée, a jugé inutile d'y établir des forts. La compagnie a eu raison au point de vue de ses intérêts, car les quelques fourrures qu’ou se procurerait dans ce pays ae suffiraient pas pour payer les frais d’établissemerit et d'entretien d’une escale.
Bien diiférentes sont les parties boisées du pays des fourrures; elles occupent principalement les régions centrales et méridionales du territoire de la baie d'Hudson. C’est là qu'on trouve le castor et le wolverène son implacable ennemi; c’est là aussi que se rencontre le lièvre américain, proie facile pour le lynx du Canada. Les écureuils y vivent sur les arbres et s’élancent de branche en branche, poursuivis par les martres aux riches fourrures. C’est là encore que vivent les renards de toute espèce, le renard rouge, le renard à croix, et le renard argenté (vulpes argentatus), dont la fourrure est si estimée, qu’elle se vend presque au poids de l'or. C’est dans ces vastes forêts que l'ours noir (ursus americanus) erre ets’engraisse pour devenir la proie des chasseurs et fournir des tapis à nos voitures et des garnitures aux casques de nos dragons et aux bonnets de nos grenadiers,.
Ges animaux ne sont pas les seuls qui peuplent ces solitudes, et l’on trouve beeucoup d’autres quadrupèdes dont les fourrures,
pour être moins précieuses, n'en sont pas moins fort recherchées; tels sont l'élan, le wapiti et le bison des forêts.
Il existe aussi dans ces contrées une grande étendue de terrain connue sous le nom de district de la prairie. Cette partie comprend tout le plateau qui s'étend à l’est depuis les montagnes Rocheuses jusque fort avant dans le nord du territoire de la baie d'Hudson. Cette immense prairie va en se rétrécissant à mesure qu'elle avance vers le nord, et se termine en pointe sous la latitude äu grand lac de l’Esclave.
La preirie possède aussi ses 2nimaux particuliers. Le bison ou buffalo, l’antilope aux cornes fourchues, et le daim, connu des chasseurs sous le nom de mule-deer, errent en troupeaux dans ces vastes pâturages que parcourent aussi dans tous les sens le loup aboyeur et le renard commun; c’est aussi la demeure de prédilection de la marmotte et du rat des sables; c’est là encore qu'on trouve le plus fier et le plus beau de tous les animaux, le magnifique cheval sauvage, dont le pied agile fait résonner le sol de ces immenses plaines.
Le territaire situé à l’ouest de cette prairie présente un aspect tout autre, c'est la région des montagnes Rocheuses. Les grandes chaînes de ces montagres, qu'on désigne quelquefois sous le nom d’Andes de l'Amérique septentrionale, s'étendent depuis les limites méridionales du pays des fourrures jusqu'aux côtes de l'océan Arctique. Quelques-unes de ces montagnes dominent de leurs sommets les flots de cette mer et viennent baigner leur pied uars ses ondes glacées. Plusieurs pitons, même parmi ceux situés sous les latitudes méridionales, sont couverts de neiges éternelles. Cette chaîne de montagnes, par endroits d’une très grande largeur, renferme dans son étendue des valiées dont aucun pied humain n’a jamais encore foulé le sol.
De ces vallées, quelques-unes sont stériles et désolées, d’autres au contraire sont des oasis fertiles dont l'aspect enchanteur vient réjouir les yeux du voyageur, fatigués de la monotonie des rochers amoncelés au milieu desquels il se trace une route pénible et périlleuse,
Ces charmantes vallées ont aussi leurs habitants particuliers.
à’est au milieu de leurs herbes verdoyantes qu’habite l'argali ou mouton de montagne, non moins remarquable par les énormes dimensions de ses cornes recourbées que par son agilité, que n'effrayent ni les rochers à pic ni les abimes sans fond. L'ours
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LA BAIE D’IIUDSON. 7
noir erre dans les ravins boisés, et son terrible congénère, le grizzly ou ours gris, le plus redoutable de tous les animaux féroces produits par le continent américain, promène sa masse monstrueuse le long des pentes ardues de ces vallées escarpées et rocheuses,
Au delà des montagnes, le pays des fourrures s'étend à l'ouest jusqu’à l'océan Pacifique.
C'est dans cette partie qu'on rencontre des plaines stériles dépourvues d'arbres et d’eau, des rivières torrentueuses qui bouillonnent en mugissant dans des lits trop étroits creusés par le temps au milieu des rochers. C’est là encore qu'on trouve une contrée d'un aspect plus âpre et plus montagneux que celui de toute la partie qui s'étend à l’est de la grande chaîne.
A aesure qu’on se rapproche du rivage du Pacifique, la température s'élève et l'atmosphère devient plus chaude ; aussi y rencontre-t-on de temps à autre de grands espaces couverts de forêts et de hautes futaies. Cette partie boisée est très riche en animaux à fourrure. C’est là que, favorisés par la chaleur du climat, se développent les grandes espèces de la race féline, les chats à longue queus que l’on rencontre beancoup plus au nord que dans la partie crieatale du continent, tels par exemple que le couguard (/elis concolor) et l'once (felis onza), qu'on trouve jusque sous la latitude des forêts de l'Orégon.
Mais il n'entre point, quant à présent, dans mes intentions de traverser les montagnes Rocheuses. La route que je veux vous faire suivre nous sonduira au contraire sur Île versant oriental de cette grande chaîne. Partis des extrêmes limites de la civilisation, nous nous avancerons jusqu'aux côtes de l'océan Arctique. Comme je vous l'ai déjà dit, jeunes lecteurs, c'est un voyage long et périlleux; mais puisque notre résolution est prise, ne perdons pas de temps et partons.
Allons, marchons, en avant!