LE CYGNE-TROMPETTE ET L’AIGLE A TÊTE CHAUVE
Quoique la saison paraisse encore peu avancée, on est cependant déjà au printemps. La neige disparaît des collines, la glace abandonne les eaux, et cette double fonte donne aux rivières plus de force et de rapidité. Nos voyageurs n'ont par suite aucun besoin de faire usage de la rame, si ce n’est toutefois pour diriger la marche du canot, car leur petite embarcation n’a pas de gouvernail et se conduit à l’aide de l’aviron. Il suffit à nos adroits voyageurs d’un seul coup de rame pour changer à leur gré la direction de leur navire. Basile, Lucien et François n’ont pas navigué sur les eaux du bas Mississipi et sur les bayous de la Louisiane sans acquérir une certaine expérience du canotage. Leur navigation sur la rivière Saint-Pierre vient encore d’ajouter à leur science nautique, aussi manœuvrent-ils avec une rare habileté leur léger canot d’écorce, et le dirigent-ils à l’aide de leurs rames comme un cheval bien dressé, qui obéit à la moindre pression de la main de celui qui le monte.
Norman, ainsi se nomme ie cousin canadien, est assis à l’arrière et dirige la marche. C'est un poste d'honneur. Ce poste lui revient de droit, car il possède comme batelier plus d'expérience que les autres, et il y a déjà longtemps que dans ses courses habituelles il occupe ce poste de confiance.
Lucien, tranquillement assis à la poupe, tient dans ses mains un livre et un crayon, et s'occupe, pendant que le canot glisse à la surface de l’eau, à inscrire ses notes sur son mémorandum. Les arbres qui bordent la rive commencent à se couvrir de feuilles, et comme le bateau glisse sous la voûte formée par leurs branches touffues, notre jeune naturaliste a toute facilité de remarquer èt d'étudier en passant les espèces nouvelles qu'il rencontre sur sa route.
La végétation des bords de la rivière Rouge est aussi riche que variée, mais la flore de ce pays ne ressemble guère à celle que Lucien a été à même d'étudier dans les terrains d’alluvion de la Louisiane. Cette flore appartient évidemment aux régions septen-
trionales, mais n’est pas encore pourtant la fiore des régions polaires. Le chêne, l’ormeau et le peuplier s'y rencontrent à chaque pas, aussi bien que le bouleau, le saule et le tremble, Lucien a déjà été à même d'observer plusieurs arbres à fruits particuliers à ces contrées, entre autres le pommier sauvage, le framboisier, l’arbousier et le groseillier à grappes.
Il y a aussi rencontré l’arbre que les voyageurs appellent le poire, et que les Anglais, dans leur phraséologie prétentieuse, appellent sorbier domestique (amelanchier ovalis). Get arbre pousse en touffes ou buissons de six à huit pieds de haut. Ses feuilles sont bipennées; son fruit consiste en une baie rouge très estimée des Indiens et des blancs, qui le conservent en le faisant sécher, et le font cuire de diverses manièr .…
L'attention de notre jeune botaniste avait encore été attirée sur d’autres arbustes en touffes dont les rives du fleuve étaient garnies, et qui lui paraissaient être un spécimen caractéristique de la végétation de ces contrées. Ces arbustes noussent à une hauteur de huit pieds, mais étendent de tous côtés des branches remarquables par la couleur grisâtre de l'écorce. Les feuilles, larges de près de trois pouces, sont lobées à peu près comme celles du chêne. La saison n’était point assez avancée pour qu’on trouvât sur ces arbustes le fruit qu'ils produisent ; mais Lucien n'avait pas eu besoin de voir ce fruit, ou’il connaissait pärfaitement. C'est une petite baie rouge qui ressemble à la cerise ou mieux encore à la canneberge. Du reste, il tient beaucoup de ces deux fruits tant par la forme que par le goût. On l’emploie souvent en guise de canneberge dans la confection des gâteaux et des tartes. C'est à cause de cette similitude de fruit que l'arbre qui le porte est désigné dans certains pays sous le nom de canneberge-buisson. Les Indiens de la rivière Rouge l’appellent anepeminan (baie d'été), de deux mots, dont l’un, nepen, signifie été, et l’autre, minan, veut dire baïe. Par corruption, les voyageurs qui s'occupent du commerce des fourrures désignent ce fruit sous le nom de pendina.
C'est à l'abondance de ce fruit sur ses bords qu'un de: principaux affluents de la rivière Rouge doit son ncmn de Pendina, dénomination qui sert aussi à désigner le célèbre établissement que lurd Selkirk essaya, mais en vain, de fonder dans ces parages il y a quelques années,
Le nom scientifique de cet arbuste est difficile à retenir ; il se
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nomme viburnum oæxycoi “is, bien qu'il existe une autre espèce de viburnum également désignée sous le nom d'oxycoccos ; la boule de neige commune, qui sert d'ornement à la plupart de nos jardins, est une plante du même genre que la pendina, avec laquelle elle a beaucoup de ressemblance. Les feuilles et les fleurs de ces deux plantes sont absolument pareilles Dans l’état de nature, ce doit être une seule et même plante, nais la culture a développé dans la boule de neige la fleur au détriment du fruit, et cette plante ne produit pas de baie rouge comme la pendina.
Pendant que le canot filait tranquillement sur l’eau, Lucien fit à ses compagnons une petite leçon de botanique. Norman écoute avec étonnement son savant cousin, qui connaît mieux que luimême les plantes et les arbres d’un pays qu'il n’a pourtant jamais visité jusque-là. Basile paraît aussi prendre un vif intérêt aux explications données par son frère.
Quant à François, la botanique et les études scientifiques l’intéressent assez peu, et il emploie son temps à toute autre chose qu'à écouter les dissertations de Lucien. Assis au centre du canot, son fusil à la main, il cherche l’occasion de tirer un coup de fusäi. Cette occasion ne saurait se faire longtemps attendre, car on est, comme nous l'avons dit, à l'époque du printemps; les
oies et les canards sauvages arrivent à chaqu instant du sud, et
séjournent quelque temps dans ces régions avant de reprendre leur migration annuelle vers le nord.
François n’en est pas d’ailleurs à tirer son premier coup de fusil de la journée, car il a déjà tué depuis le matin trois oies sauvages, chacune d'espèce différente, et abatiu quelques canards: mais cela ne suffit pas à notre insatiable chasseur, qui vient d’apercevoir sur la rivière un oiseau dont jusqu'alors il n’a pu parvenir à s'approcher.
De quelque manière qu'on manœuvrât le canot, ce volatile, aussi prévoyant que léger, avait toujours eu soin d'éviter les voyageurs, et de se tenir hors de la portée de leurs fusils. Depuis longtemps François avait le désir d’abattre un de ces oiseaux ; ce désir est encore plus fort en lui depuis qu’on navigue sur les eaux de la rivière Saint-Pierre, où il a eu occasion de rencontrer à plusieurs reprises quelques couples de ces oiseaux, mais malheureusement toujours hors de portée. La difficulté enflamme toujours le désir au lieu de l’éteindre, aussi ce desir contrarié
est-il passé chez François à l'état de passion ; joignez à cela que le gibier convoité en vaut la peine, car ce n’est rien moins que le grand cygne sauvage, ce roi si majestueux des oiseaux aquatiques.
—- Frère, dit en s'adressant à Lucien, François, toujours sous le coup de sa préoccupation, laissons les viournums et les oxycoccos et parlons, s’il te plaît, des cygnes. Tiens, en voici justement un devant nous. Quel magnifique oiseau ! Je ne sais pas ce que je donnerais pour le voir au bout de mon fusil.
En parañt ainsi, François montrait du doigt le courant de la rivière où on voyait un grand oiseau blanc nager avec grâce en s'éloignant du rivage. C'était un cygne de la plus grande espèce, un cygne-trompette (cycnus buccinator).
Il était occupé dans une rizière sur le bord du fleuve à chercher sa pâture, quand l'approche du canot et le bruit des rames lui avaient donné l'alarme. 11 avait aussitôt ouvert ses grandes ailes au vent et s'était enlevé d’un voi rapide aux veux des voyageurs, qui n'avaient pas tardé à le voir s’abattre et se plonger dans l’eau du fleuve.
Quelques monvements de ses pattes palmées suffirent pour le porter au milieu de l’eau, et là, faisant un quart de conversion, il se dirigea en aval, et s’abandonra tranquillement au cours de l'eau.
Le point où s'opéra ce mouvement de conversion ne se trouvait guère à plus de cent cinquante pas du canot. La quiétude apparente du cygne, qui permettait qu'on l'approchât de si près, fit espérer à François qu'il serait possible de s’avancer plus près encore ; tout en recommandant à ses compagnons de faire force de rames, il prit son fusil et fnt se porter à l'avant du canot. Basile partagea sans doute l'espérance de François, car on le vit au même instant prendre sa carabine et en examiner la capsule et le chien. Les autres voyageurs continuèrent à demeurer sur leur hi.nc de quart pour accélérer la marche du bateau. Au bout de quelques instants le canot filait avec la rapidité d’un cheval au galop. |
Le cygne, ainsi poursuivi à outrance, semblait n'avoir plus de ressource que dans ses ailes ; il ne s’en servit point, cependant, il connaissait pour cela trop bien son affaire et avait trop de confiance dans sa force et dans son habileté de nageur. Il regardait le vol comme une fatigue, et paraissait enchanté de n’avoir
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LA BAIE D’AUDSON. 23
pas besoin de recourir à ce moyen. Il lui fallait, pour suivre le courant, déployer bien moins de force que pour planer dans l'air, et en oiseau bien avisé, il prévoyait que la rapidité du courant l'aurait bientôt mis hors de danger.
L'oiseau raisonnait à merveille, et nos voyageurs ne furent pas longtemps à s'en apercevoir, car, à leur grand chagrin, la distance qui les séparait de lui, au lieu de diminuer, devenait au contraire plus considérable à chaque instant. L'aiseau avait un avantage sur ceux qui lui donnaient la chasse. Trois forces le poussaient en avant, tandis que nos canotiers n’en avaient que deux à leur service.
Il avait pour lui le courant: nos chasseurs l'avaient comme lui. Il avait rames et gouvernail, ses pieds et sa queue, les chasseurs avaient encore ces mêmes avantages ; mais il avait la voile au vent, tandis que le canot z'avait pas dehors un seul morceau de toile. Le vent soufflait dans la direction du courant, et les larges ailes de l'oiseau, écartées de son corps et à moitié déployées, formaient comme une double voile dans laquelle s'engouffrait le souffle de la brise qui poussait le vivant esquif avec la rapidité d'une flèche.
Le cygne connaïssait sans doute tous ses avantages, car on le vit bientôt s'arrêter dans sa course.
Penseriez-vous, par hasard, jeune lecteur, que cet oiseau n'appréciait pas bien sa position ? Quant à moi je suis sûr qu'il en avait conscience, et je considère comme fauteurs d’une philosophie surannée tous ceux qui dénieut l'intelligence aux oiseaux ; je soutiens que le cygne raisonne, et ce n’est pas seulement lui, c'est encore votre pe:roquei, votre fauvette et jusqu’au petit serin qui gazouille dans votre volière. Tous ces animaux, n’en déplaise à la philosophie contraire, raisonnent et jugent, et, loin d en douter, vous conviendriez au contraire que ces petites créatures ont leur raison comme vous et moi avons la nôtre, si vous aviez été témoin des merveilles accomplies dans les salons de Londres et de Paris par les charmants élèves emplumés de mademoiselle Vandermeersch.
Ainsi, c'est chose admise, le cygne que nos voyageurs poursuivaient pensait, comparait, raisonnait et jugeait, et ce ne fut qu'après avoir bien calculé la distance et comparé ses moyens à ceux de ses adversaires, qu'il résolut de les distancer sur l’eau sans charger inutilement ses ailes du soin de soute-
nir dans l'air un corps qui ne pesait pas moins de trente livres.
Comme je l'ai dit, l'événement lui donna raison, et la chasse était à peine commencée depuis dix minutes, que l'oiseau nageur avait allongé la distance de cent cinquante pas, et que ses avantages devenaient à chaque instant plus évidents, De temps à autre il s’arrêtait, levait. la tête, et poussait un cri retentissant comme le son du clairon. Ces accents frappaient les oreilles de nos voyageurs comme les éclats d'un rire moqueur adressé à leurs prétentions exagérées.
Le dépit leur eût sans doute fait abandonner la poursuite, s'ils n'avaient su qu'à quelques centaines de pas plus loin la rivière faisait un coude et tournait à droite. Arrivé à ce point, le cygne ne deva't plus avoir le vent pour lui. Cette circonstance leur donna quelque espoir ; ils pensèrent qu'après avoir tourné cet angle du fleuve, ils pourraient soit approcher le cygne assez près pour le tirer, soit au moins le forcer à prendre son vol. Il était probable que si le cygne se sentait trop vivement pressé, il se déterminerait à ce dernier parti; et quoiqu'il ne dût pas résulter pour eux un grand avantage de le voir voler, ils étaient si excités par l'ardeur de la chasse, qu’ils voulaient à tout prix jouer pièce à l'oiseau qui croyait pouvoir impunément se moquer d’eux.
On rama donc avec plus d'énergie que jamais, et la poursuite se continua avec une nouvelle ardeur. Le cygne, et le canot après lui, tournèrent l'angle du fleuve, et se trouvèrent l’un et l’autre lancés dans une nouvelle direction. Les chasseurs ne tardèrent pas à s’apercevoir que, comme ils l’avaient conjecturé, la fuite de l'oiseau 5e ralentissait considérablement. N'ayant plus le vent pou: lui, il n'avait plus ses voiles dehors, ses ailes s'étaient rapprochées de son corps, et il n’avançait plus que par le mouvement de ses pattes et avec l’aide du courant, dont la force avait aussi diminué sensiblement ; car, à partir de l’angle en question, la rivière s’élargissait considérablement, et devenait par conséquent moins rapide. Les rôles étaient changés, c'était maintenant le canot qui gagnait sur l'oiseau, et chaque coup de rame diminuait la distance qui séparait encore les chasseurs et le gibier. Après quelques minutes passées de la sorte, le cygne avait tellement perdu de ses avantages, qu’il n’était plus qu'à deux cent cinquante pas en avant, et que cette distance coutinmuait à se rapprocher encore.
IL était bien loin alors de déployer en nageant la grâce qui
l'avait fait admirer quelques instants auparavant; son cou n'était plus recourbé, son corps était à moitié soulevé sur l’eau: il était évident qu'il se préparait à prendre son vol. Basile et François, qui devinaient son intention, se tinrent l'arme en joue et tout prêis à faire feu.
Au même moment,on entendit au-dessus des eaux retentir un cri sauvage et strident, semblable au rire d'un maniaque.
De chaque côté du fleuve, la rive était couverte d’un ;.vis épais, composé principalement de grands cotonniers (populus angustifolia). C'était du sein de cette forêt qu'était sorli ce cri sauvage : il partait de la rive droite. &
Les échos avaient à peine fini de le répéter, qu’un autre cri semblable répondit au premier. Celui-ci partait du milieu des arbres qui garnissaient la rive gauche. Ces deux cris étaient si exactement pareils, qu’on les eût dits copiés l’un sur l’autre, et qu'on eût volontiers pensé que celui qui avait poussé le dernier avait voulu se moquer de l’autre. Ces cris avaient du reste une intonation étrange, capable d’effrayer des oreilles peu habituées à ces notes aiguës; mais nos voyageurs n'étaient pas gens à s’épouvanter pour si peu. D'ailleurs, ce cri leur était depuis longtemps connu, c'était la voix de l'aigle à tête blanche.
Le cygne-trompette connaissait ce cri au moins aussi bien que
nos voyageurs. Cependant il parut produire sur lui un effet tout
différent ; une frayeur subite se manifesta dans tous ses mouvements et lui fit modifier ses plans, car au lieu de s’élancer dans les airs comme il en avait annoncé l'intention, il plongea la tête la première, et disparut bientôt sous l’eau.
Le cri sauvage, ou plutôt le rire affreux, se fit entendre de nouveau, et l'instant d’après on vit un aigle sortir du bois. Quelques coups de son aile puissante l'amenèrent au dessus de la place où le cygne avait plongé. L'oiseau de proie se mit à y planer, tandis que sa femc!!s, partie de l’autre rive, accomplissait à peu près la même manœuvre.
Le cygne se vit bientôt forcé de venir respirer à la surface de l'eau, mais à peine sa tête sortait du gouffre, que l’aigle se laissa tomber du haut des airs en poussant de nouveau sa note aiguë. Le cygne s'attendait sans doute à cette attaque, et avant que l'aigle eût pu arriver jusqu’à la surface de l’eau, il plongea et disparut de nouveau. Il était temps ; l'aigle arrivait avec la rapidité de la foudre, mais trop tard cependant car sès pieds effleurèrent
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l'eau sans atteindre la proie. L'oiseau désappointé poussa un cri de rage et remonta dans les plaines de l'air, où il se mit à voler en cercle, Sa femelle venait de le rejoindre, et tous deux tournaient en sens contraire, attendant avec avidité une nouvelle apparition de leur victime.
Le cygne revint bientôt à la surface, mais il était sur ses gardes, et avant que ses ennemis eussent pu l’atteindre, il avait une troisième fois disparu.
Le cygne est ordinairement un assez médiocre plongeur; mais les circonstances étaient pressantes, et faute de mieux il usait de ce moyen, Ce stratagème ne devait pourtant pas le sauver. Bientôt la nécessité de respirer le ramena encore à la surface. Ses apparitions devenaient de plus en plus rapprochées; le pauvre oiseau commençait à se fatiguer, et il était à craindre qu'il n’eût bientôt plus la force de nlonger assez vite pour éviter les redoutables serres de ses ennemis. Tel est en effet le résultat ordinaire de ces sortes de luttes, à moins pourtant que le cygne n’abandonne la plaine liquide pour les champs de l'air, ce quilui arrive quelquefois.
Celui dont il est ici question n'avait pas mis son espoir dans ses ailes ; il avait aperçu près de la rive une grande touffe de joncs (scirpus lacustris) et il croyait pouvoir s’y cacher, il dirigeait de ce côté sa fuite entre deux eaux. À chaque plongeon il se rapprochait davantage de ces joncs, jusqu’à ce qu'’enfin il reparut à quelques pieds de leurs tiges; puis il replongea une dernière fois et on ne le revit plus. Sans aucun doute il s'était allé cacher au milieu de ces plantes, le corps entièrement dans l’eau, et la tête seule au dehors. Les larges feuilles des nénuphars entremêlées aux joncs dérobaient son corps aux regards, et sa tête blanche se confondait avec les fleurs de même couleur qui couvraient les espaces vides de ce fourré aquatique.
Les aigles qui avaient suivi tous ses mouvements volaient maintenant autour de la touffe de joncs, dont l'extrémité de leurs longues ailes rasait de temps à autre les tiges élancées et fleuries. Ils poussaient des cris de désappointement et de rage, le tout en vain; car leur vue, toute perçante qu'elle fût, ne pouvait parvenir à découvrir la retraite du fugitif. Il est probable qu'ils fusseit demeurés longtemps à cette place, si le canot, qui pendant tout ce temps s'était rapproché du cygne, ne les avait forcés par sa présence à songer à leur propre sûreté. La vue des chasseurs
LA BAIE D'HUDSON. 27 n cri 1 finit par les décider à la retraite, et les deux oiseaux de proie voler | s'envolèrent en aval de la rivière, laissant pour adieu à nos amis our | un cri plus sauvage et plus strident encore que les autres. > ap- ! — Je crois que nous allons avoir un cygne à notre souper, dit François en tenant son fusil prêt à faire feu, gar- 1 Le canot avait mis le cap sur les joncs dans lesquels on avait une (| vu disparaître le cygne. En quelques coups de rame on fut au | milieu des plantes aquatiques, qui se courbèrent avec un léger mais | frôlement sous la pression du bateau. Mais ces joncs étaient si sait épais et si rapprochés les uns des autres, que nos canotiers, à ver. | leur grand désappointement, reconnurent qu'il était impossible ace. l de rien voir au milieu de ces herbes à une distance de plus de Jau- D. cinq à six pieds autour du canot. D'un autre côté, il n’était pas qu'il | prudent de s'engager trop avant dans ce fouillis d'herbes avec un r les 1 canot d’écorce que le moindre obstacle contraignait à donner de rdi- e ‘ la bande, et auquel un rien pouvait faire nerdre l'équilibre. D'ailgne “ leurs les herbes aquatiques étaient si épaisses, qu’on ne pouilui vait ramer au milieu d'elles qu'avec une difficulté extrême ; on demeurait même pendant quelques instants stationnaire et ses captif au milieu des grands joncs qui arrêtaient la marche de tous ncs côtés.
de Convaincus bientôt qu'il n’y aurait pas moyen de ponrsuivre ap- la chasse dans de pareilles conditions, nos jeunes gens resolurent at à de revenir en arrière èt de reprendre la pleine eau. fois Pendant ce temps Marengo avait été envoyé dans les joncs, et au on le voyait nager de côté et d'autre et plonger de temps en ête temps. Marengo n’était pas naturellement un chien très propre ées à aller à l’eau; mais son éducation complète de chasseur avait he comblé cette lacune, et l'habitude qu'on lui avait fait prendre de les plonger dans les marais de la Louisiane l'avait depuis longtemps familiarisé avec l'élément liquide ; aussi ses maîtres n’avaient-ils in- qu'une crainte, c’est qu'il ne fit partir le cygne. rs Ces craintes étaient fondées. Marengo avait été envoyé à l'eau es. un peu trop tôt, car, avant que le canot fût débarrassé des joncs en qui entravaient sa marche, on entendit le chien pousser quelques ar- aboiements, puis le bruit d’un plongeon, auquel succédèrent de s- violents battements d'ailes. C'était le grand oiseau blanc qui s’éleant vait dans les airs.
par Les chasseurs étaient pris à l'improvisté, et avant qu'aucun
d’eux eût pu le mettre enjoue, le cygne se trouvait hors de la por-
tée de leurs armes. Basile et François jugèrent qu'il était inutile de perdre sur lui leur poudre et leur plomb, et durent se résigner, quoique à regret, à réserver leur coup pour une meilleure occasion.
La tâche de Marengo était accomplie, le brave chien reg”: "a le canot et fut hissé à bord par ses maîtres.
Après avoir quitté les joncs, le cygne s’éleva perpendiculairement dans l'air. Les oiseaux de cette espèce ont d'habitude le vol très élevé et montent quelquefois jusqu'à perte de vue. Comme les oies et les canards sauvages, ils ne se posent jamais par terre, et s'abattent toujours au contraire sur la surface de l’eau. Notre cygne-trompette ne voulait pas déroger à ces habitudes, et son intention était évidemment de s'éloigner de ces lieux dangereux pour gagner quelques eaux plus sûres, peut-être celles du grand lac Winnipeg.
Quand l'oiseau fut arrivé à une hauteur d'environ trois cents pieds, il prit la ligne horizontale et vola en suivant la direction du fleuve. Son vol était parfaitement régulier, et l’on entendait de temps en temps descendre des hauteurs de l’air la note aiguë de sa trompette retentissante. L'oiseau semblait se livrer au bienêtre qu'éprouve toute créature qui vient d'échapper à un grand danger; car, sans aucun doute, le pauvre animal se croyait dorénavant en sûreté. Mais combien son imagination le trompait !
Mieux eût valu pour lui s'élever à quelques centaines de pieds plus haut ou pousser son cri äe triomphe d’une voix un peu plus modeste, car ce cri avait été entendu. Un autre cri lui répondit bientôt; c'était le rire sacadé de l'aigle à tête blanche.
Au même instant on vit monter en l'air deux ciseaux de cette espèce, évidemment ceux qui avaient quelque temps auparavant donné la chasse at auvre cygne. Ils ne s’élevèrent point verticalement comm: + ait fait l'oiseau aquatique, mais décrivirent au contraire deux spirales ascendantes, dont les anneaux s’entrecoupaient. Ils se dirigèrent tous deux vers un point où ils voulaient couper la ligne suivie par le cygne dans son vol horizontal.
Cependant les choses ne devaient pas se passer ainsi; les yeux du cygne n'avaient pas tardé à découvrir les oiseaux de proie, et devinant leurs intentions, le fugitif avait abandonné la ligne horizontale pour reprendre la verticale ; le cou tendu et la tête allongée, il s'était remis à monter dans les cieux avec une rapi-
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Le cygne-trompette et l'aigle à tête chauve.
LA BAIE D'AUDSON. 29
dité effrayante. Mais quelque puissant que fût son vol, ses ailes avaient à supporter trente livres de chair et d’os, tandis que le plus grand des deux oiseaux de proie, l'aigle femelle, avec une envergure plus étendue que celle du <ygne, ne pesait pas plus de sept ou huit livres. La conséquence de ‘ette différence de poids ne tarda pas à se manifester, et le cygne avait à peine faits deux cents mètres dans la direction perpendiculaire, qu'on aperçut à la même hauteur l’aigle femelle qui commençait à décrire ses spirales autour de lui. Le cygne se replia alors sur lui-même. suivit une ligne descendante, puis tout d'un coup remonta de nouveau en faisant retentir les airs de notes plaintives, dont l’écho affaibli arrivait pourtant jusqu’à la terre.
Mais, hélas! efforts superflus. Après une courte série de manœuvyres et u'évolutions, l'aigle, qui se rapprochait toujours de sa victime, finit par s’élancer sur elle au moment où elle descendait, et à planter dans une de ses ailes l'extrémité de ses ongles acérés. Le membre blessé pendit bientôt inerte, et le cygne incapable de soutenir plus longtemps son vol commença à descendre en roulant sur lui-même. Mais la direction qu'il suivait dans sa chute ne devait pas l'amener sur la terre; il paraissait au contraire devoir tomber au milieu de la rivière. Ce n'était pas la le compte des aigles, auxquels il en eût coûté beaucoup de peine et de travail pour amener le-cadavre sur la rive. Aussi, dès que le mâle, qui volait au-dessous, vit que sa compagne avait atteint l'oisee u, il arrêta son vol ascensionnel, et déployant le parachute de sa queue en éventail, demeura stationnaire et comme assis sur l’&r. Ii n'eut pas longtemps à attendre, l'objet blanc passa en tourbillonnant devant ses yeux, rapide comme l'éclair, l’oiseau de proie s’élança sur lui, le saisit avec ses puissantes serres, et ne le lâächa qu'après lui avoir donné une direction qui l'éloignait de la rivière. Quelques instants après on entendit craquer les branches des arbres, puis un bruit sourd annonça la chute d’un corps; c'était le cygne qui venait de toucher la terre.
On vit encore les aigles quelques instants dans l'air, ils se dirigeaient vers le point où leur victime était tombée, et bientôt on les vit disparaître à leur tour entre les rimes des grands arbres.
Le canot fut bientôt amarré à la rive; Ffransois et Basile sautèrent sur le sol en compagnie de Marengo, et partirent à la recherche des oj°2aux. Ils ne tardèrent pas à trouver le cygne ; le
pauvre animal était entièrement mort et couché sur le dos, dans ‘ la position où l'avaient placé ses meurtriers. Une large et profonde blessure se voyait à sa poitrine, et le sang qui en était sorti à flots avait souillé l'éclat de son plumage de neige.
Quant aux deux aigles, effrayés par la présence de Marengo, qui devançait ses maîtres, ils avaient pris la fuite, sans laisser à nos deux chasseurs le temps de les tirer.
Le soleil qui brillait au milieu de sa carrière annonçait à nos jeunes voyageurs qu’il était l’heure de la halte méridienne. Le cygne offrait à cuacun l'espoir d’un repas succulent; on alluma le feu et l’on ne négligea rien pour avoir un rôti digne de l’appétit de ceux qui devaient lui faire honneur.
Pendant ces préparatifs, les frères et le cousin de Lucien lun demandèrent quelques renseignements sur les cygnes d'Amérique.
— Je suis tout prêt à vous satisfaire, répondit-il sans … faire prier.
On lui promit de l'écouter avec attention, et le jeune naturaliste prit la parole en ces termes :