SCÈNE lIèére
CHALUMEAU, POPLARD, CRÈVECŒUR, COLPORTEURS DE DIVERSES MARCHANDISES, UN AFFICHEUR, UN DÉCROTTEUR, frès de la porte au fond, avec sa sellette, PASSANTS, CRIEURS, P#is BAGNOLET. A lever du rideau, Crèvecœur est couché par terre contre le mur; Ü ne paraît pas s'occuper de ce qui se passe autour de lui. On entend crier : {erald, Gazette, La Minerve, Le Pays, Le Guide du Voyageur. Pendant ce temps, un aficheur est entré et va coller une petite affiche sur le mur.
UN COLPORTEUR.— Voyez, à quinze cents, bretelles élastiques, première qualité.
PorLarD (crian?).—Allumettes chimiques allemarñdes, un sou le paquet, deux sous la boîte.
L'AFFIOHEUR (gui à posé son affche).—V'là ce .que c’est... (Zisant.) On paye le plus haut prix pour les peaux crues, rue Saint-Paul, numéro 102. (Z7 prend son pot et son pinceau et sort.)
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CHALUMEAU (qui l'a suivi el examiné en se cæchant, s'approche de l'affiche dès qu'il est parti— On paye le plus haut prix pour les peaux crues. très-bien… rue Saint-Paul, numéro 102! Minute! (77 colle une petite bande sur l'adresse.) Ça n'est plus ça mon bonhomme ! rue Claude, numéro 20, à la bonne heure.
BAGNOLET (entre en chantonnant).—“* O Mathilde, idole de mon âme... tu ” ( Voyant Chalumeau.) Tiens, c'est Chalumeau.. qu'est-ce que tu fais donc là ?
CHALUMEAU.—Moi, je colle des affiches... ou pour mieux dite. je colle des bandes sur les affiche. :
BaGnoLET.— Comment ça ?
CHaALuMEAu.—C'est clair; une supposition que tu tiens un commerce de peaux crues ou de n’importe quoi. tu te fais afficher, ça te coûte du papier et des caractères ; moi qui suis d’une entreprise rivale, je viens derrière toi et je colle seulement l'adresse de mon magasin au bas de ton affiche ; c'est une association en commandite : tu fais la moitié des frais et j'empoche tout le bénéfice. *
BacncLeT.—Compris : c’est de l'affichage économique.…et qu'est-ce que ça rapporte, ce métierdà ?
CHALUMEAU. — Je gagne encore mes quinze cents, le matin, en me promenant ; avec ça on ne peut pas mettre à ia banque d’épargnes.… mais, passé quatre heures, j'ai une autre profession. ,
BAGNOLETr.—Ah ‘bah !.. et laquelle P :
CHaLuMEAU.—Je pratique avec aväntage l’échange des bouts. de cigares.
Bacnozer.—L'échange des bouts de cigares P... connais pas...
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CHALUMEAU.—Oui, je change les petits pour les grands... je t'expliquerai ça tantôt... c’est un joli commerce de mon invention, tu verras.
BaGNOLET.—Eh bien ! c'est une industrie que, je ne soupçonnais pas.
CHALUMEAU.—Il y en a bien d’autres dont tu es ignorant. Et toi, qu'est-ce que tu fais, pour le quart d'heure ?
BAGNOLET.— Moi, je suis cicérone.
CHALUMEAU.—Quoi que c’est que ça, cirérone P ça va-t-il sur l’eau ?
BaGNoLeT.—Cicérone, c’est-à-dire que je guette les voyageurs, surtout les étrangers, à l’arrivée des trains, et je leur offre de leur servir de guide, de leur faire voir les curiosités de la ville, de les mener dans les meilleurs hôtels ou dans les pau fameux restaurants.
CHALUMEAU.—Et tu les conduis..…
BAGNOLET.—Dans d’affreuses gargotes, qui me payent pour leur amener des pratiques.
CHALUMEAU. - En même temps que tu es payé par le voyageur ; eh bien, ça n’est pas déjà si mal.
BAGNOLET.—Oui, mais vois-tu, Chalumeau, il y a des fois où ça me donne des remords de conscience.
CHALUMEAU.—C'te bêtise !
BAGNoLET.—Des fois où je dis que je n'étais pas né pour ce métier-là.
CHALUMEAU.—Tu aimerais mieux avoir deux mille piastres de revenu, pas vrai ?
BAGNOLET. —Je me contentera': même de trois mille. parce qu'entre nous, tous ces métiers que nous faisons, ça n’est pas des métiers vertueux.
CHALUMEAU.—De quoi, pas vertueux! et à qui donc que ça fait du tort, s’il vous plaît? Ah!
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je sais bien que nous ne payons pas licence, nous ne sommes pas des gens établis.
BAGNoLEeT.—Nous ne jouissons pas de l'estime et de la considération publiques.
" CHALUMEAU.— Qu'est-ce qui dit ça?... des envieux |... faut les laisser jaboter.…. car enfin, nous avons tous des professions. n'est-ce pas, Poplard.
POPLARD (criant). —Allumettes chimiques allemandes.. un sou le paquet, deux sous la boîte,
CHALUMEAU,— Monsieur est négociant, je suis négociant, nous sommes tous négociants, tous, excepté Crèvecœur, que v'là, par exemple !
BAGNOLET.—Ah ! oui, l’Abruti.
CHALUMEAU.—On ne lui connaît pas d’autres moyens d'existence que de rester toute la journée comme un lézard au soleil.
BAGNOLET.—Si le sommeil rapportait une piastre par heure, en voilà un qui serait millionnaire.
CHALUMEAU.—Oui, mais dormir, ça n’est pas une profession ; enfin, comment qui fait pour vivre? ous-qui prend son pain ?
BAGNOLET.—Son pain? lui, Crèvecœur ! il n’en a pas de besoin, il n’en mange jamais.
PopLarp.—C'est vrai.
CHALUMEAU.—Ah bah! il vit donc de l'air du temps, comme les ours en hiver ?
BaGNoLer.—Il ne se nourrit que de whisky...
pour déjeuner du whisky ; pour dîner du whisky ; pour souper du whisky.
CHALUMEAU.—Toujours du tord-boyaux ! en v'là une nourriture ; il doit être souvent en brosse.
Bacnozer.-—Lui, jamais! ça ne le soûle pas; ça l’engourdit, voilà tout... et quand il en a assez, il s'étale comme le voilà.
CHALUMEAU.—Ah ! mais c'est une marmotte que ce monsieur.
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US BAGNOLET.—Tu vas voir... Eh ! dis donc, Crèvecœur... (S'approchant de Crèvecæur et le remuant me du pied.) Eh! l'Abruti.
CRÈVECŒUR.—Hein P n= BAGNOLET —Veux-tu du pain ?
us CRÈVECŒUR.—Du pain! non... | rd. BAGNOLET.—Veux-tu du whisky ?
le- CRÈVECŒUR (s'animant). — Du whisky, oui, oui! où yenatil, du whisky ?
uis BAGNOLET.—Chez Joe Beef, mon vieux.
us, CRÈVECŒUR.—Ah | BAGNOLET.—T'en auras plus tard. (Crèvecæur retombe dans sa somnolence.) res CHALUMEAU.—Ah ! mais j'en ai, moi du whisky. \ée BAGNOLET.—Ah! bah‘ CHALUMEAU.— J'avais afaire sur les quais, ce (aS- matin, Y avait là plusieurs barriques gardées par re. un homme de police, Pendant que le policeman dy pas jasait avec un matelot j'ai percé un trou dans une ur barrique, à l’aide d’une vrille que j'avais sur moi. J'ai rempli mon #asque et j'ai rebouché le trou, ne) Faisons une politesse à l’Abruti. | BAGNOLET (prenant le bidon).—Oui, donne, je vais lui offrir. (4 Crèvecæur.) Tiens, l’Abruti, du avale une gorgée de ça, mon vieux; c'est du whisky.
He CRÈvEcœUR.—Du whisky, bien vrai? (Z7 soisit &y 5 | Le bidon et boit avidement.) BAGNOLET (se baissant vers lui). —Hein ! c’est en bon, ça, c’est du nanan, ça réchauffe notre petit se. estomac... (Revenant aux autres.) Regardez donc as ; comme il ingurgite... il avale ça comme de la peez, tite bière d’épinette à un sou le verre, CHALUMEAU. — Ah ça, mais un instant... en v'là tte assez, gardons-en un peu pour les amis... (Z7 va
Di
reprendre le bidon.) Si on le laissait faire, il boirait :
tout... Tu l’aimes donc bien, l'étoffe du pays.
CRÈVECŒUR.— Dam ! oui.
BAGNOLET.— Mais ça fait mal, ça grise.
CRÈVECœUR.-—Non... non, ça endort.… ça fait Oublier, (27 se recouche.)
CHALUMEAU,—Oublier !... je crois bien, ça t'a fait oublier d'en laisser dans la bouteille... il a tout avalé, le vieux gourmand.
Tous —Ah ! bah!
CHALUMEAU.—I] n’en reste pas une goutte.
BAGNOLET.—Il se donnera une inflammation d'estomac, c'est sûr! Il aura une combustion spontauée ; un de ces jonrs, il partira comme un reservoir à gaz.
PopLARD:— Allumettes chimiques allemandes !
(ZZ en fait partir une.)
BAGNOLET.—Finis donc, Poplard... ne va pas par là avec tes allumettes ; c'est une tonne de wbisky que l'Abruti, tu pourrais l'incendier.
Tous (riœnf) —Ha! ha! ha!