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géant leur fabrique de iDouteilles ; mais les Chartreux l'avaient enlin chassé tant il était ivrogne et débauché ; et, du jour ou Vauchaux les eut quilles, les bouteilles des Chartreux n'avaient plus rien valu, quelque soin que l'on mît à les faire : le vin s'y gâtait en peu de temps. Or Vauchaux s'en vint oiïrir ses services au marquis de Leuville, en lui garantissant que, tant qu'il serait à la tcte de la fabrique, les bouteilles seraient bonnes et que le vin ne s'y altérerait pas. Leuville accepta sescOVcs. Vauchaux dirigea la fabrique de Vendenesse, et il se trouva effectivement que les bouteilles faites sous sa direction furent bonnes et que le vin ne s'y gala plus. Mais, peu après, à la suite d'un différend entre lui et le marquis, Vauchaux quitta Vendenesse, et voilà qu'après son départ toutes les bouteilles furent de nouveau mauvaises, pour grande que fût l'attention mise à les fabriquer et bien qu'on y employât les procédés mômes du gentilhomme verrier qui venait de partir.

Le marquis de Leuville se désespérait, lorsqu'un de ses ouvriers lui vint dire qu'il y avait dans son village un paysan qui s'engageait à lever le sort : car c'était assurément un sort que l'on avait mis sur la verrerie. Le marquis lit venir le paysan. Celui-ci, après un rapide examen, dit que ce n'était pas un sort, mais un charme qui était sur les bouteilles, ce dont il fallait se réjouir, car un charme

('[ait. plus facile à lever qu'un sort. Le paysan lit en conséquence jeter toute l'eau qui avait été mise en réserve dans de grands baquets, tant pour l'usage des ouvriers que pour se prémunir contre les accidents d'incendie. Il assura que ce n'était pas Vaurhaux qui avait mis le charme, mais un prêtre, ami du verrier et à sa considération. Puis il dit que Ton pouvait recommencer à travailler, que les bouteilles seraient bonnes, et il partit. Et, de fait, les bouteilles furent toutes bonnes, bien que le marquis fît employer les compositions les plus différentes et plus particulièrement celles qui donnaient précédemment des bouteilles mauvaises. On fit ainsi chez le marquis de Leuville de bonnes bouteilles durant un mois, on en lit près de vingt milliers; puis les bouteilles se retrouvèrent mauvaises de la môme façon que par devant. Le marquis en fut alors découragé : il n'avait pas la puissance de lutter contre le diable; il fit éteindre les fours et cessa toute fabrication.

Vauchaux fut arrêté et conduit au For rÉvèque. Le comte d'Argenson, lieutenant général de police, chargea de son affaire, non seulement un magistrat, nommé commissaire instructeur, mais M. Geoffroy, « apothicaire fameux et de MM. de l'Académie des Sciences». Cet apothicaire fameux, membre de l'Académie des Sciences, présida aux interrogatoires et rédigea un mémoire très savant,

lequel fut envoyé au ministre qui n'eut pas le temps de le lire. La conclusion de ce me'moire était que « le sieur Vauchaux n'avait eu d'autre secret pour faire de bonnes bouteilles que d'avoir mis dans les fours, pots et creusets, une petite partie du cierge pascal et du sel béni, lui ayant été dit qu'il y avait un maléfice sur la verrerie, qu'il l'avait fait après avoir consulté M. de Beaumont, curé de sa paroisse, et plusieurs religieuses, et que le sieur de Beaumont lui avait donné à cet elfet un morceau de son cierge pascal et lui avait béni du sel ». Vauchaux avait ajouté dans son interrogatoire que si, après son départ, les bouteilles étaient redevenues mauvaises, c'est qu'en son absence le « pot », ovi il avait mis du cierge pascal et du sel béni, ayant cassé, on l'avait remplacé par un autre dans lequel on n'avait mis ni cierge, ni sel.

Cependant le malheureux verrier était retenu au For l'Evoque dans un cachot, au secret. On portait la cruauté jusqu'à lui refuser d'écrire à sa femme qu'il aimait tendrement. Aussi adressait-il au lieutenant de police les placets les plus suppliants, lesquels placets furent lus par le lieutenant de police qui fit remettre Vauchaux en liberté le 26 avril 1724; mais en lui interdisant d'approcher de la terre de Vendenesse, théâtre de ses exploits.

1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10799, f. 148-91.

PRISONMFJIS DE FAMILLE

Une des cat('gories de prisonniers les plus intéressantes comprend ceux que les documents du temps nomment les «prisonniers de famille ». Nous y découvrons l'ancien régime sous l'un de ses aspects caractéristiques : autorité presque absolue du père de famille, ou, à son défaut, de « l'assemblée de famille », autorité exercée dans l'intérêt commun. « En ce temps, écrit Talleyrand, au début de ses Mémoires, c'est la famille que l'on aimait bien plus que les individus que Ton ne connaissait pas encore. »

Le père fait enfermer son fils — et celui-ci fût-il lui-même un homme mûr — quand il le juge utile ; puis il le fait mettre en liberté quand il estime que la détention a sulfisamment duré. Ministres, lieutenants de police, geôliers et guichetiers, sont à son entière disposition. Les dossiers des prisonniers au For l'Eveque en fournissent des exemples nombreux.

Le 17 mars 1744, un bourgeois de Bordeaux,

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nommé Thibaut, écrit au lieutenant de police Feydeau de Marville que son fils esta Paris et qu'il s'y dissipe. Ce fils a trente ans. « 11 mène une vie trèsdércgl6e,ditlepère,cequi pourrait bien le mener à faire des actions déshonorantes pour lui et sa famille. » Ce fils de trente ans n'a donc encore rien fait qui fût déshonorant; mais il pourrait être amené à se déshonorer un jour. Le père termine par ces mots : « Si j'obtiens, comme je l'espère, cette grâce (l'incarcération) de la justice et de l'équité de Votre Grandeur, MM. Larue, banquiers, fourniront aux frais qu'il conviendra faire pour sa détention et son entretien à Saint-Lazare sur les ordres de Votre Grandeur ^ »

Ghaban, secrétaire du lieutenant de police, chargé d'examiner l'affaire, fait son rapport : « Les plaintes du père contre le fils sont fondées je les ai fait vérifier. >) Lelieutenant de police met en apostille :« Bon pour la prison, aux dépens du père, 5 avril 1744. » Et il ajoute : « Gomme cependant le jeune homme a contracté des dettes, je croirais qu'il vaudrait mieux le faire conduire en prison, oij, après l'avoir laissé quelque temps sous les yeux de ses créanciers, on pourrait, s'il ne s'en présentait pas, le faire passer à Saint-Lazare. » Le jeune Thibaut fut conduit au For l'Evoque.

Sous les verrous le jeune homme envoya au lieu-

1. Bibl. de VArscnal, Arch. de la Bastille, ms. 11559, f. 48.

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tenant de police une protestation contre les calomnies dont il se disait Tobjet. Il invoque le témoignage de plusieurs personnes de considération qui le reçoivent à leur table. Sa déclaration fut à son tour reconnue exacte. Mais pour la liberté il fallait Tautorisation du père. Celui-ci,qui pense que la leçon profitera, envoie do Bordeaux Vexeat désiré. Il est adressé à Tun de ses correspondants, en date du 25 avril 1744 : « Je consens que M. Macquet fasse sortir mon fils du For l'Eveque oii il a été mis par ordre du roy à ma sollicitation. » Et le fils Thibaut fut rendu libre ^

Chastel, fils d'un officier du gobelet du roi, est mis au For l'Évêque, aux dépens de son père, parce qu'il s'est sauvé de chez lui en lui enlevant une somme assez forte. Peu après le père demande qu'on le remette en liberté, étant donné qu'il doit être traité d'une maladie spéciale: et le fils est mis en liberté 2.

Ghabrière de la Roche, capitaine réformé au régiment de Lusignan, s'est également sauvé de chez son père, président à la Chambre des comptes de Grenoble, en emportant de l'argenterie, des bijoux et des espèces pour une valeur de 25.000 livres. Le père demande qu'il soit arrêté ; ce qui donne lieu à la scène suivante :

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, 115o9, f. 58-60.

2, Bill, de V Arsenal, Arch. de la Bastille, rus. 117i0, doss. Castel.

Le vicomte du Chayla connaît le jeune homnie et s'intéresse à lui. Il s'en vient trouver le comte d'Argenson, ministre de Paris, le suppliant de surseoir à l'exécution de l'ordre paternel, de manière à donner au jeune homme le temps de se sauver.

— Il est d'usage, répond d'Argenson, d'arrêter les enfants dont les pères se plaignent. Le mieux serait qu'on ne pût arrêter M. de Ghabrière, car le père est si fâché qu'il le tiendrait vraisemblablement longtemps en prison.

Ces mots ont-ils besoin de commentaires? Quelle organisation sociale que celle oii le ministre, qui délivre les lettres de cachet, se trouve moralement impuissant à ne pas contresigner celle que sollicite l'autorité paternelle, et se voit obligé de favoriser l'évasion du coupable pour le soustraire à un châtiment qu'il prévoit excessif; car il sait qu'il ne sera pas maitre de l'abréger, bien qu'il en soit l'unique instrument.

En conséquence, le comte d'Argenson n'envoie aucun ordre pour l'arrestation du jeune Ghabrière de la Roche. Nouvelle lettre du père, pressante, irritée. Il n'est plus possible de différer. La Roche est arrêté le 24 octobre 1751 et conduit au For FEvêque. Le 12 novembre, le père écrit une nouvelle lettre demandant l'élargissement de son fils, avec un ordre du roi qui le relègue à la suite de son régiment et un autre qui prescrive, dans le cas où

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il viendrait à quitter son régiment, de le mettre en prison pour vingt ans. Ce sont les ordres du père; ils sont exécutés par le pouvoir du roi. Le fils est mis en liberté, dans les conditions requises, le 4 décembre 1751 K

Le père étantmort, V « assemblée de famille » peut prendre des décisions, avec une autorité égale, contre l'un des siens. L' « assemblée » ne considère pas seulement les méfaits que l'un des membres de la famille a commis, ou pourrait commettre : elle considère Tin té rôt même de la famille, sa prospérité, son honneur, représentés par chacun des siens. L'aventure de Charles-Pierre Iluet est à ce point de vue des plus instructives.

Louis Huet, officier des mousquetaires, Jeanne Haet, fille majeure, Charles Huet, ancien échevin, Alexandre Huet, notaire au Châtelet, Guillaume Huet, receveur des tailles, Nicolas Le Prieur et François Legrand, marchands à Paris, représentent au lieutenant de police que Charles-Pierre Huet, leur neveu, frère et beau-frère, ci-devant receveur du port Saint-Nicolas, s'est absenté le 31 mars 1751, et « les suppliants ont des soupçons à cause de la mauvaise conduite de leur parent avec la nommée Eloy, dite Raton ». Ce qui rend cette absence de Charles-Pierre Huet et son inconduite avec la nommée Raton particulièrement fâcheuses, c'est qu'elles

1. Bibl. de lArsenal^ Arch. de la Bastille, 11733, doss. La Roche.

le mettent hors d'état de remplir la nouvelle commission à laquelle les fermiers généraux viennent de le nommer. Or les « suppliants ont intérêt à établir leur parent et ils craignent que celui-ci, en vivant plus longtemps avec ladite Raton, ne dérange encore plus ses affaires ». Ils demandent donc avec instance au lieutenant de police de le faire rechercher.

Peu de jours après, nouveau placet. La famille iasiste sur la belle place où Huet a été nommé par les fermiers généraux. On ajoute qu'il s'est retiré avec M'" Raton au village de Meudon, et on a tout lieu de craindre qu'il ne dérange totalement ses affaires en vivant plus longtemps avec une fille de cette espèce. La famille demande donc qu'il soit enfermé d'ordre du roi au For l'Évoque. Ce qui est fait le 19 avril 1751.

Après quelques jours de détention, la famille intervint de nouveau, mais pour que Huet fût rendu libre. Elle avait lieu d'être satisfaite de sa conduite et avait besoin de lui pour le règlement de ses affaires. Pierre-Charles Huet fut remis en liberté^.

Le lieutenant de police, avant de délivrer un ordre d'incarcération à la demande d'une famille, faisait vérifier par un de ses inspecteurs la véracité des faits allégués. Force lui était d'ailleurs de s'en

1. liibl. de r Arsenal, Arch, de la Bastille. 11754, doss. Huet,

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rapporter à ce que l'inspecleur lui disait après enquête. Aussi les inspecteurs étaient-ils avertis d'avoir à procéder d'une manière consciencieuse et attentive. Ils risquaient le sort de l'inspecteur Ferry que nous allons, en terminant, rappeler brièvement.

« La nommée Jeanne Pissot, écrit le lieutenant de police Sartine au comte de Saint-Florentin, a été conduite à la Salpetrière par ordre du roi du 9 de ce mois (août 1761), sur la demande de se»> père et mère, qui ont exposé que leur fille, qui étoit d'un caractère violent, les insultoit, les menaçoit, leur manquoit souvent de respect, qu'elle vouloit les dominer et qu'ils avoient lieu de craindre qu'elle eût quelque intrigue. » Un oncle maternel et un nommé Le Clerc, qui prenait la qualité de bourgeois de Paris, appuyaient ce placet.

(( Depuis qu'elle a été arrêtée, poursuit Sartine, j'ai reçu un mémoire signé du curé, des vicaires j^ et d'un nombre d'ecclésiastiques de la paroisse Saint-Gervais, ainsi que de beaucoup de personnes ^ du voisinage, qui attestent que le père est imbécile, que le nommé Le Clerc, qui a signé à défaut de parents, vit avec lanière, qu'il s'est rendu le maître de la maison, qu'il est l'auteur des discussions avec les enfants qui le isupportent impatiemment et qui sont scandalisés de ce qui se passe entre lui et leur mère; mais que la fille dont il s'agit, qui

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est rainée, a toujours êtc d'une bonne conduite malgré les mauvais exemples. »

Les nouvelles informations ([iie Sartine avait fait faire avaient de tous points coniirmé ces derniers témoignages, et le lieutenant de police s'était empressé de mettre Jeanne Pissot en liuerté.

Ce ne devait pas être la fin de l'aventure. Sartine nt venir Finspecteur Ferry, auteur du rapport sur Jeanne Pissot, fait par lui si légèrement. Le lieutenant de police lui reprocha son inconséquence et l'envoya au For l'Evèquc expier la captivité inique à laquelle son peu d'attention avait condamné une jeûne fille. L'inspecteur alla se constituer lui-même prisonnier le 31 août 1761. Ses confrères, parmi lesquels il était aimé, se réunirent pour réclamer sa grâce qui lui fut accordée le 3 septembre suivant*.

11 est à observer que, sortant du For l'Eveque, Ferry n'en continua pas moins à remplir ses fonctions d'inspecteur de police, comme précédemment l'inspecteur Langlade^, conduit au For l'Évêque pour

\. Bihl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12119, f. 144-150. — Le 3 mai 1717, l'inspecteur Foissy avait été écroué au For Kvêque, mais les motifs eu l'urenl sans doute plus sérieux. « C'est an inspecteur de police, lisons-nous dans le dossier, qui ne doit avoir sa liberté qu'après avoir vendu sa charge. » (Bihl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12689.)

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