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La bataille a Scutari d'Albanie

Depuis des siècles les Monténégrins ont coutume de faire des razzias en pays ottoman : ils appellent ces incursions des tchétas. La tchéta, c'est la descente, l'avalanche qui roule des sommets, la course à main armée dans la plaine. Une fois de plus cette année, la tchéta est ouverte dans le Monténégro.

Pourquoi vais -je là- bas ? Quel intérêt m'entraîne ? Un seul, mon plaisir. Voir

(les gens qui se battent, des hommes qui croient à quelque chose et qui donnent leur vie pour cela, c'en est assez pour justifier, si tant est que j'y songe, l'allègre mouvement qui m'emporte, et qui dans cette nuit d'automne sur la mer Adriatique semble se confondre pour moi avec l'agitation du flot et le rythme du navire.

On l'avait dit tout l'été dans la Montagne Noire : nous mangerons du Turc cet hiver I Le 8 octobre 1912, avant tous les rois du Balkan, avant les Grecs, les Bulgares et les Serbes, le vieux roi Nicolas lançait son défi au Sultan ; et voici plus d'une semaine que Turcs et Monténégrins sont aux prises sur les deux rives du lac de Scutari d'Albanie.

A bord du vapeur autrichien qui m'emmène à Cattaro, d'où je compte gagner à mulet le théâtre de la guerre, je puis déjà

me croire dans la Tcherna Gora. L'entrepont est rempli de montagnards émigrés qui reviennent d'Allemagne, d'Autriche ou d'Italie, et rentrent chez eux pour se battre. Depuis tantôt vingt-quatre heures que nous avons quitté Trieste, ils n'ont pas cessé un moment de chanter l'hymne national, un hymne monotone et lent qui semble appartenir plutôt à la steppe qu'à la montagne. Dès qu'un groupe s'arrête, un autre reprend aussitôt, et ce navire autrichien paraît frété tout exprès pour promener sur l'Adriatique cette chanson des Slaves.

Dans tous les petits ports de la côte dalmate où nous faisons escale, la population accourue sur les quais nous accueille avec des vivats et des cris. A la vue de ce bateau qui emporte leurs frères au combat, tous

ces Slaves d'Autriche sentent se réveiller en

eux un désir de bataille et d'affranchissement. L'hymne monténégrin alterne avec la Marseillaise, des cris s'élèvent « à bas l'Allemagne ! » sans doute parce que devant les baïonnettes autrichiennes on ne peut crier « à bas l'Autriche ! » Le Commandant du paquebot, que ces manifestations exaspèrent, se hâte de décharger et d'embarquer ses marchandises ; le navire lève l'ancre, et nous poursuivons notre route, emportant plus loin vers le sud la chanson monténégrine.

A Zeng, à Sébénico, à Spalato, à Raguse, partout le même enthousiasme. A Zara où nous arrivons de nuit, toute la ville est là, sur l'étroite marine entre le vieux rempart vénitien et la mer. Des feux de bengale multicolores éclairent par longs instants la foule; des fusées illuminent les pentes abruptes de la montagne qui se dresse à pic

derrière la ville et se perd dans le ciel. Que de pensées libres, que d'espoirs s'élèvent avec ces fusées et s'éteignent dans les ténèbres !

A Gaitaro même impression, mais le spectacle est différent. Il est six heures du soir. Tout un petit monde élégant fait à cette heure le corso. Italiennes et Dal mates vont et viennent, flirtent et bavardent dans tous les patois qu'on parle ici. Voicil'évêque catholique au bras de son vicaire, avec un chapeau à glands d'or; deux ou trois Franciscains ; des popes orthodoxes, la soutane barrée d'une large ceinture lie de vin, la moustache hérissée et une barbiche à la Royale qui les fait ressembler tous au Cardinal de Richelieu dont le portrait est au Louvre. Des officiers de toutes armes s'en vont par groupes brillants, en tenue degala,

car la garnison fête ce soir le Général-gouverneur de la ville que l'Empereur François- Joseph vient d'élever au titre d'Excellence. Une fanfare retentit ; des lueurs dansantes, vertes et rouges, apparaissent au fond de la rue; un piquet de soldats qui portent des lanternes au bout de longs bâtons détouche sur la place, précédant la musique qui vient donner la sérénade à la nouvelle Excellence. Et tandis que les hommes de corvée, sur deux files, tournent en sens inverse les uns des autres, mêlant de la façon la plus pittoresque les lumières vertes et rouges, l'orchestre fait entendre ces valses et ces pots pourris dont les Viennois ont le secret. Aux fenêtres du palais brillamment éclairé apparaissent, entre les uniformes, les chapeaux monstrueux des dames de la garnison. Son Excellence elle-même, bon-

homme et magnifique, donne de son balcon le signal des applaudissements.

Les indigènes, eux, n'applaudissent pas.

Manifestement ils boudent et prétendent rester étrangers à cette fête autrichienne. Ils continuent d'aller et de venir entre les vieux palais écussonnés du lion de Saint-Marc, qui forment autour de la place une belle assemblée d'un noble caractère ancien. Les vapeurs qui s'élèvent du golfe à cette fin du jour répandent sur la place et dans les rues dallées une brume légère : c'est l'odeur même de Venise qui s'exhale de ce crépuscule, une inexprimable odeur d'humidité, de marée, de fruits légèrement pourris et de médiocres parfums.

Soudain on cesse de tourner, des groupes animés se forment; personne n'écoute plus la musique, personne ne s'arrête plus pour

admirer le chef d'orchestre qui se démène comme un furieux au milieu de sa fanfare dans le cercle des lumières dansantes.

Zaghreb ! Zaghreb ! je n'entends plus que ce mot. C'est en slave le nom d'Agram. Un étudiant de cette ville vient, paraît-il, de tirer cinq coups de revolver sur le Gouverneur de Croatie, une Excellence toute pareille à celle que l'on fête ici ce soir.

La place se vide en un clin d'œil, chacun rentre chez soi pour commenter la nouvelle et causer plus librement. Je reste bientôt presque seul à regarder les soldats qui continuent de promener leurs lanternes multicolores autour de la musique. Et cette solitude, cette bouderie des indigènes au milieu de cette fête autrichienne, cette dispersion de tous ces Slaves qui ne tiennent pas à trop laisser paraître l'émotion que

suscite en eux l'acte d'un patriote exailé, tout cela, dans la brume où tournoient les lanternes, parle aussi clairement avec ses demi-teintes et son demi-silence que l'enthousiasme des petits ports de la côte et les brillantes fusées de Zara.

Le lendemain, on apprenait que la nouvelle de l'attentat était fausse et que son Excellence le Gouverneur d'Aj^ram se portait à merveille.

Entre toutes les capitales de l'Europe, Cettigné offre cette originalité qu'on n'y peut arriver qu'à mulet ou en voiture. Une petite automobile fait bien depuis quelques mois le service, mais elle est souvent en panne. Un bon mulet est plus sûr, et rien ne vaut son pas méditatif pour vous laisser à loisir contempler le paysage.

La route d'ailleurs est admirable. Elle s'élève lentement par d'innombrables lacets

au-dessus du fiord de Cattaro qui s'enfonce entre des gorges profondes, disparaissant et apparaissant tour à tour en forme de lacs ou de rubans étroits, dans un caprice inextricable de rochers et de forêts. Par malheur, ce matin, tous les échos retentissent d'un bruit assourdissant de canonnade et de mousqueterie : ce sont les Autrichiens qui, pour intimider l'enthousiasme des Slaves, ne cessent depuis une semaine de faire parler la poudre dans tous les forts et les fortins dont ils ont couronné les crêtes. Je les voudrais au diable, tous ces petits forts turbulents qui troublent la paix matinale. Et comme ils semblent ridicules avec leurs fanfaronnades, quand on lève les yeux et qu'on voit se dresser à deux mille mètres dans le ciel le Lovtchen monténégrin, qui de sa masse puissante domine tous les som-

mets d'alentour. A la cime, un point blanc : c'est la chapelle où leprince-éveque Pierre II, poète, législateur et guerrier, dort son dernier sommeil sous la garde des Vilas, les belliqueuses fées protectrices de la Tcherna Gora. Là-haut rien que des fées, un moine et un tombeau ; mais qu'on y installe un canon, et tous ces petits forts bavards ne tiendraient pas une heure.

Interminablement, on va de droite à gauche, et puis de gauche à droite, par cette route vertigineuse, dessinée comme un éclair et qui semble tracée sur un mur; on monte au-dessus des vergers, au-dessus des bois d'oliviers, et après quatre ou cinq heures d'un long cheminement au milieu des pierrailles, se découvre au regard une vaste étendue, creusée de puits profonds, de larges entonnoirs qui font songer aux alvéoles d'un

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prodigieux gâteau de miel d'oîi le suciv; a coulé: c'est le Monténégro.

La route plonge dans un de ces puits, entre des parois abruptes, couleur de cendre et de suie, hérissées, déchiquetées, séjour de l'aigle et du corbeau. Au fond du précipice, quelques champs misérables protégés contre les pluies diluviennes et l'hostilité des pentes par de petits murs de terre sèche et où pourrissent des tiges noires de maïs ; une trentaine de maisons basses, sans cheminées ni fenêtres, d'où la fumée s'échappe par la porte et les interstices du toit ; et parmi elles, deux ou trois autres un peu plus confortables, bâties par quelques montagnards revenus d'Amérique, mais plus lamentables encore avec leurs tuiles neuves, que leurs voisines de rocaille et de chaume. C'est là, dans cette humidité, que

jadis est venu s'établir une de ces familles serbes qui préféraient la rude vie des montagnes à la domination turque. Elle fit halte au fond de ce trou, réussit à gagner sur la montagne infertile quelques champs, quelques pâturages. Dans un étroit enclos, en contre bas de la route, une maison à un étage, bien humble, bien pauvre elle aussi, marque encore aujourd'hui la place où s'arrêta le chef de la tribu exilée : c'est la maison familiale des Pétrovitch-Niégousch qui règne depuis deux siècles sur le Monténégro.

Pour sortir de ce puits, la montée recommence sur l'abrupte paroi. Le cri des corbeaux plus fort, à mesure que vient le soir, la montagne qui s'élève, le trou qui s'approfondit, tout augmente l'impression de solitude et de lointain. Une seule chose est rassurante dans cette nuit qui s'apprête: les clochettes

des troupeaux. Partout je l'entendrai, ce bruit, dans la Montagne Noire. Il se lie dans mon souvenir à ces pentes revêches couvertes de genévriers, à cette gravité montagnarde qui touche au désespoir et qui pourtant l'évite, à ces bergers-soldats, à ces prisonniers turcs dont je vais voir bientôt les longues fdes, à ces femmes qui s'en vont pieds nus, courbées sous des fardeaux énormes, à cent images idylliques ou guerrières ; il résonne partout, sur le moindre sentier, sur le plus étroit pacage; il peuple ce grand pays désert, le vivifie, l'éclairé de cette voix d'argent, et ne s'arrête que là-bas, très loin dans la plaine, sur la ligne de feu, vers Scutari d'Albanie, quand le soldat, pour se nourrir, égorge d'un coup le troupeau.

Dans ce doux carillon, j'arrive à Cettigné.

C'est un très vieux village au fond d'un entonnoir. C'est Argos, c'est Mycènes, c'est le royaume d'Ithaque. Les bêtes que Ton rentre empêchent mon mulet d'avancer. Pas un seul homme dans cette capitale, rien que des enfants et des femmes. Le Roi lui-même est parti pour la guerre avec ses fils et sa fille. A l'auberge, au Grand-Hôtel, vingt-cinq journalistes s'ennuient. Anglais aimables, polis, d'imagination paisible et d'esprit lent, Italiens gesticulants et bavards, grands inventeurs d'événements inouïs, Allemands touchants par la naïveté avec laquelle ils accueillent comme paroles d'évangile les plus saugrenus bavardages, Slaves de toutes régions et de tout poil (Croates, Serbes, Russes, Bohémiens ou Bulgares) charmants et facétieux, les seuls qui aient gardé un peu d'esprit critique parmi ces gens affolés à la

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poursuite des nouvelles. Tous, ils ont le senliment que la tragédie se joue ailleurs dans les plaines de Kumanovo et de Kirk- Kilissé, et que ce sont leurs confrères de Belgrade, de Salonique ou de Gonstantinople, qui voient les grandes choses émouvantes et enverront à leurs journaux la copie sensationnelle. Dans toutes les langues de l'Euro[)e, ils forment un chœur plein d'amertume; on ne voit rien, on ne sait rien, et le peu qu'on apprend par hasard d'une femme, d'un enfant ou de quelque blessé revenu de la plaine, on ne peut le télégraphier : la censure est impitoyable ! Ils se consolent en jouant au poker. Le soir, après diner, ils s'en vont tous en bandes, par la grand'rue vaguement éclairée de quinquets à pétrole, vers une bâtisse badigeonnée de jaune qu'on dirait être la mairie du village et où se

trouvent réunis tous les services de l'État. Dans une salle enfumée qui respire l'ennui spécial à toutes les salles de rédaction, un fonctionnaire monténégrin leur communique les nouvelles sur les opérations du jour. Chacun s'assied alors devant une longue table de bois blanc et, comme un écolier docile, s'applique à faire jaillir de ces maigres informations un récit ingénieux, une narration agréable qui va s'envoler tout à l'heure de ce pauvre village, sur un fil de télégraphe, pour distraire demain matin, dans toutes les parties du monde, le réveil, le bureau, l'ennui de millions et de millions d'inconnus.

Ensuite, on sort dans la nuit. Les uns retournent à l'hôtel continuer la partie de poker interrompue, d'autres font les cent pas en fumant un cigare. Dans le triste village.

tout s'endort dans l'inquiétude. Pas une de ces maisons basses, silencieuses et fermées, qui n'ait un homme à la guerre. Une profonde angoisse humaine repose dans ce creux de vallée, comme au printemps une neige oubliée dans un pli de montagne. Tout est noir au palais du roi ; aucune fenêtre allumée sur sa modeste façade qu'on entrevoit derrière les arbres de son maigre jardinet. Quelques lumières brillent seulement dans les villas des Ministres accrédités à Gettigné. Sur une légère éminence, à peine visible dans les ténèbres, un petit couvent orthodoxe se dresse avec son campanile; à côté, une tour ruinée, sur laquelle, il y a cinquante ans à peine, on exposait encore les têtes ottomanes coupées dans la bataille ; à l'entour, dans le ciel, un grand cercle hérissé de montagnes sauvages... Qu'il a fallu haïr le Turc, pour

venir chercher un refuge dans cette affreuse solitude! mais aussi qu'on doit l'aimer cette aire inaccessible, ce nid farouche suspendu au rocher, où depuis des siècles ces montagnards défendent leur droit de vivre libres et d'avoir sur ce petit mamelon ce frôle campanile, si mince dans la nuit!

Une à une les lumières s'éteignent aux fenêtres des Légations. La dernière bougie est soufflée; le génie diplomatique a cessé de veiller sur le Monténégro. Tout a sombré dans l'obscurité la plus noire ; seules, les grandes cimes déchiquetées des montagnes se détachent en aiguilles claires sur le bleu foncé du ciel. De fois à autre, notre pas attardé va réveiller un mouton dans son étable : un bêlement, comme une plainte, s'élève et nous poursuit longtemps... Je regagne l'auberge avec le sen-

timent que ce misérable village dans ce paysage tragique, c'est là un de ces lieux où il faut naître, vivre et mourir, ou ne pas rester une heure.

Ah ! qu'on est bien sur la route, loin de l'auberge bruyante et du ministère enfumé 1 L'air est léger, embaumé par les menthes, rafraîchi par les neiges, d'une qualité inexprimable. Lorsqu'enfin je sors du trou au fond duquel gît la pauvre capitale, et que j'arrive sur la crête qui sert de margelle à ce puits, je revois de nouveau le grand plateau désert, tout creusé, tailladé d'entonnoirs et de ravines d'où montent les vapeurs

de vallées invisibles. Les hautes cîmes calmes du Lovtclien, du Dormitor et du mont Kom font trois bornes gigantesques à ce vaste enclos de pierraille. Tout est sinistre, désolé, d'une irrémédiable indigence. Comme on comprend dans cette solitude la petite patricienne de Venise que son mari Georges IV ramena un jour du Lido pour régner sur ces rochers I Sa vie ne fut plus qu'un soupir vers sa belle patrie. Elle finit par persuader son faible mari de l'y suivre. Et ce fut ainsi que prit fin dans la Tcherna Gora la dynastie des Maramont qui, avec les princes des Baux — une autre famille française — a donné tant de chefs à ce Monténégro... Mais déjà on découvre d'ici la riche plaine de Scutari d'Albanie où poussent le lin, le tabac et la vigne, le beau lac poissonneux, la blanche Scutari qu'on devine plus qu'on

ne la voit, et, pour clore l'horizon, le cirque éblouissant des neiges d'Albanie.

Cette plaine, ce lac, cette ville lointaine, c'est le riche trésor qui sera le partage du vainqueur, c'est la coupe dorée qui circule au jour des noces, dans les banquets monténégrins. Depuis des siècles, du haut de ces rochers, le berger misérable de la Tcherna Gora voit briller cette opulence à ses pieds; depuis des siècles il rêve d'abandonner son séjour de corbeau pour descendre là-bas, dans cette terre promise. Un moment il l'a possédée : il y a cinq cents ans de cela, et cela n'a duré qu'un jour, mais de ce bref instant la nostalgie lui reste. Ses chansons, ces belles chansons que Gœthe égalait à VIliade et que l'on chante encore dans les villages en s'accompagnant de la gusla, ne lui permettent pas d'oublier que ses princes ont régné là-

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bas. Et par delà ces montagnes, sa rêverie s'en va rejoindre la rêverie du Serbe qui pense toujours à l'empire de Douchan, et celle du Bulgare qui se souvient du temps où la Mer Noire el l'Egée bordaient la grande Bulgarie...

Ce qui fut sera-t-il encore ? Ce grand horizon impassible garde toujours son secret. On se bat dans tous les ravins qui enserrent les rives du lac ; dans cet enchevêtrement de montagnes et de vallées, partout des soldats, des canons. Et pourtant, que cette campagne, vue d'ici, a l'air paisible 1 De très loin, par intervalles, le bruit grave, amorti et presque régulier d'une batterie en action du côté de Scutari, ne parvient pas à troubler la paix sauvage du lieu. Cette canonnade lointaine n'a d'ici rien de funèbre; c'est plutôt un bruit rassurant, quelque

chose d'humain qui détourne l'esprit des rêveries trop molles où entraînent inévitablement le silence et la solitude, une ponctuation un peu forte dans le calme qui m'entoure, le bruit que fait en hiver, dans la forêt muette, le pivert qui frappe du bec le tronc de quelque arbre creux.

Dans le sinistre ravin qui descend sur la vallée, toujours la même tristesse, les mômes champs humides où pourrissent les tiges noires de maïs, et où semblent pousser les sons argentins des troupeaux ; toujours les mêmes corbeaux qui volent d'une cîme à une autre, jetant leurs ombres rapides sur la pierre grise et nue; toujours les mêmes cabanes, sans fenêtres ni cheminées, debout au faîte des rochers ou sur des terrasses croulantes, comme autant de forteresses d'où fusiller l'assaillant. Plus un homme

aujourd'hui dans ces demeures perdues.

Parfois, sur le pas de la porte, un enfant me regarde, le couteau à la ceinture et si fièrement campé dans sa large culotte à la turque qu'à lui seul il suffit à donner l'impression d'une race guerrière. A travers les sentiers, des femmes se hâtent, pieds nus, courbées sous des fardeaux énormes : elles s'en, vont là-bas, sur la ligne de feu, porter à un mari, à un frère, à un enfant qui se bat, un peu de linge propre, de la viande séchée, du pain et du raki. Au-dessus de ma tète, arrive en bondissant toute une bande de jeunes garçons, qui méprisant la route et les sentiers se frayent un chemin à travers les pierrailles. Ce sont des recrues de seize ans qui vont rejoindre l'armée. Ils ont encore leurs habits de paysans, la veste courte, le gilet rouge à boutons de métal et

la calotte noire, rouge et or, aux couleurs symboliques de deuil et d'espérance (1) ; par dessus leur large ceinture où voisinent le khandjar, le revolver et la blague à tabac, ils ont passé la cartouchière; et tous ils portent le fusil emmanché de la baïonnette, avec leur uniforme au bout, enveloppé dans un mouchoir.

Qui n'a pas vu cette jeunesse bondir de roche en roche ne sait pas ce que peut donner, à un corps de jeune homme, d'élégance et de sûreté l'habitude de la montagne. Ils sautent sur la route, sans faire plus de bruit avec leurs sandales de cuir que s'ils avaient les pieds nus ; ils la traversent d'un bond; et à les voir passer si virils et si

(1) La tradition veut que le noir rappelle le deuil de la patrie serbe ; le rouge, le sang versé à Kossovo, et l'or, l'espoir de la revanche.

gais, on dirait de joyeux garçons qui s'en vont à la frairie. Au-dessous de moi, ils dégringolent, glissent, diminuent, disparaissent. Bientôt je n'entends plus que les coups de revolver que, pour tromper l'attente du combat, ils déchargent en l'air ou sur les corbeaux qui passent...

Charme de ces hauts pays sous le climat de la Méditerranée ! Rien de plus âpre que les cîmes : c'est l'Atlas, la Sierra, l'Apennin, l'Estérel ; c'est ce Monténégro oîi la neige paraît de bonne heure et reste six mois de l'année; et puis en bas, c'est le Tell, la plaine de Grenade, Naples et la Campanie, Fréjus et ses jardins de fleurs. A mesure que je descends dans le ravin sauvage par où les Monténégrins ont dévalé si souvent pour faire la tchéta dans la plaine, la nature s'humanise, se fait riante, aimable. Partout,

autour de moi, les doux oliviers gris, les citrons qui jaunissent, les grenades ouvertes au milieu de leurs feuilles à peine rougies par l'automne. A Riéka, où j'arrive, c'est le jour du marché. Au bord de l'eau, des paysannes habillées de tuniques aux couleurs tendres se tiennent accroupies entre leurs volailles et leurs œufs ; des canards et des oies nagent sur la rivière ; quelques muletiers se reposent avant de repartir pour le front; la fille du Roi passe en automobile pour aller porter à l'armée les ordres de son père, et derrière elle, dans la poussière soulevée par sa machine, la mort fait son apparition.

Oh ! une apparition paisible et comme familière, qui vient troubler à peine cette vie bucolique. Un cortège s'avance, quelques enfants qui chantent, un pope en chape noire, un diacre avec la croix, puis un cercueil

ouvert, un cercueil de bois blanc, orné d'une façon rustique d'étoiles en papier doré, de têtes d'anges avec des ailes. Un jeune homme y est étendu dans l'uniforme vert olive du soldat monténégrin ; des branches sont jetées sur lui, mais laissent voir son visage qui n'a rien d'effrayant — la pâleur, la rigidité des cires qu'on promène aux processions. Les paysannes s'agenouillent; les muletiers se lèvent. La bande des jeunes garçons que j'ai rencontrés tout à l'heure débouche sur la route. A la vue de l'enterrement ils s'arrêtent tout interdits, s'alignent au bord du chemin, et présentent gauchement leurs armes dont ils se servent pour la première fois... Combien d'entre eux, à cette heure où j'écris, sont étendus dans ces cercueils décorés de papier doré, tout semblables à celui qui passait sur la

route, ou bien frappés à mort dans quelque endroit désert, sont devenus la proie de ces corbeaux sur lesquels, en descendant la montagne, ils déchargeaient leurs revolvers si gaîment...

Je ne m'attardai pas à Riéka, où j'aurais voulu visiter la grotte légendaire dans laquelle repose sous la garde des fées Yvan le Noir, le héros national, en attendant qu'il se réveille pour conduire ses guerriers à la conquête du lac et de la mer ; je n'allai pas voir non plus le vieux monastère d'Obod où fut, dit-on, imprimé le premier livre en langue slave, car j'avais appris à l'auberge qu'on attendait pour ce soir même, à quel-

ques lieues d'ici, dans la ville de Podgorilza, l'arrivée de trois mille Turcs faits prisonniers lors des premiers combats.

Il n'y a pas quarante ans celte ville de Podgorilza appartenait au Sultan, et aujourd'hui encore elle est demi musulmane. C'est de là que, l'autre semaine, le roi Nicolas est parti à la tête de son armée pour attaquer Diétchich, Chipchanik et Touzi, pauvres forteresses turques dont les noms inconnus ont résonné une minute à tous les échos du monde, et sont retournés aussi-. tôt à un éternel oubli.

Quand j'arrive, il fait déjà presque nuit; mais comme l'autre soir, à Cattaro, toute la ville est illuminée. Une foule joyeuse va et vient au bord de la Ribinitza, en ce moment gonflée par les pluies, sous les lanternes vénitiennes accrochées dans les arbres. De

l'autre côté de la rivière, seules quelques lampes à pétrole, espacées de loin en loin, témoignent que là- bas ce n'est pas encore la campagne. Là-bas, c'est le vieux quartier lurc, plongé dans le silence et l'ombre. Et cela fait à cette heure un contraste singulièrement émouvant, ce quartier silencieux et cette ville en fête qui attend impatiemment l'arrivée des vaincus.

Les voici ! Ils arrivent du fond de la campagne obscure, tout frémissants encore d'un combat de trois jours. Leur longue file sombre débouche sur la promenade. En tête s'avance un cavalier qui porte le drapeau monténégrin, la bannière blanche à l'aigle rouge. Derrière, six officiers ottomans à cheval, penchés sur leurs montures, la rêne abandonnée, la main sur l'arçon de la selle. Ensuite une lente cohue, un long trou-

peau d'uniformes jaunâtres, presque noirs dans la nuit, sur lesquels les lanternes jaunes, rouges et vertes, font passer d'élranges lumières. Tout ce monde est sans armes, embarrassé d'ustensiles sans nom, de tout ce qu'une troupe vaincue emporte comme un trésor dans sa fuite. Il y a là des soldats de tous ordres, de toutes races, de tous pays : des nizams aux figures jeunes, le plus souvent imberbes, des rédifs de trente à quarante ans, des recrues d'Anatolie, des Syriens, des Arabes, jusqu'à des nègres du Soudan qui regardent la foule avec un sourire enfantin. Ils s'en vont en silence, sans autre bruit qu'un sourd piétinement et le choc des ferrailles qu'ils traînent avec eux. Confondus dans ce flot, cheminaient les notables des villages voisins emmenés comme otages, et des muezzins aux longues barbes à califour-

chon sur des ânes, qui disparaissaient tout entiers sous leurs caftans fourrés. Suivait un long cortège qu'on aurait cru sorti du plus lointain des âges, une longue file de chariots, ces lourds chariots étroits aux roues très hautes, très larges et aux moyeux énormes, que l'on voit dans tout le Balkan et jusqu'à Gonstantinople traînés par des bœufs aux longues cornes. Là-dessus, entassé, tout un butin de femmes. La plupart strictement voilées semblaient moins des êtres humains que des ballots informes jetés sur ces charrettes ; mais parfois l'une d'elles découvrait son visage, et d'un grand œil curieux fixait les illuminations...

La foule émue, respectueuse, regarde s'écouler devant elle ce long défilé sans rien dire. Mais un long murmure s'élève lorsque un nouveau troupeau d'hommes apparaît sous

les lanternes, le profond troupeau blanchâtre des irréguliers albanais, les cruels bachibouzouks. Il faudrait un Delacroix pour les peindre, ces montagnards guerriers, avec leurs fez blancs, leurs vêtements de laine blanche et cette bizarre petite pèlerine de laine noire à franges qui leur couvre à peine les reins ! Ils s'en allaient front bas, jetant à droite, à gauche, d'effroyables regards ; beaucoup d'entre eux, blessés, s'appuyaient en marchant sur leurs compagnons de route; d'autres, à la manière turque, se tenaient par le petit doigt. Et rien de plus déconcertant que ce gracieux geste amical chez ces grandes brutes puissantes. Une section monténégrine fermait ce cortège barbare. De loin, des profondeurs de la campagne obscure, un air que je reconnais bien pour l'avoir entendu deux jours et une

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nuit, arrivait jusqu'à nous par larges ondes sonores, l'hymne monténégrin, que joue la fanfare de Cettignél

Des ordres brefs retentissent. L'armée des prisonniers s'arrête dans un grand bruit de ferraille entrechoquée. La masse des nizanis et des bachi-bouzouks reste campée sous les arbres; les notables et les muezzins se rendent à l'auberge de l'Europe tenue par un traitant bulgare; les officiers sont dirigés sur l'entrepôt des tabacs, et bientôt je vois leurs épouses, les femmes voilées qui passaient tout à l'heure sur les charrettes, se glisser une à une par la porte entrebaillée du bâtiment de la Régie, d'où s'exhale dans cette nuit tiède l'odeur du tabac oriental.

La foule se disperse dans les étroites rues aux petites maisons de briques à un étage,

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plus tristes dans leur banalité de misérable faubourg moderne que les cabanes de paysans, sans fenêtres ni cheminée, rencontrées tout le long de mon chemin.

Sur la promenade, les unes après les autres, les lanternes vénitiennes s'enflamment ou achèvent de mourir. Et maintenant, n'étaient quelques feux de bivouac, rien ne permettrait de croire que trois mille hommes sont couchés là et que ces arbres sont une prison.

Sur l'autre rive de la Ribinilza, dans le vieux quartier turc, toujours le silence et la mort. Par un vieux pont en dos d'âne, je traverse le torrent boueux, profondément enfoncé dans ses berges, pour aller respirer là-bas l'air de secret et de mystère que l'Orient porte partout avec lui, et que nos civilisations s'entendent si bien à détruire.

Charmant petit pont turc, bel accent circonflexe jeté sur la rivière! Ce n'est pas noire arc roman, ce n'est pas non plus notre ogive; c'est quelque chose de nouveau, une ligne imprévue ; avec elle, on pénètre dans un autre royaume, le dénuement, la poésie, la riche fantaisie musulmane: d'un coup on enjambe l'Orient.

Ce quartier turc, il est à sa façon aussi banal que la Podgoritza bâtie à l'européenne de l'autre côté du fleuve. Mais sa façon est charmante ! Il y a là, pêle-mêle, les demeures seigneuriales de quelques grands propriétaires ou des anciens lieutenants du pacha de Scutari, et puis de pauvres masures. Mais comme toujours en Orient, masures et palais s'harmonisent : la même dignité, le même air accueillant, rustique et familier, la même ruine aussi. Dans ces ruelles, dans ces im-

passes pavées de cailloux pointus, pas une lumière, pas une voix, pas un aboiement de chiens. Que pense-t-on, ce soir, dans ces maisons fermées, derrière toutes ces murailles où ne fdtre aucune clarté, mais d'où, sans doute, bien des regards, à travers les moucharabieh s, se portent de l'autre côté de la Ribinitza, vers les lanternes multicolores ? Très haut, dans les nuages, brille un quartier de lune. L'orgueilleuse devise que le sultan Amurat avait brodée sur son étendard à côté du croissant me revient à l'esprit: Donec impleatur. Ce rêve est bien fini. Le croissant de l'Islam ne deviendra jamais la lune pleine...

Ici tout s'en va à la ruine. Depuis que ce morceau de terre n'appartient plus aux Turcs, bien des familles musulmanes ont dû quitter ces lieux, à en juger par le

LA BATAILLE A SCUTARI d'aLBAME 49

nombre des maisons éboulées dans les jardins. Ce qui reste est presque aussi mort. Encore quelques années, et sur celle colline il n'y aura plus que des ruines, où les maçons de la Podgorilza moderne viendront chercher des pierres. Et c'est partout ainsi dans ces villes où disparaît l'antique vie musulmane. Ce n'est ni la violence ni la persécution qui la tue: elle se retire d'ellemême ou se consume lentement sur place. Irrémédiable détresse ! Eh ! sans doute, je sais bien tout ce que l'on peut dire sur celle décadence ottomane, son administration vénale, sa justice insensée, son mépris des races vaincues, son fanatisme religieux, sa haine de l'Occident et de nos civilisations. Toujours, au milieu de ces ruines, il se trouve un fâcheux pour vous faire la leçon et vous expliquer longuement pourquoi ce

qui est Turc doit mourir. On l'écoute, il le faut bien; on l'approuve de la tête. Mais de tout son cœur on regrette cet effondrement de l'Islam.

L'empereur Dioclélien ouvrant les yeux sur le monde découvrit le grand horizon que j'ai en ce moment devant moi, un vaste cirque de montagnes où l'eau ruisselle et brille, une plaine herbue sans un arbre, rasée par la dent des moutons, et au milieu, les deux torrents boueux de la Zêta et de la Moratcha qui unissent leurs eaux rapides entre des berges profondes. 11 a plu cette nuit. Une lumière mouillée disperse partout ses

rayons; tout luit, tout étincelle, rivière, montagne, plaine et nuage. Et les sonnailles des troupeaux qui paissent dans la prairie semblent le bruit naturel de tout cet éclat d'argent.

Ici jadis s'élevait Diocléa. 11 ne reste plus de la ville qu'un hameau où les archéologues ont exhumé des colonnes antiques, une porte avec son inscription latine et les vestiges d'anciens remparts. Dans ces ruines, sur le promontoire formé par les deux torrents au milieu de la plaine nue, on a parqué les trois mille hommes que j'ai vu arriver, l'autre soir, à Podgoritza. Ils ont perdu, ce matin, l'air farouche que leur donnait la nuit. Ce n'est plus qu'une halte de soldats, un repos dans la prairie, un repos de soldats d'Orient. Pas de cris, pas de disputes, pas de tristesse non plus. Une indifférence résignée, une

satisfaction muette, le plaisir silencieux de vivre. Accroupis devant les feux de bois, ils surveillent la caisse à pétrole qui leur sert de marmite, tout en râpant avec soin des carottes de tabac qu'ils font sécher dans leur mouchoir ; d'autres, assemblés en rond pour tirer à cinq ou six sur la même cigarette, ou couchés sur un rocher comme sur un divan, jouent aux cartes, causent à mivoix, en gens bien élevés, sans bruit. Beaucoup sont descendus sur le bord des torrents pour y laver leurs nippes, faire leur toilette ou leur prière. Des amis se promènent en se tenant par le doigt avec une grâce asiatique. En voici qui livrent leur crâne d'où émerge une touffe de cheveux au rasoir du barbier, et quelques groupes fraternels se cherchent gentiment les poux . . . Des paysannes accourues des villages voisins vendent aux prisonniers

des pommes de terre bouillies, des galettes de maïs, du lait, des grenades, des oignons. De petits ânes qui circulent avec des fagots de bois mort, et des enfants qui portent sur leurs têtes, dans des plateaux de fer blanc, de grands gâteaux au miel, jettent au milieu de ces soldats la gaîté des innocents.

Mais où sont les bachi-bouzouks, les auxiliaires de blanc vêtus? Je n'en vois aucun dans le camp. Honteux sans doute de se montrer sans le pistolet et le poignard qu'un homme libre d'Albanie porte toujours à la ceinture, ils restent à l'écart, sous leurs tentes fermées. Ce n'est que par hasard, en passant devant un coin de toile relevé pour laisser entrer le soleil, que j'entrevois leurs groupes blanchâtres dans la fumée des chibouks.

Le bruit des deux rivières qui roulent avec fracas dans leurs berges profondes.

enveloppe cette foule d'où ne monte aucun bruit. Et plus forte que la rumeur des torrents et que la lumière brillante, une odeur plane, éteint tout: l'odeur des immondices partout au hasard répandues, car le Turc ignore la feu i liée.

Ainsi, partout à cette heure, sous la garde de baïonnettes grecques, serbes ou bulgares, il y a dans le Balkan des camps pareils à celui-ci, d'où monte l'effroyable odeur que tempère seulement à de rares intervalles la fumée balsamique des petits feux de bois. Pourquoi cette débâcle, ces masses prisonnières, celte universelle déroute d'un peuple si guerrier ? Chaque officier que j'interroge me donne une raison différente. L'un dit : Nous avons été vaincus du jour où les Jeunes- Turcs ont brisé la souveraineté du sultan. L'autre: Quel est le sultan? Le vrai, le seul

est enfermé Un troisième prétend que tout le mal est venu des soldats chrétiens de l'armée, qu'ils ont tout gâté, tout pourri. Un autre, que la grande folie fut de licencier la classe à la veille môme de la guerre, en sorte qu'on n'eut plus sous les armes que des recrues inexpérimentées. Un autre, que ce fut une faute de remplacer par de jeunes officiers fraîchement sortis des écoles, des vétérans qui peut-être ne savaient pas grand chose, mais qui du moins avaient l'expérience du soldat et savaient l'entraîner. Un autre encore, que les révolutions politiques avaient bouleversé tous les services de l'armée et que personne n'était plus au courant des plans de mobilisation... Chacun me donne sa raison, et d'ailleurs sans trop y croire. Visiblement, ces vaincus se désintéressent de ces réflexions inutiles. La défaite

a pour résultat de renforcer leur fatalisme natif; maintenant il ne s'agit plus pour eux que de s'accommoder tant bien que mal à des circonstances difficiles. « Ah ! si vous pouviez, me dit un jeune lieutenant, m'envoyer dePodgoritza un peigne et une brosse à dents ! » Et dans sa platitude, cette prière semble résumer tout l'intérêt que ces hommes portent encore à la vie.

Pourrai -je aller de ce côté du lac, sur la ligue de feu? Les autorités monténégrines me laisseront-elles arriver jusqu'aux tranchées de Stoja, dans cet étranglement de la plaine, entre la montagne et le lac où les Turcs barrent aux Monténégrins le passage de Scutari d'Albanie? Sans trop oser l'espérer, je me suis mis en route, et me voici perdu, ce matin, dans le flot ininterrompu de bêtes et de gens qui vont rejoindre tout

LA BATAILLE A SCUTARI I) ALBANIE o'J

au fond de la plaine inondée l'armée du prince Danilo.

A gauche et devant moi, les Alpes d'Albanie dressent leurs hauts sommets où la première neige vient de faire son apparition. Leur versant dénudé tombe brusquement sur la plaine qui dans cette humide saison ne forme plus qu'un vaste champ de boue.

A ma droite, une frêle barrière de roseaux cache la vue du lac, et aussitôt, sur l'autre, rive, la montagne surgit de nouveau, plus âpre encore et désolée, rejetant dans un lointain quasi inaccessible la Mer Adriatique, qui pourtant est là toute proche.

Quatre ou cinq pistes se sont formées dans la steppe, aussi encombrées, aussi boueuses les unes que les autres, et je laisse à mon mulet le soin de choisir entre elles. Toutes d'ailleurs se rassemblent en un fossé

profond pour franchir le torrent gonflé des pluies d'automne qui marque la frontière entre le Monténégro et les terres du Sultan. C'est toujours un ravissement de voir ces ponts en dos d'âne, si légers, si hardis ; un étonnement aussi de rencontrer ces arches magnifiques dans ces pa^^s d'Orient, où l'administration des Turcs a toujours laissé les routes dans un complet état d'abondon. Quel besoin avaient-ils de routes, ces cavaliers nomades? On passe partout à cheval, et le sol d'une piste est infiniment plus agréable qu'une chaussée au sabot d'une bête un peu fine. Quant au voyageur, au passant, de quoi se plaindrait-il ? N'a-t-il pas toujours trouvé des montures en pays turc, et pour veiller sur lui des cavaliers d'escorte?

Sur l'autre rive, quatre murs fendus et

noircis menacent de s'écrouler dans la boue. Ce sont les derniers vestiges de la petite forteresse qui défendait l'entrée du pont. L'autre semaine, quelques obus en ont eu vite raison, et les dix ou quinze soldats qui, depuis des années et des années, jouaient paisiblement aux dames et fumaient le chibouk à l'ombre de ces murailles, ont pris la fuite en toute hâte du côté de Touzi.

Touzi, pauvre village, pauvre oasis de grenadiers, d'orangers et de citronniers, perdu dans ce grand champ de boue ! Il y a huit jours, on s'y massacrait encore. Sa mosquée est en ruines; les obus l'ont percée de part en part, le plafond est ouvert, la lampe gît écrasée sur le sol, la tribune de bois pend lamentablement, les nattes de prières sont à demi brûlées ou protègent contre la pluie les caisses de munitions

empilées le long des murs. Seul, un mihrab neuf, un humble mihrab de bois blanc, reste debout, intact au milieu de ces décombres, toujours orienté vers la Mecque. A part cette mosquée détruite, le combat n'a pas laissé de traces bien sensibles. Ce village est si misérable qu'à moins de le détruire tout à fait, la guerre ne pouvait le marquer bien fortement. Quelques murs abattus, quelques toits éventrés, des clôtures démolies, des branches fracassées dans les jardins, c'est là tout le ravage. Et pourtant quelque chose d'inexprimablement triste monte de ce Touzil Depuis des années et des années, Turcs, Albanais, Monténégrins se rencontrent ici pour se battre; depuis des années et des années, cet infortuné village, tapi entre sa montagne et sa colline comme un lièvre dans un sillon, souffre et continue

par miracle de vivre. De là, cet air touchant de résignation animale, de pauvre bête battue.

Ce soir, il relève un peu la tête, il respire. Le bazar s'est rouvert, quelques échoppes de bois abritées par des auvents. Des femmes voilées vont à la fontaine, des enfants jouent; quelques vieux Turcs accroupis au café font tout paisiblement une partie de dames en fumant leur chibouk, indifférents en apparence à ce qui se passe autour d'eux. Sur la place, devant le bazar, trois à quatre cents mulets attendent qu'on les charge de cartouches et de schrapnells, vraies bêtes orientales, si tranquilles et silencieuses qu'à peine si l'une remuant, on entend la clochette attachée à son cou. Quand le chargement est complet, elles s'éloignent par dix, par quinze, sous la garde d'un convoyeur

qui porte sur le dos l'éternel fusil russe emmanché de la baïonnette. Les lourds chariots étroits s'avancent un à un devant la gueule rougeoyante d'un four pour recevoir leur provision de tourtes de maïs, puis s'en vont prendre place dans le cortège qui s'écoule interminablement du village. Centaines par centaines, les moutons bas sur pattes et tout gonflés de laine arrivent en vagues blanchâtres, boivent dans le ruisseau et disparaissent emportant avec eux leur éternel bruit argentin. Les femmes courbées sur leurs fardeaux et relevant au-dessus des genoux leurs lourdes jupes noires, suivent pieds nus, inlassables, laissant traîner derrière elles une impression confuse de courage sublime et d'animalité. Femmes, chariots, mulets, moutons, bergers armés, glissent d'un môme mouvement dans la boue, sans

tumulte, sans autre bruit qu'un piétinement confus, le cri d'un essieu qui grince, le tintement des cloches des mulets qui e-e mêle au timbre clair des moutons. Et tout cela s'en va là-bas, entre la montagne et le lac, rejoindre dans la plaine inondée l'armée du prince Danilo en marche vers Scutari d'Albanie.

Mais quoi I encore ici ces étranges gaillards ! Le même fez blanc, la même calotte blanche, la même pèlerine à franges noires que j'ai vus aux bachi-bouzouks sous les lanternes multicolores des arbres de Podgoritza. Partout je les rencontre, autour de la fontaine, sur la place, devant le bazar, dans les ruelles, dans les jardins, les bras ballants, les yeux au guet, la mine inquiète et famélique. Ce sont encore des Albanais, mais des Albanais

chrétiens, les fameux Malissores, frères

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ennemis des Albanais musulmans prisonniers à Diocléa. En ce moment, il y en a cinq ou six mille dans les rangs monténégrins, qui accompagnent l'armée, la quittent, suivant leur fantaisie et leur instinct du pillage. J'en aperçois toute une troupe qui se démène et crie autour du commandant de place. Que réclament-ils? Dee fusils. Mais il paraît qu'on en signale un grand nombre qui font le coup de feu du côté turc avec le fusil qu'on leur donne ; aussi pour recevoir une arme, il faut maintenant offrir un gage, et par exemple présenter une lettre du pope ou du curé. La plupart n'ont rien à montrer que leur mine patibulaire : on refuse de leur rien donner. Ils s'éloignent en maugréant, font quelques pas, reviennent, se remettent à réclamer à grands cris ; puis repoussés à coups de crosse, ils recommen-

cent à rôder sur la place, autour des petites boutiques où les vieux marchands accroupis frémissent rien qu'à voir les yeux que ces clients équivoques jettent sur leur pacotille. Deux fois, trois fois, j'ai fait le tour de Touzi. Un officier monténégrin m'accompagne et ne me lâche pas plus que mon ombre. Le fâcheux personnage ! Et combien j'en ai vu, au cours de mon voyage, de ces jeunes Balkaniques importants et farauds qui, pour avoir passé quelques années dans une université d'Allemagne, de France ou d'Italie, ont laissé pour jamais dans les cafés d'Europe les belles qualités rustiques de la race, et sont rentrés chez eux mille fois plus barbares qu'ils n'en étaient partis... Je voudrais aller plus loin, pousser jusqu'à la bâtisse neuve, un peu à l'écart des maisons, qui sert, paraît-il, d'hôpital. Mais à quatre

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OU cinq reprises, mon compagnon m'en détourne : « Sur l'honneur, me dit-il, monsieur, il n'y a rien à voir là-bas... sur l'honneur... sur l'honneur 1 » Et toujours il me ramène à l'autre bout du village, du côté du mont Diétchich qui commande à la vallée. C'est contre ce Diétchich, ce puissant amas de pierres grises, que fut tiré le premier coup de canon de la guerre balkanique. Ah ! ce premier coup de canon qui en annonçait tant d'autres, de quelle pompe naïve les Monténégrins l'entourèrent ! Ils avaient transporté sur la montagne en face, au milieu des pierrailles, un superbe fauteuil couvert de velours rouge. Le roi Nicolas y prit place ; devant lui, son fils Mirko pointa sur le Diétchich une pièce de 149 ; à quelques pas, un cinématographe italien opérait...

Les Turcs faisaient paisiblement l'exercice quand ce fameux coup de canon ébranla l'air matinal. Personne ne soupçonnait là-haut que la guerre fût déclarée. Tout le reste de la journée, bien abrités dans leurs tranchées, ils subirent, sans presque y répondre, le feu des Monténégrins. Le lendemain, dès l'aube, la canonnade reprenait de plus belle; mais le début de la journée n'eut pas, comme la veille, un caractère de bonhomie. Le commandant de l'artillerie monténégrine, le général Blajo Boskovitcli, se fit sauter la cervelle, parce que ses pièces n'étaient pas en batterie à l'heure dite et que le Roi, qui était son ami, lui en fit doucement le reproche.

Les obus et les schrapnells auraient probablement suffi à venir à bout du fort, si dès sept heures du matin, les officiers n'avaient

été impuissants à retenir leurs hommes, qui s'élançaient à l'assaut. Mais comment retenir des hommes pour qui le combat à l'arme blanche est la première joie de la vie, et chez lesquels la bravoure a gardé toute sa vertu primitive? Cette bravoure est celle d'un peuple qui se bat depuis cinq siècles. Perdu sur la frontière (et la frontière pour ce petit pays c'est quasi toute la contrée) le berger monténégrin reste en Europe le dernier paysan pour qui le danger n'a jamais cessé d'être un fait actuel, présent. Quand ce n'est pas lui qui pille, il peut craindre à tout moment la razzia d'un Albanais ou d'un Turc. Il lui faut veiller jour et nuit, tout armé, sur son troupeau. Dans cette lutte quotidienne, dans ces vies toujours menacées, la puissance du parentage, l'organisation des

familles en clans, en blatsvo, œmme on dit, s'est maintenue dans sa vigueur antique, patriarcale et guerrière. Une brebis a-t-elle été volée, un homme a-t-il été tué, tout le clan s'assemble aussitôt pour venger le meurtre ou réparer le dommage. Dans l'organisation de l'armée à la moderne, les compagnies reproduisent à peu près les anciens clans, et dans chaque compagnie le porte-fanion est presque toujours choisi parmi les porte-élendards héréditaires des vieux blatsvos. C'est une honte pour tout le clan si son porte-drapeau tombé, il ne se trouve pas un parent près de lui pour relever l'étendard. J'ai serré, à Podgoritza, la main d'un enfant de quinze ans, ])ercé de six blessures au moment où il arrachait un fanion aux mains de son père qu'une balle venait d'étendre raide mort à son côté.

Tous ces parents serrés les uns contre les autres, ces grappes humaines qui montent à l'assaut autour de leur bannière, quelle cible pour les mitrailleuses 1 Le roi Nicolas s'irrite de cet héroïsme inutile; il voudrait briser cette conception archaïque de l'honneur, cette vieille idée du blatsvo qui mène son peuple à la boucherie, et l'officier qui m'accompagne me répète ce mot dur, insolent, presque cruel, qui lui est échappé l'autre jour, après la prise du Diétchich. Un vieux porte-étendard grièvement blessé à la jambe le faisait supplier de lui laisser, malgré sa blessure, la garde du drapeau, alléguant que depuis trois cents ans, de père en fils dans sa famille on tenait l'étendard. Le roi répliqua brusquement : « On m'ennuie avec cette histoire, qu'on donne son drapeau à un autre ! » Un tel mot fait rêver. Faut-il

qu'il y ait dans un peuple des réserves d'héroïsme pour qu'un roi juge ainsi avec cette hauteur souveraine un geste de héros I

Aujourd'hui, sur ces pentes où les Monténégrins s'élançaient l'autre jour, c'est l'immobilité des pierres et le calme du soir qui tombe. Je né puis détacher mes yeux de ce haut sommet paisible, où il n'y a pas une semaine encore, les fossés étaient pleins de cadavres par couples, enlacés dans la mort et se tenant à la gorge.

Trois cents Turcs furent massacrés sur place. Les autres prirent la fuite à travers rochers et ravines. Tout un petit monde d'enfanis vêtus de couleurs vives cherche au milieu des pierrailles les munitions et les armes abandonnées par les fuyards qui dévalaient vers Touzi sous le fusil du vainqueur. Un des petits chercheurs d'épaves

rapporte parmi d'autres objets une pauvre chose informe. Il me l'offre. C'est un Coran tout souillé de sang et de boue. « Laissez-la cette saleté 1 me dit mon Monténégrin. » Je l'achète pourtant quelques sous. Et lorsque l'enfant me remet sa misérable épave, j'ai l'impression de tenir dans ma main une bête blessée, un oiseau encore chaud, une pensée vivante qui vient d'être frappée ù mort...

Avec la nuit qui vient, toute vie indigène a disparu du village. Le bazar est fermé; les gens sont rentrés dans les maisons ; quelques lanternes luisent entre les pattes des mulets que l'on continue décharger; le four rougeoie encore, éclaire tout un coin de la place; de temps à autre, un cri de sentinelle, et dans les ruelles silencieuses toujours le Malissore qui rôde.

LA BATAILLE A SCUTARI D ALBANIE lO

Sur la piste fangeuse glissent sans bruit les chars. Dans ce jour finissant, la longue caravane des mulets, des moutons, des chariots et des femmes, est aussi triste qu'une fuite, qu'une armée en déroute Mon officier, lassé sans doute d'errer indéfiniment avec moi dans ce village sans intérêt, m'abandonne enfin un moment. A travers champs et vergers, je cours à la bâtisse neuve dont leâ fenêtres éclairées brillent lugubrement dans la nuit. Je trouve une centaine de soldats ottomans blessés à Diétchich et à Touzi, cinq ou six infirmiers et un vieux major turc qui me reçoit avec la courtoisie naturelle â sa nation, 11 me conduit à travers les chambrées, et de saile en salle il me mène jusqu'à un petit réduit, où dix blessés — ils étaient dix, dont un enfant de quinze ans — se tiennent étendus ou accroupis.

Leur visage est barré d'un pansement en forme de croix ; sur le corps ils ne portent aucune autre blessure; mais tous, ils ont le nez et les deux oreilles coupées.

Affreux, mais traditionnel. Toujours le Monténégrin a mesuré la valeur militaire au nombre de têtes coupées qu'il rapportait du combat. Pour chaque tête turque, il recevait de son prince une prime, comme chez nous le paysan qui arrive à la préfecture avec une tête de vipère ou de loup ; et pour que l'honneur fût visible, l'évêque remettait au porteur une plume blanche qu'il piquait à sa calotte. Il y a quelque soixante ans, Pierre II a supprimé la plume; mais il y a seulement trente ans, dans la campagne de 77, ce fut encore d'après le nombre des nez et des oreilles qu'on distribua les grades et les décorations. Et je revois encore la tour de Gettigné cons-

lamment entourée d'un grand vol de corbeaux, sur laquelle on plantait, comme autant de fleurons d'une riche couronne, les crânes ottomans.

Nous autres Français, d'ailleurs, nous avons fait aussi l'épreuve de ce sans-façon montagnard. Quand les troupes de Marmont occupaient la Dalmatie, elles eurent souvent à repousser les attaques des paysans de la TchernaGora qui, du haut de leurs rochers, fondaient sur elles à l'improviste. Beaucoup de nos soldats établis en sentinelles furent ainsi décapités. Avec leurs têtes, dans les villages, les montagnards jouaient aux boules. Mais, disaient ces amateurs, pour le jeu du cochonnet, ces têtes de Français ne valaient par les turques : elle étaientbien trop légères I

Aujourd'hui le règlement militaire est formel : tu ne mutileras pas l'ennemi et qu'il

soit mort ou vivant tu ne lui couperas pas la tête... Mais comment résister à un entraînement séculaire? L'habitude est la plus forte! A Podgoritza, l'autrejour, après la prise de ïouzi, on vit arriver deux gendarmes qui portaient deux corbeilles ; la population tout entière s'assembla autour d'eux. Les corbeilles contenaient une cinquantaine de nez et quelques douzaines d'oreilles plus ou moins dépareillées. L'autorité militaire fit enterrer sur le champ ces funèbres débris. Ainsi s'avance la civilisation dans le Monténégro : hier encore, on les eût laissés dans leurs corbeilles, au milieu de la ville, pour l'édification du peuple.

Mon officier monténégrin s'est-il aperçu de ma fuite et de ma visite indiscrète à la maison défendue? je ne sais, mais le

Ik BATAILLE A SCUTARI d'aLBANIE 79

lendemain il me remet un ordre du Commandant de place qui m'interdit de continuer ma route avec la caravane vers les lignes de Stoja et l'armée du prince Danilo. Il faut revenir sur mes pas. Me voici de nouveau sur la piste boueuse remontant le flot interminable des muletiers, des moulons et des femmes, pour atteindre, au delà de Rieka, la rive droite du lac de Scutari d'Albanie. En cheminant, j'essaie de me distraire de ma déconvenue. Je me dis : « Ici ou là peu m'importe 1 Au terme d'un voyage, ce ne sont pas toujours les grands événements, les grandes choses vues, qui laissent l'impression la plus vive. Dans un pays bouleversé par la guerre, il y a dans le moindre village, et même dans les lieux solitaires, un mystérieux tragique, plus émouvant peut-être dans sa simplicité que

tous les chocs d'armées. Ce mystère, il flotte partout autour de moi ; il est dans l'air que je respire, il est sur le sentier que je foule; je vois sa marque sur les gens et sur les bêtes elles-mêmes, et nulle consigne militaire ne saurait m'empêcher de le surprendre... » Ainsi rêvant sur mon mulet, j'étais loin de penser qu'un ordre venu du fond de moi-même, et autrement impérieux qu'une consigne militaire, viendrait bientôt m'arracher à ces curiosités d'amateur.

Suis-je arrivé, ce soir, sur une côle de Bretagne, après une mer agitée, quand toutes les femmes du village rassemblées à la pointe du môle guettent le retour des barques?... Au bord de l'eau, des femmes, des vieillards, des enfants se pressent, et sans cesse il en vient d'autres par tous les sentiers de la montagne. Tout ce monde fouille des yeux les ténèbres, interroge anxieusement les eaux noires, se parle, s'interpelle

dans une langue que je ne comprends pas. Mais un mot toujours le môme, trois syllabes étranges volent de bouche en bouche, planent sur cette foule, ce mot bizarre Tarabosch .

Ce nom que j'entends pour la première fois ne cessera plus de retentir à mes oreilles tant que je resterai dans la Montagne Noire. Comme les clochettes des moutons, il emplit tout le pays. C'est lui que j'entendrai partout dans les auberges, où muletiers et convoyeurs apportent les nouvelles; c'est lui qui transit d'inquiétude les plus lointains villages perdus dans la montagne, et les maisons isolées ; c'est lui que vous jettent en passant les garçons de plus en plus jeunes qu'on rencontre sur les routes, l'uniforme au bout du fusil, et qui s'en vont rejoindre leurs aînés à l'armée.

Tarabosch, c'est la montagne qui, là-bas à l'autre bout du lac, domine et défend Scutari. Des ingénieurs allemands l'ont fortifiée de la base au sommet, creusée de fossés, hérissée de talus, enveloppée d'un réseau de fer inextricable. Depuis quinze jours que les Monténégrins lui livrent de furieux assauts, la dure montagne les repousse de toute la force tranquille de ses défenses modernes ; et ces bergers restent tout déconcertés que leur audace et leur courage ne puissent en venir à bout.

Ce soir encore, un bataillon s'est follement aventuré entre Tarabosch et le lac. Sans l'arrivée de la nuit, la troupe entière eût été anéantie. On sait déjà par les premiers messagers que les pertes sont cruelles, et ce qui ajoute encore à l'angoisse, c'est que la plupart des hommes qui ont pris part à

cet engagement sont du recrutement de Riéka et des villages voisins.

Il est près de minuit. Toutes les barques sont parties chercher les blessés et les morts. Gomme elles sont lentes à revenir! Ahl ce n'est plus, ce soir, les lanternes multicolores qui éclairaient l'allée au bord de la Ribinitza, ni ce gai va-et-vient de la population attendant avec impatience l'arrivée des prisonniers 1 Ce soir, c'est la revanche de ces maisons fermées, de ces jardins déserts, de ce butin de femmes traînées sur les charrettes et qui se glissaient l'autre jour dans la manufacture des tabacs. C'est le prix dont il faut payer une soirée de fête, le bruit d'une fanfare et ces lanternes vénitiennes qui s'enflammaient dans les branches... Entre les montagnes déchiquetées, l'eau s'étend unie, tranquille; des

ombres épaisses la couvrent, et au milieu la lune plonge un grand trait de lumière qui laisse apercevoir une île, un monastère et des cyprès.

Très longtemps avant d'avoir vu le premier bateau qui chemine dans les ombres de la rive, le bruit d'une rame lointaine vient d'arriver jusqu'à nous. Il se fait un grand silence; on écoule, on distingue nettement chaque rame qui frappe l'eau. Gomme il retentit dans les cœurs le bruit triste et régulier de cette rame invisible I Et que cela tient peu de place dans ce vaste paysage d'eau, de montagne et de ciel, l'émotion de tous ces gens au bord de cette étroite grève !

Soudain une barque pénètre dans Ta voie lumineuse que la lune trace sur le lac. De la foule s'échappent des cris. On vent savoir le nom de ceux que ramène la barque

funèbre, leur nombre, et s'ils sont morts ou blessés. Aucune voix ne répond de la barque qui continue d'avancer en silence. Elle glisse toute noire sur cette eau fulgurante, avec sa proue relevée en forme de gondole et ses deux rameurs debout. Un moment elle disparaît dans l'ombre de l'île aux cyprès, comme si elle y avait abordé, mais son bruit triste et régulier conlinuo d'emplir l'étendue.

Trois, quatre barques suivent, si noires elles aussi dans la clarté lunaire que ces trois, quatre points noirs suffisent à transformer l'immense paysage en un grand décor funèbre. La nuit est si tranquille que chaque goutte d'eau qui retombe des rames, il semble qu'on doive l'entendre jusqu'au sommet des montagnes.

Un à un les bateaux abordent. Des

LA BATAILLE A SCUTARI D ALBANIE Oi

femmes sont entrées dans l'eau pour voir plus vite les visages. Des cris, des lamenta^ lions s'élèvent. Un son bizarre déchire la nuit, deux lumières éblouissantes éclairent brutalement la foule : le vieux roi Nicolas arrive en automobile conduit par la princesse Xénie. Il descend lourdement, appuyé au bras de sa fdle. Et si moderne que soit cette machine grise avec une princesse au volant, on songe à ces temps homériques où, sous le même ciel, dans les luttes entre tribus pastorales, les filles de rois faisaient voler sur la prairie leurs chars aux coursiers rapides.

Ah ! oui, c'est une ancienne, une très vieille scène, ce roi sur cette rive, ces barques et leur triste fardeau, ces gens qui se connaissent tous, et ces pleureuses qui se penchent sur les corps des guerriers I Cepen-

dant, sur la rive, de petits convois s'organisent. Chaque famille retourne à son village avec son blessé ou son mort, éclairée par la lanterne dont on se sert, la nuit, pour aller visiter le troupeau à l'étable. Partout les petites lumières brillent dans la montagne. La lune a disparu ; une buée glacée monte du lac. Il est quatre heures du matin. Là-bas, dans l'île aux cyprès une cloche se met à tinter. Alors, pour la première fois, se présente à mon esprit cette pensée si simple et qui bientôt ne me quittera plus : « Que fais-je ici à regarder si complaisamment la douleur ? »

Le jour est revenu. Sous les fenêtres de l'auberge où j'ai dormi quelques heures, le lac s'étale riant, aimable comme un lac italien. Sur les terrasses des vergers, le soleil dissipe les derniers flocons de brouillard dans les branches des grenadiers tout chargés de leurs fruits ; l'île aux cyprès, avec son monastère, n'a plus rien de funèbre et semble seulement posée là pour chasser de l'esprit ce qu'a toujours de désolé la plus

charmante étendue sans pensée. A dix pas de la rive flotte encore une barque, comme une épave oubliée de la nuit: elle est remplie d'enfants qui jouent. Sur cette embarcation légère je pourrais en quelques heures aller jusqu'à Scutari, mais ces eaux libres et brillantes me sont aussi interdites par l'autorité militaire que les pistes boueuses qui mènent aux tranchées de Stoja, ou que les sentiers rocailleux qui vont rejoindre au pied du Tarabosch les troupes du brigadier Krouchévatz.

Le dernier moyen qui me reste d'approcher la terrible forteresse, c'est de prendre ici le train — le seul d'ailleurs qui existe dans le Monténégro — pour gagner, de l'autre côté de la montagne, un de ces vieux ports de pirates, Antivari ou Dulcigno, d'où si souvent les Arabes, les Vénitiens et les

Turcs sont partis à la conquête de Scutari d'Albanie.

Le singulier chemin de fer, minuscule, enfantin ! Devant cette montagne abrupte, en bas toute fleurie et là-haut couronnée de neige, je me demande par quel miracle cette misérable machine pourra escalader les pentes ! Et tous les wagons sont pleins ! Des paysannes s'y entassent avec les éternels ballots qu'elles ont apportés sur leur dos de quelque lointain village. On n'attend plus que le roi pour partir. Le voici qui arrive toujours escorté de sa fille, dans une calèche archaïque, traînée par deux haridelles. Il vient prendre lui aussi le train, après cette nuit agitée, pour recevoir sur le quai d'Antivari des combattants monténégrins accourus d'Amérique.

Dès qu'il est installé, le petit train

s'ébranle. A mesure qu'on s'élève, le beau lac se découvre avec ses hautes îles, romanesques et bleues comme un tableau lombard. Là-bas, c'est Diocléa, le camp des prisonniers, Touzi, ses Malissores et son air malheureux. Au delà, c'est Stqja; et plus loin, l'âpreté des hauts monts d'Albanie dont les bachi-bouzouks gardent tous les passages, le chibouk entre les dents et le fusil à la main.

Depuis longtemps, nous avons laissé derrière nous les oliviers et les vignes ; les champs de neige ont succédé aux pierrailles; peu à peu je me suis fait à l'idée que notre petit train passera la montagne, et voilà qu'il s'arrête! Sans marquer autrement de surprise tous les voyageurs en descendent, et tandis que la machine allégée continue son chemin, tout le monde, le roi et la princesse

en tête, se forme en caravane ponr rejoindre la voie ferrée sur l'autre versant de la montagne.

Dans le chemin rempli de neige, les paysannes s'en vont pieds nus. Quelques-unes ont laissé leurs ballots dans les wagons, n'emportant que leurs parapluies, mais la plupart n'ont pas voulu se séparer de leurs fardeaux et gravissent le raccourci, les reins courbés sous la charge. Quel agreste cortège sur ce haut sommet désolé ! Ce vieux roi suivi de ces femmes, c'est un roi de fable ou de légende, Ulysse ou le vieux Lear au bras de Cordélia ! Sa calotte étoilée d'or, son gilet rouge à boutons de métal, sa redingote vert tendre, sa culotte bleue dans ses bottes, son revolver à la ceinture sur un ventre plein d'embonpoint, font de ce vieillard coloré un montagnard en tout pareil à ceux

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quo l'on rencontre dans la Tcherna Gora. Mais que de finesse on devine chez ce roipaysan ! Tout lui a réussi : il a bien marié sesfilles, il a arrondi son domaine, il a reçu de toutes mains, de la Russie, de TAutriche, de l'Italie, et de la Porte môme. Les fusils à baïonnette qui arment ses soldats lui ont été donnés par le Tsar ; ses batteries de montagne lui ont été fournies par l'Autriche ; le petit yacht de plaisance, qui compose toute sa flotte, est un cadeau du Sultan. Ce n'est un secret pour personne, que ce successeur d'Ivan le Noir, cet ennemi héréditaire du Turc, faisait fort bon ménage avec Abd-ul-Hamid, qui lui servait une pension annuelle de plusieurs mille livres, et môme lui avait donné le charmant palais d'Emirghian sur la rive du Bosphore. A la veille môme de la guerre, ses sujets

purent craindre un moment que, moyennant finance, il allait une fois de plus s'entendre avec la Turquie. On raconte qu'une aprèsmidi, comme il faisait en voilure, aux environs de Celtigné, sa promenade accoutumée, une balle vint s'aplatir sur la roule à quelques pas de ses chevaux. C'était un avertissement. Le roi comprit, rentra, et le soir môme il envoyaitson ultimatum au Sullan... Ce monarque rustique adore les opérations financières, les lointains coups de bourse, tout ce qu'on nomme de ce nom mystérieux, les affaires ! Un de ses projets les plus chers est de pousser le long de la côte, jusqu'au portdeDulcigno, la voie ferrée de Dalmalie, et de créer sur ce rocher, dans cet ancien nid de pirates, un casino comme à Monte- Carlo. Est-ce à cela qu'il rêve sur ce chemin neigeux? Et derrière lui, ces femmes qui

vont porter aux combattants un peu de viande, de linge et de raki, s'épuisent-elles en fin de compte pour soutenir le rêve d'une salle de jeu sur un haut promontoire?...

Après un quart d'heure de marche, nous retrouvons la voie ferrée. La machine n'est pas encore là. Bientôt elle apparaît entre deux rochers abrupts, toute essouflée de sa course en montagne. Le Roi, la Princesse, les paysannes, chacun regagne son wagon. Et l'étrange petit véhicule descend allègrement vers la mer.

Une jetée en construction qui ne défendra jamais la rade des coups de la bora , une route, au bord de la mer, taillée à même la montagne; au-dessus, un grand hôtel neuf auquel on monte par un large escalier creusé aussi dans le rocher; çà et là, quelques maisons où logent les douaniers et les consuls; enfin un caravansérail pour les muletiers et leurs bêtes : c'est le port d'Antivari. Deux navires s'y balancent, le fameux

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petit yacht, cadeau d'Abdul Ilamid, et un courrier du Lloyd autrichien, d'où sont en train de débarquer les émigrants qui rentrent d'Amérique.

Comme il suffit de peu de temps à ces pays d'outre-mer pour changer l'aspect d'un homme I J'ai peine à reconnaître des gens de la Tcherna Gora dans ces grands gaillards tout glabres ou qui portent la moustache coupée au ciseau sur la lèvre. Ils ont d'ailleurs bon air, tous ces Américaiîis, dans leurs vêtements de confection yankee, le feutre mou bossue de trois trous élégants, et le foulard jaune ou rouge enroulé autour du cou à la manière des cow-boys. Mais ce qui excite plus que tout l'admiration des enfants accourus pour les voir et qui tourbillonnent dans leurs jambes, c'est un énorme revolver à manche d'os blanc, passé à leur

L\ BATAILLE A SGUTARI d' ALBANIE 99

ceinture dans une demi-gaine de cuir qui laisse à découvert le canon et la crosse.

Sur tous les bateaux qui arrivent en ce moment d'Amérique, il en vient d'autres, par centaines, de ces Monténégrins émigrés ! Par delà l'Océan, la vieille conception du blatsvo n'a rien perdu de son antique vertu. Dès qu'on a su là-bas, dans les mines et dans les fermes lointaines, que la tchéla était ouverte, tous ils sont accourus vers la bergerie menacée. Le vieil instinct guerrier les pousse; et puis ils savent bien que ne pas rentrer aujourd'hui serait se condamner à ne jamais reparaître dans leurs petits villages, ces petits villages moisis où il n'est guère d'exemple que ces émigrants ne reviennent, après avoir couru les chances de la sinistre Amérique.

En même temps qu'eux, descendent du

bateau les envoyés d'une Croix-Rouge slave, une cinquantaine d'étudiants et d'étudiantes, vêtus de façon hétéroclite, les uns comme s'ils partaient pour une expédition polaire, les autres comme s'ils se disposaient à ex cursionner en Egypte. A eux seuls, ils font plus de bruit que les trois cents paysans d'outre-mer. L'un d'eux, tout flambant neuf avec un chapeau tyrolien et de belles bottes vernies, amène un cheval avec lui. Il le selle aussitôt pour faire dans Antivari une entrée sensationnelle. Mais après trois jours de bateau, la bêle éprouve le besoin de se dégourdir les jambes; le bruit de ses sabots sur les dalles du quai l'épouvante, et la voici qui rue, s'emballe, terrorise la foule, s'arrête au bord du quai, et jette son cavalier dans l'eau.

Tandis que l'on repêche l'officier sani-

taire, le Roi qui s'est reposé un instant à l'hôtel, se montre en haut de l'escalier. Il descend lentement et non sans majesté, devant la mer éblouissante, au milieu des vivais. Sur les dernières marches on l'enloure; il disparaît au milieu des émigrants qui referment le cercle sur lui. Il prononce quelques paroles que tout le monde écoute en silence, même les gens de la Croix-Rouge. Puis les bravos éclatent ; et sortant de leurs gaines les beaux revolvers à manche d'os, tous les Américains déchargent leur barillet dans l'air.

Maintenant on leur distribue l'uniforme vert-olive et le fusil à baïonnette. Le Roi s'en va de l'un à l'autre, adresse un mot familier à chacun, circule au milieu d'eux comme un propriétaire parmi ses métayers. C'est bien lui-même un paysan,

cet homme gros et court, au teint rouge, avec cette expression de finesse et de ruse qu'on rencontre communément chez nos Bourguignons et nos Normands. Fatigué, il s'assied sur les marches de l'escalier, la canne entre les jambes, son manteau jeté sur l'épaule. A mesure qu'ils sont équipés, les hommes défilent devant lui. Il leur dit bonjour de la main; eux poussent un dernier bravo, déchargent une fois encore leur revolver à six coups, et s'éloignent de ce pas joyeux et bondissant que ni la mine ni l'usine n'a pu leur faire oublier, de ce pas qu'avaient, l'autre jour, les allègres garçons du vallon de Riéka.

A peine ont-ils disparu qu'une autre troupe arrive, une longue colonne jaunâtre que je reconnais tout de suite, les prisonniers que j'ai vus, l'autre soir, sous les

lanternes de Podgoritza et ensuite à Diocléa, dans la plaine étincelante de soleil et de pluie. D'accord avec les autorités helléniques, le Gouvernement monténégrin, les expédie cette nuit même à Gorfou. On va les embarquer ici, sur un vieux transport VAntigone qui bat pavillon grec, et qui vient s'amarrer à l'extrémité du môle.

Quinze jours de captivité en ont fait un bétail. La dure étape qu'ils viennent de fournir — une soixantaine de kilomètres en montagne — les a fourbus, harassés. Les uniformes sont en loques, les chaussures n'ont plus que les tiges, et des capotes gris bleu il ne reste que le capuchon noué autour de la tête en manière de turban. Ils transportent toujours avec eux ces ustensiles inestimables, gourdes, gamelles, cafetières, boîtes à pétrole retentissantes , et ces sacs gonflés

lOi LA BATAILLE A SGUTARI d' ALBANIE

d'on ne sait quelle misère, qui adoucit pourtant la vie au moment du repos. Devant ces hommes éreintés et leurs accoutrements étranges, ce n'est plus à Delacroix que je songe, mais à Constantin Guys qui a fixé en traits inoubliables, dans ses dessins de la guerre de Crimée, l'accent barbare et désolé de ces troupes d'Orient. En queue, venaient les malades, les écloppés, les fiévreux. Et si quelque traînard se laissait tomber sur la roule, le soldat monténégrin (c'est toujours le berger que j'ai envie d'écrire) le remettait en marche d'un léger coup de crosse, et sans brutalité, comme il eût fait dans la montagne pour une bête de son troupeau.

Sur le quai, toute la colonne fait halte au pied du grand escalier. Alignés au bord de la route comme une longue file de miséreux devant un asile de nuit, ils se reposent un

moment dans toutes les attitudes de l'Asie, les uns accroupis sur leurs talons, les autres les jambes repliées, d'autres encore étendus dans la poussière, ou sur les quartiers de rocs qui défendent le port contre les assauts de la mer. Leur premier geste à tous est de chercher dans la doublure de leurs poches quelques débris de ce précieux tabac qu'ils râpaient l'autre jour autour des feux de Diocléa. Puis on leur distribue ces lourdes boules de maïs qu'on voit partout ici, et dont la mie d'un beau jaune doré flatte l'œil, mais rebute l'estomac. Des porteurs d'eau circulent au milieu d'eux avec les éternelles caisses à pétrole qui servent de seaux et de cruches. La frugale collation finie, on procède à l'embarquement. Deux par deux, ils franchissent l'étroite passerelle jetée entre VAntigone et le quai. Les uns après les

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autres, ils s'engloutissent dans les profondeurs du navire. Je n'en reviens pas que tant d'hommes puissent ainsi loger dans un si pauvre espace ! Et pourtant ils disparaissent. Leur long ruban diminue sur le môle. Au bout d'une heure, le dernier passager franchit la passerelle et s'engloutit à son tour. Une douzaine de soldats monténégrins s'embarquent avec eux.

Douze hommes pour conduire ce troupeau ! a Et s'ils se révoltaient ? » demande près de moi quelqu'un à un officier du bord. — « Rien à craindre, répond celui-ci. Nous avons la chaudière pour les ébouillanter. »

Plus un lit n'était libre au grand hôtel d'Antivari. Les héros de la Croix-Rouge slave avaient retenu toutes les chambres que laissait encore disponibles une autre section de la Croix-Rouge, anglaise celle-là, installée, paraît-il, depuis une semaine dans cette position confortable, avec une volonté britannique de ne céder la place à personne.

Je n'aurais d'autre ressource que de pas-

ser la nuit sur la paille, dans le caravansérail, si MonseigneurDobréchitch, Archevêque d'Antivari et Primat de Serbie, qui était venu à l'hôtel pour y recevoir le roi, ne m'offrait aimablement un gîte au palais épiscopal.

Ce palais épiscopal est à quatre ou cinq kilomètres du port et de l'hôtel, dans le vieil Antivari. Tandis que nous nous y rendons à travers une vallée qui sent le marécage et la fièvre, Monseigneur Dobréchitch me fait avec orgueil l'histoire du vieux titre qu'il porte. Primat de Serbie! titre superbe, bien déchu aujourd'hui de son ancienne splendeur. Autrefois, l'autorité du Primat rayonnait sur tous les évoques et archevêques catholiques, du Vardar à l'Adriatique et du Danube à Monastir. Son siège était à Diocléa, dans la vieille ville romaine.

LA BATAILLE A SCLTARI d'aLBANIE 109

OÙ je n'ai vu l'autre jour que des ruines sans intérêt près d'un camp de prisonniers. Mais quand le schisme de Byzance eut arraché tout cet Orient au Pontificat romain, le Primat dut fuir Diocléa. Il trouva un refuge au vieil Antivari. Puis les Turcs survinrent, et cette fois la pauvre Primatie disparut dans la tourmente... Il y a quelque trente ans, le pape Léon XIII a rétabli la vieille dignité dans ses prérogatives, sans pouvoir ramener le troupeau à son berger. Monseigneur Dobréchitch n'étend aujourd'hui son pouvoir que sur quelques milliers d'àmes disséminées au milieu d'une population orthodoxe ou musulmane; et son clergé se compose, en tout et pour tout, de treize prêtres, qui exercent leur ministère dans la montagne et sur la côte.

Tout en causant, nous avons quitté la

vallée pour nous engager en montagne, à travers un bois d'oliviers non pas des oliviers comme ceux de chez nous, toujours chétifs, limités dans leur forme, mais des arbres énormes, aux aspects imprévus, tordus, creusés de trous, et jaillis en familles de cinq ou six rejetons, d'une même souche puissante. Le chemin que nous suivons est pavé de larges pierres plates, que les pluies et les racines ont partout disloquées et sur lesquelles le bruit de nos pas retentit étrangement. La nuit vient. Des sources invisibles remplissent le silence. A quelques pas de nous, le sentier s'obscurcit dans la lumière crépusculaire. Le mystère règne ici ; on est entouré par les dieux. Ce qui m'étonnait tant sur les bancs du collège, quand je lisais péniblement dans Ovide ou dans Virgile que les hommes adoraient les arbres et les sources,

cette chose presque incompréhensible pour un enfant de nos climats, elle était dans ce bois à ce point naturelle, sortie de choses mêmes, qu'en gravissant ces dalles disloquées, aux côtés de ce prélat dont le titre rappelle les plus lointaines origines du catholicisme en ces lieux, j'avais moins l'impression de monter au palais d'un Archevêque que vers quelque temple païen dédié à Vénus ou à Neptune...

Et tout à coup, à la lisière du bois — alors que je pensais ne plus trouver que la montagne effroyable de stérilité et de désolation — une apparition surprenante surgit devant mes yeux, un dessin fantastique de Vierge ou de Doré ! Là-haut, sur un rocher qui sort comme un bastion de la montagne à vif, un prodigieux amas de murailles, de tours, de minarets, de dômes.

toute une ville ruinée, une cité croulante s'entasse sous des verdures sauvages ! Est-ce là-haut qu'habite l'Archevêque ? Vais-je passer la nuit dans cette féerie ? Hélas, môme en cet Orient si dédaigneux des nécessités pratiques, cela serait trop romanesque qu'on vécût encore dans ces ruines! Depuis plus de cent ans, depuis qu'il n'y a plus de pirates et qu'est mort le dernier Uscoque, personne n'habite plus cette ville enchantée, ce vieil Antivari, l'antique citadelle 011, sur des substructions romaines, Arabes, Vénitiens et Turcs ont tour à tour édifié leurs ouvrages de défense, leurs magasins, leurs couvents, leurs églises et leurs mosquées. Hier encore, une poudrière -installée dans l'ancienne cathédrale animait bizarrement ces vestiges — une usine de mort dans cette ville morte. Mais un ouvrier

maladroit, en chargeant un obus, a fait jaillir une étincelle; la vieille cathédrale a sauté, ensevelissant sous ses décombres les derniers vivants de la ruine. 11 n'y a plus maintenant que le lierre et la ronce. La vie s'est transportée sur les bords du Clyrus, au pied de cet aire inaccessible. La vie ? Quelques échoppes, la mosquée, la fontaine : Touzi dans la montagne.

Un peu à l'écart du village, dans la forêt d'oliviers, la mère de Monseigneur et deux Franciscains qui l'assistent dans les soins du diocèse, attendaient le prélat sur le seuil du palais épiscopal, vieille maison musulmane à un étage, avec son toit en saillie, sa treille et le gracieux auvent, dont les Turcs on apporté la tradition jusqu'ici du fond de leur Mongolie.

Oh ! l'aimable soirée ! La table était dres-

sée au fond d'un long couloir, où se tenaient autrefois les femmes de l'ancien propriétaire. Seule, une lampe posée sur la table jetait un peu de clarté dans cette ombre musulmane amassée autour de nous. Du fond de ces ténèbres, un sacristain nous apportait les plats. La Mamma, comme dit tendrement Monseigneur à sa mère, distribuait à chacun le poulet à la crème et le riz au safran. Penchés sur leur assiette, les Franciscains écoutaient l'Archevêque m'exposer avec feu les droits antiques, imprescriptibles, du peuple monténégrin sur Scutari d'Albanie — droits qui remontent au fond des âges, à la quatrième croisade, au temps de la maison des Baux! Je soupçonne que depuis longtemps les deux Frati connaissent ces beaux développements historiques ; et puis, tous deux sont Ita-

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liens, l'un de Naples, l'autre de Sicile : le patriotisme monténégrin de Monseigneur Dobréchitch leur semble sans doute excessif et les droits qu'il invoque légèrement surannés... Mais pour le Primat de Serbie tout cela est vivant, éternel ! Le temps n'est de rien à ses yeux. Scutari ou la mort ! répète-t-il avec tout son pays. Qu'on sacrifie, s'il le faut, cinq ou six milliers d'hommes, mais qu'on s'en rende maître ! Et il s'informe s'il n'y aurait pas moyen d'expédier de Paris quelque bonne machine volante, d'où l'on ferait tomber sur les Turcs des kilos de dynamite. La Mamma, moins belliqueuse, hoche la tète et s'effraie. Depuis le début de la guerre, cinq mille hommes sont tombés devant Scutari d'Albanie. C'est un chiffre formidable, si l'on songe que ce Monténégro n'a guère plus de trente mille hommes sous les

armes, et que sa population n'atteint pas quatre cent mille habitants. Faudra-t-il sacrifier encore des milliers et des milliers de soldats dans les ravins de Tarabosch?... La vieille dame lève au plafond ses yeux pleins de douceur, et murmure ces paroles tristement prophétiques :

— Et quand nous aurons versé tant de sang, nous laissera-t-on Scutari ?

Son fils allait répondre, quand le sacristain qui venait de poser devant nous le fromage et les grenades, reparut presque aussitôt portant un pli à l'Archevêque. Il le lut et devint très pâle.

— Qu'y a-t-il ! s'écrièrent ensemble les Frati et la Mamma.

Il y a qu'on ne compte plus, ce soir, que douze prêtres dans la Primatie de Serbie. Le plus jeune des Treize vient de tomber frappé

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d'une balle, tandis que la croix dans une main et le revolver dans l'autre, il entraînait à l'assaut des collines de Barbaloutchi le bataillon de Dulcigno,dont il était l'aumônier.

De grosses larmes sont montées aux yeux de Monseigneur. Pauvre André Djékovitch!

ne cesse-t-il de murmurer ; si bon, si dévoué, si pieux ! Les deux Frali et la Mamma sont bien émus eux aussi. Très éloignés de pensée tout à l'heure, tous ils communient maintenant dans le souvenir et la tristesse. Monseigneur enlève ses lunettes tout humides de larmes et les essuie sur un coin de la nappe ; la Mamma agite ses lèvres dans une prière silencieuse; les Franciscains continuent de se taire. Enfin l'un d'eux, le plus âgé, prononce avec un soupir :

— Le pauvre ! mais il fallait cela. L'autre jour, ils ont eu un de leurs popes blessé.

Il fallait bien que nous ayons un mort... Que de sens, que de passion dans ce mot I Qu'il exprime de rivalité, de concurrence, de haine sourde entre frères chrétiens ennemis ! Ils, ce sont les Orthodoxes, — les Orthodoxes qui vont rendre le Balkan à la chrétienté et rejeter l'Infidèle à l'Asie. Dans cette guerre de délivrance, les Catholiques ne jouent qu'un rôle effacé, misérable : ils sont si peu nombreux! Et que deviendrontils lorsque les Orthodoxes feront partout la loi? N'auront-ils pas souvent à regretter les Turcs? Les nations hérétiques montrerontelles à leur égard la large tolérance dont ils bénéficiaient sous la domination du Sultan? Tout l'Orient catholique assiste avec angoisse à la débâcle turque. Cet effroi de l'avenir, cette horreur de l'Orthodoxie, cette immense inquiétude, c'est tout cela que révélait

LA BATAILLE A SCUTARI d' ALBANIE ll9

confusément la réflexion courageuse et naïve du Frate sicilien. Mais la voici plus amplement exprimée dans une lettre, qu'au même moment un Frère des Écoles chrétiennes écrivait de Constantinople, et que je donne sans y rien changer :

. . Vous me trouvez turcophile chers parents. Comment ne le serais-je pas! Voilà vingt- trois ans que je vis au milieu des Turcs, que j'apprends à connailre l'àme de ce peuple, ses qualités de cœur, sa large tolérance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa vaillance son patriotisme. Tous les journaux catholiques de France peuvent parler de Croix contre le Croissant, ils négligent d'ajouter que cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. Et vraiment ils oublient trop que depuis des années déjà la Turquie donne à nos religieux le pain que la France leur refuse... Les mensonges d'une presse vénale ou mal informée n'y changeront rien : les Turcs font la guerre

J20 LA BATAILLE A SCLTARI d'aLBANIE

en soldats ; les Balkaniques la font en bandits. Les journaux peuvent parler des atrocités turques, mais les atrocités des États orthodoxes dépassent en horreur tout ce qu'ont fait les Turcs dans le passé. Des lettres écrites par nos frères de Salonique et de Chio ; d'autres lettres adressées par des parents aux enfants de nos écoles pourraient vous édifier sur la soi-disant civilisation de ces petits peuples prétendus chrétiens. Les nombreux religieux établis en Turquie, jésuites, lazaristes, capucins, franciscains déplorent cette campagne anti-turque de nos feuilles catholiques et y voient dans l'avenir un obstacle au progrès de notre religion dans ces contrées. Où pénètre le slavisme, guerre au catholicisme. Les Bulgares sont un peuple athée, les Grecs voleurs, dépravés, hypocrites, n'ont de religion que la surface. Quant aux Serbes, ils prohibent notre culte chez eux. On ne trouve dans toute la Serbie que deux prêtres catholiques, dont l'un est aumônier du ministre d'Autriche à Belgrade, et l'autre à l'hôpital autrichien. A Sophia, nos corréligionnaires

sont cantonnés dans un quartier spécial comme les juifs dans un ghetto. En Grèce, ils sont soumis à toutes sortes de vexations. Tracasseries aussi dans le Monténégro, où l'on doit former des régiments séparés de catholiques et d'orthodoxes. Li voilà bien cette fameuse croix libératrice des alliés balkaniques ! Tous ces schismatiques ont péché contre le Saint-Esprit ; ils ont sucé avec le lait de leur mère la haine des catholiques, des Latins en particulier.

Ainsi parle ce prêtre, avec passion sans doute mais dans la sincérité de son âme. Sa lettre ne finit pas là. Et bien que la suite se rapporte à un ordre d'idées différent, je la transcris jusqu'au bout parce qu'elle est un cri du cœur :

Après la longue et terrible bataille de Lulé- Bourgas, il est arrivé ici près de trente mille blessés. Quel spectacle affreux, désolant. Où loger

tant de malheureux ? Les casernes, les hôpitaux étant insuffisants, on a licencié les écoles pour les transformer en ambulances. Beaucoup de ces malheureux n'avaient pour lit que leur grosse capote. Enfin on a réussi à abriter tout ce monde; le Gouvernement a été admirable d'abnégation et de dévouement pour eux. Si nous n'avions pas eu nos élèves nous aurions mis à sa disposition notre vaste établissement. On y aurait logé deux à trois mille malades. Nous avons pu néanmoins organiser une ambulance de cinquante-quatre lits. Jusqu'à présent, nous avons eu une cinquantaine de malades. Trois sont morts de pneumonie; quatorze sont partis complètement guéris. Nous en avons encore trente-deux qui vont relativement bien, à l'exception d'un seul qui se dirige vers le cimetière. Il a une plaie affreuse à la jambe, et hier soir la pneumonie s'est déclarée. Trois autres ont été opérés ce matin par Sureya pacha, habile chirurgien qui a fait ses études à Paris. Deux sœurs de l'Immaculée-Conception de Lourdes les soignent, aidées d'un frère. En

dehors de ma classe, j'y passe presque tout mon temps libre. Vous n'avez pas l'idée de ce que ces hommes sont braves, doux, dociles, reconnaissants, d'une convenance, d'une pudeur admirable. î\os sœurs n'en reviennent pas. L'une d'elles me disait l'autre jour : « Nous ne trouverions pas pareille chose chez des soldats chrétiens I » Pas une plainte, pas un signe d'impatience, pas une parole déplacée. Plusieurs fois, j'ai aidé la sœur dans les pansements qu'elle fait chaque jour. Quelles blessures terribles ! quelles plaies affreuses! Et quel courage, quelle endurance de la part de ces malheureux. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer leurs paroles. Voici un jeune homme d'Angora ; la balle a traversé le menton, séparé en deux la mâchoire inférieure pour venir se loger dans l'épaule. Eh bien ! il sourit toujours. Quand on lui demande : « Comment vas-tu ? » — « Très bien. » répond-il invariablement. Au moment où l'on a extrait la balle, il baisa avec effusion la main du docteur, puis tout haut remercia Dieu, lui demanda pardon d'avoir mau-

dit le Bulgare qui la lui avait envoyée et lui pardonna. Sa mâchoire s'est aujourd'hui complètement ressoudée, et maintenant il peut prendre quelque nourriture solide.

Un autre, de Kastamouni, a le bras droit enflé comme la cuisse, et presque pourri ; une pneumonie infectieuse se déclare, il souffre horriblement, mais pas une plainte dans ses souffrances. Il n'a à la bouche que le nom du bon Dieu. Il est père de quatre enfants ; on a tout essayé pour le sauver, quinquina, Champagne, etc.. mais en vain. Chaque fois qu'on lui demande de ses nouvelles, il répond avec un beau sourire : « Je vais bien, ne te donne pas tant de peine pour moi, hodja; repose-toi donc un peu, je suis jeune, toi tu es âgé. » Le matin de sa mort, lorsque le frère infirmier s'approcha, il lui passa la main autour du cou en lui disant: « Approche-toi, hodja, que je baise ta barbe, que le bon Dieu soit content de toi. » Vingt minutes avant sa mort on l'appelle : « Osman ! » Il ouvre les yeux, sourit et expire après avoir prié tout le temps. Après sa mort, le

LA BATAILLE A SCUTARI d'aLBANIE 12d

sourire illumine ses traits. Je ne puis retenir mes larmes. Quelle leçon de foi pour des chrétiens ! Au moindre service qu'ils reçoivent, ces malheureux ne savent comment témoigner leur reconnaissance. Ils nous haisent la main en disant : « Que Dieu te le rende ! » ou bien encore : « Que Dieu t'accorde cent et un ans de félicité ! » Ils ne souffrent pas qu'on leur rende les services qu'ils peuvent se rendre eux-mêmes, ne serait-ce que d'allumer une cigarette. « Jamais, nous disent-ils, dans notre pays, notre père et notre mère ne nous auraient soignés comme tu nous soignes ! » Les deux religieuses sont appelées, l'une « anna », ce qui veut dire « mère », l'autre « kutchuck anna », «petite mère ».\ous avons là cinq Circassiens, véritables hercules, le profd fin et régulier, la figure noble et martiale. Oh ! les beaux hommes ! Et ils sont là, doux comme des agneaux, délicats, reconnaissants. « Viens chez nous, disent-ils au Frère, tu y resteras un an, notre maison sera la tienne, nous te ferons voir les antiquités tous les jours, mais jamais tu ne

marcheras, nous le donnerons le plus beau de nos chevaux... »

Un autre pleure d'attendrissement en voyant les soins que l'on donne à son compatriote grièvement blessé. Un petit Laze rit toujours ; quand il me voit, il s'accroche à mon cou, m'embrasse; il court au pansement en riant. Tous veulent nous emmener dans leur village pour nous faire fête.

Dès leur arrivée chez nous, on les a changés des pieds à la tête. Ça n'a pas été chose facile pour quelques-uns : leurs habits étaient fortement collés à leur plaie avec du sang et de la boue ; il a fallu couper, déchirer ; puis on leur a lavé les pieds et la figure, et ensuite on les a couchés dans un lit bien doux et bien chaud. L'un d'eux disait: « C'est une honte, nous sommes confondus ! Des chrétiens, des Européens, nous laver les pieds à nous autres musulmans ! »

Nos élèves viennent leur faire la correspondance, car beaucoup sont illettrés. A tour de rôle, les classes viennent les visiter ; les élèves

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causent avec eux, leur apportent des friandises, des cigarettes surtout.

Les huit premiers guéris, qui ont quitté l'ambulance, ont dit aux enfants du pacha qui les a opérés : « Dans notre village on nous avait dit que ces chrétiens étaient des barbares, des envahisseurs qui venaient s'établir chez nous pour nous supplanter ; nous voyons maintenant que ce n'est pas vrai ; nous nous humilions devant Dieu d'avoir eu de si mauvaises pensées à leur sujet. » Avant de partir, ils nous ont baisé la main, et nous ont embrassés les larmes aux yeux. Chaque fois que je mets le pied à l'ambulance, les figures s'épanouissent : « Hodja, me crie-t-on, comme tu nous aimes, mais nous t'aimons bien aussi! » Et alors je barbote quelques mots de turc; nous nous comprenons sans nous comprendre ; les mains se tendent et se serrent avec cordialité; ils baisent ma barbe, la caressent de leur main restée valide, car les trois quarts sont blessés au bras droit ou à la main droite.

Les familles turques nous ont envoyé et nous

envoient du linge, des habits, du tabac, des confitures. Les parents des enfants ne manquent pas de les visiter, ce qui leur fait plaisir. Madame Bompard est venue trois fois les voir; elle nous a envoyé de l'argent, du linge pour nos blessés. La souscription ouverte au collège a recueilli 2.800 francs, qui ont été remis à l'Ambassadrice pour les différentes ambulances qu'elle a organisées... Oui, les Turcs sont un noble peuple, chevaleresque, accessible aux sentiments les plus élevés. Ses fautes sont dues à l'ignorance profonde où l'a plongé l'absolutisme. Au lieu de le laisser écraser, l'Europe aurait dû l'aider à se relever, et mettre un frein aux ambitions des Etals balkaniques. Leur écrasement par l'élément slave et grec, c'est une grave atteinte au prestige de la France en ces contrées, et surtout, encore une fois, au progrès du catholicisme...

Avais-je tort d'écrire que cette longue lettre est un beau cri du cœur? C'est d'ailleurs un

fait remarquable que les Turcs aient arraché, depuis le début de la guerre, même à des lèvres chrétiennes, tant de ces témoignages de pitié et d'admiration.

Mais me voici bien loin de la petite table où nous étions assis, Monseigneur, laMamma les deux Frati et moi, au fond du long couloir obscur sur lequel flottait encore je ne sais quel parfum de harem. J'imagine aujourd'hui ce Frère des Écoles chrétiennes, que je ne connais pas, que je n'ai jamais vu, tombant à rimproviste dans notre petit cercle, et nous racontant les choses qui sont relatées dans sa lettre. Comme elle aurait frémi, cette ombre musulmane amassée autour de nous, en entendant cette voix étrangère célébrer avec simplicité le courage, la piété, la douceur, la résignation de l'Islam ! Sans doute beaucoup de ces paroles auraient paru

impies à monseigneur Dobrechitch, mais je crois bien que les Frati, toujours penchés sur leur assiette et gardant toujours le silence, les auraient approuvées dans leur cœur.

Le lendemain, je quittai de bonne heure l'hospitalière Primatie. Les Franciscains étaient déjà en tournée dans la montagne. La Mamma m'avait préparé un excellent café turc. Avant de me laisser partir, l'archevêque me fit visiter son église, une église neuve, sans intérêt, construite vers 1860 aux frais de l'archiduc Maximilien, l'infortuné empereur du Mexique. Puis il me conduisit à quelques pas de là, dans le

bois d'oliviers, devant une sorte de fondrière, au fond de laquelle on voyait quel- , ques vestiges de murailles au milieu des orties. « C'est là, me dit Monseigneur, que l'on célébrait la messe au temps de la domination turque. Si cette pauvre église était si misérablement enterrée, c'est que les Turcs l'exigeaient ainsi. La vue d'un clocher chrétien blessait leurs yeux délicats; ils ne supportaient dans le ciel que les hauts minarets élancés... » Je comprends aussitôt pourquoi Monseigneur m'a entraîné jusqu'ici. Sans doute a-t-il surpris chez moi quelque sympathie musulmane; il a voulu, ce matin, me donner une leçon de choses, et par un exemple sensible me fournir une raison de prendre parti pour ses frères.

Une robuste montagnarde — le seul guide qu'on ait pu me trouver dans le

village — m'attendait sur la route, tenant un mulet par la bride. Le Primat de Serbie me donna l'accolade. Et de nouveau me voici sur les chemins, en route vers le quartier du général Martinovitch et les hauteurs de Mourilchan, d'où les Monténégrins bombardent le fameux Tarabosch.

Il pleut, une de ces pluies glaciales, mêlées déneige, chassées par un furieux vent d'Ouest , comme on en voit en automne sur ces côtes de l'Adriatique, et qui tombent quasi sans répit pendant des jours et des nuits. A mesure que l'eau ruisselle, sa violence paraît augmenter, comme une pierre dont la vitesse s'accélère dans sa chute. Sur le chemin transformé en torrent, ou dans les petites vallées dont la pluie a fait des marécages, ma Monténégrine s'en va par grandes enjambées, infatigablement, insensible à l'a-

verse. Mon mulet la suit tête basse. Comme lui je baisse la tête, et sans plus de pensées que lui. Il pleut, il pleut, je grelotte : c'est l'unique sensation dont mon corps est rempli.

Après quatre heures de ce déluge, nous arrivons au point où le chemin s'arrête et où commencent les sentiers qui montent à Mouritchan. Devant une maison perdue, s'entassent les caisses de bois rectangulaires, pleines d'obus et de schrapnells, destinées à ravitailler l'artillerie monténégrine. Une troupe d'ânes et de mulets, maigres, presque transparents, couverts de plaies et de sang, attendent qu'on les charge, dans une immobilité complète et qui tient du prodige. Si quelque pacifiste venait ici faire un discours, on les entendrait braire de plaisir !

Ma Monténégrine me quitte et s'en retourne

LA BATAILLE A SCUTARI d'ALBANIK 135

aussitôt sous l'averse. Pour moi, je n'ai pas le courage de continuer ma route. Je fais halte dans ce poste ouvert à la pluie et au vent, et qui pourtant est une aubaine, une heure délicieuse de répit pour les soldats envoyés en corvée, car ils y trouvent du raki, et, suspendus aux poutres du plafond à portée de la main, de longs morceaux de suif où reste encore attachée de la viande. Ils me font place auprès du feu allumé entre quatre pierres au milieu de la baraque, m'offrent de l'eau-de-vie de figue, un peu de graisse de mouton. Tantôt veillant, tantôt dormant, toujours enveloppé dans la rafale, je passe la nuit au milieu de ces bons compagnons dont je n'entends pas la langue, mais qui ont un sentiment ingénu de l'hospitalité. Le petit jour me retrouve avec eux, derrière la longue file des mulets et des

ânes qui portent sur leur échine, dans les petites caisses rectangulaires, la mitraille qui, dans quelques heures, se déversera sur Tarabosch. La pluie tombe toujours. De fois à autre un bruit sourd se répercute d'écho en écho comme un tonnerre lointain : ce sont les pièces de Tarabosch et de Mouritchan qui se répondent. Leur grondement meurtrier m'apparaît presque joyeux. 11 signifie pour moi que d'ici deux ou trois heures, je serai à Mouritchan à l'abri devant un feu.

Tarabosch 1 Ce nom avait fait trop de bruit dans mon imagination. Après ces deux journées de fatigue et de pluie, j'éprouve un grand étonnement à ne voir, par delà des mouvements de terrain et des fonds de vallées de quatre ou cinq kilomètres, qu'une longue croupe neigeuse, toute unie sous les blancheurs qui la couvrent. A la lorgnette je ne distingue rien sur ce grand champ de neige que des zigzags noirs, comme un des-

sin sur du papier. Au milieu, sur la longue pente, un arbre énorme, un olivier plusieurs fois centenaire, semble la seule chose qui vive dans ce grand désert blanc. Cet arbre solitaire, cette croupe lointaine, ce lacis de murailles en noir sur cette neige : c'est cela Tarabosch.

Je l'avoue, je suis déçu. Qu'espérais-je? Qu'attendais-je donc? Il est pourtant impressionnant, ce grand silence tragique qui s'entasse avec la pluie entre les deux montagnes, sur ces vagues espaces ^ quand on songe que sur ces crêtes des yeux patients s'é- I tient et ne laissent rien échapper. Autour de moi, quelques canons sont enterrés sous des abris de terre et de feuillage; un peu en avant, à deux cents mètres, des cadavres d'animaux marquent la frontière de la zone qu'on ne peut dépasser sans mourir. A la

moindre chose qui bouge sur l'un ou l'autre bord, le long déchirement d'un schrapnell anime la morne solitude, ébranle cette pluie neigeuse; un vol de corbeaux s'élève, passe emporté dans la rafale, s'abat sur la funèbre vallée; puis tout reprend le même aspect paisible, ici tout gris de pluie, là-bas tout éclatant de neige. Et ce grand paysage ne serait en rien différent de ce qu'il est toujours à la même saison, si ce schrapnell qui éclate ne faisait fleurir tout à coup un buisson blanc dans la pluie.

J'erre indéfiniment sous l'averse, allant de batterie en batterie, sous les huttes de feuillage oîi s'abritent les canonniers et d'où s'exhale une terrible odeur de cuir et de laine mouillée, de poudre, de fromage et d'oignons. Je me sèche un moment près d'un feu pour repartir ensuite vers un autre

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refuge. Et c'est toujours à l'arbre, au gros olivier solitaire sur sa pente neigeuse que reviennent les yeux, comme à la seule chose vivante à laquelle puisse se rattacher la pensée. On se dit : les bergers et leurs bêles viennent se rassembler sous cet arbre pendant les chaleurs de l'été. Ils y viendront encore. Seront- ils turcs ou bien monténégrins?... Dans ce grand paysage où rien d'autre n'existe, on croirait en vérité que c'est pour cet arbre qu'on se bat.

Toute cette journée interminable, monotone, sans accidents, se passe dans un mortel ennui. Pourtant ici je vois la guerre, la guerre dans son train-train sans gloire, dans sa ténacité paisible et son immobilité. C'était ainsi, point autrement, très simple, pas du tout romanesque, terriblement ennuyeux.

Comme la nuit venait, j'abandonnai la

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ligne des hauteurs pour redescendre vers les sept ou huit cabanes, qui composent à elles seules le village de Mouritchan. L'une d'elles était réservée aux étrangers, aux journalistes qui montent dans ces parages. Malheureusement la cahute avait brûlé la veille par la maladresse de ses hôtes, qui sans doute ignoraient l'art d'entretenir un feu à la manière monténégrine, au milieu de la maison. Je ne trouvai plus en arrivant qu'un lambeau de toiture entre quatre murs noircis, une vraie crèche de Noël, et là-dedans, paisiblement installé, une sorte de saint-Joseph, vêtu à la façon des popes d'une longue robe noire et coiffé d'un haut bonnet cylindrique. Sur ses joues s'échappaient des cheveux gras et noirs, mélangés de fils blancs, qui retombaient sur sa nuque, serrés en cadenette par une ficelle

de chanvre. Il était là, assis sur une pierre, alimentant son feu avec les débris du toit, et trempant pour son repas du soir un morceau de pain de maïs dans un grand verre de raki. A mon entrée il se lève, me salue en albanais, en grec et puis en italien, va chercher une pierre, la place à côté de la sienne, me fait les honneurs du logis, partage avec moi son dîner, et nous voilà tous deux causant en mauvais italien, brûlés d'un côté par le feu, glacés de l'autre par le vent qui tourbillonne dans notre crèche, en grandes rafales mouillées.

C'était un de ces pèlerins, demi-popes, demi-vagabonds, comme on en voit tant en Orient, et qui vont d'église en église, de monastère en monastère, du fond des steppes de la Russie jusqu'à Jérusalem. Celui-là venait d'accomplir une fantastique ran-

donnée. Paisiblement, en pèlerin, son bâton à la main, il avait traversé tout le Balkan en feu, les déroutes des Turcs, les bandes macédoniennes, les armées serbes et grecques, les tribus d'Albanie, et, ce soir, il se trouvait dans cette bicoque incendiée, ayant fait à coup sûr le plus incroyable voyage qu'on pût faire en ce moment dans le monde, sans qu'il lui fût rien arrivé. Cela lui paraissait d'ailleurs tout naturel, et à moi aussi quand j'y songe. Il y a ainsi des personnages qui ont l'étrange privilège de pouvoir circuler impunément partout. Dans ses Nouvelles asiatiquesy Gobineau raconte la vie d'un ancien soldat de l'Empire, qui se promenait de la sorte à travers les régions les plus fermées de l'Afghanistan et de la Perse, un sabre nu à la ceinture, sans que personne ait jamais eu l'idée de lui faire le

moindre mal, alors même qu'il se livrait aux excentricités les plus folles, comme par exemple de relever, en plein marché de Kaboul, le voile des femmes musulmanes. Le hasard, une demi-innocence créent autour de ces êtres singuliers une zone de protection mystérieuse : mon pèlerin était de ces gens-là.

J'aurais voulu savoir de lui ce qu'il avait vu sur sa route ; mais rien des choses extraordinaires qu'il avait traversées, ni les villages en feu, ni les armées en fuite, ni les massacres, ni les pillages, ni les viols, ni les incendies, enfin toute l'horreur de la guerre, rien ne paraissait avoir laissé la moindre trace dans son esprit. Un seul souvenir lui demeurait, un souvenir éblouissant, dans le grand feu duquel tout le reste de son voyage paraissait avoir fondu : sa

visite au Mont Athos, à la Montagne Sainte qui, depuis plus de dix siècles, est pour les Chrétiens d'Orient le lieu sacré par excellence.

tl avait tiré de sa poche un petit album rouge, et à la lueur du feu qui nous brûlait le visage, dans la fumée du bois mouillé qui nous faisait pleurer les yeux, il déroulait devant moi ces grossières lithographies coloriées qu'on imprime en Russie et qui représentent les principaux monastères de l'Athos, monastères grecs, russes, serbes, roumains, bulgares, avec leurs chapelles innombrables, les uns posés au bord des plages, les autres juchés sur des rochers énormes d'où ils dominent la mer d'une hauteur de trois cents mètres, d'autres perdus au fond des bois qui couvrent la Sainte- Montagne, tous l'air rébarbatif et

guerrier, entourés de remparts et de tours crénelées, et faisant éclater à travers les cyprès, les châtaigniers, les hêtres, leurs coupoles dorées, leurs façades polychromes, dans un désordre inouï de lignes brisées, de retraits et d'angles, un enchevêtrement aérien, vertigineux, de dômes multicolores et de toits argentés. Oui ! comment ce vieux pèlerin, dont la tête était remplie des merveilles entassées dans ces architectures fantasques — reliques, croix innombrables, amenées là de Constantinople quand les Turcs s'emparèrent de la ville et transformèrent Sainte-Sophie en mosquée — comment eût-il porté attention à ce qui se passait sur son chemin? Pour lui, le champ de bataille n'était pas sur la terre. Les soldats, les grands généraux qui allaient affranchir le Balkan, ce n'étaient pas les

Serbes, les Bulgares, ni ces bergers monténégrins qui là-haut, dans la nuit, à quelques pas de nous, gardaient leur troupeau de canons. C'étaient les Higoumènes, les Supé^ rieurs des monastères, la foule des moines agenouillés dans les églises dorées de tous les couvents de l'Athos ! Les armées, c'étaient leurs prières qui assiégeaient le trône de Dieu. Le champ de bataille était au ciel. Et tous ces hommes qui s'égorgeaient d'un bouta l'autre du Balkan, ces massacres, ces viols, ces incendies, ces villages en feu, tout cela n'avait qu'un but, affranchir la Sainte Montagne de la domination turque ! Ah ! pour vous faire sentir la puissance de rêve et de vision qui sortait de ce chemineau mystique, pour la faire passer en vous comme ce vieux pèlerin la fit passer en moi-même, il faudrait la cabane, le feu, le

vieil ermite, son intraduisible italien, sa grande ombre gesticulante, avec son bras démesuré et son monstrueux cylindre, qui lui aussi avait traversé les formidables hasards, conservant par miracle sa forme canonique, que projetait en ombre monstrueuse la lumière du feu sur le mur ! Et il faudrait aussi le raki, la violente eau-devie de figues et d'herbes montagnardes, dont il nous versait à tous deux de terribles rasades !

Le plus étrange dans tout cela, c'est que les propos de cet homme, si délirants qu'ils parussent, ne sortaient pas d'une imagination insensée. Plus que Sainte-Sophie ellemême, cette Sainte Montagne de l'Athos, qui rassemble dans ses forêts tous les peuples chrétiens du Balkan, demeure l'expression la plus haute du sentiment religieux qui

soulève l'Orient chrétien contre TOrient islamique. Depuis dix siècles elle a conservé, perpétué à travers le temps cet idéal d'unité balkanique qui, pour la première fois depuis Alexandre et les Empereurs de Byzance, se réalise aujourd'hui par la politique et les armes. Il n'avait pas tout à fait tort, le pèlerin extasié, de voir dans cette guerre la revanche des croix exilées. Et il était encore moins fou, quand il célébrait avec transport les couvents et leurs merveilles. Bientôt j'allais la voir de mes yeux, cette montagne unique, toute consacrée à la Vierge, ses couvents romanesques et leurs prodigieux trésors : ils me sont . apparus dans leur réalité, plus étonnants encore qu'à travers les récits de mon extravagant compagnon et les fumées du raki.

Quelle heure pouvait-il être quand nous

nous endormîmes, épuisés d'enthousiasme, de fatigue et d'alcool, au milieu de la tempête qui semblait vouloir emporter ce qui restait de la maison, et balayer dans l'espace la crèche, notre feu, le vieux fou et moi-même?...

J'ai laissé mon pope errant dans sa cruelle masure où il semble d'ailleurs se trouver fort à son aise. Il a même l'intention, je crois, d'y villégiaturer quelques jours avant de partir pour Cattaro, où il va baiser maintenant la croix de saint Sava, le grand apôtre des Slaves, que l'on conserve à quelques lieues de la ville au monastère de Saint-Savina.

Pour moi, je n'ai qu'une pensée : fuir ces

crêtes inhospitalières, revenir à la côte, trouver à Dulcigno du linge sec et mon bagage, expédié d'Antivari sur un vapeur du Lloyd.

Au camp, pas un mulet, pas un âne disponible. Les pauvres bêtes continuent à faire leur éternelle navette entre le poste perdu où j'ai passé l'autre nuit et les batteries de la crête. Je pars seul, à pied, sous l'averse, n'ayant pour me guider sur ces pentes, où les sentiers se confondent avec les ravines creusées par les pluies torrentielles, que les piquets fichés en terre du télégraphe de campagne. Non, pas même les pluies d'Irlande ne peuvent donner une idée de cette obstination de l'eau, de cet effondrement du ciel I Tant que je descends la montagne, je prends encore mon parti de ce déluge. Sur le terrain rocheux, le pied

trouve au moins un appui. Mais quand j'arrive dans la plaine, sur la route de Dulcigno, au bord de la vallée large de plusieurs kilomètres, que les eaux de la Bojana débordée recouvrent toute entière et qui n'est plus qu'un immense marécage, alors mon courage faiblit, et tristement sous la pluie, je m'asseois sur un rocher qui surplombe, pour contempler mon désastre.

Aussi loin que mes yeux peuvent distinguer quelque chose, je ne vois qu'un vaste étang de boue, coupé de petits bois, de haies, de prairies qui surnagent, et où toute trace de chemin a disparu. Des petits îlots mouvants jalonnent ce qui doit être la route de Scutari à Dulcigno, complètement invisible sous le limon qui a tout envahi. Ce sont des gens qui fuient à travers la boue liquide. Là-bas, de l'autre côté de la rivière, dans

les montagnes qui ferment l'horizon, les bandes albanaises brûlent en ce moment leurs villages, empalent leurs prêtres et leurs popes. Ces malheureux, terrorisés, ont passé la Bojana pour chercher un refuge derrière les lignes monténégrines. Ils s'en vont, poussant devant eux leurs bestiaux, leurs moutons, leurs cochons blancs et noirs, qui avec leur gros ventre et leurs pattes trop courtes ont l'air de flotter sur l'eau. Toute une turquerie lamentable défile sous mes yeux. Autant d'images de Gallot, avec d'autres haillons: tuniques sans manches, gilets de couleurs vives qui serrent la taille et soutiennent les seins, chemises aux larges manches pendantes, tabliers ouverts sur les hanches qui laissent voir les fortes jambes nues, larges ceintures de cuir ornées de plaques de métal, voiles blancs, grands manteaux de laine,

pantalons à la turque, pauvres élégances montagnardes, trempées d'eau, souillées de boue... Ce qui passe ici devant moi, c'est la guerre éternelle, la guerre de l'ancienne Egypte, d'Assur et de Ninive, la campagne des Gaules, les ravages des Huns, les hordes de la guerre de Trente Ans, Turenne dans le Palatinat, les Cosaques dans l'Ile-de- France, les Prussiens sur la Loire, la guerre que rien ne peut changer, celle d'hier et celle de demain.

Longtemps je regarde s'enfuir les tristes caravanes, sans pouvoir me résoudre à quitter mon rocher pour me mettre à la suite de ces tribus errantes. Il faut pourtant m'y décider, si je veux arriver à Dulcigno ce soir. Une charrette passe. On m'y laisse monter. Me voilà devenu à mon tour un personnage de ces fuites en Egypte !

Ce chariot, c'est une arche de Noë, où s'entassent pèle mêle tous les animaux d'une étable, des enfants, des paysannes, et parmi elles une jeune femme vêtue d'habits européens, qui tient sur ses genoux la tête d'un blessé endormi. Nous allons lentement à travers le marécage, tirés par deux paires de bœufs et dans un complet silence. La pluie a cessé peu à peu, mais l'air en est encore tout mouillé. La lourde masse des nuages fuit d'un seul bloc sous le vent. Des cimes confuses, toutes blanches de neige, se découvrent soudain par brusques échappées pour se voiler aussitôt. Un reste de lumière répand autour de nous, sur la boue, ces couleurs luisantes et mortellement tristes que l'on voit en automne sur les plages où la mer se retire très loin. Au milieu de la vallée, les eaux de la Bojana forment un

grand miroir brillant, froid et plus triste encore.

La nuit est tout à fait venue. Noire char silencieux n'est plus qu'une ombre dans du noir. Jamais comme ce soir, dans ce chariot rempli de bêtes et de gens, je n'ai senti une telle impression d'être seul et perdu. Et cela ne vient pas seulement du silence et de la nuit; cela monte du plus profond de moi-même. 11 faut être sincère, nos forces d'aimer sont bornées, notre puissance à compatir est petite. Dès que les événements se haussent à un certain dramatique, on ne s'accorde plus avec eux. A Riéka, l'autre jour, sur le bord de la grève, je l'ai si bien senti, et avant-hier chez l'Archevêque, et ce soir sur ce chariot I II y a trop d'inquiétude, d'angoisse autour de moi. La banale sympathie qu'on a toujours à son service est ici

insuffisante, et le plus vrai sentiment qu'on puisse encore offrir, c'est le regret, presque la honte de se trouver là en curieux... Mais peut-être est-ce mieux ainsi. Peut-être faut-il remercier quelque sagesse inconnue de nous avoir donné un cœur sensible et dur. Une sentimentalité toujours prête à s'épancher sur le monde serait bientôt destructrice de la sensibilité même, et sans doute finiraitelle par émousser les plus fines pointes de l'âme et par tarir ces réserves profondes, d'où sortent, à certaines heures, pour les circonstances nécessaires, les sentiments que nous devons à la vie telle que le sort nous l'a faite.

Nous arrivâmes à Dulcigno au milieu de la nuit. L'attelage fit halte dans la cour d'une maison occupée par la Croix-Rouge, pour y déposer le blessé que nous amenions

avec nous. J'aidai à le transporter dans une salle du rez-de-chaussée. Au moment où je quittais la chambre, la jeune femme qui durant tout le trajet n'a cessé de tenir la tête du soldat sur ses genoux, s'approche de moi et me dit en français : « Je vous remercie, monsieur. » Puis elle ajoute avec une familiarité toute unie, qu'avait créée entre nous, à notre insu, ce long cheminement dans la boue :

— Reviendrez-vous demain?

Certes, je reviendrai I Après ces jours où tant d'impressions diverses se sont succédées en moi, sans se fixer ni s'attacher à personne, c'est un soulagement de pouvoir tout à coup rassembler autour d'un visage tant d'émotions dispersées. Aussitôt, comme par miracle, je sens s'évanouir en moi cette impression de solitude, contre laquelle je

luttais vainement tout à l'heure. Et pour cela il a suffi d'un mot, d'un mot dit dans ma langue.

Accompagné d'un infirmier de la Croix - Rouge russe, un moujick à la face hirsute, venu de je ne sais quelle steppe du Dnieper ou du Don, je me rends à l'auberge tenue par un certain Spiro, la seule qu'il y ait à Dulcigno en attendant que le Roi Nicolas ait réalisé son rêve de bâtir ici un casino et un palace-hôtel. Nous avançons en pleine nuit, dans un bois d'oliviers, puis à travers des ruelles étroites, n'ayant pour nous éclairer que ce que laissent passer de lumière les gros nuages noirs qui fuient devant la lune. La mer qui se brise tout près fait un vacarme effroyable. Le bruit redouble tout à coup, lorsque entre deux murs de jardin nous débouchons devant sa grande masse obscure,

LA BATAILLE A SCUTARI d'aLBANIE IGl

illuminée çà et là de quelque blancheur d'écume. Nos pieds enfoncent dans le sable mouillé; nous gravissons quelques marches d'un escalier taillé dans la falaise. Mon compagnon tire sur une cloche. Un son grave, lointain, retentit, triste comme l'appel d'un navire en détresse. Dix minutes, un quart d'heure s'écoule, puis une porte s'ouvre, des pas s'approchent dans l'allée, une clef grince dans la serrure, et je vois devant moi, sa lanterne à la main, un grand vieillard osseux, qui a pris le temps de se vêtir, pour recevoir dignement cet hôte inattendu que le ciel lui envoie. C'est Spiro, le maître du lieu.

Il me conduit à ma chambre, m'apporte un peu de viande, du fromage de chèvre saupoudré de cumin, une grappe de ces raisins frais et fripés qu'on conserve attachés

aux poutres des greniers, et une bouteille d'un muscat épais et noir. Pendant tout le temps que je mange, il se tient debout devant moi, déférent comme un domestique et noble comme un grand d'Espagne. Avec ses longues jambes maigres, ses bas blancs, sa culotte bleue, son gilet rouge à boutons de métal, ses bras tombant le long du corps, ses longues et belles mains ouvertes, ses cheveux blancs, son air noble et sévère, il fait songer tout à la fois à l'immortel Caleb du manoir de Ravensvvood et à quelque vieillard grincheux des comédies de Plaute ou de Térence. Quand j'ai fini ma collation, il va s'assurer que ma fenêtre exposée au vent de mer est bien hermétiquement close ; il recueille dans ses larges mains les miettes qui restent sur la table, et se retire en me souhaitant bonne nuit. Je suis le moindre de

LA BATAILLE A SCUTARI d'aLBAME 163

ses gestes avec l'attention hébétée et la demi-inconscience produite par l'excès de fatigue. Je remarque qu'il n'a pas à la ceinture le pistolet et le khandjar, et je mets cette négligence sur le compte de l'heure tardive. Mais à quoi vais-je penser là?... Tout se brouille dans mon esprit. Après une pensée rapide aux soldats qui là-haut veillent sur Mouritchan autour de leurs canons, au pope qui continue sans doute de boire son raki dans sa crèche, à la plaine inondée et à notre charrette cheminant dans la boue, je glisse au plus profond sommeil.

J'aurais dormi, je crois, vingt-quatre heures si des coups frappés à ma porte et la voix grondante de Spiro ne m'avaient brutalement réveillé. Par la porte entrebâillée, le singulier aubergiste me faisait en monténégrin un discours incompréhensible mais où se marquait évidemment l'irritation la plus vive. Il était huit heures du matin, et, comme je l'appris par la suite, le bonhomme ne supporte pas qu'aucun de ses

pensionnaires reste au lit après sept heures.

Et tant mieux qu'il m'ait réveillé! Plus un nuage dans le ciel : le vent du nord les a tous emportés. Une lumière éblouissante tombe sur la mer agitée, qui resplendit sans aucune ombre et vient mourir jusque sous mes fenêtres, au pied d'une mosquée posée comme un bibelot sur le sable. Des pêcheurs poussent à l'eau leurs barques multicolores; d'innombrables corneilles lustrées tourbillonnent avec des cris autour du minaret, et toutes ensemble prennent leur vol vers deux puissantes masses rocheuses qui forment l'anse de Dulcigno. L'un de ces promontoires, tout entier recouvert d'une végétation broussailleuse de lentisques et de chênes verts, ne laisse apercevoir du rocher que la ligne brunâtre où peut atteindre le

16G LA BATAILLE A SCUTARI d' ALBANIE

Ilot; l'autre, sans un arbre, sans un buisson, poli, fouillé comme un ancien ivoire, porte sur son sommet une ville ruinée, plus surprenante encore que le vieil Antivari au-dessus de sa forêt d'oliviers. Oh! ces villes ruinées, qu'on rencontre à tout moment sur cette côte de l'Adriatique, depuis Trieste jusqu'à Gorinthe, et qui surgissent tout à coup avec leur passé légendaire d'héroïsme et de piraterie I Les grandes imaginations shakespeariennes accourent en foule à la mémoire. C'est là-haut qu'Othello étrangle Desdémone! Ici, sur celte grève, devant cette mosquée, ces personnages enturbannés qui causent, leurs chaussures à la main, c'est Shyllock et les marchands d'esclaves ! Ces tours, ces murailles croulantes, ce rocher nu, à vif, ces frondaisons brillantes, cette anse étroite entre ces promontoires.

ces pirates qui prennent le large, tout cela je l'ai vu, je l'ai vu bien souvent, mais c'était en images. Cela s'appelait Soleil levant ou le marché d'esclaves, le Port ou la belle après dînée; c'était absurde, fou, irréel et charmant, c'était exactement ce que j'ai sous les yeux.

Dans la salle du bas je trouve réunis autour du brasero un Prince danubien, prétendant, paraît-il, au trône d'Albanie, flanqué d'un secrétaire d'une maigreur extravagante; un photographe napolitain, à demi journaliste, qui revient de conquérir la Libye, et un grand diable d'Allemand qui se fait passer pour professeur, mais qui, je l'appris plus tard, était un officier saxon, se rendant à Scutari prendre du service chez les Turcs. Une petite servante, jupon court et pieds nus, s'empressait à nous

servir et nous étions en train de boire un excellent café lorsqu'un vacarme effroyable retentit sur nos têtes. Il y a là-haut, paraît-il, un pharmacien bosniaque qui refuse depuis deux jours de se lever avant dix heures. Hier, Spiro l'a déjà menacé de l'arracher de son lit. Mais le pharmacien s'obstine. Et tout à coup un spectacle burlesque se présente à nos yeux.

Spiro traverse notre salle portant le Bosniaque en chemise, léger comme un fétu dans ses bras. L'irascible hôtelier va le déposer froidement hors de son jardin, sur la plage. Puis il rentre, envoie la servante porter ses habits au Bosniaque; et comme si rien ne s'était passé, il reste près de nous, attentif, sévère et tout préoccupé que le faux Docteur allemand, le Conquistador italien, le Prétendant au trône d'Albanie, son triste

secrétaire et moi, nous ne manquions ni de café, ni de crème.

C'est un étonnant personnage, célèbre pour ses aventures dans toute la Montagne Noire, l'hôtelier de Dulcigno î A Cettigné, dans sa jeunesse, il servait comme kawas chez le ministre de Russie, lorsqu'un jour il surprit son maître trop empressé près de sa femme. Sans considérer plus longtemps ce qu'il devait au représentant du Tsar, il le jeta par la fenêtre, comme un simple pharmacien bosniaque. Le cas était pendable : Spiro fut condamné à mort. Mais le roi Nicolas commua sa peine en exil. C'est alors qu'il vint s'établir dans ce petit port de Dulcigno qui, en ce temps-là, appartenait encore au Sultan. Quelques années plus tard, lorsqu'éclata la guerre de 1877, Spiro rentra dans son pays pour se battre. Il fit cam-

iO

pagne contre les Turcs, et à la signature de la paix il réintégra son auberge. Mais Dulcigno, dans Tintervalle, était devenu monténégrin. Allait-on chasser le proscrit?

Personne, je pense, n'y songea. Toutefois le port d'armes lui resta interdit; et c'est pourquoi, hier au soir, lorsqu'il est venu m'ouvrir, je n'ai pas vu à sa ceinture le revolver et le khandjar... L'autre semaine, il est parti, avec toute la jeunesse de Dulcigno, donner l'assaut à Tarabosch. Le général Marti novitch a dû employer la force pour renvoyer à ses fourneaux ce vieillard de soixante-quinze ans, qui s'obstinait à mourir pour sa patrie.

Diable ! Il n'a pas dû avoir chaud, le pharmacien bosniaque ! Dehors, la bora souffle en tempête. Dès que je sors de l'auberge, ce vent furieux m'assaille, me colle

LA BATAILLE A SCLTARI d'aLBANIE 171

sur le mur. Sous le ciel magnifique, dans la lumière éclatante, c'est toutes les glaces des Alpes qui me déchirent le visage, me pénètrent jusqu'aux os. Je comprends maintenant pourquoi les vieux pirates de Oulcigno avaient choisi ce promontoire pour y bâtir leur nid. Réfugiés derrière leurs murailles, les barques tirées sur le rivage ou dans les anfractuosités des rochers, sur cette côte sans abri, toutes les flottes de Venise pouvaient venir les assiéger, ils n'avaient qu'à laisser faire la bora ! Et ce même souffle glacé, cette lame aiguë et sifflante m'explique aussi de reste pourquoi làhaut on ne voit plus que des ruines. Comme à Antivari, la vie devenue pacifique a fui cette aire inaccessible dévastée par le vent, pour chercher un refuge dans le ravin boisé qui s'ouvre en arrière de la plage. Là, sur

les pentes bien protégées, les habitations se dispersent au milieu des oliviers et des vignes, toute une petite ville musulmane, avec ses maisons secrètes, ses ruelles, son bazar, son khani, ses fontaines à doubles colonnettes surmontées d'une inscription coranique. Ici tout est demeuré turc, et la population même. C'est qu'il n'y a pas quarante ans, ce pays était encore, comme celui de Podgoritza, sous la domination du Sultan. Les femmes que je croise sont en pantalon de mousseline, le visage voilé d'une soie jaune et noire, et les enfants qu'elles tirent par la main ont la grâce orientale. Pour la première fois depuis que je suis arrivé dans le Monténégro, je vois des hommes dans les rues, dans les cafés, dans les boutiques, vaquer aux soins journaliers de la vie. Ce sont les annexés,

les autochtones, des Albanais ou des Turcs, que l'on a craint d'envoyer se battre contre leurs frères de religion et de sang. Accroupis dans leurs boutiques ou paisiblement occupés à de petits métiers, tandis que le reste du pays est en armes, ces vaincus, ces gens en exil dans leur propre pays, donnent une impression pénible de prisonniers ou d'otages. Presque tous, ils ont cousu sur leur manche, en signe de neutralité, une petite croix de laine rouge. Cette petite croix de laine sur tous ces bras musulmans est comme une marque visible de leur humiliation, et je sens flotter autour d'eux quelque chose de cette angoisse qui serrait si fort le cœur à Touzi et à Podgoritza.

En dehors de la ville, dans les bois d'oliviers, je retrouve les tribus errantes qui

hier soir fuyaient avec moi à travers la plaine inondée. Elles ont passé la nuit sous les grêles feuillages, et ce matin tout ce monde, femmes, enfants, ânes, moutons, chèvres, petits cochons blancs et noirs, se démène sous les arbres, heureux enfin de sentir le soleil après la pluie. Si tristes hier dans l'averse, les élégances montagnardes ont repris un peu d'éclat; les larges ceintures de cuir, brodées de fer ou d'argent, brillent comme des miroirs à alouettes ; des formes blanches sous des voiles flottants passent entre les arbres : de loin on pourrait croire à des apparitions célestes, mais toutes ces blancheurs portent encore la boue du marécage, et ces anges divins se changent, dès qu'on les approche, en de vieilles femmes ridées, presque toutes horribles à voir. Et toujours il en arrive, de ces tribus

errantes, du fond de la plaine inondée! Parmi elles, beaucoup de soldats blessés qui évacuent l'armée et les ambulances trop pleines. Ils viennent de passer trois jours enfoncés dans le marécage, sans presque manger ni boire, dévorés par les sangsues, après une tentative malheureuse pour tourner Scutari et déloger les Turcs des collines do Barbaluutclii. Ils disparaissent sous la boue, ils en sont vêtus, habillés, comme ces peuplades d'Afrique centrale qui pour tout vêtement font, dit-on, sécher sur leur corps la fiente de leurs animaux.

Avant de monter à l'hôpital se faire raccommoder un bras ou extraire une balle, ils s'arrêtent à l'entrée de la ville, chez un vieil Albanais, dans un petit café où l'on peut manger et boire. Rassemblés à quatre ou cinq autour d'une jatte de terre, pen-

chant sur le ragoût leurs têtes enveloppées de chiffons, comme ils s'escriment de la cuillère et des doigts! En un instant tout est raclé, vidé, lampe; puis ils brisent du pain dans le plat encore chaud, y versent un ou deux lilres de vin, avalent ce nouveau brouet, et lorsqu'il ne reste plus rien, ils se lèvent, jettent sur leur épaule le fusil posé dans un coin, et clopin-clopant, s'appuyant les uns sur les autres, ils reprennent tous ensemble le chemin de l'hôpital.

J'y monte moi aussi, pour aller chercher des nouvelles de mon blessé de la nuit. Hélas, que ne ressemble-t-il à ces grandes brutes puissantes ! Mais ce n'est qu'un enfant... Il y a un mois à peine, il faisait encore ses études dans une école commerciale, à Turin. Sa blessure n'est pas très grave, mais il n'a pu supporter les fatigues

de la campagne, les journées passés dans l'eau, et l'on craint la pneumonie. Il ne paraît d'ailleurs pas soupçonner la gravité de son état. Gomme il s'intéresse à la vie! Que fait-on à Tarabosch ? Avance-t-on sur la Bojana? Et de l'autre côté du lac, du côté de Stoja, va-t-on enûn donner l'assaut?... Il m'interroge en italien, car il ne parle pas français. Je lui dis ce que j'ai vu à Touzi, à Mouritchan. A son tour, il me raconte le combat de Barbaloutchi. Il rit, il plaisante même; il me dit comme c'est charmant d'entendre les musiques turques, si allègres, si légères, lorsque le combat commence. Rien, à l'en croire, n'est plus joli. Ces airs lui donnaient du cœur, à lui et à ses camarades, pour courir à l'assaut. Un jour ils ont pris la musique — les instruments du moins, car les musiciens avaient

fui — et aussi un grand cornet, une sorte de trompe comme en avait Roland à Roncevaux, avec lequel le commandant turc donne ses ordres dans la bataille...

Il parle, parle trop, s'exalte. Sa sœur le calme, le fait taire. Pour aller le chercher dans l'ambulance perdue au milieu des marécages où il agonisait lentement, elle a traversé toute la montagne, car leur maison familiale est loin d'ici, à l'autre extrémité du pays, sur la frontière d'Herzégovine. Rien de plus louchant que l'afl'ection que ces deux êtres semblent avoir l'un pour l'autre. Ici d'ailleurs, sur cette terre primitive, l'amitié fraternelle revêt presque toujours un caractère passionné, qu'on ne retrouverait pas à ce point dans une autre contrée d'Europe. Ce sentiment semble même si nécessaire à la vie qu'au besoin on supplée à

la nature. Il n'est pas rare de voir dans le Monténégro des hommes étrangers par le sang, et même des garçons et des filles, s'engager par serment à se prêter, en tous lieux et en toutes circonstances, un appui fraternel. Cela s'appelle le probatim. Et de quelque nature qu'elles soient, nées du sang ou du serment, ces affections deviennent particulièrement vives si les parents sont morts — ce qui était le cas du frère et de la sœur que j'avais devant moi.

En quittant mes nouveaux amis, je leur promets de revenir. Et pourtant je suis rassasié de ces images de mort et de désolation ! Je ressens jusqu'à la nausée tout ce qu'a de médiocre et d'inhumain, ce vagabondage sans but précis, à la poursuite d'un détair imprévu ou d'une scène pathétique. Ah ! c'est un dur moment lorsque les illu-

sions tombées, on s'oblige à la franchise I Je le vois bien maintenant, c'est tout à fait déraisonnable de se promener ainsi, en dilettante, en curieux, dans un pays exalté par la bataille et la passion nationale. Je me fais l'effet d'être une sorte d'huissier de la guerre, un de ces tristes agents d'assurances qui s'en vont dans les villages constater les sinistres et emploient leur journée, en attendant le train, à jouer au billard dans le café du lieu. J'en viens même à penser qu'à force de rechercher les scènes lamentables, c'est moi qui les fais naître... Il faut bien me l'avouer, je ne vois la guerre que de loin, et les à-côtés de la guerre bien plus que la guerre même. De place en place, elle m'a rejeté jusqu'ici comme une épave, un être inutile et encombrant. Mais quoi 1 voir de plus près la ba-

taille? Assister du haut d'un rocher, une lorgnette à la main, à quelque engagement? Regarder de sang-froid, bien à l'abri des balles, des hommes tomber dans la mêlée, et ne pas prendre un fusil, ne pas courir avec eux, ce serait plus affreux encore ! A quoi bon continuer cetle errance inutile, cette poursuite vaine, qui ne peut qu'être déprimante quand on n'est pas soi-même engagé dans l'action? A quoi bon disperser de-ci de-là une pitié vague et sans objet? J'éprouve le désir de partir, de reprendre la mer, de fuir ces visions d'hôpital. Et je pense à l'Athos, à la Sainte Montagne du pope vagabond, à ces châteaux de l'âme, et à l'immense armée des moines en prière qui, dans la paix de leurs couvents fortifiés, livrent une bataille silencieuse pour la

délivrance du Balkan...

182 LA BATAILLE A SGUTARI d' ALBANIE

Le reste de l'après-midi, je le passe à courir tout le long de la mer, sur les collines, dans les sentiers de chèvres, et sur le promontoire où s'élèvera quelque jour le fameux casino dont rêve le roi Nicolas. L'idée que des croupiers, des hôteliers, des tziganes, et toute la civilisation, vont s'abattre bientôt sur cette solitude, attriste et avive à la fois le plaisir d'être mêlé un moment à son enchantement sauvage. Quel repos sous ces branches, quel parfum d'herbes montagnardes, quelle fête magnifique de puissance et d'ivresse donnent ici le vent et la mer ! En face, sur l'autre promontoire, les ruines qui chargent le rocher prolongent cette solitude très loin au fond des siècles, dans le vide immense du temps. Plus de tristesse humaine, plus de femmes en fuite, plus de troupeaux qui vont se faire égorger, plus

de prisonniers, plus de blessés, plus de bêtes écrasées sous le poids des cartouches, plus de boue, plus de sinistres images ! Du vent, des arbres, de Teau, des pierres. Toute cette paix de la nature dans le tumulte et la force, je l'avais oubliée I

Ce matin, je suis résolu à fuir les horreurs de la guerre et à prendre le vapeur du Lloyd à destination d'Athènes, qui doit toucher Dulcigno celte nuit, pour gagner la Chalcidique et le fabuleux Athos.

Je monte jusqu'à l'hôpital prendre congé de mon blessé. II va bien mal, le pauvre enfant. La nuit a été très mauvaise et l'on redoute de plus en plus que la pneumonie se déclare. Lorsque j'arrive, il sommeille.

L\ BATAILLE A SCUTARl d' ALBANIE 185

Son visage est si amaigri, si rigide dans le repos que je crois avoir sous les yeux le jeune soldat de Riéka couché dans son cercueil ouvert. Sa sœur aussi est épuisée. Depuis le jour où nous sommes arrivés tous les trois dans la charrette, elle n'a pas quitté cette chambre où elle donne ses soins à son frère et à une dizaine d'autres blessés. Je finis par la décider à prendre l'air un instant, et nous nous dirigeons ensemble vers le vieux Dulcigno, dont le mur d'enceinte s'écroule dans la cour de l'hôpital.

Aussitôt franchie la voûte du formidable château qui défendait autrefois la muraille, nous entrons dans le silence et la mort. Nul autre bruit que la rumeur de la mer et du vent qui remplit tout l'espace, et les cris des corneilles qui tourbillonnent sur les maisons sans toit, et nos pas sur les dalles.

1(SG LA BATAILLE A SCUTARI d'aLBANIE

Nous avançons entre les hauts palais à deux et trois étages, aux portes écussonnées des armes de Venise, avec leurs façades sculptées où les fenêtres découpent dans le ciel de grands rectangles d'azur, leurs balcons à balustres et leurs pierres en saillies, qui semblent attendre encore le bois où s'enroulait le tendelet de toile, qui protégeait de la grande lumière les salles effondrées. Les Turcs ont vécu là trois cents ans, dans celte Pompeï vénitienne, sans que rien d'autre révèle leur passage qu'une mosquée pour la prière et une inscription sur la fontaine. Ils ont aussi rasé l'église, dont on apercevait le dôme à plusieurs lieues en mer, et qui ne se dessine plus aujourd'hui sur la place que par ses fondations, gisantes au ras du sol comme une immense dalle mortuaire. Pour le reste, ils ont tout laissé s'en

LA BATAILLE A SCUTAlil d'aLBANIE 187

aller doucement à la mort, s'effriter sous le vent et sous le grand soleil, qui dore et caresse la pierre mais la disjoint et la détruit aussi sûrement que le gel ou la pluie. Sur ces murs, pas une ronce, pas un arbre, pas un lierre. Ce squelette de ville est intact; la nature n'en a pas pris possession comme elle a fait d'Antivari. Tout garde ici une blancheur d'ossuaire, et deux ou trois figuiers qui poussent sur cette ville morte surprennent comme si tout à coup au milieu de ce désert, montait la voix d'un vivant.

Nous allons comme des ombres dans cette nécropole, elle, tète baissée, moi distrait par ce prodigieux spectacle et sentant bien que la présence de cette inquiétude près de moi en multiplie l'émotion. Nous passons, sans qu'elle les voie, devant des citernes,

des tours, d'anciennes écuries, une fontaine d'où l'eau n'a cessé de couler; nous arrivons sur le chemin de ronde qui s'enfonce comme une proue dans la mer; et là, il faut vraiment que le spectacle qui se découvre à nos yeux ait quelque chose de sublime, pour retenir un moment la visiteuse inquiète qui, depuis que nous sommes partis, ne songe, je le sens bien, qu'à regagner la chambre où sont demeurées ses pensées. Elle s'arrête quelques minutes, immobile au bord de l'abîme, dans le vent qui nous cingle, à regarder ce flot qu'avant nous, du haut de ces murailles, ont interrogé tant de regards anxieux, et que nous entendons s'engoufTrer avec fracas dans les grottes du rocher, d'où il rejaillit aussitôt en grandes volutes d'écume. Mais voit-elle ce qu'elle regarde? Est-ce qu'an triste lit d'hôpital ne

LA B.VTAlLLIi A SCUTAIU d'aLBANIE 189

vient pas lui cacher ce vaste horizon sans

repos? Deux ou trois fois, j'ai été sur le

point de lui annoncer mon départ, mais je

ne sais pourquoi, j'hésite. Il me semble que

lui dire « Je pars » c'est lui dire « Je m'en

vais ailleurs chercher d'autres curiosités;

votre vue m'est importune, je vous laisse à

votre chagrin. » Je me tais une fois encore.

Déjà elle s'est arrachée à sa contemplation

et m'entraîne de son pas rapide dans la

rue irrégulière, qui monte et qui descend

suivant les accidents du rocher. Quelques

minutes de plus ont passé sur la ruine,

depuis que nous l'avons traversée tout à

l'heure, quelques-unes de ces minutes qui

glissent interminablement sur elle et la

détruisent chacune en secret, sans paraître

y porter le moindre changement. Cinq ou

six pauvres familles musulmanes habitent,

m'a-t-on dit, ces décombres, mais on ne les voit point, et l'idée qu'il y a là de la vie quelque part, augmente encore la solitude. Le bruit de la mer nous accompagne, répand sur ces blancheurs funèbres sa rumeur unie, continue, presque pareille au silence : on a ici la sensation que le temps a pris une voix et qu'il s'écoule en musique.

Quand nous revenons à l'hôpital, noire malade est réveillé. Je cause avec lui un moment, tandis que sa sœur aide une autre infirmière à coucher de nouveaux blessés qu'on vient d'amener à l'instant. C'est étrange : à lui non plus je n'ose pas annoncer mon départ. Je m'y décide enfin, et aussitôt je le regrette, car son regard me dit : « Pourquoi partir si vite ! Ne pouvez-vous attendre encore? Vous n'attendrez pas longtemps... »

Il ne se fait plus d'illusions. Il sait que

ses heures sont comptées, et il regrette seulement de mourir dans son lit, sous les coups du Vieux Meurtrier (comme on dit en parlant de Dieu dans les chansons monténégrines) au lieu d'être tombé là-bas, le jour de Barbaloulchi.

C'est cela un jeune héros I Celte chose qui semble de loin si livresque, comme elle apparait simple ici : c'est un jeune homme qui a quitté l'école pour venir prendre un fusil et qui meurt paisiblement ayant accompli son destin... Devant ce lit, je me souviens du mot que me disait un jour un officier de l'armée de Metz, lequel avait vu mourir un grand nombre de ses jeunes camarades, et qui réfléchissant au sentiment d'effroi que la mort lui inspire aujourd'hui qu'il est vieux, me disait avec regret : « On sait mieux mourir quand on est jeune! »

Sa sœur revient ù ce moment.

— Comment ! Vous partez ? me dit-elle avec cet accent de tristesse des gens dans le malheur, qui éprouvent toujours le besoin d'avoir quelqu'un près d'eux — et même un étranger — auquel ils puissent dire que la fièvre a monté ou que la nuit a été moins mauvaise.

Et soudain il me semble qu'en m'obligeant moi-même à rester quelques jours auprès de ces deux jeunes gens, je réparerai ma curiosité indiscrète et tout ce qu'a eu d'inhumain mon passage en dilettante à travers ce pays, où depuis que je suis arrivé la mort a fait tant de ravages. Mon temps est-il donc si précieux? Quelle agitation m'entraîne?... Je leur dis que je reste. Et quel sourire du blessé m'en récompense aussitôt !

LA BATAILLE A SCUTARl u'ALBAME 193

— Vous voyez, il va déjà mieux ! me dit sa sœur en me serrant la main.

Minute inoubliable où ces deux jeunes gens que je connais à peine, et qui, eux, me connaissent moins encore, semblent attacher à ma présence je ne sais quel espoir chimérique, quelle valeur de talisman! oui, vraiment inoubliable, et qui brusquement me lie à cette terre monténégrine où tout à l'heure encore j'étais un étranger.

Quand je rentrai chez Spiro pour l'avertir que je gardais ma chambre et que je ne prendrais que le courrier suivant, je ne trouvai plus l'hôtelier. 11 venait d'être condamné à cinq jours de prison, pour avoir mis, la veille, brutalement à la porte le pharmacien bosniaque. Le plus comique de l'aventure, c'est qu'après avoir condamné l'irascible vieillard, le juge lui a levé sa peine en considération des hôtes qui sont dans

son auberge; mais Spiro a refusé arrogamment sa grâce, et il entend rester ses cinq jours sur la paille.

Me voici donc installé — pour combien de temps, je ne sais — dans cette auberge dont le maître est en prison par sa propre volonté. Il n'y a plus pour faire le service qu'une vieille femme si usée, qu'il faut vraiment un effort de l'imagination pour concevoir qu'en la fleur de ses ans, elle ait réussi à séduire même un célibataire de Cettigné. La nature qui s'est montrée dans ce Monténégro tellement prodigue envers les hommes, dont elle fait, comme de Spiro, des merveilles d'élégance et quasi de jeunesse jusqu'à près de quatre-vingts ans, ne s'est guère mise en frais pour les femmes ! Et même la petite servante qui assiste la duègne, jupon court et pieds nus.

196 LA BATAILLE A SCUTAUl d'aLBANIE

que serait-elle, la pauvre ! si elle n'avait pour elle la souplesse d'anguille de son petit corps de douze ans?

Est-ce le Prétendant au trône d'Albanie, ou bien son secrétaire, pareil avec son air famélique au Martin de Candide; est-ce le grand Teuton déguisé en Pangloss, ou le Gonquiàtador italien, qui donnent à cette auberge un air de comédie ? Je pourrais m'y croire à Venise^ au temps d'un conte philosophique. On n'y joue pas au pharaon, mais très avant dans la nuit, nous bataillons ferme au poker. Pendant trois jours, le Prétendant eut une veine insolente. Le quatrième, il disparut emportant tout notre argent.

Pangloss s'évanouit à son tour. Il avait frété une barque dans le plus grand mystère pour gagner Saint-Jean-de-Medua, et partit

sans dire adieu. Après de grands épanchements, le photographe se sépara de moi pour aller refaire sa fortune ébréchée par le Prince, au grand hôtel d'Antivari, chez les Anglais de la Croix-Rouge. Je restai seul à l'auberge avec l'ancienne passion du ministre de Russie et la petite servante aux pieds nus, n'ayant pour tôle à tête sur le mur, en face de moi, que les portraits de quelques personnages fameux dans le Balkan : Danilo de Monténégro, Alexandre II de Russie, le Grand-Duc Serge, le Bulgare StamboulofF, le couple infortuné d'Alexandre et de Draga, tous fusillés, dynamités, revolvérisés, massacrés, un vrai martyrologe! Au milieu, un chromo plus neuf, plus rutilant que tous les autres, représentait les quatre rois alliés chevauchant de conserve, et en grands uniformes, dans une plaine jonchée de cada-

108 L.V IIATAILLE A SCLTAIU d'aLBANIE

vres oltoriiâns. Un fantôme à cheval, un Constantin diaphane sous le pallium rouge des empereurs romains, guidait ce quadrille royal ; et tout au fond de la composition, une Sainte-Sophie, jaune et bleue, étincelait avec ses dômes dans une lumière d'apothéose...

La pneumonie qu'on redoutait s'est déclat rée depuis hier. Personne ne garde plus l'espoir de sauver le pauvre enfant, excepté peut-être sa sœur, qui s'obstine dans son illusion avec le sentiment obscur que sa confiance est le seul lien qui rattache son frère à la vie, et qu'y renoncer une seconde serait ouvrir la porte à la mort.

Chaque jour je monte là-haut; je passe presque tout mon temps dans la chambre

du malade, ou bien assis parmi les pierres qui ont roulé de la ruine jusque dans celte cour d'hôpital, et l'ont envahie tout entière comme une végétation parasite. Elle n'a rien de triste d'ailleurs, cette cour toute remplie de soldats convalescents. J'y reconnais beaucoup des hommes que j'ai vus, l'autre jour, dans le café de l'Albanais ; on a extrait une balle à celui-ci, raccommodé une jambe à celui-là, remis le bras de cet autre, et tous ils vont à merveille. Frais rasés, ils sont superbes avec leurs grands traits réguliers, sous le bonnet de coton et la longue capote grise. Cette vieille race paysanne possède un sang si vigoureux et si sain ! Des balles ont traversé des corps de part en part, perforé un poumon, sans empoisonner ces tissus merveilleux. Lorsqu'ils ne sont pas tués sur le coup, presque

LA BATAILLK A SCITARI d'aLBANIE 201

toujours ils en réchappent ; après quelques jours ils guérissent, et regagnent le front, à l'insu du médecin bien souvent, mais toujours en ayant soin d'emporter en cachette la couverture de leur lit.

Ils sont assis, comme moi, sur les pierres, le dos appuyé à la ruine, fumant des cigaretles ou le chibouk énorme et long comme un gourdin, qui joue si fréquemment son rôle dans les querelles de villages. Au-dessus de nos têtes, se dresse la masse énorme du rempart, dominée elle-même par la haute tour de guet, d'où les anciens pirates surveillaient ce qui se passait sur la mer ; au-dessous de nous s'étagent les oliviers, la ville et le vallon, et par une échappée entre les deux promontoires, s'ouvre une immense perspective sur les îles violâtres qui parsèment la côte et s'égrènent très loin, jusqu'à

202 LA BATAILLE A SCITAUI d'aLBANIE

Gorfou, où les prisonniers turcs, étendus sans doute, eux aussi, dans la cour de quelque forteresse, regardent comme nous la mer.

Parmi ces convalescents, il y en a loujours un qui chante, en soutenant sa voix de ce petit violon plein d'aigreur qui s'appelle une guzla. Que chantent-ils? Quel vieux chant slave? Est-ce la chanson d'Ivan le Noir, qui dort depuis cinq cents ans dans sa grotte du vallon de Riéka, ou bien, celle des trois frères Marti novitch qui, dans la même nuit de Noël, exterminèrent à coups de massue tous les musulmans du pays?... Ces lentes mélopées, soutenues par ces cordes qui grincent, ces longs couplets qui montent, puis décroissent et recommencent sans lin, tout cela appartient au plus haut moyen âge, et va rejoindre même les siècles

LA BATAILLE A SCLTARI d'aLBAME :203

homériques. Les chiboucks fument doucement; les hommes semblent pris dans les mailles invisibles d'une incantation magique. La chanson et ces pierres sortent du même passé aboli. Mais à ces paysans assis là près de moi, les pierres sans doute ne disent rien, tandis que la chanson continue de perpétuer en eux quelque chose de l'âme très ancienne où elle est née. Pour moi qui n'en comprends pas le sens, je m'engourdis à sa monotonie, et je prolonge en elle l'impression de la ruine, sa solitude et sa désolation.

Pendant ce temps, tout près de nous, la mort continue son œuvre. Je me lève de fois à autre, pour aller voir s'il n'y aurait pas quelque répit dans la fièvre. Mais elle a, comme la chanson, son rythme monotone et sûr. Elle monte doucement, redescend,

20i LA BATAILLE A SCUTARI d'aLBANIE

puis remonte encore. Je reste dans la chambre, inutile, un instant ; puis je regagne la cour où la chanson continue.

Vers le soir je descends chez Spiro.

Toujours à la même heure j'aperçois, au balcon d'une maison modeste, une vieille Anglaise étendue sur sa chaise de bateau, devant une table pliante, sur laquelle sont posés son ouvrage et son thé, et qui regarde le coucher du soleil. Qui est-ce? Une vieille institutrice, une ancienne dame de compagnie, ou bien la veuve classique d'un officier des Indes, qui, après avoir erré par le monde ou vécu dans les brumes de Liverpool ou de Glasgow, s'est souvenue, un jour, de ce petit port de Dulcigno aperçu en passant, et a songé que ce serait un endroit confortable pour y finir sa vie?... Elle est là, sur son balcon, dans son fauteuil, devant sa

table, tournant sa cuiller dans sa tasse et embrassant du regard, derrière son lorgnon à chaîne d'or, le soleil qui se couche, la mer, les ruines, les verdures, la mosquée. Et vraiment, on dirait que ce soleil, cette mer, ces verdures, ces pierres, cette mosquée, cette collaboration de la nature et des hommes pour créer en ce lieu quelque chose d'unique, tout cet immense effort n'a eu pour fin dernière que de produire de la béatitude chez cette Britannique...

C'est l'heure où sur la plage, les corneilles, au soir tombant, quittent les promontoires et commencent à tourbillonner avec des cris autour du minaret. Elles s'y abatlent par centaines. Le muezzin qui monte pour la prière du soir les fait s'envoler toutes. Sa faible voix se môle aux cris des oiseaux qui tournoient et au bruit du flot sur

iOG LA BATAILLE A SCUTAHI d'aLBANIE

la grève. Qu'elle est émouvante à cette heure, cette mince prière qui sort de sa barbe argentée et se mêle à tous ces bruits de nature I Dans ce jour qui finit, elle exprime si bien la plainte de l'Islam, hautaine et résignée! Elle dit : « Je suis le repos, le rêve, la contemplation, l'humilité, la sagesse; je suis les grandes étendues, les roses de la Perse, les jardins dans les sables, les cyprès dans les cours : je suis la vie dans la mort. Inventez, pour me détruire, des machines meurtrières I Vaincu sur votre petit coin du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine innombrable, les Indes embrasées et dans la sombre Afrique. Vos religions à vous ne s'épanouissent que dans les brumes. Mon domaine à moi est celui du soleil, et vous ne détruirez ni l'eau, ni les palmiers, ni la fleur du rosier, ni l'ombre du cyprès... »

LA BATAILLE A SCL'TARI d'aLBAME 20"

Soudain la voix se tait, le vieillard disparaît, redescend dans la tour, et il semble que c'est l'Orient tout entier qui vient de s'évanouir avec lui. Le bruil de la mer continue, prolongeant indéfiniment la plainte du vieillard, ou plutôt une autre plainte, celle-là éternelle et qui survivra sans fm à celle des religions et des hommes. La troupe des corneilles cesse sa ronde aussitôt et s'abat sur le minaret, qui n'est plus maintenant qu'un gigantesque colombier, un grand nid pour les oiseaux.

Cependant le muezzin est sorti de la mosquée, si digne dans sa robe violette, le visage si fin sous son turban de neige! Ah ! qu'il faudra de siècles pour créer dans ce Monténégro, dans cette robuste forêt d'hommes, une branche aussi fine !... Et alors, chaque soir, j'assiste à la même comédie : de

petits enfants turcs, toujours comiques avec le fez posé sur l'occiput rasé, se sont introduits dans la cour; le vieillard les aperçoit et leur donne la chasse. Et j'admire l'énergie avec laquelle ce vieux bonhomme d'ivoire, épuisé, semble-t-il, d'ascétisme et de jeûne, envoie des coups de pied, rapides et précis, dans toutes ces petites culottes bouffantes.

C'est fini. La maladie s'est montrée la plus forte. Mon blessé est mort cette nuit. Ses der- , niers mots ont été ; « Ah ! la jolie musique ! » De quelle musique voulait-il parler? Était-ce de ces musiques turques dont il m'entretenait l'autre jour, et qu'il avait entendues à l'assaut de Barbaloutchi? Ou bien de ces autres musiques, plus mystérieuses, venues on ne sait d'où, et qu'entendent parfois les mourants?

Sa sœur aurait voulu emporter son corps

dans leur village familial, sur la frontière d'Herzégovine; mais le pays est si bouleversé, les communications si difficiles qu'elle doit renoncer à cette idée. Et c'est à Dulcigno, dans cette terre récemment conquise et quasi musulmane , que le jeune homme sera enterré.

Ce fut l'appareil ordinaire des enterrements orthodoxes. Devant l'iconostase d'une humble chapelle rurale, on posa le cercueil, de manière que le visage du mort — ce pauvre et jeune visage, si pâle, si menu sous le bonnet monténégrin — fût tourné face à Dieu. Longtemps, le pope et ses petits acolytes psalmodièrent des chants nasillards. Les prières terminées, nous tous qui allions le visiter dans sa chambre, à genoux devant le cercueil, nous posâmes, après sa sœur, le

baiser traditionnel sur ce froid visage de cire. Puis le convoi se mit en route avec le pope qui chantait. Un soldat convalescent portait le couvercle du cercueil, orné de têtes d'anges et d'ailes en papier doré. Le vent était tombé, la journée magnifique. Nous passâmes devant la maison de l'Anglaise. La vieille dame était toujours là, sur son balcon, devant sa table pliante, en face de l'admirable décor. A cette minute, je crus voir en elle l'image d'une Europe fanée, assistant, distraite et impuissante, à la grande tuerie du Balkan.

Spiro, qui sortait de la prison, se joignit au cortège. Nous marcbâmes côte à côte jusqu'au cimetière de Dulcigno caché dans un bois d'oliviers. Le pope versa dans la fosse, sur le cercueil, le vin de la communion. Puis un homme descendit ajuster le

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couvercle de bois blanc, et la terre retomba sur le jeune héros, caillouteuse et mêlée de brindilles d'oliviers.

Je passai seul le reste de l'après-midi, à errer dans les ruines de l'ancien Dulcigno. Bien loin d'être attristantes, elles donnaient après ces moments cruels une immense impression de douceur et d'apaisement. Ici, la destruction semblait si naturelle, on y sentait si bien que ce silence, toujours accompagné de ce murmure de vagues, était la vraie fin de toutes choses, qu'on n'éprouvait aucune envie de se révolter contre le sort. J'y demeurai jusqu'au soir, jusqu'à l'heure où le jour lui-même semble mourir dans cette ville morte. Puis je rentrai à l'hôpital dire un dernier adieu à la sœur de celui qui n'était plus. Je la trouvai dans son sarrau d'infirmière; et comme je lui

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demandais : « Que pensez-vous faire maintenant? » — « Vous le voyez, me réponditelle, en me montrant le lit encore inoccupé que venait de laisser son frère : soigner celui qui le remplacera. »

En cette saison, le vapeur du Lloyd ne jette pas l'ancre dans le port de Dulcigno : la rade est trop peu sûre. Il faut aller s'emlîarquer à quelques kilomètres, dans un endroit romanesque qui s'appelle le Val di Noche. Le bateau devait y passer à cinq heures du matin. Je quittai Dulcigno en pleine nuit. Un porteur et un guide m'attendaient sur la plage, aussi noire, aussi dramatique que le soir où j'y étais arrivé.

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Le vieux Spiro m'accompagna jusqu'à la sortie de son jardin, m'éclairant de la même lanterne avec laquelle il était venu m'ouvrir sa porte l'autre jour. Sans doute craignaîlil que sa vivacité envers le pharmacien bosniaque ne me laissât une fâcheuse impression de son hospitalité, car en me souhaitant bon voyage, il me fit traduire ces mois par l'Albanais qui me servait de guide : « Lé Bosniaque était insolent ! Mais moi, j'aime les étrangers, et pour leur être utile, je les porterais sur mon dos î »

Je serrai cordialement la main de l'excellent vieillard. Il leva sa lanterne pour éclairer l'escalier difficile qui descend sur la plage, et il la tint levée, comme un salut à son hôte, jusqu'au moment où je tournai dans la rue du village.

Après une heure de marche en file in-

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dienne, à travers la montagne, sur un sentier sans âge, qui a dû servir immémorialement aux pirates de la côte pour ramener à Dulcigno le butin déposé dans l'anse mystérieuse, à l'abri de la tempête, par les navires de course, nous descendîmes sur le Val di Noche. C'est une grande vasque d'ombre, au fond de laquelle la mer repose aussi morte qu'un étang. Impossible de rêver un endroit plus solitaire! Il semble que dans le calme de ce lieu ignoré ne puisse pénétrer que le silence d'une voile. Un vapeur du Lloyd pensera-t-il jamais à jeter l'ancre ici, dans cette nuit, au milieu de ces bois?... Nous attendons longtemps. H fait froid ; l'aube s'est levée. Depuis deux heures le bateau devrait être arrivé. Lorsqu'il apparaît enfin, sa présence impatiemment attendue me semble encore un miracle.

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Quelques minutes plus tard nous passions devant Dulcigno. Au sommet du rocher assailli par la mer, la masse toute blanche des ruines brillait du premier éclat du jour. Vainement j'y cherche l'ombre qui, l'autre matin, avec moi s'est avancée jusqu'au bout du promontoire, toute remplie à son insu de ce qui reste de bonheur au fond de la pire inquiétude. Qu'y viendrait- elle faire aujourd'hui? Le destin s'est prononcé... Je ne vois là-haut que les pierres immobiles et les corneilles innombrables qui les enveloppent dans leur ronde.

Au fond de l'anse, sur la plage, j'aperçois la mosquée, et derrière elle le jardin de Spiro. Bientôt le vieux muezzin va monter dans sa tour, et Spiro reprendra sa vie bougonnante et pressée, en attendant que le Vieux Meurtrier vienne le frapper à son heure.

218 LA BATAILLE A SCtTARl d'aLBANIE

Voici la maison de l'Anglaise; voici les petits bois d'oliviers où s'abritaient les lamilles errantes, et au-dessus, le cimetière où dort le jeune héros. Voici, dans sa virginité d'aurore, le promontoire de chênes verts et de broussailles, où bientôt s'élèvera le casino du Roi Nicolas... Mais nous tournons le cap. Tout disparaît, s'efface derrière le rideau des verdures. Podgoritza, ïouzi, Stoja, Mouritchan, Barbaloutchi, Tarabosch reculent au fond de l'horizon montagneux et bleuâtre. Là-bas, dans ces ravins, la bataille se poursuit sans trêve, acharnée, meurtrièi-e. Désormais, j'apprendrai par un simple journal ces choses que, depuis des semaines, je poursuivais sur les sentiers et dans les gîtes de hasard. Adieu, Montagne Noire!

adieu plaine boueuse, rochers couverts de neige, et toi Scutari d'Albanie que je n'ai

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pas [tu voir! Chaque lour de l'hélice met du temps et des vagues entre ce navire qui m'emporte et ces lieux héroïques où, je viens d'en faire l'expérience, un curieux n'a pas sa place. Et maintenant je m'en vais de l'autre côté du Balkan, sur les rives de rÉgée, voir les combattants de l'Athos, les combattants mystiques et leurs prières qui montent au-dessus des forèls.

A Athènes, je trouve un bateau qui va de Beyrouth à Odessa et que les hasards de la guerre ont contraint de faire escale dans le golfe de Salaniine. Il est plein de paysans russes qui reviennent de Jérusalem et s'en vont maintenant pèleriner à l'Athos. La plupart de ces moujiks, et beaucoup depuis leur enfance, ont amassé kopeck par kopeck, le prix de leur voyage. Pendant des semaines et des semaines, ils ont marché à travers la

Russie pour venir s'embarquer dans quelque port de la Mer Noire, nourris et hébergés durant leur longue route par les pieux villageois. Dans leurs souquenilles de serge brune, avec leurs longs cheveux d'un blond fade, ils font songer à un troupeau de grands enfants mal tenus. Mais parfois une voix s'élance, un cantique, une mélodie; toute la steppe étendue là répond, improvise un chœur étonnant de justesse et d'harmonie, et l'on dirait que c'est leur chant qui fait lever les rochers et les îles de tous les cotés de l'horizon.

Quelques moines grecs du mont Athos, qui regagnent leurs couvents, font le voyage avec nous. Ils restent toute la journée à l'avant du navire à surveiller la mer avec une antique longue vue, qu'ils se passent de main en main. Leurs hauts bonnets cylindriques.

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leurs grandes barbes, leurs cheveux nattés, leurs robes noires qui flottent au vent, et cette lunette invraisemblable leur donnent Tair de ces astrologues qu'on voit sur les anciens almanachs. Que cherchent-ils ainsi sur la mer? Ce qu'on attend depuis cinq siècles : l'escadre aux couleurs de la Grèce, qui navigue en ce moment d'île en île à travers la mer Egée, portant partout la délivrance. Vingt fois ils ont cru voir au bord de l'horizon le vaisseau amiral où flotte le pavillon blanc et bleu avec la figure de Saint- Georges; vingt fois ils ont jeté l'alarme. Tous les pèlerins se précipitent, braquent sur le point noir l'étonnante lunette; mais ce n'est qu'un îlot, un méchant rocher nu, brûlé par le soleil, que notre bateau dépasse et que nous laissons derrière nous à la solitude de la mer.

Après deux jours de voyage, l'Athos enfin surgit des eaux. Sa forme étrange et magnifique a de tout temps frappé l'imagination des hommes. C'est un obélisque de marbre, un cône de dix-huit cents mètres posé sur un socle puissant de verdures et de forêts. Quel Grec, quel Phidias inspiré voulait tailler ce bloc en figure d'Alexandre, et bâtir dans sa main ouverte une cité formidable?... Du plus profond des âges, il se dresse dans la mer Egée comme un centre d'orages, de vénération et de légende. Sur son sommet éblouissant, Junon chassée de l'Olympe vint reposer son cœur meurtri. Dans la fraîcheur de ses ombrages, les sages de l'Ionie sont venus discuter les problèmes de la philosophie naturelle. Puis, quand les sages et les dieux eurent achevé ensemble de mourir, la tradition veut que Jésus ait envoyé

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sa mère effacer dans les sentiers le parfum de la déesse et le pas des philosophes. On vit alors accourir vers celte terre bénie, des âmes qu'affolait le désir de respirer l'arôme laissé par la robe céleste. Tout un peuple de moines, d'ermiles et d'anachorètes, recruté dans tous les cantons de la religion orthodoxe, s'établit dans ces forêts, au milieu de ces rochers pour y faire régner à jamais une pureté virginale. Depuis dix siècles, pas une femme, pas un animal femelle, poule, chèvre ou ânesse, n'a profané ce sol. Sur cet Athos on meurt, mais on né saurait naître. Seul l'amour est permis à ce qui a des ailes, à ce qui vit dans l'air. Que la montagne soit toujours vierge, aei parlhenos; qu'elle demeure inabordable aux visages lisses, aux femmes, aux eunuques et aux enfants: c'est le chant, la loi de l'Athosl

De la chaste ceinture d'écume que noue et que dénoue sans cesse le flot de la mer autour d'elle jusqu'à son front étincelant de blancheur, cette longue presqu'île apparaît à l'imagination monastique comme une immense basilique dont la montagne est la nef. A droite et à gauche, sur les pentes, les monastères se disposent comme autant de chapelles qui commémorent chacune un épisode de la vie de Marie. Les deux couvents qui font un porche à cette cathédrale de pierres et de forêts sont dédiés à ses premiers pas ; les autres se succèdent, mêlant le souvenir de ses vertus uniques au parfum des chèvrefeuilles et des myrtes, et ce chemin mystique conduit au bout du promontoire, jusqu'au couvent de Sainte- Laure qui célèbre son Assomption entre le double azur de la Méditerranée>t du ciel.

Sur le bateau, les chants redoublent avec une ferveur nouvelle. Les masses puissantes des monastères, badigeonnés de rouge et comme trempés du sang du Christ, apparaissent au bord des grèves ou suspendus aux rochers à des hauteurs vertigineuses, pareils à ces châteaux qu'un génie des contes de fées bâtit et défait en un jour. Je les reconnais, je les ai vus, ces hauts murs crénelés, ces grands couvents guerriers, citadelles du rêve, châteaux forts de prières; je les ai vus là-bas à Mouritchan, sur le petit album du pope vagabond, dans la pluie et la rafale. Et maintenant les voici dans leur réalité, baignés d'une lumière dorée et tout auréolés de la force de passé et de songe qui rayonne autour d'eux — vision inoubliable de pierres et de forêts, de nature et de rêve, qui retient l'esprit suspendu au-dessus de

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Fabîme, comme ces couvents eux-mêmes.

Il faudrait pour les peindre, ces grands châteaux de l'âme, la poésie d'un Byron, la fantaisie d'un Turner, d'un de ces poètes du Nord dont l'âme, trop longtemps étouffée par les brumes, jaillit dans un essor divin sous le toucher du soleil ! A mesure que notre navire approche, je vois se préciser le caprice de leurs formes aériennes. Leur air rébarbatif et guerrier s'humanise. Des plantes grimpantes ont envahi les lézardes; des cellules multicolores, retraites de moines épris d'horizon et de solitude, s'accrochent par des étais de bois à ces murs couleur de sang; de légers balcons coloriés, des chemins de ronde en font le tour, embarrassés de lierre et d'arbustes épineux ; et au dessus, très nettes sur le ciel bleu, des coupoles écarlates à petites fenêtres blanches, et de

hautes croix d'or mettent derrière ces grands murs sombres des promesses de vie merveilleuse... Sur les frêles balcons des choses noires remuent: on dirait des hirondelles sur un fil de télégraphe. Ce sont des moines tout pareils à ceux qui sont sur le bateau, avec les mêmes robes noires, les mêmes bonnets cylindriques et sans doute la même lunette, qui regardent, eux aussi, la mer pour voir si la flotte arrive.

Non, la flotte n'est pas encore là. Aucun navire n'a jeté l'ancre devant la Sainte Montagne. Rien n'est changé à l'aspect éternel de la petite échelle de Daphni qui sert de port à l'Athos. Sur une grève étroite, au pied d'une haute falaise, trois cubes de maçonnerie, la douane, la poste, une auberge sont posés là comme trois dés oubliés par des joueurs. Une grande barque goudronnée

vient chercher jusqu'au bateau passagers el marchandises. Nous débarquons dans le tumulte, les cris, et la fugitive splendeur d'un crépuscule oriental. Moines et pèlerins se bousculent ; on voit sortir de la cale d'étranges, d'innommables choses, vieux lits, vieilles glaces, cages à poulets, armoires démantibulées, tout un bric-à brac poussiéreux qui dormait Dieu sait où, et qu'on apporte ici comme un trésor. D'où cela vient-il ? Qu'en peut-on faire au milieu de ces forêts, derrière ces grands murs belliqueux?...

Il est trop tard pour monter à Karyés, capitale de la Sainte République; je dois passer la nuit à Daphni. Dans l'unique auberge du lieu c'est un horrible tohu-bohu, un grouillement indescriptible de robes noires et de bonnets cylindriques. Oùsuis-je?Dans

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quelle maison louche de Palerme ou de Naples? Est-ce la joie de la délivrance prochaine, ou bien une revanche des pénitences et des jeûnes qu'on observe dans les couvents ? Grecs, Russes, Serbes, Roumains, Rulgares, tous les moines, que chaque monastère envoie lorsqu'un bateau arrive pour chercher le courrier, fraternisent, ce soir, dans le raki et la vodka. Déjà, la plupart, ils sont ivres. Un Albanais à fustanelle et à babouches jaunes, ornées de pompons rouges, leur verse l'alcool à pleins verres. Sous la table, dans le corridor, sur les marches de l'escalier, partout des corps étendus. L'Albanais les pousse du pied pour me faire un passage jusqu'à une chambre sordide où, dans un lit défait, d'innombrables passants ont couché. Toute la nuit l'auberge retentit du ronflement des dormeurs et des cris des ivrognes. Les moujiks du

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bateau fêtent eux aussi dans l'alcool leur arrivée sur la montagne. Leur ignoble tapage couvre jusqu'au matin le fracas de la vague qui se brise tout près, sur la plage. A califourchon sur une chaise, le front appuyé aux barreaux, je dors ou plus exactement je rêve tout éveillé. Et je me dis dans mon demi-sommeil: ce traitant en fustanelle, ces moines déchaînés, et l'horrible vermine qui s'agite autour de moi, est-ce là les combattants mystiques que je suis venu chercher ?

Il faut quatre heures de cheval ou de mulet pour monter à Karyès. Dès la pointe du jour je quitte l'abominable auberge, et tout de suite le chemin me conduit dans une nature enchantée qui paraît presque soustraite à l'influence des saisons. Quel rafraîchissement de tout l'être dans le calme du matin 1 A mesure qu'on s'élève, les oliviers et les vignes cèdent la place aux châtaigniers et aux chênes ; des eaux invisibles et pressées

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mêlent leur bruit mystérieux à toutes les stridences de l'air ; de chastes, d'éblouissantes prairies s'ouvrent dans les forêts comme des pacages alpestres. Sur ma tête l'éclat du ciel, derrière moi la mer qui brille, et soudain — je dis soudain, car à demi assoupi sur ma bêle, je ne pensais presque plus au but de mon voyage — Karyès, la ville des noisettes, m'apparaîtsur un plateau, entre deux collines boisées, au milieu des vergers.

Cette capitale de l'Athos, c'est un pauvre village, bâti de granit noir comme un village auvergnat. Une centaine de maisons basses se pressent autour d'une petite église couleur de sang caillé, merveille de vieillesse, cassolette de prières et de parfums, la plus ancienne église de l'Athos, bâtie par Saint- Athanase. Pas une femme au seuil des

portes; pas un enfant dans les rues. Rien que des moines, des robes noires souillées de poussière et de boue, et toujours les hauts bonnets cylindriques. Ils passent dans les ruelles sombres, s'agitent au fond des maisons basses, qui sont toutes des bazars et d'où sortent les affreux relents des épiceries de village. Seuls, les hameaux galiciens de la Pologne autrichienne où se conservent les vieilles mœurs hébraïques, peuvent donner une pareille idée de saleté, de commerce et de religion confondues. Encore là-bas, au milieu de ces Juifs, eux aussi en lévites noires, avec leurs bottes fangeuses et leurs bonnets de fourrures dévorés par les mites, voiton du moins des enfants et des femmes.

Tous ces moines marchands, et quelques rares laïques égarés parmi eux, vendent aux pèlerins les objets de piété qu'on retrouve

partout dans le monde orthodoxe, de la pointe du Péloponèse jusqu'au fond de la Sibérie — longs chapelets à quatre quinzaines degrains, croix sculptées par les ermites, bandes d'étofte qu'on pose sur les morts et où est imprimée une crucifixion, médailles, chromos, photographies, fourchettes et cuillers de bois décorées de feuillages, d'oiseaux et de petits cyprès. Toute cette pieuse pacotille va se disperser dans les chaumières du Russe, du Grec, du Bulgare, du Serbe et du Monténégrin. Pauvres objets de papier et de bois, que l'on débile ici depuis dos siècles, avec l'épicerie, l'alcool et la chandelle, et qui sans doute ont plus fait pour la délivrance du Balkan que la pensée des généraux et des rois !

Dans cet humble village fonctionne, au dire des historiens, le plus ancien des Pat-

lements qu'il y ait aujourd'hui dans le monde. Depuis dix siècles, les vingt couvents de la Sai nie-Montagne envoient ici vingt délégués qui composent le Conseil de la République athonite Le premier devoir de l'étranger qui arrive à Karyès est de se présenter à la vénérable Assemblée pour obtenir la permission de visiter les monastères.

Depuis mille ans, l'accueil est toujours le môme. Dans une chambre nue, dont le plafond badigeonné de bleu porte, inscrite en lettres d'or, la devise « Jésus-Christ vainqueur », les vingt dignitaires sont rangés sur un divan circulaire avec leurs longues robes, où brille la croix d'or, leurs barbes imposantes et leurs cheveux nattés que couronne le haut bonnet cylindrique; le même vieillard à barbe blanche, assis dans un

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fauteuil de bois, la main droite appuyée, comme un vieillard d'Homère, sur un long bâton recourbé, dispense au visiteur une affabilité souriante ; les mêmes Palikares armés jusques aux dents offrent sur un plateau les mômes confitures, le même café, le même verre d'eau ; et le même carillon de cloches se met à tinter je ne sais où, sans doute à cette tour de briques que j'aperçois par la fenêtre dans les cyprès et les orangers, usage immémorial, politesse aérienne, salut à l'hôte que Dieu envoie.

Ce soir une fiévreuse impatience anime ce chœur de vieillards. L'armée grecque est à Salonique I l'escadre est ici quelque part ! Ai-je aperçu en arrivant les navires de Konduriotis? Toucheront-ils bientôt à l'Athos? Est-ce aujourd'hui, est-ce demain que la Montagne prisonnière va être enfin déli-

^38 LA BATAILLE A SCUTARI d'ALBIME

vrée? Dans quelques jours, dans quelques heures, cinq siècles de domination turque ne seront plus qu'un affreux souvenir.

« Cinq siècles 1 s'écrie le président de la pieuse Assemblée, et sa figure s'anime d'un paie éclat rosé tandis que, pour mieux me convaincre, il frappe le plancher avec son grand bûlon. Cinq siècles où nous avons souffert ! cinq siècles oîi cette terre bénie, la plus sainte qu'il y ait dans le monde avec la terre de Judée, a dû subir la souillure d'un fonctionnaire ottoman ! Cinq siècles où celte Montagne sacrée a dû payer tribut à Mahomet!., mais la Vierge nous a protégés. Notre temps d'épreuve est passé; le règne de l'Islam est fini. Christ a vaincu ! Il le fallait bien, Monsieur! et voyez sa puissance : une heure lui suffira pour effacer d'ici cinq cents ans de servitude! »

A cette idée la figure du vieux moine s'épanouit dans une sorte d'extase. Les autres vieillards, sur le divan, agitent en signe d'assentiment leurs bonnets cylindriques ; et l'espérance qui luit devant leurs yeux met comme un air d'ébriété sur tous ces vieux visages et une vague béatitude dans toutes ces barbes fleuries.

Libres ! Ils vont être libres, affranchis pour toujours! Et de qui donc. Seigneur! De ce fameux fonctionnaire ottoman dont la seule présence sur la Sainte-Montagne leur paraît un affront, et que je m'en vais voir au sortir du Conseil.

Un soldat ceinturé de cartouches et de poignards, chaussé de bas de laine rose, qui sortant de ses demi-bottes enveloppent au-dessus du genou sa culotte d'un jaune serin, m'introduit près du fonctionnaire.

Dans une salle toute pareille à celle que je viens de quitter, je le trouve assis sur un divan, les jambes repliées sous lui, ses babouches posées à terre, égrenant entre ses doigts un gros chapelet d'ambre. Lui aussi il attend la flotte, et peut-être avec impatience. En acceptant ce poste singulier (comme il n'y en a pas deux dans le monde) le pauvre homme a dû laisser son harem je ne sais où, à Salonique ou à Conslantinople; loin de ses femmes, loin de ses enfants, seul et unique de son espèce au milieu de ces moines misogynes qu'il exècre et ^ qu'il méprise, il vit ici dans un mortel ennui, exerçant sur la montagne une autorité illusoire, surveillant de loin le Conseil et prélevant les redevances que chaque monastère doit payer au Sultan. Tout le long de l'année, il va de couvent en couvent

exercer cet office. C'est un mendiant de plus! disent les Higoumènes (1). Il reste quelques jours, se fait héberger grassement puis repart ; et sur le seuil, le Supérieur lui remet l'éternel bakchich oriental, qu'on lui offre dans un mouchoir « pour essuyer la sueur de son front », et qui forme le meilleur du traitement de l'infortuné souspréfet.

A mon entrée il se lève, m'invite à m'asseoir près de lui, m'offre à son tour le café, la confiture et le verre d'eau. Il ne se fait pas d'illusion : sa suprême tournée est faile, son suprême bakchich est reçu. Il sera le dernier d'une longue lignée de pauvres fonctionnaires ! Et comme j'écoutais l'autre soir, sur la plage de Dulcigno, monter la

(1) Supérieurs des couvents.

prière du muezzin, j'écoule ce Kaïmaivam et sa plainte, certes plus banalfe mais qui elle aussi a sa noblesse.

Le sens de son discours, le voici à peu près : « Regardez-moi. Suis-je assez misérable! Et la souveraineté du Sultan ne s'est jamais manifestée en ces lieux que par de pauvres hères comme moi I Jetez les yeux . autour de vous ; voyez ces milliers de religieux; visitez leurs couvents, interrogez-les vous-même. De quoi vraiment auraient-ils à se plaindre? Avons-nous touché à leur règle, violé leurs propriétés, interdit leurs pèlerinages? Avons-nous jamais rien changé à leur constitution séculaire?.. On dit toujours en Occident : les Turcs sont de furieux fanatiques ! Mais quel peuple, je vous le demande, quel conquérant aurait montré pour les gens qui vivent ici plus d'humanité, de

mansuétude et de tolérance religieuse? Sous notre loi, ils sont restés aussi libres, plus libres même que sous les empereurs de Byzance. Et sans remonter si loin, ils n'ont pas eu à subir sous notre domination le centième des vexations que vous avez imposées à vos moines de France, et qu'ont connues aussi les moines de la catholique Autriche et de la très chrétienne Espagne... Allez, Monsieur ! ils nous regretteront. Grecs, Russes, Serbes, Roumains, Bulgares, tous ces moines se détestent à mort. La haine qu'ils ont contre l'Islam est le seul lien qui les rassemble. Lorsque nous ne serons plus là, ils se déchireront entre eux. Et ce sera notre vengeance et notre justification, si nous en avions besoin... »

Ainsi parle le Kaïmakam, et peut-être -t-il raison. Mais ses paroles sont si vaines!

2ii' LA BATAILLE A SCUTARI d'ALBANIE

Il parle, et la flotte approche! Le fait est là, inéluctable. Et ne fallait-il pas qu'un jour ou l'autre, ce qui arrive aujourd'hui arrivât? Ce sous-préfet ottoman et ses quatre soldats en bas roses, au milieu de ces dix mille moines, n'était-ce pas baroque, invraisemblable, fou, et comme une caricature de cette domination turque campée en étrangère au milieu de tant de peuples divers... Je ne sais que répondre. Est-ce à moi de lui dire, à ce fils de l'Islam : il faut vous résigner! Il le sait mieux que moi. Au moment où je pars, il me salue avec le vieux geste charmant de ramasser la poussière et de la porter à son coeur : « Adieu, monsieur, me dit-il; quand vous repasserez à Karyès au retour de votre excursion, vous ne m'y retrouverez plus... » Ces paroles si simples, sous lesquelles résonne la fin de tout un monde, et ce gra-

cieux geste d'adieu, sans doute le plus beau des saluls qu'aient inventés les hommes, me pénètrent jusqu'au cœur. Et tout à coup, il m'apparaît, ce pauvre fonctionnaire, comme une image de la noble Turquie vaincue, impuissante et résignée.

Je le quitte; il rentre chez lui, retourne à son divan égrener son chapelet d'ambre et fumer des cigarettes. Combien d'heures a-til encore à passer sur ces coussins, ses babouches posées à terre, ses jambes repliées sous lui? Combien de cigarettes fumera-t-il encore dans cette chambre bleue? Combien de minutes, de secondes, le croissant de l'Islam qui flotte là-haut, depuis cinq siècles, au-dessus de son petit pavillon, tremblera-til au vent du soir?...

Un des Palikares du Conseil est venu m'apporter la lettre scellée aux armes de la Sainte République, qui me donne l'autorisation de visiter les monastères. Je me suis mis en route. Ohl les journées divines. De monastère en monastère, on s'en va à mulet au travers des forêts, ou bien à pied le long des grèves, ou bien en barque si la falaise est trop abrupte Et quand on arrive au couvent, c'est toujours le même spectacle, toujours le même enchantement. Dès qu'on a

franchi la voûte, le couloir humide et sombre, vrai couloir de forteresse plein de replis et de détours, qui donne accès à ces demeures du renoncement et de la règle, on tombe dans une vaste cour, plantée irrégulièrement de cyprès, de lauriers et de bouquets de chênes, et tout embarrassée d'édifices charmants, chapelles à coupoles, tours, kiosques, fontaines, appartements pour les moines et pour les étrangers, tout cela croulant de vieillesse, badigeonné de jaune, de bleu foncé, de vert, tantôt cru, comme appliqué de la veille, tantôt éteint, moisi, comme si des éternités de soleil et de pluie avaient passé sur ces couleurs. Les yeux prennent ici le plaisir que donne un tapis d'Asie, ou bien à Constantinople un cimetière à l'abandon. Tout un peuple byzantin, des empereurs, des impératrices, défilent silencieusement

SOUS la moisissure des fresques, étranges et cérémonieux, dans l'enchevêtrement de ces petits palais endormis. Sur tous ces badigeonnages qui recouvrent les murailles, des faïences laiteuses, bleues ou vertes, font éclater des fleurs de rêve, et l'on se demande quel poète, quel artiste dégoûté des hommes est venu apporter dans ces cours de l'adieu, la féerie des jardins de Perse, les fleurs de Kheyam et d'Hafiz?...

L'ensemble est sans grandeur, ni majesté véritable, mais si gracieux, si imprévu 1 On a peine à retrouver dans le caprice inextricable de ces architectures fantasques, et sous les alluvions du temps, la pensée qui disposa cette cité monastique enfermée dans ces grands murs. Et pourtant, un sens profond de la vie contemplative a organisé ce dédale. A mesure qu'on pénètre plus avant dans ces

cours du silence, les bruits de la vie diminuent, puis cessent tout à fait; aux ateliers des moines artisans, aux granges, aux greniers, aux bâtisses de la vie profane, succèdent le cloître, la cathédrale, les retraites de la vie mystique. Un parvis où jaillit une fontaine sépare les deux domaines, et son eau qui sert à la fois aux usages vulgaires et aux soins religieux rassemble dans sa vasque de marbre la double idée du travail et du rêve. Rien ne monte, rien ne s'élance que le cri d'une hirondelle et les cyprès puissants et noirs, plus immobiles à leur base que des colonnes de marbre, et dont la fine pointe se penche comme la flamme d'un cierge sous la moindre brise de mer. Les murnmres de la forêt, les plaintes de la vague suspendent des bruits si monotones au-dessus de ces enclos romanesques que

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c'est du silence encore. Quand on pénètre dans l'église, c'est encore un autre silence. Les chants que cinq ou six moines psalmodient je ne sais où, dans l'obscurité du sanctuaire, semblent sortir du fond des siècles et soutenir sur leur monotonie l'éternel repos de ce lieu. Des veilleuses qui voltigent, des grilles d'argent, des panneaux d'or éteints, des incrustations d'ivoire, des reflets de marbres multicolores approfondissent le mystère de ces chapelles embaumées, oîi l'odeur de l'encens qui monte là depuis des siècles a plus de force enivrante que le plus capiteux printemps. Le regard qui s'habitue à leur obscurité mystique y découvre peu à peu tout un peuple de songe sorti de l'imagination byzantine, Vierges aux grands yeux peints. Saints décharnés par l'extase, chevaliers vêtus de la chlamyde grecque, beaux

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Anges aux ailes de lumière. En bas, les Saints fameux de l'église orthodoxe, pareils dans leur rigidité à des pierres tombales dressées ; au-dessus d'eux, leurs visions, leurs rêves, les grandes scènes évangéliques ; et plus haut, dans la coupole, autour d'un Christ immobile, les anges et les chérubins volent, s'empressent à leur office : l'un porte un livre, l'autre un cierge, celui-ci tient un calice, celui-là un encensoir, et pour qu'ils soient plus diligents ils sont couverts d'ailes multiples, frémissantes et diaprées. Que d'âmes avides de solitude, que d'ambitions déçues, de cœurs désespérés sont venus chercher ici le silence et l'oubli! Empereurs de Byzance, Patriarches de Constantinople. Rois géorgiens, Princes slaves, Hospodars de Valachie, grands Joupans de Serbie, Despotes du Danube, proscrits de

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toutes les cours de l'Orient, conspirateurs malheureux, marins ruinés, cochers dépassés dans le cirque, bourgeois ou paysans chassés de leurs demeures par les hordes bulgares, persanes ou tartares ! Et c'est dans ces chapelles, tout au fond de ces bois, à l'abri de ces grands murs sombres, que sont conservées les merveilles que les moines de Byzance arrachèrent à l'incendie, à la profanation, au pillage, lorsque le sultan Mahomet entra dans Gonslantinople et fit de Sainte Sophie sa mosquée. Il y a là tout ce que le génie byzantin a créé de plus précieux pour enfermer dans l'or, l'argent, le bois, l'ivoire, une relique inestimable, un morceau de la vraie Croix, un fragment du roseau placé dans les mains de Jésus le jour de sa passion, ou quelques fils de la ceinture de la Vierge, ou bien trois grains de

l'encens des Rois Mages... Toutes ces richesses on vous les montre en grand cérémonial. Les portes d'or qui ferment l'iconostase s'ouvrent, et le Supérieur du couvent, escorté de deux acolytes, revêtus tous les trois d'ornements d'une magnificence inouïe, vous présentent dans leurs mains les patènes, les pyxides, les vases sacrés, les bijoux, les tableaux et les suaires. Puis les portes d'or se referment, tous les trésors s'évanouissent ; et quand après cette vision des Mille et une Nuits, on revoit dans la cour, ou bien au réfectoire, les possesseurs de ces choses sans prix, ces moines émaciés, la misère de leur vie, l'air affamé de tous ces gens qui vivent d'abstinence et de jeune, d'olives et de poisson séché, l'idée vous vient d'un immense troupeau d'ombres, d'une étonnante confrérie de fabuleux Cousins

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Pons, qui se laissent mourir de faim au milieu de leurs trésors.

Sur tout ce monde la Vierge règne. Ces dix mille moines misogynes se sont rangés sous la bannière d'une femme. C'est elle qui porte leurs couvents dans les plis de sa robe, c'est sa chevelure qu'ils voient flotter dans les frondaisons des forêts. Parmi les quinze ou vingt chapelles qui se pressent dans ces hameaux de prières, cinq ou six lui sont dédiées sous des vocables divers : à ses douleurs, à sa ceinture, à sa mort, à son bon conseil. Partout on voit son image. Elle est à la porte d'entrée, dans les sanctuaires, les réfectoires, les cellules, les ateliers, les greniers et les granges, et jusque dans l'écurie des mulets. Mais qu'elle soit l'œuvre d'un artiste ou bien d'un barbouilleur, qu'elle soit dans un cadre de bois ou sertie

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de pierres précieuses, cette Vierge qui règne ici n'est pas la Vierge de chez nous, la jeune mère adorable que nous aimons en Occident, Vénus et mère lout ensemble, la Vierge d'Italie ou bien la Bourguignonne dont le joli sein rond fait éclater le corsage. C'est un visage triste, une femme sans âge, plus pareille à une servante qu'à la radieuse divinité de la rédemption et de l'espoir. Mais ne fallait-il pas qu'elle fût ainsi, triste et austère, et qu'elle dérobât au regard des beautés trop humaines, dans ces contrées d'Orient où le désir est si prompt ?

Tout vit ici pour cette Vierge sombre.

Tout vit ou plutôt tout s'endort, tout est déjà endormi. Cette religion orthodoxe a un prodigieux appétit de la mort et du sommeil. Les bibliothèques sont désertées, les granges presque vides: aucun travail, mais

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jour et nuit des prières. La maigre activité qui végète encore dans ces cours, fait invinciblement penser à une veillée funèbre. Et c'est bien en effet une veillée funèbre à laquelle on assiste sur la Sainte-Montagne. Comme on enterrait autrefois un héros avec ses armes, la vie monastique repose là avec tous ses attributs, ses ornements sacerdotaux lourds de perles et d'améthystes, ses vases de porphyre, d'onyx et de jade, ses torchères d'argent, ses missels enrichis de rubis et de turquoises, ses crosses et ses croix gemmées, ses mosaïques, ses ex-voto, ses cathèdres, ses lampes, ses iconostases ; elle repose là avec son cloître, sa bibliothèque, sa fontaine, son réfectoire, ses ateliers, ses murailles, ses tours. Une fois de plus la Méditerranée a jeté dans un sommeil enchanté ceux qui se sont arrêtés sur ses bords...

A des heures toujours les mêmes, la simandre de bois qui appelle les religieux à la prière, brise un moment ce repos et jette dans la cour une animation passagère. Les moines faligués des offices nocturnes et des jeûnes, qu'ils redoublent pour appeler la victoire sur les armées des Alliés, se réveillent dans leurs cellules et passent devant moi à moitié endormis. A ce même moment, là-bas, à Dulcigno, le muezzin monte dans sa tour et adresse les mêmes prières à la même puissance obscure. Sont-ils si différents, ce muezzin et ces moines? Cette religion grecque et l'Islam expriment l'une et l'autre les mêmes conceptions orientales, le même abandon au destin, la même contemplation assoupie. Singulière aventure que ce soient des pensées dans le fond si semblables et ce caractère religieux, par

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lequel tous ces Balkaniques, Turcs, Slaves ou Grecs se ressemblent si fort, qui les dressent ainsi, immémorialement, les uns contre les autres!... Tandis qu'autour de moi montent des petites chapelles les chants qui vont lutter au ciel avec les prières du muezzin, je crois tenir sous mon regard les raisons invisibles qui jettent le Balkan sur l'Asie. C'est pour les idées séculaires qui croissent ici dans ce silence comme l'herbe dans les pavés de la cour, qu'on se bat à Scutari, à Andrinople, à Janina ! C'est d'ici qu'est sortie la flamme. Cette montagne, source de paix, est aussi source de guerre ; ces prières ensommeillées appellent l'intervention divine sur les champs de bataille. Ici je touche du doigt ce mystère, comment le bruit sort du silence, l'agitation du repos, l'action de la prière et la guerre de la paix.

Tout au bout de la presqu'île, à l'endroit où jaillit d'un seul bond vers le ciel la haute cîme de l'Athos, le couvent de Sainte-Laure dresse au-dessus de la mer, parmi les oliviers et les vignes, ses hautes murailles crénelées. C'est le plus vieux, le plus vénérable des couvents de la montagne, et aussi le plus guerrier. Il y aura bientôt cent ans, quand la Grèce, quand Samo-

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thrace, quand tous les rochers de l'Egée se levèrent pour l'Indépendance, c'est de ce couvent de Sainte-Laure que partit le premier coup de canon contre la flotte ottomane. Pour châtier sa révolte, le Turc démantela la vieille forteresse, encloua ses canons, et l'antique tour armée qui défendait son rivage n'est plus aujourd'hui qu'une ruine oui croît l'acanthe et où s'asseoit le moine berger.

J'y étais arrivé fort tard dans la soirée, après une longue journée de fatigue et d'énivrement, et je dormais encore lorsque je fus brutalement tiré de mon sommeil par un vacarme inattendu de cris, de pas précipités, et de détonations. Dans la cour, la foule des moines s'agite entre les cyprès et les petites bâtisses, comme des fourmis dont un passant vient d'éventrer la fourmilière.

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Ils courent, ils crient, se bousculent, traînent avec eux des échelles qu'ils appliquent aux murailles. Beaucoup sont déjà sur les murs, debout entre les créneaux, comme au temps où les pirates apparaissaient sur l'horizon. Et à tous les campaniles de toutes les petites chapelles les cloches sonnent à toute volée.

VivemenI, je me délivre du sac où je dors tout habillé, car sur cette montagne de parfums la vermine est triomphante, et je m'élance à mon tour sur un escalier branlant qui conduit au chemin de ronde.

Il est neuf heures du matin. Là-bas, sur la mer éclatante, quatre navires, quatre points noirs s'avancent : la flotte de Konduriotis ! Les moines s'embrassent, pleurent de joie, entonnent des cantiques, déchargent

de vieux fusils dans l'air. Le drapeau grec blanc et bleu, avec la croix et la figure de saint Georges, se déploie au sommet de la plus haute tour. Tout est radieux, splendide; les coupoles, les croix d'or flamboient comme pour faire accueil à ces messagers de victoire, tandis que très haut dans le ciel, audessus de nos têtes, la longue pointe de l'Athos éblouissant de neige semble un grand cierge qui brille.

Maintenant, les navires sont assez près de nous pour qu'on distingue nettement l'étonnant assemblage d'acier, de tours et de tourelles, qu'est un bateau de guerre moderne. Cela fait un contraste étrange avec ce vieux château fort où rien n'a changé depuis dix siècles, et qui est toujours tel que Villehardouin et ses compagnons le virent, quand ils abordèrent cette côte pour donner l'assaut

au couvent (1). Et pourtant la même pensée dresse ces grands murs immobiles et pousse ces bateaux sur la mer. Si ce puissant cuirassé et les torpilleurs qui le suivent cheminent aujourd'hui dans ces parages, ce sont les prières d'ici qui leur ont ouvert le chemin. Bientôt ils tournent le cap, le fameux cap Saint-Georges fatal aux flottes de Xerxès. Une immense solitude se rétablit sur l'Egée. Les moines quittent les créneaux et les balustrades de bois pour se rendre à l'église et remercier la Vierge protectrice. Cette minute attendue depuis plus de cinq cents ans, la voilà déjà passée. Les siècles de silence qui s'accumulent entre ces hautes murailles semblent l'avoir engloutie, et les

(1) Ce passage des Croisés et leurs violences ont laissé un souvenir si affreux sur la Sainte Montagne qu'aujourd'hui encore les Latins y sont plus haïs que les Turcs.

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vibrations des cloches qui viennent de la célébrer ne sont pas encore éteintes qu'elle semble déjà reculée prodigieusement au fond du temps.

Ce qui se passa ce jour là, sur la Sainte Montagne, fut sans doute l'opération militaire la plus simple qu'il y ait eu dans toute la guerre. Le cuirassé Avérojf qui bat pavillon amiral, et les trois torpilleurs qui lui faisaient escorte, jetèrent l'ancre à Daphni. A la vue des navires grecs, les cinq ou six fonctionnaires ottomans, douaniers, employés de la poste qui se trouvaient dans la petile échelle, s'enfuirent précipitamment chercher un refuge au couvent russe de Saint-Pantéléimon. Un torpilleur alla mouiller devant le monastère et fit demander à l'Higoumène qu'on lui remît les fugitifs, ce qui fut fait

aprèsquelques pourparlers. Pendant ce temps, soixante-dix hommes débarquaient à Daphni, hissaient le drapeau blanc et bleu sur la douane et sur la poste, et se rendaient aussitôt à Karyès. Prévenu par téléphone que la flotte était arrivée, le Conseil de la République déléguait trois dignitaires à l'amiral Konduriotis pour lui souhaiter la bienvenue et lui porter les remerciements de la Sainte-Montagne. L'infortuné Kaïmakam fut arrêté sur son divan, dans la petite chambre bleue où, résigné, il attendait qu'on vînt le faire prisonnier; une escorte de marins le conduisit à Daphni ; on l'embarqua sur un navire, et la flotille leva l'ancre.

Vers les cinq heures du soir, l'opération était faite, la délivrance accomplie. Ce grand événement qui, dans l'ordre spirituel, ne pouvait être dépassé que par la prise de

Gonstantinople et l'entrée à Sainte- Sophie des quatre rois balkaniques, avait duré à peine une demi-journée.

Une heure plus tard, à Sainte-Laure, nous vîmes de nouveau les navires franchir la pointe du cap Saint-Georges et repasser au large du couvent. De nouveau, tous les moines s'étaient portés sur les murailles. Le soleil qui s'abaissait derrière la Chalcidique prolongeait k l'infini sur la mer un éventail de rayons violacés ; la grande ombre de l'Athos s'étendait sur l'Egée; Longos, Kassandra, Samothrace, qui ce matin disparaissaient dans l'éblouissement de la lumière, se détachaient maintenant sur l'eau froide, avec un éclat un peu dur, pareilles à des constellations éteintes. Le vent qui soufflait de la terré nous apportait le bruit des cloches de toute la montagne qui se mêlaient aux nôtres

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pour célébrer la délivrance et envoyer aux navires qui s'éloignaient avec rapidité le dernier salut de l'Athos. Déjà les vaisseaux n'étaient plus que des points indistincts, qui emportaient avec eux cinq siècles de servitude sous la forme d'un Kaïmakam et de quatre soldats en bas roses. A toutes les églises, à toutes les chapelles, les cloches continuaient de sonner, des cloches argentines, grêles et d'un son trop aigu, qui, dans ce jour finissant, faisaient songer à un troupeau qui rentre. Mais dans la cloche en fête, dans le plus gai carillon, dans le troupeau qui rentre, il y a toujours un accent de tristesse, qu'à cette heure, sur cette montagne, j'étais bien seul à sentir. Mélancolie de la victoire ! Ces grêles tintements, qui allaient se mêler au bruit sourd de la vague, sonnaient l'enterrement du passé, de quelque chose qui

valait ce qu'il valait, mais qui enfin avait duré des siècles et qui était en ce moment malheureux. Pauvre KaïmakamI Que cela t'a mal réussi de vouloir devenir un homme d'Occident ! Ta race est faite pour le rêve, pour l'action rapide et violente, pour le loisir et la paresse, pour toutes ces choses divines que, nous autres, gens d'Europe nous célébrons encore dans la prose et dans les vers sans jamais bien les comprendre. Va, renonce à nous pour toujours ; tu es fait pour d'autres âges et pour d'autres climats. Là-bas, dans les jardins d'Asie, va continuer ta vie indolente et facile. Et cela encore durera autant que cela pourra. Puis un jour, de nouveau, on interrompra ton rêve, on viendra troubler ta paresse, nous te rejetterons plus loin, et cette fois je ne sais plus où...

Pourquoi le crépuscule me parut-il si long ce soir? C'était à croire que la fable élait vraie, qui veut que sur l'Athos, par une permission divine le soleil s'attarde toujours et reste plus longtemps qu'ailleurs. Samothracc, Kassandra, Longos avaient depuis longtemps disparu ; les navires n'étaient plus qu'un souvenir (lottant ; la mer, une rumeur qui montait jusqu'à nous. Les cloches sonnaient-elles encore? Je ne le savais plus, tant leur bruit, qui tout le jour avait retenti à mes oreilles, m'était devenu familier. Maintenant, dans la cour, d'innombrables lumières brillaient à toutes les chapelles, à toutes les petites églises où les offices, un moment interrompus par le retour des bateaux, avaient repris de plus belle. Toutes ces petites demeures éclairées, c'était comme si un vieux village de chez

nous avait célébré Noël. Dans leurs stalles, appuyés sur leurs bâtons, comme les pâtres réveillés par l'Etoile, les moines déroulèrent jusqu'à l'aube leurs longues psalmodies. Un monde infini d'étoiles brillait dans le ciel pur. Au sommet du donjon, flottait le drapeau grec sans couleur dans la nuit.

Pour la première fois, ce matin, le soleil s'est levé sur la Montagne délivrée Vers le milieu du jour, des moines qui, depuis le début de la guerre, passent leur vie sur le chemin de ronde à observer la mer, signalent un nouveau bateau grec : un transport de Salonique, qui vient débarquer à Daphni un bataillon d'infanterie sous les ordres du colonel Kariklis.

Le lendemain ou le surlendemain, nous

vîmes arriver au couvent une petite troupe de soldats conduits par un caporal : c'étaient les libérateurs ! Ils furent reçus à l'entrée de Sainte Laure comme on reçoit les rois, les princes et les ambassadeurs. Tous les religieux étaient sortis à leur rencontre, hors des murs. En tête de la procession, un moine agitait la clochette; derrière lui, deux porte-bannières, un diacre avec un drapeau grec, et deux autres, en étole, balançant un encensoir. L'Higoumène venait ensuite, revêtu d'une chape d'or et tenant dans sa main droite la crosse byzantine au double serpent d'argent. Et pour fermer le cortège, deux porteurs promenaient sous un large parasol, une image de la Vierge dans un grand cadre de bois rehaussé d'émaux et d'or. Un peu surpris de tant d'honneur, les soldats, tout poussiéreux sous leurs uni-

formes jaunes, prirent place derrière les dignitaires. A travers les oliviers et les vignes, et toutes les cloches sonnant, on les conduisit à l'église. Assis devant l'iconostase, ils assistèrent au long office. Quelles pouvaient être les pensées de ce caporal et de ces hommes, qui figuraient dans ce décor l'ilellénisme triomphant ? Peut-être songeaient-ils simplement qu'après les fatigues qu ils venaient d'endurer dans la marche sur Salonique, l'heure était douce, inattendue, mais la cérémonie un peu longue... L'office terminé, toujours en grande pompe, ils furent menés au réfectoire, où pour fêter leur arrivée, les moines cuisiniers avaient ajouté aux poissons secs, aux olives et aux noisettes qui forment l'ordinaire du couvent, un peu de viande, du raki et du vin.

Et maintenant, dans chaque couvent où

j'arrive, partout je les rencontre ces libérateurs ébahis, aux uniformes en loques.

J'ai du plaisir à les voir. On les sent si satisfaits de l'aubaine qui leur échoit et d'échapper pour un instant au sort de leurs camarades qui se font tuer dans la neige à Monastir ou Janina ! Comme moi, ils passent leurs journées au pied de quelque cyprès, ou bien assis sous la treille et poussant d'un doigt expert les petits pions du jeu d'halma. Les couvents sont devenus leurs guérites ; ce caractère d'éternité que confèrent à toutes choses ces vieilles demeures solitaires, si à l'écart du monde, s'est étendu jusqu'à eux : ils ne sont là que depuis quelques heures, et ils paraissent y avoir élé toujours.

Hélas! cette éternité fut de courte durée. Au bout de deux ou trois semaines, ces soldats de l'armée active furent remplacés

par des territoriaux, et les libérateurs de l'Athos expédiés à Kavala vers des destins plus hasardeux.

Cependant sur la montagne la fête continue. Une semaine encore ce n'est que joie, sainte allégresse, offices solennels, processions, sonneries de cloches, visites de couvent à couvent. Tandis qu'autour de moi tout s'abandonne à cette pieuse ivresse, je glisse insensiblement à l'oubli, à je ne sais quel repos oriental. Comment faire comprendre cela, cette indifférence à la vie qui me prend, moi aussi, dans ces enclos? Hier encore, je comptais des prisonniers, je cherchais des chemins sur une carte, je m'occupais de trouver un abri, je suivais avec la curiosité la. plus vive le tir d'une batterie sur une crête à laquelle répond, là-

bas, une batterie invisible; je m'inquiétais de savoir si quelques montagnards finiraient par s'emparer d'une petite ville obscure au bord d'un lac; une pitié imprévue m'attachait pendant quelques jours à la vie d'un pauvre garçon, et je cherchais quels mots, quel choix d'événements minuscules pourraient en exprimer la vérité toute unie. Et voilà qu'aujourd'hui la curiosité, la pitié, qui tour à tour dominaient mon esprit il y a quelques semaines, me semblent également inutiles, et ces instants encore si proches m'apparaissent incompréhensibles, reculés au fond du temps. Quel repos I Qu'on est ici loin des hommes I La mer vous en sépare, et l'épaisseur des bois et ces rouges murailles de sang. A peine ai-je maintenant le désir de quitter un couvent pour m'en aller dans un autre. Je sais bien

lA BATAILLE A SCI TARI d'aLBANIE 277

(jue la promenade aura le même enchantement que la veille, et qu'après avoir traversé ces mômes landes, ces mêmes plantations d'oliviers, ces mêmes bois de noisetiers, de châtaigniers et de chênes, je trouverai la même porte obscure, la même voiite d'ombre, et dans la cour la môme vasque de lumière et de silence où les jours, les années, les siècles semblent s'être conservés comme une goutte d'eau de pluie retenue par le rocher... Étendu comme les soldats dans l'ombre de quelque petit bâtiment romanesque, je regarde monter les cyprès. L'hirondelle qui passe est un événement. Le bruit de l'eau dans la fontaine, la rumeur de la mer, l'éclat du ciel, les souffles embaumés, la cîme brillante de l'Athos que je vois couronnée de neige et

d'où semble jaillir la lumière, tout ici mûrie

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mure ce conseil. « Il n'y a que lus choses éternelles. » Et pour mieux m'en convaincre, les faïences persanes, les roses, les tulipes, les iris, ces étonnantes fleurs de rêve enchâssées dans les murailles semblent sortir de leurs pierres et me dire, elles aussi, dans leur langage d'Asie : « 0 étranger, jouis de l'heure qui passe, de l'ombre sur le mur, et de la fleur qui naît, les tulipes fanées ne refleuriront jamais. »

Allons ! il est temps de partir, de s'arracher à cette mort, à cet Orient, à cette Asie ; il est temps de regagner l'Europe, l'Occident, ses tristes devoirs sans lesquels je ne sais plus vivre. Au fond, c'était bien sûr : dans ces nouveaux champs de bataille je n'avais pas plus ma place qu'à Mouritchan et à Touzi. A vagabonder trop

longtemps à travers cette campagne que la nature semble avoir créée tout exprès pour l'idylle et pour l'églogue, où Ton voudrait ne rencontrer que des bergers et des nymphes et où l'on ne trouve que des moines ; à ne jamais croiser un enfant dans un sentier, à n'apercevoir jamais un visage de femme sur le pas d'une porte, j'éprouve aussi à la longue un sentiment de nostalgie, de vide, et cette sorte de tristesse que les voyageurs disent avoir dans ces forêts océaniennes où ne résonne aucun chant d'oiseau... Mais impossible de partir. Le choléra, qui fait rage à Tchataldja et à Conslantinople^ a interrompu tous les services entre le Bosphore et Athènes. Depuis trois semaines, pas un vapeur n'a touché à Daphni. Me voici prisonnier de la Sainte- Montagne, jusqu'à ce que l'épidémie cesse,

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OU que le hasard conduise ici quelque bateau d'Asie Mineure.

Chaque jour, par la Chalcidique, nous arrive la nouvelle d'un nouveau succès des Alliés, et aussi des différends qui s'élèvent entre eux. A Salonique, Grecs et Bulgares sont près d'en venir aux mains; en Macédoine, Bulgares et Serbes se disputent Monastir. Ici môme, dans tous les couvents, une grande inquiétude a fait place à la joie. Les cloches ont cessé de sonner. Plus de processions, plus de visites. La solitude s'est rétablie sur les sentiers de la presqu'île. Des nuées toutes chargées d'orage s'amassent au dessus de l'Athos. Que va devenir la montagne, maintenant qu'elle est délivrée? Sera-t-elle rattachée à la patrie hellénique, comme le demandent les couvents grecs; ou bien, comme le veulent les Slaves, restera-

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t-elle indépendante sous le contrôle des nations orthodoxes? A cette question toute simple, mais qu'on avait oubliée dans la joie de la victoire, les vieilles haines nationales se raniment au fond des cours endormies, et j'ai l'écho de ces querelles, le soir, dans les longues veillées que je passe, à boire du café si l'on est chez les Grecs, du thé si l'on est chez les Russes, en compagnie des Higoumènes et des dignitaires des couvents. Chacun m'expose son point de vue avec la verve et l'abondance orientales. Les Grecs, installés depuis trois mille ans sur l'Athos, ont pour eux la tradition. Tout le sol leur appartient, et sur les vingt couvents qui ont le droit d'envoyer des délégués à Karyés, ils en possèdent dix-sept. A côté d'eux, les Russes, les Serbes, les Bulgares semblent ici

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des intrus. Ils ne sont établis sur la Sainte- Montagne que depuis quelques siècles. Ils ne disposent encore que de trois monastères ayant voix au Conseil, mais ils ont derrière eux toutes les forces du monde slave, la puissance du nombre et l'argent. Lentement, patiemment, ils travaillent à conquérir la montagne, arrachant morceau par morceau à la misère hellénique quelques lambeaux de terre, sur lesquels ils construisent d'énormes bâtiments, vraies casernes monastiques, qui écrasent sous leur ignoble splendeur les vieux châteaux des Grecs. Bientôt leur flot immense finira par submerger tout l'Athos. J'écoute les uns et les autres avec mon impuissance native à prendre parti pour personne, et cette indifférence à tout, cette sorte de somnolence qui m'a pris dans ces enclos. Le Kaïmakam avait raison. Ces

moines se haïssent à mort ! Cet Athos où j'étais venu chercher la commune pensée qui mène à l'assaut de l'Islam tous les peuples du Balkan, ne m'apparaît plus aujourd'hui que le lieu commun des haines qui les ont toujours désunis et qui, après la victoire, les jetteront encore les uns contre les autres.

Enfin, un bateau passe, une « Regina Margherita » qui arrive tout droit de Smyrne. Je redescends à Daphni.

Comme toujours l'auberge est pleine.

L'Albanais en fustanelle verse le rakià pleins verres. Mais que je le comprends aujourd'hui, ce court moment d'ivresse qui m'avait assez niaisement scandalisé l'autre soir, cet éclair de répit, cette satisfaction si brève accordée à la nature dans ces vies d'austérités où l'on jeûne une moitié de

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l'année, et où le reste du temps on se nourrit d'herbes cuites à l'eau, d'olives, de pain noir et de poisson séché! Là aussi, dans l'auberge, on discute le sort de la Sainte Montagne. Les hauts bonnets cylindriques s'agitent, s'entrechoquent par dessus les tables étroites ; les longues mains aux ongles noirs se ramassent devant les visages barbus, dans le geste familier de l'éloquence orientale. Les Russes qu'on reconnaît tout de suite à la broussaille jaune d'où sortent leurs pommettes rouges et leurs nez épatés, parlent haut et font sonner les services que la Russie a rendus aux Alliés du Balkan. Qu'auraient-ils pu sans elle? Qui les eût protégés des armées autrichiennes? La flotte de Konduriotis aurait-elle jamais pu débarquer à l'Athos, si le Tsar et le Saint- Synode n'avaient veillé à Moscou ?

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Soudain un jeune homme se lève. Il est beau comme un dieu avec ses yeux bleu sombre, son teint d'olive mûre et sa barbe frisée. Il tend le bras vers le groupe des Russes, et d'une belle voix : « Où étiez-vous, leur cric-t-il, vous autres Moscovites, quand, il y a trois mille ans, notre Homère célébrait l'Atbos au sommet voisin du ciel? Oiî étiez-vous, Scythes barbares, quand déjà nos philosophes discutaient sous ces ombrages? Où étiez-vous, quand nous régnions à Byzance et que saint Athanase venait ici fonder le premier monastère ? Que faisiez-vous quand le Turc courbait tout sous sa loi? Vous étiez dans vos forêts de sapins! vous dormiez dans vos fourrures I Nous, pendant ce temps, nous conservions dans nos cryptes sacrées les trésors de la foi et de la pensée grecques. C'est de nos monastères que les

muses divines, exilées du Bosphore, envoyaient dans tout le lîalkan, et jusque dans vos champs de neige, les mots de consolation et d'espoir 1 C'est de chez nous qu'elles sont parties, appuyées sur un l)âton, pour réveiller la foi dans la victoire que vous vous attribuez aujourd'hui! C'est d'ici que de proche en proche la lumière s'est répandue, comme à Pâques la lumière qu'un cierge allume à un autre cierge... Et puis vous êtes arrivés, lorsque tout était accompli et que les chaînes de la tyrannie étaient presque défaites ! Nous vous avons reçus, accueillis, hébergés. Nous vous avons donné un peu de notre terre. Et voilà maintenant que vous voulez nous chasser de chez nous, arracher notre Athos à la patrie hellénique, racheter un à un avec vos richesses immenses nos couvents appauvris !..

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Nous VOUS avons laissés entrer dans nos jardins, misérables ours du Nord, et vous voulez y manger nos noisettes... »

Longtemps il continue à parler de la sorte, le jeune moine grec. Les images se pressent sur ses lèvres fleuries. Tout le monde s'est tu pour l'entendre. Et l'Albanais lui-môme reste immobile au milieu de l'auberge, sa bouteille à la main.

Mais la cloche a sonné, le bateau va partir. Je n'ai plus que le temps d'arriver à la grève. La barque noire m'emporte. Ah 1 qui m'aurait dit l'autre jour que j'aurais tant de peine à quitter cette auberge 1 Ces hasards de la route, ces compagnons d'une heure qui vous livrent leur ûme, leurs secrets, leurs espoirs, et qu'on ne verra plus, c'est le beau du voyage 1 Etre celui qui passe, l'hôte qu'on retient un instant, l'étranger

que toujours on aime dans ces pays d'Orient, le bateau sans amarres, l'homme qui a rompu avec tous les soins quotidiens I Peut-être cette liberté vous fatigue à la longue, mais quand on l'a perdue, quels regards on détourne vers les ponts des navires, les auberges sordides, les journées de mulet, et vers les bois sacrés!.. L'auberge a disparu. Au-dessus de l'Athos brille un croissant de lune. Bien d'autres voyageurs sont venus ici avant moi ; bien d'autres en partiront, comme je fais ce soir. Mais aucun d'eux n'a vu, ni ne verra jamais ce que je viens de voir, cette minute unique où s'est effacée à jamais de la Sainte-Montagne la domination de l'Islam et tout ce que symbolisait ce mince croissant de lune pâle, qui brille là-haut dans la nue.

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