La bataille d'Hernani
Hernani!... Cinquante ans sont passés; mais ce nom Résonne dans nos cœurs comme un bruit de canon Et grise nos cerveaux comme une odeur de poudre; Et, quand gronde un écho lointain de cette foudre, Quiconque 2 le respect et le culte du Beau
Sent passer sur son front une ombre de drapeau !
Cinquante ans sont passés!... Il n’en reste plus guére, Hélas! des grands soldats de cette ancienne guerre. Mais il est toujours là, celui dont le cerveau
Fit naître pour le monde un idéal nouveau.
Le sublime héros survit à l'épopée ;
Le vieil arbre est debout dans la forêt coupée;
Et, sous ses cheveux blancs, l’aïeul robuste est tel Qu'il sera centenaire avant d’être immortel !
Que ma voix lui parvienne et qu’au fond de sa gloire, Il m’entende conter sa première victoire.
Vous êtes sur le champ de bataille. Voici
Les loges qui devaient rire et siffler aussi.
Car la cabale était terrible. Académie,
Salons, journaux, formaient cette armée ennemie. Ils étaient là, le ban avec l’arrière-ban,
Fortifiés, selon les règles de Vauban,
Dans les trois unités et dans la tragédie,
Et se moquaient un peu de la troupe hardie, Entassée au parterre, assise au paradis,
Qui cependant allait les vaincre, un contre dix. Mais c’était la jeunesse !.. et par cette poignée
De braves la bataille à la fin fut gagnée
Pour l’art nouveau, pour l’art libre et jeune comme eux Leurs noms? Tous depuis lors sont devenus fameux : C’étaient Balzac, révant la Comédie humaine, Delacroix, ce Titien, David, ce Cléomëne,
Gautier, dont le pourpoint insultait les rieurs, Berlioz, Deveria.. J’en passe, et des meilleurs!
Détestant la routine et ses œuvres caduques,
Ils agitaient, devant les vieillards à perruques, L’ironique défi de leurs cheveux flottants,
Et se sentaient, les beaux artistes de vingt ans, Sûrs de vaincre, en songeant que le chef de l’école Avait l’âge précis du général d’Arcole.
Comme aux rougeurs de l’aube une brume s’en va, Avec un grand frisson la toile se leva,
Et le drame parut dans sa splendeur d’aurore.
O public assemblé, dont tout à l’heure encore
Le poëte emportait les esprits dans son vol, Désormais tu confonds Chiméëne et dona Sol,
Et tu sais bien, alors qu’un chef-d'œuvre se trouve, Que Molière sourit et que Corneille approuve.
Au firmament de l’art où tu les mets tous deux, Hugo depuis longtemps rayonne à côté d’eux.
Mais, autrefois, ce drame aux vastes échappées, Ces vers souples et forts comme sont les épées,
Ce fier lyrisme, mis soudain en liberté
Avec sa belle ardeur de cheval emporté,
Ce tourbillon de mots d’allure familière, Semblables aux oiseaux làchés d’une volière,
Ce grand souffle, ce coup d’audace, ce réveil, Aveuglèrent ainsi qu’un lever de soleil!
Pourtant le premier soir fut bon aux Romantiques. Le grand drame, entouré de tous ses fanatiques, Fit peur, et la cabale, un instant, se troubla.
Mais, dès le second jour, par saint Jean d’Avila! La lutte fut terrible, et jamais le théâtre
N’en a vu soutenir de plus opiniâtre;
Et, plus de trente fois de suite, on se battit. Gautier, le grand témoin, nous l’a souvent redit : Tel vers, qu'avec ivresse aujourd’hui l’on écoute, Était pris et repris ainsi qu’une redoute.
Au passage où toujours nous nous émerveillons, Cris et sifilets partaient en feux de bataillons
Et les bravos lançaient leurs paquets de mitraille. Une tirade était tout un champ de bataille.
Ici, Nanteuil guettait d’un regard attentif
Un classique embusqué derrière un adjectif,
Et là, Borel avait quelque duel intrépide
Pour le : Quelle heure est-il? ou le : Vieillard stupide!
Hernani devait vaincre. A présent, il n’a point
Un vers, de ceux pour qui l’on se montrait le poing, Que, ravi, le public tout entier n’applaudisse.
Nous avons réparé notre ancienne injustice,
Et, depuis très-longtemps, le succés a vengé
Des mépris d'autrefois le chef-d'œuvre outragé.
Ce soir encor, la pièce est par nous acclamée Comme une magnifique et toujours jeune armée, Mais à qui la victoire a jadis coûté cher.
Car ces scènes qu’avec un sentiment si fier,
Nous saluons ainsi que des triomphatrices,
Sans avoir une ride, ont bien des cicatrices;
Et, dans les vingt combats de son lointain passé, Le vétéran Silva moins qu’elles fut blessé ;
Car les vers où l’amour de doña Sol murmure Sont bossués de coups comme une vieille armure; Et l’acte où Charles-Quint, seul avec le tombeau, Atteint jusqu'aux sommets les plus altiers du beau Et que vos longs bravos coupent par intervalles, C’est un noble étendard tout criblé par les balles !
Et toi, Poëte, après ce demi-siècle, entends
Ton grand nom célébré par nos cris éclatants!
Va, nous te les devions, ces splendides revanches. Vieux chène plein d’oiseaux, sens tressaillir tes branches! O vainqueur, au récit de ton premier combat,
Écoute le grand cœur de la foule qui bat!
Tout un peuple enivré devant ta noble image
Dépose avec amour les palmes de l’hommage
Et croit voir, d’un rayon de bonheur, flamboyer
Ton front marmoréen et fait pour le laurier.
Regarde et souviens-toi de la belle soirée,
Où, nous pressant autour de ton œuvre admirée, Nous pensons la comprendre et l’aimer mieux encor; Car ton drame et la gloire ont fait leurs noces d’or!
Paris. — Typ. Ch. Unsinger, 83, rue du Bac.
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