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La bataille du Maroc

La France ne sait pas toutes les batailles qu'elle a gagnées. Elle connaît, sans d'ailleurs les bien connaître, les victoires qui ont, sur son propre sol, des Flandres aux Vosges, arrêté, refoulé et chassé l'envahisseur, mais elle ignore à peu près tout du dehors. Quelques noms d'Orient ont frappé son imagination et flottent dans sa mémxoire. Le reste, emporté dans le courant des événements plus prochains, lui a trop longtemps échappé. C'est ainsi que la bataille du Maroc lui est inconnue. Pourtant le Maroc a eu sa bataille, une âpre et rude bataille, que la guerre de 1914 avait trouvée engagée, et qui dure encore. L'armistice du 11 novembre 1918 n'a interrompu les hostilités sur aucune partie du front marocain. En portant ses conditions à la connaissance des admirables troupes d'occupation dont il

est, dans tous les sens du mot, le grand chef, le général Lyautey ajoutait :

« Votre tâche n'est pas finie. Ici notre adversaire n'a pas désarmé. Ignorant des choses d'Europe, aveuglé par les excitations qu'il a subies depuis quatre ans, il ne se rend pas compte encore que le sort a décidé et que rien, dans l'avenir, ne pourra échapper à notre force dégagée de toute entrave. Plus que jamais, il s'agit de lui faire tête.

« Vous ne relâcherez pas un instant de votre vigilance dans la garde que la France vous a confiée. Vous y donnerez l'effort nécessaire pour y briser les dernières résistances. Vous vous rappellerez que dans le conflit qui vient de déchirer le monde, le Maroc a été le premier enjeu de nos ennemis, que les noms de Tanger, de Casablanca, d'Agadir, y ont jalonné les étapes qui ont précédé la lutte suprême et que sa soumission totale doit marquer l'effondrement définitif des rêves de la domination allemande sur le continent africain. »

Les noms évoqués par le résident général rappellent les elîorts accomplis au Maroc de 1905 à 1911 ])ar l'inlrigue allemande. Mai-

gré les sollicitations des pangermanistes, l'Allemagne avait paru se désintéresser jusqu'en 1905 de la question marocaine. Elle continuait la politique de Bismarck, qui préférait les diversions coloniales à une action continentale, et. elle laissait « le coq gaulois gratter les sables du désert africain ». Sa diplomatie, absente ou indifférente, ne gênait pas la nôtre : elle affectait même d'abandonner à leurs difficultés le sultan et le Maghzen lorsqu'ils en appelaient de nous à elle. Le chancelier de Bulow ne voyait ni profit ni gloire à contrecarrer nos desseins. Ainsi, de 1901 à 1904, nous pûmes librement signer des accords successifs, auxquels l'Allemagne ne fit pas d'obstacle, avec l'Italie, l'Angleterre et l'Espagne.

En 1905 tout changea. Débarqué difficilement en rade de Tanger du Hohenzollern, l'empereur Guillaume II fit entendre le 31 mars des paroles dont le ton était nouveau. L'hommage qu'il rendait à la souveraineté du sultan semblait nous porter un défi, aggravé par la proclamation, nouvelle et imprévue, des intérêts de l'Allemagne au

Maroc, qu'il entendait « sauvegarder efficacement, sur le pied d'une égalité absolue ». Ces intérêts, encore minimes, n'étaient menacés par personne et la France, engagée à ce moment dans des négociations avec le sultan Abd-el-Aziz, songeait moins à s'assurer des privilèges qu'à obtenir dans l'empire chérifien des réformes nécessaires à la sécurité de l'Algérie. Le discours brutal de l'empereur exprimait une politique européenne plus qu'une politique marocaine. Il n'entendait pas dire avec le comte Reventlow que le « Maroc était la dernière occasion offerte à V expansion allemande ». Il saisissait un prétexte, théâtralement préparé, pour exercer sur la France, dont tous les intérêts africains étaient solidaires, un chantage comminatoire, qui devait s'accentuer avec persévérance à mesure que l'action allemande, favorisée par les Karl Ficke et par les Mannesmann, prenait une autorité plus grande dans des intérêts commerciaux et industriels habilement entretenus. Entre le débarquement du Hohenzollern à Tanger le 31 mars 1905 et l'apparition du Panther à Agadir le l^r juillet 1911, l'his-

toire enregistrera le développement d'une vaste intrigue, faite de négociations heurtées, de promesses et de refus, où l'Allemagne a montré, avant \'aveu, naïf ou cynique, de M. de Bethmann-Holweg, ce que valent pour elle les traités internationaux. Liée envers nous par l'acte collectif signé à Algésiras le 7 avril 1906 et par l'accord spécial du 4 novembre 1911, elle n'avait cessé d'en discuter et d'en éluder les dispositions dans un sentiment d'hostilité systématique contre lequel se brisait en 1913 une démarche loyale, inspirée par un désir d'apaisement, du général Lyautey. Le Maroc était devenu l'un des champs d'action où elle préparait la guerre. Il était en même temps l'un des enjeux de la victoire. Dès 1908 le gouvernement allemand avait fait transmettre à Casablanca par M. Hornung, rédacteur en chef du journal de la légation d'Allemagne à Tanger, des instructions cyniques : S'il y avait la guerre, il faudrait qu'il fût fait en sorte que pas un Français ne sortît vivant de la Ghaouia. De son côté, le duc Johan Albrecht von Mecklembourg avait dit : La palme de la paix, emblème de la plus

grande Allemagne, doit être plantée d'abord en Afrique. Il ne faut rien de plus que ces deux phrases pour dévoiler le double objet de la politique allemande au Maroc, servie par des consuls actifs et par des nationaux sans scrupule, dont la révolte des tribus armées et soudo^^ées était le principal moyen, dès longtemps, patiemment et perfidement mis en œuvre.

Au moment de la déclaration de guerre, notre action militaire avait, au prix d'un grand effort, atteint, à Taza et à Khenifra, deux résultats dont l'importance stratégique était considérable. C'est à Taza que la liaison s'était faite entre le Maroc oriental et le Maroc occidental par la rencontre, le 17 mai 1914, des troupes du général Gouraud venues de Fez et de la colonne du général Baumgarten arrivée d'Oudjda. D'autre part, la prise de Klienifra, enlevée par le général Henrys, avait réduit le redan, dangereux pour notre sécurité qui, entre Azrou et le Tadla, menaçait le centre même du Maroc soumis. Accomplies à

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l'heure où rAllemagiie nous imposait la guerre, ces deux opérations, qui faisaient un égal honneur au commandement et aux troupes, avaient encore besoin, pour produire tous leurs effets, d'être consolidées. L'occupalion de Taza devait préparer, pour couvrir nos communications, la soumission des tribus au nord et au sud de la ligne d'étape. D'un autre côté, si la prise de Khenifra nous avait permis d'aborder le pied même du moyeu Allas, les tribus turbulentes que nous avions rejetées de la pi ai lîed a nsTt s montagnes au delà de l'Oum-er-Rebia n'attendaient qu'une occasion de reprendre leur hostilité. Aussi, quoique améliorée, la situation autour de Taza et de Khenii'ra pouvait, si l'on ne prenait pas des mesures complémentaires, devenir critique. Selon le mot du général Lyautey. la déclaration de guerre, au point de vue du ]\Iaroc, arrivait trois mois trop tard ou trois mois trop tôt. Trois mois trop lard, parce que, avant l'occupation de Taza et de Khenifra, nous n'étions pas aux prises avec les Riata, les Zayan et les Chleuh et qu'ainsi, maîtres de nos mouvements, nous aurions pu, dans une

siluaiion expectante, maintenir une occupation restreinte. Trois mois trop tôt, parce que les mesures de consolidation projetées par les généraux Gouraud et Henrys ne pouvaient amener qu'à l'entrée de l'hiver la soumission complète des tribus et notre pleine sécurité.

L'Allemagne ne s'avisa pas de prendre nos convenances et celles du Maroc. Elle choisit et elle nous imposa son heure. Elle avait, d'ailleurs, au Maroc comme en France, préparé ses mesures, disposé ses moyens, soudoyé ses espions, et elle escomptait avec une confiance égale la révolte du Maroc et la défaite de la France, qui devaient l'une et l'autre, dans un temps rapide, servir les desseins où se complaisait un rêve de domination dans lequel l'Europe, l'Afrique et l'Asie avaient leur part dès longtemps marquée.

Personne ne douta que le Maroc, d'autant plus âpremênt convoité que sa richesse et sa prospérité dépassaient toutes les espérances, ne fût un des enjeux de la guerre. Mais il ne se rencontra non plus personne pour songer à sacrifier la France au Maroc. Tout le monde comprenait, à Rabat et à Paris, que « le sort

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10 exemplaires sur papier vergé de hoilar.de

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du Maroc se réglerait en Lorraine ». La question se posait seulement de savoir comment on pourrait pendant la guerre aménager ce sort et fixer, sans abandonner le protectorat ou sans le compromettre, la contribution qu'il devait apporter à la métropole. La question était délicate : elle n'était pas imprévue. Dès le 12 juin 1914 une dépêche du général Jofîre posait les bases de la participation du corps d'occupation à la défense de la métropole. Il semblait au chef d'état-major général de l'armée que les progrès réalisés au cours des dernières années dans l'œuvre de pacification du protectorat permettaient d'envisager et de réaliser ce prélèvement, dont l'importance s'accroîtrait au fur et à mesure que notre autorité serait mieux assise au Maroc. Pour le début et comme principe, le général Jofîre prévoyait qu'en cas de mobilisation le Maroc occidental fournirait à la défense nationale quatre bataillons et quatre sections de mitrailleuses, choisis parmi les tirailleurs algériens, tunisiens ou même marocains. Si restreint que fût cet appel, il ne revêtait pas une forme impérative, puisque le résident général était

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invité à faire connaître si la mesure projetée ne Soulevait pas de sa part « d'objection prijrnordiale )k D'autre part, les dispositions qui devaient assurer sa réalisation entraient en vigueur le l^r octobre. Je retiens cette date coinme une prteuve nouvelle des dispositioiis pacifiques de la France. Chaque fois qu'on ouvrira nos archives, militaires ou diplomatiques, des documents décisifs confirmeront ces dispositions, tandis que si l'on ouvrait les archives allemandes, la preuve serait faite d'Une préparation belliqueuse qui guettait et hâterait, au besoin, l'heure d'un conflit impatiemment attendu.

Soiis réserve de certaines modalités d'exécutioi), le général Lyautey se mettait immédiatement en mesure de satisfaire aux demandes du général Joffrë : il était trop avisé pour ne pas comprendre qu'en cas de guerre continentale, les forces de la métropole devaient être dès le début à leur maximum de puissance. tJn îTiois plus tard, le 20 juillet, alors que la tension diplomatique était devenue inquiétante, il ne dut pas ctte slirpris que le chief d'élat-majbr généKnl ci1vi«îagef\l le pré-

lèveriient complémentaire d'un groupe d'artillerie dé campagne. Quatre bataillons, quatre sections de mitrailleuses et un groupe d'ài'tillerie de campagne, tels étaient donc, àû moment où la guerre allait éclater, les éléments du prélèvernent que l'état-major général avait sollicité du général Lyautey sur les forces d'occupation que celui-ci commandait au Maroc.

Brusquement la conception changea et les exigences s'accrurent. Deux dépêches, parties de Paris le 27 juillet, à une heure d'intervalle, l'une à 18 h. 2D, l'autre, a 19 h. 20, appbrtèreiit au résident général les instructions du Gouvernement, qiii redoutait, et non sans raisoii, une aggravation de la situation. Le Gouvëi'hement savait qu'il pouvait compter siir le talent et sur le patriotisnie dii général Lyautey, Français de Lorraine, pour apporter* le plus large concotirs à la défense de la JDâtrie, mais, obsédé par la guerre menaçante oii lé sort de cette patrie se jouerait, il ne tenait Jias un compte siiîTisant de la situation dti Mâr-oc, cjui exigeait, elle aussi, des precaiitioris et des dispositions particulières.

La première dépêche, émanée du ministère des Afîaires étrangères, était brève et impérative. Elit limitait V occupation du Maroc aux principaux ports de la côte et, si possible, à la ligne de communication Kenitra, Meknês, Fez, Oudjda, Tous les postes et marches avancés devaient être momentanément abandonnés. Enfin, le premier soin assigné au général Lyautey consistait à ramener aux ports de la côte les étrangers et les Français de V intérieur pour assurer leur sécurité.

Quoiqu'elle se référât à ce télégramme, la dépêche du ministère de la Guerre avait un ton moins impérieux. Elle paraissait laisser plus de place aux réflexions et à la liberté d'action du général Lyautey. Mais si l'ordre d'évacuation s'y exprimait avec moins de fermeté, le concours indispensable et possible qu'on lui demandait dépassait singulièrement celui qu'une dépêche datant à peine de six semaines lui avait fixé. Au lieu des quatre bataillons, des quatre sections de mitrailleuses et du groupe d'arlillerie de campagne, c'était la totalité de ses bataillons de chasseurs, des zouaves, de l'infanterie coloniale, des tirail-

leurs algériens et des batteries montées que, d'un geste rapide, on prélevait sur les forces dont il disposait pour occuper et défendre le Maroc.

Que lui restait-il donc ? On parlait avec une précision catégorique de la valeur de 28 bataillons, mais, même en tenant pour exact le calcul de la quantité, qui était pourtant contestable dans un de ses éléments, la qualité et Vemploi de certaines troupes soulevaient des objections sérieuses. Il est en effet aisé de comprendre que tels soldats indigènes gagnent, en cas d'insurrection, à être éloignés des foyers locaux d'incendie, où leur présence est plutôt un danger qu'une force, et à être encadrés sur un front éloigné au milieu de troupes sûres. Cette préoccupation trop légitime n'empêchait pas le général Lyautey, qui est un soldat discipliné, de se mettre aussitôt à l'œuvre pour satisfaire aux demandes du Gouvernement dans toute la mesure et le plus rapidement possible. Dès le 31 juillet il avait pris des dispositions pour assurer l'envoi immédiat en France de vin^t bataillons et de six batteries montées. J'ajoute,

pour en finir avec la contribution directe du Maroc à la guerre continentale, qu'en trois mois il réussit à fournir 40 bataillons et 40 escadrons, qui jouèrent sur presque tous les champs de bataille un rôle décisif et ajoutèrent des pages de gloire immortelle à l'héroïque histoire des troupes d'Afrique.

Cette contribution, qui avait décuplé les prévisions faites en juin 1914, s'accomplit sans que le général Lyautey abandonnât les postes et les marches dont l'évacuation lui avait été primitivement prescrite. Avec le sûr coup d'œil que donnent l'expérience, l'autorité et le sens du commandement, le résident général avait compris tout de suite que, môme restreinte, cette évacuation compromettrait le sort du Maroc tout entier, livré a\ix tribus rebelles, dont le mouvement irrésistible entraînerait les tribus soumises. A peine nos troupes auraient-eUe quitté le pi\ys Zaïan que le mouvement général berbère se serait déclenché et aurait engagé dans la révolte, non seulement les Beni-Mtir et les I^eni-Mguild que nous venions à peine de rallier à nos armes, i^i^is encore, Marrakech

étant livrée à elle-même, tout le pays du Sud, que nos alliés, les grands caïds, auraient été impuissants à contenir. C'était la ruine assurée, avec le massacre de ceux qui nous avaient été fidèles, de tous les établissements européens à Marrakech, dans la Chaouïa, dans les Doukkala, dans la région de Meknès, et peut-être l'ouragan déchaîné n'aurait-il pas épargné le Gharb lui-même. Et comment, au milieu de l'exaltation de nos adversaires et de la décomposition des tribus soumises, les bataillons enlevés « aux postes et marches avancés » auraient-ils pu se frayer un chemin jusqu'à la côte ? Harcelés par les rebelles, ils n'y seraient arrivés qu'au prix des plus grands eïïorts et des plus douloureux sacrifices, obligés d'abandonner leurs morts, peut-être leurs blessés, et presque impuissants à ramener leur matériel. Qu'eût valu pour la défense nationale un semblable appoint, décimé, fatigué, découragé, brisé par la retraite avant de venir à la bataille ?

Le général Lyautey avait, est-il besoin de le dire ? le souci élevé et l'angoisse patriotique de concourir de tous ses efforts à cette défense.

Il redoutait même, à l'heure où il pesait et prenait ses responsabilités, qu'on ne l'accusât de céder à un sentiment, personnel et local, de conservation du terrain acquis et qu'on ne lui prêtât r arrière-pensée de vouloir, à tout prix, sous l'influence d'une ambiance irrésistible, garder le Maroc, « son Maroc », qui lui tenait tant à cœur. Ainsi mis en garde contre lui-même par une psychologie avertie et sagement méfiante, le résident général envisagea avec sang-froid tous les termes du redoutable problème qu'une situation tragique ouvrait devant sa conscience de Français et de Lorrain. Sur le but à atteindre, c'est-à-dire sur la contribution aussi forte que possible des troupes d'occupation à la défense nationale, il ne pouvait y avoir ni contradiction ni hésitation ni marchandage : le salut de la patrie primait tout. Sur les moyens, la divergence tenait aux différences de conception qui naissent de l'éloignement ou de la proximité des lieux où l'action s'exerce. L'ordre et la suggestion, celle-ci plus ou moins impérative, venus de Paris, trahissaient l'obsession, si naturelle, de la frontière de l'Est, mais ils

méconnaissaient la situation du Maroc qui sur tout le front de Kasba Tadla à Taza était en guerre. Au contraire, le général Lyautey, sans nier que le sort du Maroc se jouerait en Lorraine, comprenait que le seul moyen de donner à la France le maximum de troupes était, non pas de se mettre à la côte en évacuant V intérieur, mais, au contraire, d'évacuer la côte, de vider tout V intérieur en poussant tout ce qui pouvait rester disponible à Vavant, pour maintenir intacte V armature extérieure.

Cet avis prévalut dans un conseil du 30 juillet où les généraux Gouraud, Henry s et Brulard et les colonels Peltier et Gueydon de Dives furent convoqués à Rabat. Les régions de Fez, de Meknès, des Zayan, de la Chaouïa, de Marrakech et des Doukkala-Abda étaient ainsi représentées par leurs commandants directs auprès du chef supérieur et responsable. Avec le général Lyautey, il faut répondre franc et net : il n'est pas de ceux qui demandent à enregistrer leur propre opinion, suggérée à des subordonnés passifs ; quand il interroge, c'est pour savoir la vérité, et non pour se complaire dans les flatteries qui la

détournent ou la déguisent. Les questions, au conseil du 30 juillet, sont brèves et précises : de même les réponses. Au colonel Peltier : « Pouvez-vous garder Mazagan et Safi avec vos seules réserves ? — R. Oui, si Marrakech reste occupée ; sinon, c'est cinq ou six bataillons qu'il me faudra. » Au colonel Gueydon de Dives : « Que vous faut-il pour garder Casablanca et protéger ses abords ? — R. Presque rien si Marrakech reste occupée ; sinon, tout ce qu'il y avait en Chaouïa en 1908. » Le général Brulard précise sa situation : « Ayec trois bataillons je me charge de garder Marrakech, et avec trois compagnies Agadir. Si je les évacue, tout l'Atlas et le Haouz lâchent, et les grands caïds ne pourront résister au mouvement qui entraînera tout jusqu'à la Chaouïa. » Au général Ilcnrys : « Que vous faut-il pour garder Meknès et la route d'étapes ? — R. Presque rien, si Khenifra et le Tadla restent occupés, parce que je m'appuierai sur des populations soumises : sinon, tout ce que j'ai de forces en avant, et encore ! » Le général Gouraud se range à cet avis.

Ainsi la consultation de ces chefs éprouvés est unanime et décisive : elle confirme l'opinion du résident général. Dès qu'on lâchera quoi que ce soit du front avancé, tout craquera, dans un pays soulevé, où la révolte, exaltée par notre retraite, qu'elle exploitera comme un aveu d'impuissance, coupera les communications et rendra les transports impossibles. Que seront, dans ces conditions, les débris expédiés à la côte, s'ils y arrivent 1 Au contraire, en maintenant solidement et le plus longtemps l'armature avancée, on peut retarder, peut-être même conjurer, la rébellion et conserver la liberté et la sécurité nécessaires pour enlever et envoyer le maximum d'unités et de cadres.

Cette conception hardie du général Lyautey a sauvé le Maroc. Prudent dans son audace même, le résident i^énéral avait réservé l'évèntualité où, contraint de replier ses ailes, il tiendrait seulement, jusqu'à la dernière extrémité, sur le front Zaïan-Khenifra-Tadla. Mais la fortune aide ceux qui osent. Ni Agadir, ni Mogador, ni Marrakech, ni Taza n'ont été évacués et, par une juste récompense d'un

long et glorieux efîort, l'occupation du Maroc s'est étendue pendant la guerre à des tribus qui, en 1914, étaient en révolte ouverte contre l'autorité du sultan et contre le protectorat de la France.

Dès le 18 août, le général Lyautey, sans aller jusqu'à prévoir un aussi magnifique résultat, pouvait exprimer l'espoir de maintenir l'armature de l'occupation et de « garder un Maroc intact )>. Ce « Lorrain de la frontière » avait peut-être l'ambition de servir ailleurs, sur ce front natal où les grandes batailles auxquelles il était apte allaient décider du sort de la patrie, mais, quand on est soldat, on ne choisit pas son devoir, et il acceptait, sans rien demander de plus, le « rôle de sacrifice )) que le destin lui assignait. D'ailleurs le ministre de la Guerre savait trouver les paroles qu'il fallait dire à ce grand chef et à ses magnifiques soldats pour les encourager dans leur dur et lointain labeur. « Le Gouvernement a dû, à son vif regret, renoncer à employer vos services sur la frontière parce qu'il estime que vous êtes seul à même d'assurer la lourde tache qu'il vous a confiée.

Cette tâche n'est pas ingrate, puisqne, grâce à votre esprit de sacrifice et à vos talents d'organisation, vous réussissez à donner à la Défense Nationale des effectifs plus nombreux que ceux que le Maroc lui avait enlevés... Soyez soutenu par la ferme conviction que l'intervention précieuse de vos contingents contribuera puissamment à hâter le succès décisif permettant de vous rendre rapidement les troupes qui vous sont nécessaires. Dites à celles de vos admirables troupes qui restent que le pa3^s comprend toute l'étendue du sacrifice qu'il leur demande. Il leur envoie avec des bataillons territoriaux ses enfants de France pour partager les heures héroïques qu'ils vont vivre. Le haut exemple que vous leur donnez, votre indomptable énergie et votre foi patriotique sont les meilleures garanties du succès final. »

Un tel langage ne laissait pas le général Lyautey insensible, mais il revendiquait, avec la ferme tranquillité que donne un plan méthodiquement conçu, la liberté de ses mouvements. Il ne pouvait opérer des réductions sur ses troupes et les expédier en France

Sb LÀ BATAILLE bu IVIAROC

'qu'en iTiàiriienant ce qu'il appelait pittoresqùement « le contoût* apparent de rbccuiiation avancée ». Si les indig'èU'es ïi'avaietit pas l'îiiipressibn que le front ne serait pas évacîié, la digue risquait d'être crevée et dé tout emporter dans sa débâcle. A la fin du mois d'août les ribiivelles veliuès d'Europe n'étaient pas bonnes et le service marocain des renseigiiements signalait des symptômes peu rassurants sur l'état d'esprit de certaines tribus. La moindre défaillance pouvait avoir le plus fâcheux retentissement et des répercussions irréparables. Pour contenir les i'ebelles et- pour rallier les hésitants, il n'}' avait pas d'autre rriôyën que dé s'àrc-bouter à l'avant. Le front avancé était la garantie dé là sécurité assiiréé à rhinterlahcl et a la bôle. En vain les Riàta et lesBerbières avaientils tenté des assauts furieux 'de taza jusqu'à Khenifra. Le masque, inébranlablement maintenu, n'avait pas fléchi et rien derrière lui H'avait bougé. L'Allemagne avait fdit répandre le briiit qu'elle nous avait sotrirries d'évacuer le Maroc. Les premieb retraits de troupes qui avaient siiivî la nioDillsaîibn et la

réduction progressive des effectifs avaient donné un corps à cette légende. Ces mesures, dont une propagande habile dénaturait le caractère, avaient exalté le fanatisme et encouragé l'audace des rebelles. Mais au moment de la bataille de la Marne, les tribus, flottantes pendant quelques jours, étaient rentrées dans l'ordre. Elles avaient le sentiment de notre force. La stabilité du front, solidement défendu, avait démenti le mensonge allemand, tandis que l'arrivée des territoriaux affirmait par un fait tangible que la France n'était pas à court d'hommes et qu'elle avait la volonté et les moyens de tenir le coup. La bataille du Maroc débntait par une victoire.

Le maintien intégral du front avancé rtè fut pas la seule mesure dont l'influehce salutaire s'exerça sur les tribus et assura iëiii' tranquilhté. D'autres dispositions, prises avec rapidité et énergie, ruinèrent, du j[)t-etiiiër coup, les espérances que là profislgaiidé dllë-

mande avait mises dans une révolte soudoyée du Maroc. L'Allemagne, mal contenue par l'acte d'Algésiras et peu scrupuleuse dans l'application de la convention de 1911, avait établi la légende de sa puissance inviolable et d'une immunité qui n'avait rien à redouter des autorités françaises. Ses menées, que notre diplomatie déplorait plus qu'elle ne les contrariait, justifiaient cette légende. La déclaration de guerre nous rendit notre liberté et il suffit d'une volonté résolue pour démontrer aux indigènes, attentifs aux événements, que nous étions les plus forts. La fermeture des bureaux de poste et des consulats allemands, la saisie de leurs correspondances, la remise dans le droit commun des protégés et des censaux qui avaient abusé pendant tant d'années d'un intolérable privilège, produisirent un effet immédiat. Mais rien ne prouva mieux notre force, mise au service du droit, que l'arrestation et la condamnation de quelques Allemands notoires, dont Karl Ficke, notre principal adversaire depuis son installation ancienne au Maroc, était le chef reconnu, tenace et habile. Sa maison-mère

était à Casablanca. Il avait des succursales à Mazagan et à Marrakech. Depuis 1907 il s'était trouvé au centre de toutes les difficultés que nous avions rencontrées au Maroc, où il combattait notre action et narguait notre impuissance. Il n'était étranger à aucun des moyens mis en œuvre pour ruiner notre influence et pour provoquer notre éviction. Son neveu Nehrkorn et son associé Grundler étaient ses complices. Nehrkorn était pour la politique du sabre, mais il savait user d'autres ressources. En 1907, tandis que notre action au Maroc, pourtant si prudente et presque timorée, était violemment dénoncée à la Chambre, il escomptait l'intervention des socialistes pour seconder, à leur insu, les desseins de l'Allemagne. Aidé par Nehrkorn et par Grundler, Karl Ficke ne négligeait aucune des armes dont il pouvait se servir pour nous nuire. Il protégeait la contrebande de guerre et il distribuait des fusils aux indigènes. Il aidait les légionnaires à déserter et il joua un rôle actif, que sa correspondance, saisie en 1914, a permis d'établir, dans l'affaire des déserteurs de Casablanca. Il avait ses

espions, ses protégés et ses censaux, que le consul allemand couvrait de son autorité. 11 collaborait, soit sur place, soit à Berlin, à des campagnes de presse où il exerçait un dénigrement haineux contre la France et où il répandait de fausses nouvelles. Il avait soutenu Moulay-Hafid dans sa lutte contre Abd-el-Aziz, tandis que la France ne prenait pas parti dans la querelle des deux frères. Il entretenait des intelligences avec les tribus qui nous étaient hostiles et dont il excitait la rébellion. Malfaisant et cynique, il- passait pour invulnérable. Condamné à mort après un procès régulier, il subit le feu avec courage, mais il ne fallut pas moins que ces douze balles pour abattre sa puissance d'intrigue, d'orgueil et de haine, qui, se croyant à l'abri des lois de la guerre, nous avait porté un défi audacieux et prolongé.

L'exécution de Karl Ficke ébranla l'influence allemande : elle ne supprima pas l'actioli allemande. Le Maroc était un des atouts que l'Allemagne avait mis dans son jeu de guerre. Une carte perdue n'annihilait pas la partie, qui fut engagée selon un plan

dont l'ensemble et les détails avaient été réglés, longtemps à l'avance, avec le soin le plus minutieux. Le major Kalle, attaché militaire allemand en Espagne, disait en 1913 : « C'est encore au Maroc qu'on pourra le mieux couper les jarrets de la France », et il avait préparé le couteau. Son chef était le prince Ratibor, grand seigneur fastueux et brutal qui avait transformé l'ambassade allemande à Madrid en un centre, puissamment ravitaillé, de renseignements, d'espionnage et de propagande. Le major Kalle avait pour collaborateurs l'attaché naval von Krohne, de qui relevait tout naturellement l'action sousmarine, et le conseiller von Stoehrer. Ce quatuor fonctionnait avec discipline. Il n'avait pas pu mettre la main sur l'ancien sultan Abd-el-Aziz dont la popularité habilement exploitée aurait pu gêner sérieusement notre influence, et il avait dû se rabattre sur son frère Moula} -Hafid, dont le règne brutal et cupide n'avait laissé que de déplorables souvenirs. Moulay-Hafid avait plus d'ambition que de courage. Il se vendit, mais, ayant plus de goût pour la débauche que pour l'action,

il ne tenta jamais une aventure qu'il jugeait trop périlleuse.

A défaut de sultans détrônés, il ne manquait pas au Maroc de dissidents dont l'ambition et la cupidité pouvaient être utilement exploitées. L'Allemagne ne se refusa pas cette chance. Déjà avant la guerre, elle avait lié partie avec Raïssouli, chérif et brigand, qui, comme chérif, descendait du Prophète et, comme brigand, avait payé dans les prisons du Maghzen les méfaits trop évidents d'une vie d'aventures. Ce singulier personnage opérait dans la zone espagnole, où certaines tribus Djebala lui étaient soumises, et il trompait avec une habileté consommée, par de feintes promesses, le gouvernement de Madrid, dont trop d'agents locaux ne partageaient pas les illusions et ne suivaient pas les instructions, en apparence loyalement correctes. Si Raïssouli gagnait mal l'argent espagnol, qu'on lui ï| versait à raison de 200.000 pesetas par mois pour rétablir l'ordre ! il était plus sincère envers les Allemands, qui escomptaient moins son action directe que son influence. Raïssouli opérait devant notre front Nord et il était

rattaché, clans le plan allemand, au port de Tétouan.

A l'Est, dans le Moyen Atlas, Moha ou Saïd, rattaché au port de Larache où le consul allemand surveillait et conduisait l'afïaire, exerçait son influence sur des tribus berbères que notre récente action sur la Moyenne Moulouya avait séparées sans diminuer leur ardeur belliqueuse. Moha ou Saïd, auprès duquel le sultan de Stamboul avait agi en même temps que l'Allemagne, avait dans le Moyen Atlas, dans le Tafilalet et dans le Haut Atlas des lieutenants, chérifs et marabouts, faux ou vrais, dont l'argent venu de Berlin entretenait le zèle.

Au Sud, El Hiba, relié au port de Tarfaya, était pour l'Allemagne un appoint considérable. Il était, comme Raïssouli, un allié déjà éprouvé, dont les frères Mannesmann avaient secondé la fortune, un instant prodigieuse. Fils d'un sorcier, mais intelligent et dévot, lettré et habile, il avait réussi à se faire proclamer prétendant, à rallier les tribus du Sous, à former une importante harka et, d'étape en étape, à entrer triomphalement à Marrakech

le 15 juillet 1912. Pendant deux nnois il vécut un rêve magnifique et tous les espoirs paraissaient ouverts à son ambition illimitée quand, brusquement, le 6 septembre, l'armée du colonel Mangin vint troubler la fête. Elle bouscula, dans la plaine de Sidi-bou-Othman, l'armée du prétendant, qui put prendre la fuite. Battu de nouveau en 1913, il trouva dans la guerre de 1914 l'occasion de satisfaire son ambition et sa haine : l'Allemagne, habile à exploiter l'une et l'autre, crut qu'il serait son meilleur agent.

Ainsi, au Nord, à l'Est et au Sud, l'Allemagne avait mis ou remis la main sur des chefs influents, mais isolés, qu'elle devait relier entre eux pour provoquer un soulèvement général. Il fallut quelque temps pour l'organiser. En attendant, nos troupes ont à lutter un peu partout contre les efforts dispersés des tribus rebelles dont la guerre européenne, que l'Allemagne exploite comme une guerre sainte où l'islamisme aura sa juste revanche, exajte le fanatisme. A Khenifra, attaquée par les Berbères, la situation est un instant tragique. Le général Lyautey télé-

graphie le 9 août : « Dès maintenant le détachement laissé à Khenifra peut être regardé comme assiégé, mais il tiendra aussi longtemps que possible ; c'est de lui que dépend toute la liberté d'action sur la ligne Fez-Rabat pour le mouvement des troupes à vous envo^^er successivement en France; car le jour où il cédera, la poussée berbère se précipitera. Mais il sait qu'il a un rôle de sacrifice et le remplira jusqu'au dernier homme. » Ce sacrifice est d'autant plus méritoire que les yeux et les cœurs sont tournés vers le front de Lorraine où se joue la partie décisive. Pourtant c'est le même ennemi que, là-bas €t ici, nos troupes combattent, et ici le risque n'est pas moindre que là-bas. L'événement ne tarde pas à le démontrer. L'affaire d'El-Harri, à l'est de Khenifra, imprudemment engagée le 13 novembre 1914, par un commandant audacieux, qui a transgressé les ordres reçus, s'achève pour nous par un coûteux désastre. Nous perdons plus de 600 hommes, 30 oificiers, 2 batteries et une quantité d'armes et de munitions. Si douloureuses que soient ces pertes, l'effet d'excitation qu'elles produisent

sur les tribus en est la plus redoutable conséquence, et il ne faut rien de moins que la ferme volonté du général Henrys pour rétablir une situation dangereusement compromise.

Dès lors, grâce au général Lyautey et à des collaborateurs dignes de servir avec lui la France, les derniers mois de l'année 1914, où nous réussissons à contenir partout les tribus rebelles, n'ont pas apporté à l'Allemagne les résultats qu'elle escomptait. Son organisation, que notre esprit de décision a déconcertée, n'a pas eu le temps de ramasser et de lier ses efforts. Mais elle juge la partie trop nécessaire, et elle la croît trop sûre, pour l'abandonner. Au cours de l'année qui s'ouvre, elle redouble d'activité, et, du Nord au Sud, elle met en mouvement toutes ses forces, avouées ou occultes, toutes ses influences, anciennes ou nouvelles, tous ses movens d'action et de corruption, et elle augmente ses partisans d'une recrue d'élite.

Ce n'était pas, en effet, un mince personnage que cet Abd-el-Malek dont l'Allemagne réussit à obtenir le ralliement et le concours au début de 1915. Agé de quarante-cinq ans,

il était le propre fils d'Abd-el-Kader, l'émir fameux qui avait laissé dans les tribus un souvenir inoubliable. Le fils ne valait pas le père, mais, fier de son origine, il rêvait de jouer un rôle. Tantôt brouillé avec le Maghzen et tantôt réconcilié avec lui, mécontent et méfiant, aigri et jaloux, il crut que l'Allemagne représentait la force, et il se mit du côté du plus fort. Sa trahison et sa fuite provoquèrent le suicide de son fils qui, boursier de Beyrouth et obligé de la France, refusa de le suivre et préféra la mort au déshonneur : il était, lui, de la race d'Abd-el-Kader. Abdel-Malek avait, au temps du Rogui, commandé des harkas chez les Rifains : depuis il avait, pour le compte du Maghzen, inspecté les tabors de Tanger. L'avenir démontra pourtant que si les Allemands ne s'étaient pas trompés sur l'influence de son nom, ils avaient fait un faux calcul en escomptant ses talents miUtaires.

Avec Raïssouli, Abd-el-Malek, Moha ou Saïd et El Hiba, secondés par des lieutenants dont quelques-uns n'étaient pas sans importance, le prince Ratibôr avait réuni les élé-

ments propres à hâter l'agression collective qu'il méditait. Tous ces personnages étaient directement reliés aux ports de la zone espagnole, Larache, Tétouan, Melilla, et l'argent qui les entretenait venait d'Espagne. Le coup, pour être bien monté et prêt à l'heure, exigeait l'accord de leurs mouvements, qui déchaîneraient une insurrection générale ; il y eut entre eux des émissaires et le major Kalle, celui qui voulait nous couper les jarrets au Maroc, tenait tous les fils de la vaste intrigue. On s'étonnera toujours qu'une ambassade installée en pays neutre ait pu avoir l'audace et la liberté d'organiser presque au grand jour une semblable entreprise.

Si bien préparé qu'il fût, le plan allemand avait trop compté au Nord sur Raïssouli et sur Abd-el-Malek, et pas assez avec le général Henrys, qui déploya, au cours d'expéditions successives, des qualités admirables de sangfroid clairvo3^ant et énergique. Nul n'a mieux que le général Lyautey, attentif à toutes les opérations, qu'il surveillait. et au besoin rectifiait, rendu justice à son collaborateur, auquel Fez, menacée par les Djebala, dut son salut

au mois de juin. Il est impossible d'écrire en détail, sinon à un point de vue technique pour lequel la compétence me fait défaut, et qui d'ailleurs intéresserait les seuls spéciaUstes, une histoire compliquée où s'enchevêtrent les noms barbares des tribus mêlées de gré ou de force à cette campagne. Ce que j'en ai lu m'a donné l'impression d'une compétence, d'une méthode et d'une organisation qui ne furent jamais prises en défaut, et ce que j'en ai vu sur les lieux mêmes, où la sécurité des routes conquises et construites égale celle d'Europe, m'a permis de juger des avantages que la nature donnait à nos adversaires. La guerre ne peut s'apprécier que sur le terrain où elle est faite. Celle du Maroc fut difficile et longue, âpre et meurtrière. On ne dira jamais assez quel héroïsme patient, patriotique et désintéressé, il a fallu aux chefs et aux troupes pour la mener à bonne fm — une fm qui n'a pas seulement conservé, mais qui a consolidé et agrandi notre domaine dans toute l'étendue de l'empire chérifien.

Au Sud comme au Nord, les Allemands payaient d'audace. Partout ils avaient des

agents, des espions et des alliés. Jamais l'argent, qui est le nerf des intrigues, ne faisait défaut. Il en pleuvait à Tarfaya comme à Melilla. Partout les autorités espagnoles fermaient les yeux et on voudrait ne pas pouvoir dire que des agents subalternes ouvraient les mains. Entre Las Palmas et Tarfaya et même entre Tarfaya et Larache, entre le consul allemand et El Hiba les courriers fonctionnaient, porteurs d'instructions et d'argent. L'expédition d'un sous-marin, VU.-C, 20, construit spécialement à Stettin, armé d'un canon et de deux tubes lance-torpilles, fut ainsi décidée. Elle entrait dans les plans de l'Allemagne et dans les vues d'El Hiba. Ce fut l'ancien consul allemand à Fez, un personnage de mœurs singulières, mais expert aux choses du Maroc et arabisant, le docteur Probster, qui se chargea de la préparer et de l'entreprendre. Gêné par des chalutiers français et difficilement opéré devant l'estuaire de l'oued Dra, le débarquement fut précipité et sommaire. Menacé et dévalisé par des indigènes pillards, contraint, après sept jours d'abandon, de prendre la route d'Assaka, où

des émissaires d'El Hiba et deux rekkas du consul allemand de Larache le rejoignent, le docteur Probster promet et promet encore, mais rien ne vient. Il faut repartir. Cette équipée ridicule n'en vaut pas moins au docteur déçu, quand il rentre à Las Palmas, de la part du consul d'Allemagne, l'accueil qu'aurait mérité la réussite de l'entreprise. Telle est bien l'habitude de l'Allemagne de nier aussi longtemps qu'elle le peut ses défaites et de recevoir en triomphateurs les soldats qui les ont subies. La réception faite en 1915 au docteur Probster par le consul allemand des Canaries est, en raccourci, l'image anticipée des acclamations ' qui, après l'armistice du 11 novembre, saluèrent à Berlin les troupes défaillantes du Kaiser disparu.

A chacun son rôle. Tandis que le major Kalle organisait la communauté des efforts entre les chefs marocains hostiles à la France et que l'attaché naval von Krohne suivait avec une sollicitude inquiète les préparatifs de l'équipée de l' LL-C. 20, est-ce le conseiller von Stoehrer qui alimentait la propagande ? J'hésite entre lui, M. Weisberger, qui avait

parcouru toute l'Afrique du Nord et le prince Aziz-Hassen, le vaincu de Lula Bourgas, car, sous l'autorité du prince Ratibor, Allemands, Autrichiens et Turcs rivalisaient d'émulation pour exciter l'Espagne contre nous et pour préparer dans le Maroc tout entier un soulèvement contre le Protectorat français. Les brochures, les appels, les pamphlets, se multiplient. De Madrid, de Tanger, de Larache, de Tétouan, de Melilla, partent les fausses nouvelles, les accusations injustifiées et les menaces. Telle feuille venimeuse, éditée à Madrid, est rédigée pour jeter le doute sur la solidité de l'armée française et sur sa force de résistance. Un employé du consulat d'Espagne à Tanger rédige un journal germanophile. Au nom de Mahomet V, le sultan de Constantinople, un factum habile prend la forme coranique pour prêcher la guerre sainte contre les Anglais, les Français et les Russes. Un autre appel rédigé par un chérif s'adresse aux musulmans qui servent « malgré eux » dans les rangs étrangers ou habitent des colonies françaises et les somme, au nom du Prophète, de rallier la cause de l'Islam, pro-

mise par l' Allemagne à une éclatante revanche. D'autres appels à la désertion sont répandus à profusion. Aucune occasion n'est raanquée de dénaturer la vérité et d'attaquer la France. Quand le général Lyautey expose devant une grande affluence d'indigènes à Souk-el-Arba du Gharb les raisons de la victoire assurée des Alliés, c'est Salah Chérif, secrétaire arabe au ministère de la guerre ottoman, qui lui oppose une réplique où l'ironie se fait perfide et la perfidie agressive. Comment une semblable propagande, passionnée, mais nuancée, habile à revêtir selon les lieux et les temps toutes les formes, n'aurait-elle pas produit ses effets ? Après les terribles ripostes que l'ennemi avait essuyées, au nord de Fez et de Taza, sous les coups durement frappés du général Henrys, il s'était recueilli, mais il n'était pas soumis. Les Allemands tolèrent mal l'inertie de leurs aUiés. Ils n'avaient pas hé partie avec Abd-el-Malek et avec El Hiba et ils ne leur avaient pas fourni tant de subsides pour les laisser dans l'inaction. Les deux chefs dissidents du Nord et du Sud avaient formé d'importantes harkas.

La bataille était inévitable. Nos groupes mobiles la livrèrent avec leur vaillance habituelle. Sidi Rabo, le lieutenant d'Abd-el- Malek, fut, le premier, dispersé. Puis Abd-el- Malek, battu à son tour, connut une pitoyable défaite et prit le chemin de la montagne (27 janvier 1916). A défaut de l'honneur, il sauva la caisse, entretenue par l'Allemand Bartels, qui, obligé aussi de prendre la fuite, télégraphia à Madrid : « L'argent est sauf, -p Au Sud, le général de Lamothe bouscule les groupes d'El Hiba. Ces actions brillantes furent suivies d'une série d'opérations dont le résultat fut de dégager le couloir de Fez-Taza et d'exécuter le chemin de fer qui, de l'autre côté, avait été ouvert entre Taza et Oudjda, le 14 juillet 1915. Les régions de Fez, de Meknès, de Khenifra, et de Kasba Tadla furent libérées. Il fallut plus de temps pour assainir la région du Tafilalet, mais l'année ne s'acheva pas sans que les tribus, dont les harkas avaient été dispersées, fissent leur soumission. Ce fut une année magnifiquement employée.

L'année 1917 fut consacrée dans la zone

insoumise de l'Atlas à une manœuvre qui compte parmi les plus belles de la bataille du Maroc. Elle est ainsi résumée dans un récent Bulletin de la section d'information du G. Q. G. :

« Cette zone comprenait deux groupements rebelles : au Nord les Riata et les Braber, au Sud les Chleuh, établis dans les massifs les plus élevés, aux extrémités de la chaîne.

« Pendant que le groupe mobile de Bou- Denib (colonel Doury) enveloppe à l'Est le massif des Brabers, en remontant la Moulouya, pendant que les groupes de Fez et de Taza contiennent les rebelles du Nord et de nouvelles attaques d'Abd-el-Malek, et pendant que les groupes de la région de Marrakech, par des colonnes nombreuses, contiennent les Chleuh, une colonne partie de Meknès ^ s'enfonce dans la montagne entre les groupes Braber et Chleuh, la franchit et donne la main dans la vallée de la Moulaya au groupe mobile de Bou-Denib. La zone insoumise est ainsi bloquée et traversée. Les deux groupements rebelles sont investis. De nom-

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