La bataille littéraire
Depuis longtemps, nous avions formé le projet de réunir en volumes la collection des Revues bibliographiques de M. Philippe Gille. Une difficulté nous arrêta tout d'abord quand nous voulûmes fixer la date à laquelle nous désirions faire commencer cette publication. La Bataille littéraire moderne ne commençant guère qu'à l'avènement des maîtres du Naturalisme, nous avons fixé à ce moment le point de départ de la reproduction de ces articles dont le succès a consacré la valeur.
Dans ce premier volume, M. Philippe Gille,
moins soucieux d'imposer ses opinions personnelles que de laisser le public juger luimême de la valeur des écrivains, a donné le plus souvent la parole à ces derniers ; ajoutons qu'il n'a ouvert la lice qu'aux maîtres, et que le très grand intérêt de ce livre est dans la variété des morceaux qu'il a su choisir dans l'œuvre de chacun d'eux pendant les années 1875, 1876, 1877 et 1878.
Qu'on n'attende pas ici la reproduction exacte des Revues bibliographiques de ces quatre années ; M. Philippe Gille, bien que ne changeant rien à ses opinions passées, a dû forcément supprimer, abréger et condenser. La critique proprement dite prendra une place plus importante dans les volumes suivants, mais le lecteur pourra, comme dans celui-ci, avoir toujours sous les yeux les pièces du procès, la défense des auteurs présentés par les auteurs eux-mêmes. Tel qu'il est, ce premier volume sera, nous l'espérons, un livre d'intérêt d'autant plus grand qu'il permettra de juger par des exemples l'ensemble des
quatre premières années de notre mouvement littéraire.
Pour bien suivre et étudier les phases de La Bataille littéraire, il est absolument nécessaire d'établir une sorte de classement général, de composer des groupes et d'englober dans des camps différents les œuvres qui forment pour ainsi dire les bataillons des armées en présence.
Une division s'impose, plus tranchée de jour en jour, entre l'école spiritualiste et l'école matérialiste ; c'est donc sous l'une ou l'autre de ces deux bannières qu'il faut placer les écrivains de notre temps, suivant leurs écrits, leur influence et leurs tendances.
Quelques-uns participent des deux, car une évolution nouvelle commence à se produire, s'élevant contre le naturalisme comme le naturalisme s'est dressé contre le romantisme, et, autrefois, les romantiques contre les classiques. Ceci tuera cela! c'est la loi de nature, la loi du progrès et du mouvement.
En conséquence, cet ouvrage comprendra trois parties distinctes :
1° Naturalisme et dérivés (école matérialiste) ;
2° Romantisme et dérivés (école spiritualiste) ;
o° Divers ou littérature historique, philosophique et documentaire (histoire, mémoires, philosophie, voyages, lettres, etc., etc.)
Il est certain que le Naturalisme, tout en procédant du Romantisme par bien des formules et des procédés, a créé un genre tout spécial, et a servi à rallier tous ceux qui combattaient l'excès du Spiritualisme; il a incontestablement, par sa nouvelle manière de voir les choses, modifié en bien des points nos formules littéraires.
Dans le Naturalisme et ses dérivés prendront place, outre les romans physiologiques ou pathologiques proprement dits, tous ceux où la psychologie s'allie à la physiologie, tous ceux qui ont été faits avec des documents hu-
mains, tous les romans d'observation d'après les types réels et existants.
Plus tard, à mesure que la lutte sera plus engagée, on verra, par l'allure même des œuvres publiées, des indices des premières atteintes portées au Naturalisme. Le roman d'idées, le roman d'analyse prennent la vogue ; bien que s'y rattachant par le côté d'observation, par l'accentuation du pessimisme, ils s'en dégagent par une plus grande partie accordée à la psychologie, à l'idéalisme et à la poésie.
Dans le Romantisme et ses dérivés viendra se classer tout ce qui se rattache à l'École spiritualiste, les œuvres qui donnent une part plus importante à l'imagination, à l'âme qu'aux fonctions matérielles.
Ce qu'on y rencontrera, c'est l'Idéal, l'image poétisée de la vie, la préoccupation de l'optimisme, une préférence marquée pour les événements heureux ou bienfaisants, pour la moralité, pour la défense des thèses gêné-
reuses, saines ; on y verra le roman psychique, qui repose du spectacle des vices par le contraste des vertus. C'est, en résumé, le combat du beau contre le laid, le triomphe de l'âme, de l'esprit sur le corps et ses appétits.
Les œuvres d'imagination pure, les romans d'aventure, bien que d'un art inférieur, relèveront également de cette école.
Dans la troisième division de cet ouvrage, se trouveront réunis tous les matériaux qui sont indispensables à la Littérature, et, dans cette lutte engagée entre les écoles différentes, servent en quelque sorte d'approvisionnements, de munitions aux belligérants de Lettres.
Les mémoires, les lettres, les études spéciales, les livres de voyage, de philosophie, les histoires, les portraits, les mélanges y prennent place de droit, comme en une sorte de bibliothèque commune aux combattants de toute nature dans cette grande Bataille littéraire.
Réunis sans parti pris d'écoles, ayant un triple intérêt, historique, philosophique et documentaire, ce sera une mine inépuisable de précieux renseignemets,un choix des meilleures et des plus utiles productions contemporaines.
LA
REALISTES ET NATURALISTES
E. ET J. DE GONCOLRT
Renée Mauperin. — 1875
« Le dernier pas ne fait point la lassitude, il la déclare. » Cette grande vérité, formulée par Montaigne, n'est-elle pas applicable à toutes les révolutions politiques, littéraires ou artistiques, qui ne seraient que d'éphémères échauffourées si tout le monde ne les avaient faites avant ceux qui prennent modestement le titre de rénovateurs et de révolutionnaires. Ces derniers ne font que répéter tout haut et utilement pour eux ce que depuis longtemps tout le monde avait trouvé et se disait tout
bas. On ne m'accusera pas de dénigrer Napoléon, par exemple, juste orgueil de notre siècle, mais j'affirme que le code qui porte son nom et qui l'a grandi fut resté lettre morte si Bonaparte n'eût été que son inventeur, et si toutes les provinces de la France ne l'avaient pas fait par leurs désirs, leurs besoins, pièce à pièce avant lui.
Je ne sais plus quel grand clairvoyant a écrit que les inventeurs n'inventent rien et ne sont que des « vulgarisateurs », mais je le remercie pour avoir ainsi résumé en un mot une des plus limpides vérités du monde.
Tout en mettant de côté ces soi-disant révolutionnaires, qui se font d'éclatants panaches avec les plumes des autres, il faut pourtant admettre qu'une idée, devenue générale, a dû, à une certaine heure, germer dans un esprit avant d'être sortie d'un autre, tout comme il a fallu qu'un brin d'herbe ait pointé avant les autres dans un champ ensemencé dont les grains semblent avoir poussé ensemble. Le difficile est de constater cette éclosion et de décerner justement le droit d'aînesse à une idée ou à un brin d'herbe.
Ajoutons que la malice et l'indifférence humaine aidant, des origines sont devenues obscures, qui étaient faciles à constater. De là vient que chez nous la plupart des véritables inventeurs en toutes choses sont généralement demeurés inconnus.
Certes, les frères de Goncourt ne sont, eux, des
inconnus pour personne ; mais, par un étrange hasard, c'est plutôt le monde littéraire que le vrai public qui a su apprécier, je devrais, plus justement, dire : utiliser leurs importants travaux.
Chercheurs infatigables, ils semblent en effet s'être donné la tache d'entasser des matériaux de toutes sortes, idées de romans, dénouements de pièces, observations sur la nature morte et vivante, documents historiques, artistiques, etc., pour aider tels ou tels de leurs contemporains, plus habiles constructeurs peut-être, à édifier des oeuvres à succès.
Je ne veux pour preuve drce que j'avance que ce livre : Renée Mauperin qui, réimprimé dans la collection de Lemerre, apparaît aujourd'hui comme une nouveauté et que pourtant le public eût pu connaître dès 1864. Ceux qui le liront auront peine à comprendre l'obscurité relative dans laquelle il est resté et déploreront que tant de soins, d'observation, d'études intelligentes aient pu demeurer ainsi enfouis pendant plus de dix ans.
C'est par quelques extraits que je crois pouvoir, mieux que par des dissertations, donner idée de ce roman qui devait être intitulé : la Jeune Bourgeoisie, et qui dépeint de la façon la plus saisissante l'étrange forme qu'a prise notre société depuis un quart de siècle.
Renée, pour me faire comprendre en un mot, est
une fille Benoiton; son père, ancien militaire, marié à une femme insignifiante, l'a élevée, ou, pour mieux dire, laissé s'élever à sa guise. Il l'aimait d'autant plus qu'il avait aussi pour fils :
Un marmot raisonnable, un petit garçon bien sage, « une demoiselle, » comme il disait; et c'avait été pour lui une grande tristesse, mêlée de quelque honte, d'avoir pour héritier ce petit homme qui ne cassait pas ses joujoux. Avec sa fille, M. Mauperin avait eu le même ennui : elle était de ces petites filles qui naissent femmes. Elle semblait jouer avec lui pour l'amuser. A peine si elle avait eu une enfance. A cinq ans, quand un monsieur venait voir son père, elle courait se laver les mains. Il fallait l'embrasser à certaines places : on eût dit qu'elle était venue au monde avec la crainte d'être chiffonnée par les caresses et le cœur d'un père.
Le fils Mauperin veut faire un riche mariage ; or il a été l'amant d'une Mme Bourjot, la mère de la jeune fille qu'il veut épouser. Un homme comme lui ne se décourage pas pour si peu. Après un discours en quatre points il a enlevé le consentement de la mère; reste celui de M. Bourjot, qui ne veut pour gendre qu'un homme titré.
Tout réfléchi et après des recherches faites aux archives, Henri Mauperin demande à être autorisé à ajouter le nom de Villacourt au sien; le mariage va donc être célébré.
Cette combinaison révolte le cœur et le bon sens de Renée, qui supplie son frère de renoncer à ce mariage, dont elle sait l'impossibilité. Celui-ci se
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refuse à toute concession et se retire. C'est alors que, pour déjouer ses projets, Renée, qui a appris qu'il existait encore un Villacourt, lui envoie par la poste le Moniteur, en soulignant de rouge la décision du garde des sceaux. Elle pense que la protestation du dernier héritier du nom suffira.
Mais elle a compté sans le hasard.
M. de Villacourt est une sorte de gentilhomme sauvage et campagnard qui n'entend pas raison. Il vient un beau matin souffleter Henri Mauperin. Une rencontre au pistolet aura lieu le lendemain.
La scène du duel est d'une telle vérité que je dois en omettre certains détails.
On était arrivé.
M. de Villacourt et ses témoins attendaient sur la chaussée entre les deux étangs.
La terre était blanche de la neige tombée toute la matinée. Le bois dressait dans le ciel des branches dépouillées, et au loin des filées d'arbres tout noirs rayaient un rouge coucher de soleil d'hiver.
On alia jusqu'au chemin du Montalet. Les pas furent comptés, les pistolets de Denoisel chargés, les adversaires mis en ligne. Deux cannes posées sur la neige marquèrent la limite des dix pas que chaque adversaire pouvait faire.
M. de Villacourt dépouillait sa redingote, arrachait sa cravate, jetait tout cela au loin. Sa chemise, largement ouverte, laissait voir sa forte et rude poitrine, toute couverte de poils noirs et blancs.
Les adversaires armés, les témoins s'éloignèrent et se rangèrent du même côté.
— Marchez, cria une voix.
A ce mot, M. de Yillacourt s'avança, marchant presque sans s'effacer. Henri, demeurant immobile, lui laissa faire cinq pas. Au sixième, il lira...
M. de Villacourt tomba, assis par terre.
Les témoins virent alors le blessé poser son pistolet, appuyer avec force ses deux pouces sur le double trou que la balle lui avait fait en lui labourant le ventre, puis renifler ses pouces...
« — Je suis raté!... A votre place, monsieur!... » cria-t-il d'une voix forte à Henri, qui, croyant tout fini, avait fait un mouvement pour s'en aller; et, ramassant son pistolet, il se mit à faire les quatre pas qui lui reslaient jusqu'à la canne* en se traînant sur les mains et les jambes. Sur la neige, derrière lui, il laissait de son sang...
Arrivé à la canne, il appuya le coude à terre, ajusta lentement et longuement...
v Tirez donc ! » cria un témoin.
Henri, effaré, se masquant le visage avec son pistolet, attendait. Il était pâle, avec un regard fier. Le coup partit : il oscilla une seconde, puis tomba à plat, le visage contre terre, et ses mains, au bout de ses bras étendus, un moment fouillèrent la neige de leurs doigts crispés.
C'est à partir d'ici que la partie dramatique du livre devient plus saisissante encore. Terrifiée du mal qu'un élan de sa conscience lui a fait commettre, Renée, faible, délicate, atteinte d'une maladie de cœur, doit mourir à son tour ; le médecin a fait comprendre au malheureux père le sort qui l'attend.
Je prends encore au hasard quelques alinéas; M. Mauperin vient à Paris pour faire exécuter une ordonnance du médecin.
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Yne fois dans la rue, il alla. Il n'avait pas d'idée suivie, mais une sorte de battement dans la pensée, sourd et continu, pareil au battement d'une névralgie. Ses sensations étaient obtuses, comme sous le coup d'une grande stupeur. Les jambes des gens qui marchaient, les roues des voitures qui tournaient, il n'apercevait que cela. Sa tète lui semblait à la fois lourde et vide. Voyant qu'on marchait, il marchait. Les passants l'entraînaient, la foule le roulait dans son flot. Tout lui paraissait éteint et de la couleur des choses au lendemain d'une ivresse. La rue n'avait pour lui que la lumière et le bruit d'un rêve. Sans le pantalon blanc d'un sergent de ville, qui accrochait par instants son regard, il n'eût pas su s'il faisait soleil.
Il lui était égal d'aller à droite ou à gauche. Il n'avait le désir de rien, le courage de rien. Il était étonné de voir à côté de lui du mouvement, des gens se presser, marcher vite, aller à quelque chose. Un but, un intérêt dans la vie, il n'y en avait plus pour lui depuis quelques heures. Le monde lui paraissait fini. Il était comme un mort sur lequel eût passé l'activité de Paris. Il cherchait clans tout ce qui peut arriver à un homme ce qui eût pu le remuer, seulement le toucher, et il ne trouvait rien qui pût atteindre à la profondeur du désespoir où il était.
Quelquefois, comme s'il répondait à quelqu'un qui lui eût demandé des nouvelles de sa fille, il disait tout haut : « Oh! oui, bien malade ! » et ce qu'il disait lui faisait l'effet d'être dit à côté de lui.
Il se trouva dans un jardin public. Un enfant vint lui poser des gâteaux de sable sur les pans de sa redingote; d'autres, enhardis, s'approchèrent avec des audaces de moineaux. Puis, peu à peu interdits, lâchant leurs pelles, cessant de jouer, ils se mirent à regarder peureusement et doucement, avec des regards de petits hommes, ce grand
monsieur si triste... M. Mauperin se leva et sortit du jardin.
Il avait la langue épaisse, la gorge sèche : il entra dans un café.
En face de lui, il y avait une petite fille en chapeau de paille, en canezou blanc. On voyait les petites jambes de l'enfant, la chair de ses petits mollets fermes entre son pantalon à dents et son petit bas. Elle ne faisait que remuer sur son père, monter, grimper, sauter sur lui. Elle piétinait toute droite sur ses genoux. Une petite croix sautait sur la peau rose de son cou. Son père à tout moment lui disait : » Finis donc !... *
M. Mauperin ferma les yeux : les six ans de sa fille étaient là devant lui I Et, tirant à lui une Illustration, il se pencha dessus, essaya de mettre sa pensée à regarder des images, et, à la dernière page, s'arrêta au rébus.
Quand M. Mauperin releva la tête, il s'essuya le front avec son mouchoir. Il avait deviné le mot du rébus :
Contre lamort il n'y a pas d'appel!...
Je ne sais rien de plus navrant, de plus terrible que la scène où ce pauvre père est obligé de faire souffrir lui-même sa fille en la soignant. Il s'agit d'un détail qui eût paru trop prosaïque pour entrer dans un roman d'autrefois ; il lui pose des ventouses :
Elle regardait son père, la bougie allumée, les papiers tortillés, les verres à bordeaux, de ce regard inquiet que font les peurs de la chair devant le feu ou le fer apprêtés contre elle.
— Suis-je bien? dit-elle en cherchant à sourire.
— Non... Place-toi comme cela, fit M. Mauperin en lui indiquant comment il fallait qu'elle se mit.
Elle se retourna sur la chauffeuse où elle était assise,
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posa les deux mains sur le rebord du dossier, appuya la joue sur sa main, ramassa ses jambes, croisa ses pieds, et comme agenouillée et blottie dans le petit fauteuil, ne laissant voir qu'un bout de profil perdu et effrayé, elle étala ses épaules : elles avaient déjà des angles tout prêts pour le cercueil... Ses cheveux, un peu dénoués, glissaient avec de l'ombre dans le creux de son dos. Les omoplates saillaient. L'épine dorsale faisait toucher à l'œil chacun de ses nœuds. Au bas de l'épauletle de sa chemise tombée à la saignée, pointait un malheureux petit coude.
« Eh bien ! père ? »
Il restait là, cloué, ne sachant à quoi il pensait. A la voix de sa fille, il prit un verre : alors il se rappela qu'il avait acheté ces verres-là pour le dîner le jour du baptême de Renée. Il alluma un morceau de papier, le jeta dans le verre, renversa le verre en fermant les yeux... Renée eut un sifflement de douleur, un soubresaut fit courir ses os dans son dos, et puis elle dit :
« Ohl bien! j'aurais cru que ça faisait plus de mal... »
M. Mauperin lâcha le verre, qui glissa et tomba.
La ventouse n'avait pas pris.
A mesure qu'elle approche de la mort, Renée devient et se sent devenir plus femme ; elle se rappelle des paroles qu'elle a dites, des audaces qu'elle a eues, sa familiarité avec les jeunes gens; elle n'oserait plus rien de cela.
Comme elle regardait par sa fenêtre, elle vit une fois une femme s'asseoir dans la poussière au milieu de la rue du vilage, entre une pierre et une ornière, et démailloter son petit enfant. L'enfant, sur le ventre, le haut du corps dans l'ombre, remuait ses petites jambes, croisait ses pieds, gigottait dans le soleil : le soleil le fouettait amoureusement
comme il fouette les nudités d'enfant. Des rayons qui le caressaient et le chatouillaient semblaient lui jeter aux talons les roses d'une corbeille de Fête-Dieu... La mère et l'enfant partis, Renée regardait encore.
Ces fragments, pris un peu trop au hasard, ne sauraient donner qu'une idée imparfaite de ce livre, déjà presque ancien et qui cependant est revenu parmi les nouveaux. Les romans ont généralement une fortune contraire ; d'où vient donc ce regain de jeunesse pour Renée Mauperin ? C'est que les frères Goncourt ont eu le rare bonheur de savoir regarder et écrire alors qu'ils étaient jeunes et que leurs œuvres sont encore empreintes de cette netteté, de cette puissance de vision, qui n'appartiennent qu'à la jeunesse. Aussi faut-il les mettre au rang des chefs de l'école du roman moderne. C'est l'avis d'Alphonse Daudet, un talent bien personnel cependant, qui me disait dernièrement : « Si tous tant que nous sommes nous marchons aujourd'hui vers un pays nouveau, une littérature nouvelle, c'est que nous avons un peu de leur souffle dans nos voiles. »
Combien pensent comme lui qui se gardent bien de le dire.