FRANCISQUE SARCEY
Etienne Moret. — 1876
Une des grandes qualités du roman que M. Francisque Sarcey vient de faire paraître chez Calmann- Lévy est d'être une étude d'après nature ; il est certain que l'auteur a connu et aimé son héros et que l'invention est entrée pour peu de chose dans les trois cents pages qui composent son nouveau livre. Un détail fantaisiste (et c'est le plus grand éloge que je puisse faire de cet ouvrage) y serait déplacé ; tout a certainement été vu et observé dans ces pages qui ne sont que le procès-verbal du martyre d'un humble professeur sorti de l'Ecole normale.
Etienne Moret est un pauvre diable, comme nous en avons tous rencontré quelque part ; tout lui tourne
à mal, et il semblerait que seule la fée Carabosse ait présidé à son baptême. La nature, qui eût bien pu se dispenser de le produire, semble s'être plu à entourer ce pauvre cœur aimant de laideurs et de oraucheries afin que tous, hommes et femmes, s'en éloignassent à première vue.
Son entrée dans la salle du grand concours est un chef-d'œuvre de vérité.
Je n'ai jamais vu de singe qui ressemblait plus à l'homme qu'il ne ressemblait lui-même à un singe. Il était de petite taille, mal tourné et le cou dans les épaules. La bouche s'avançait en forme de museau et se fendait, pour sourire, jusqu'aux deux oreilles. Les lèvres, en se retirant, laissaient voir deux rangées de clous de girolle d'une plantation irrégulière. La nature semblait avoir fait des économies sur son nez, qu'on apercevait à peine, tant il était enfoncé et aplati entre les pommettes saillantes des joues !
Mais elle avait pris sa revanche sur les oreilles, et n'en avait pas ménagé l'étoffe. C'étaient d'amples et larges oreilles qui ne ressemblaient pas mal à de belles huîtres, avec leurs rebords ouverts et plats. Il fallait chercher ses yeux, perdus sous les plis tombants des paupières; on eût dit qu'ils avaient été percés avec une vrille. Au fond de leurs deux petits trous gris brillaient deux points lumineux d'une inconcevable mobilité. Quelques poils ébouriffés les surmontaient en guise de sourcils, et les cheveux, coupés ras, se redressaient en brosse sur sa tête.
Son visage se fronçait incessamment de rides singulières il se décomposait à tout propos en grimaces qu'il était impossible de voir sans songer à ces vilains magots qui dansent en place publique sur les orgues de Barbarie.
Les écoliers ne portaient pas encore la tunique à cette
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époque. Il avait donc l'habit noir, son bel habit noir, son habit des dimanches, s'il vous plaît; car on se mettait en grande tenue pour ces jours de solennités classiques. Non, vous ne pouvez imaginer rien de plus piteux, de plus lamentable que ce malheureux habit noir, tout fripé, dont les basques trop longues pendaient mélancoliquement sur les mollets. On ne retrouverait son pareil que sur le dos des balayeurs de Londres, qui demandent fièrement l'aumône en habit de bal et en chapeau rond.
Nous ne nous piquions pas certes de beaucoup de soin dans notre mise; nous n'étions pas de beaux fils, comme messieurs les collégiens d'aujourd'hui, qui jouent au gandin et au petit crevé.
Mais ce pauvre garçon faisait tache sur la négligence commune. Le reste de son costume s'en allait à l'avenant. Son pantalon, veuf de bretelles, ne tenait plus que par des ficelles rouges, dont les bouts passaient dans l'intervalle laissé entre son gilet trop court et le haut de sa culotte. Ses bas retombaient sur des souliers tachés de larges éclaboussures. Son chapeau, tout bossue, brillait au soleil de reflets roux.
Il fallait, avant d'arriver dans la salle, monter un perron de quelques marches. Il s'y prit de façon si maladroite qu'il heurta contre le premier degré et tomba tout de son long, les mains en avant, le nez contre terre. Les dictionnaires qu'il portait sur son dos passèrent par-dessus sa tête et roulèrent près de lui sans lui faire aucun mal ; mais il écrasa dans sa chute le pot de confitures dont l'administration du lycée Henri IV pourvoit généreusement ses champions. Nous éclatâmes tous de rire; il se releva du plus beau sang-froid du monde, regarda, en souriant, les ruisseaux de gelée de groseille qui coulaient, comme le miel de l'âge d'or, sur son gilet et sur son habit, les ramassa, sans maudire, du bout de son doigt, qu'il essuya très proprement sur ses lèvres,
et s'en alla s'asseoir à la place qui lui était destinée, semblable aux dieux immortels, qui voient d'un œil serein les vaines agitations des hommes et la chute des empires.
Je passe pour le moment sur les péripéties des premières, des seules amours de ce déshérité; attiré par son cœur dans le irrenier d'une pauvre femme, il lui vient en aide et, sans s'en douter d'abord, est pris d'amour pour sa fille Pauline. « C'est un bien joli meuble dans un appartement qu'une jolie fille, » dit M. Sarcey; c'était aussi l'avis d'Etienne Moret. Mais que faire quand on se sent laid, timide, un peu ridicule ; ce que fit le pauvre professeur, s'éloigner.
Le voilà parti pour Rodez, cherchant à oublier, tombé aux griffes des provinciaux ; pour se croire encore à Paris il écrit, à ses amis, de touchantes lettres dont je garantirais l'authenticité.
J'ai parlé des griffes des provinciaux, je n'ai pas parlé de celles des enfants, des terribles bourreaux que nous avons tous été plus ou moins sur les bancs des collèges.
Un matin, notre ami Moret arriva, horriblement enrhumé, dans sa classe, et comme son habitude était de rester en classe tête nue :
— Messieurs, dit-il avec beaucoup de politesse, je suis un peu souffrant, je prendrai la liberté, si vous le voulez bien, de garder ma toque.
Le brave garçon n'avait nul besoin de permission, puisque la loque du professeur, comme celle de l'avocat, jouit d'une immunité que ne possède point le chapeau. Mais il n'avait pas plus tôt coiffé sa toque qu'un de ses élèves se leva :
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— Puisqu'il eu est ainsi, dit-il tout haut en gouaillant, je ne vois pas pourquoi je serais plus poli que mon professeur.
Et il se planta sa casquette sur la tète, et toute la classe l'imita.
— Je vous ferai observer, messieurs, dit Moret d'un ton de voix qui eût attendri des tigres, que je suis enrhumé.
— Nous aussi ! cria toute la classe.
— Voilà qui est différent !
Et il commença sa leçon au milieu des rires étouffés do ses quarante gamins. Quand par un mouvement machinal il ôtait sa toque, quarante bras se levaient en même temps et quarante casquettes étaient posées sur le banc; s'il éternuait, quarante éternuements lui répondaient à la fois.
— Mais, messieurs... objectait-il doucement.
— Tiens ! on n'a plus le droit d'être enrhumé, alors ! vous l'êtes bien, vous!
Conterai-je le sable mêlé à l'encre de son écritoire, les épingles enfoncées dans sa chaise, les grains de poudre cachés dans le poêle, les boulettes de papier mâché envoyées au plafond pour y tenir en suspens des silhouettes égrillardes, les singes dessinés sur tous les murs avec des devises insultantes, toutes les farces classiques, dont la plupart d'entre vous ont sans cloute gardé le souvenir dans leur mémoire ? Aucune ne fut épargnée à notre camarade. Il lui avait échappé un jour de leur dire : « Vous êtes bien fatigants avec tous ces lazzi. » Ce mot de lazzi les avait amusés, et comme Moret était de taille courte, ils l'avaient tout aussitôt surnommé : lazzi mineur. Ce sobriquet, sous forme de calembour, était un texte perpétuel de plaisanteries détournées, dont le pauvre Moret ne pouvait saisir le sens. Commençaitil à expliquer un texte latin : ad Ephesum, disait-il.
— Pardon ! monsieur, interrompait un élève, seriez-vous assez bon pour me dire dans quelle province se trouve Ephèse ?
— Mais vous savez bien, répondait ingénuement le professeur, qu'Ephèse est une ville de l'Asie Mineure !
L'Asi e Mineure 1 A ce mot, toute la classe poussait de formidables éclats de rire et imitait tous les cris d'animaux qu'entendit l'arche de Noé. Le malheureux insistait : il demandait, tantôt avec un air de dignité blessée, tantôt d'un air de bienveillance humble, ce qu'il y avait de si drôle dans ces deux mots de Y Asie Mineure, et la classe repartait de plus belle.
C'est assurément un métier fort dur que de scier des pierres ou d'en casser sur la route; ramasser des chiffons dans la rue ou la nettoyer de ses ordures n'est pas non plus un état agréable; mais j'aimerais mille fois mieux être scieur de long-, cantonnier, chiffonnier ou balayeur, que de faire la classe quatre heures par jour à d'abominables petits gredins dont je ne serais jamais le maître. Réfléchissez un peu ! quatre heures par jour en face de quarante paires d'yeux ennemis, qui saisissent le moindre oubli au vol, pour vous le faire payer par quelque mauvais tour ! Et se dire : Ces enfants ne sont pas méchants au fond ! je pourrais leur être utile ; je me sens pour eux une affection vraie, un désir sincère de les instruire, et ils ne veulent pas. Ils écoutent l'imbécile d'à côté; et moi, ils me jetteraient des trognons de chou ! Que leur ai-je fait pour être ainsi traité par eux? car enfin ma place, mon avenir, ma vie est entre leurs mains ; ils me feront destituer; ils me réduiront à la misère. Et pourquoi ?
Je passe rapidement sur les événements de la vie d'Etienne Moret. Ils sont d'autant plus navrants qu'ils sont vrais. Peu de bruit, peu de fracas font les infortunes réelles ; « je n'aime pas les malades qui mangent leur douleur », disait Velpeau. Et il avait raison, l'expansion est un soulagement et
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souvent une guérison ; la douleur qui fermente brise le vase trop faible pour la contenir.
A tous ses maux, à ses misères matérielles, à l'infidélité de celle qui n'a même pas été sa maîtresse, Moret ne trouve d'autre remède que le suicide.
Dans ce livre vraiment touchant on trouvera bien d'autres pages de valeur, mais on pourra juger d'après les extraits qui précèdent de l'intérêt que présente une étude de cette nature faite par M. Francisque Sarcey dans un monde qui a été le sien.
A y bien regarder, ce n'est là que le récit de la vie d'un homme, mais j'avoue que je le préfère de beaucoup à ces longues fausses histoires où se démènent trente héros de carton qui se meuvent sans vous toucher, et qui meurent sans qu'on les regrette, parce que leurs auteurs n'ont pas su les faire vivre.