OCTAVE FEUILLET
Les Amours de Philippe. — 1877
La librairie Calmann-Lévy a mis en vente unnouveau roman de M. Octave Feuillet. Un livre de l'auteur de Sybille, du Roman d'un jeune homme pauvre el de tant d'oeuvres remarquable- et remarquées est toujours an événement littéraire et pour Les difficiles, curieux de savoir si la dernière conception est à la hauteur des première- et pour ceux qui usent parce qu'ils aiment lire et éprouverdes émotion-: c'est assez dire le nombre de lecteurs qui attendent les Amours de Philippe. Personne ne sera déçu, le roman de M. Octave Feuillet est digne de ses devanciers : même respect de la forme, même élévation de sentiments, même mouvement dramatique. Nous recommandons particulièrement la troi-
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sième partie de ce livre à nos lecteurs, en remerciant l'auteur d'avoir trouvé un dénouement qui, pour être heureux, n'en est pas moins émouvant.
Commençons l'analyse du roman selon le procédé dont nous avons usé jusqu'à ce jour.
Le comte Léopold de la Roche-Ermel vit retiré dans son château, situé au cœur de l'ancienne province du Perche. Il a pour cousin et voisin de Boisvilliers, un parfait gentilhomme comme lui ; tous les deux, veufs, ont, le comte Léopold, une fille, Jeanne, M. de Boisvilliers, un garçon, Philippe, qu'ils élèvent avec l'idée de les unir un jour ; je cède la parole à M. Octave Feuillet.
Or, M. de Boisvilliers avait un fils, Philippe, né quelques années avant sa cousine Jeanne, et dès que le comte Léopold eut perdu toute espérance d'avoir lui-même un héritier direct, son rêve ardent fut d'unir un jour sa fille à Philippe de Boisvilliers, qui devait être, après lui, l'aîné des La Roche-Ermel.
Le comte Léopold laissa-t-il échapper ce secret de son cœur, ou celte combinaison si naturelle et si convenable saisit-elle d'elle-même l'imagination des deux familles ? Quoi qu'il en soit le mariage futur des deux enfants fut désormais chose convenue à La Roche-Ermel comme à Boisvilliers : on s'en entretient d'abord mystérieusement, par allusions et par sourires ; puis on s'enhardit et on dit à Philippe : « Voire petite femme ,» en parlant de Jeanne; — à Jeanne : « Votre petit mari, » en parlant de Philippe. Les femmes, et en particulier l'excellente Angélique-Paule, se plaisaient à ce jeu, qui ne laissait pas, il faut le dire, d'intéresser vivement MUe Jeanne. Elle était , autant
qu'une enfant peut l'être, éprise de son cousin : on se divertissait à faire cacher Philippe derrière un rideau ou sous une table, puis on introduisait Jeanne, qui était censée ignorer sa présence : mais elle la devinait aussitôt, allait droit à la cachette de son cousin et le découvrait en rougissant. Tout le inonde alors se pâmait de joie, excepté le jeune Philippe, garçon fier et timide, à qui tout cela paraissait cruellement insupportable. 11 tenait de sa mère, qui malheureusement n'était plus, une sensibilité nerveuse un peu exaltée. Les plaisanteries que les domestiques et les commères du voisinage ne lui ménageaient pas, au sujet de ses amours et de son mariage, achevaient de l'exaspérer, et sa petite fiancée présomptive, cause innocente de toutes ces persécutions, devenait peu à peu pour lui l'objet d'une extrême antipathie.
Ces impressions le suivirent au lycée Louis le Grand, où il entra vers sa quinzième année, et elles se réveillaient avec plus de force à l'approche des vacances. Son retour au pays natal qui lui était empoisonné d'avance par la pensée d'y retrouver sa fatale cousine souriante et rougissante; son aversion pour elle avait même fini par s'étendre aux lieux où elle respirait et aux personnes qui l'entouraient, et nul doute que, s'il eût disposé de la foudre, le manoir de la Roche-Ermel n'eût été balayé de la terre avec toutes dépendances, y compris le chef de la branche aînée, le chevalier Charles-Antoine et sa llûte, la tante Angélique, la pauvre Jeanne et les domestiques.
De telles dépositions de la part du jeune de Boisvilliers, si elles eussent pu être soupçonnées des deux familles, y auraient jeté une étrange consternation.
Les années s'écoulent et l'aversion du cousin pour la cousine ne fait qu'augmenter, pendant que la pauvre Jeanne, qui, hélas! n'est pas jolie, sent ger-
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mer dans son cœur une affection sans bornes.
Ses études terminées à Paris (il vient d'être reçu avocat), Philippe, revenu à Boisvilliers, comprend que l'heure de l'explication a sonné. Un soir, trouvant décidément sa cousine sans beauté aucune, malgré ses beaux cheveux noirs, son regard plein de charme, Philippe déclare nettement à son père qu'il n'épousera pas Jeanne et ne pourra jamais se résigner à vivre en province.
On juge de la douleur de M. de Boisvilliers, mais un père n'a plus de volonté sur un cœur de vingt ans. Avant de renvoyer son fils à Paris, l'objet de ses rêves, le comte tint à lui expliquer que ni lufrni son oncle ne sont , comme il le suppose, deux inutiles.
Voici cette réponse pleine de noblesse et de raison.
Nous sommes deux gentilshommes campagnards, comme vous dites, et nous vivons sans gloire, mais non sans honneur. Nous travaillons à la multiplication du pain et de la viande, et nous donnons à la cavalerie française de solides remontes... C'est déjà quelque chose — mais ce n'est pas tout, mon fils ; il est bon, en ce temps-ci plus que jamais, que des geus comme nous demeurent dans leur pays natal, ville ou campagne, et s'y fassent respecter.
A part les services pratiques qu'ils peuvent rendre autour d'eux, il y a, dans leur présence seule, dans la supériorité de leurs connaissances, dans la dignité de leur vie, dans les grands souvenirs que leur nom réveille, il y a, dis-je, un enseignement, il y a un exemple, il y a une autorité. Ils
sont comme ces vieux clochers qu'on aperçoit çà et là, dans les campagnes, qui font rêver le passant dans le chemin, le paysan sur sa charrue, et qui rappellent les foules, malgré elles, à de hauts sentiments et à de respectueuses pensées. Non, mon fils, nous ne sommes pas inutiles !... Ne me dites rien, Philippe, non, pas un mot ! Je crois vous comprendre, mais je n'arracherai pas à votre sensibilité, à voire attendrissement un sacrifice que vous regretteriez demain. Suivez la voie que vous avez choisie, suivez-la en homme de bien, et je me consolerai.
Le lendemain matin, Philippe était reparti pour Paris sans avoir revu sa cousine. Qui l'y ramenait? On va le savoir : Philippe était amoureux fou d'une grande comédienne, de Mary Gérald. Philippe, qui se croyait poète, avait composé une tragédie, afin d'avoir un prétexte pour se rapprocher d'elle. La scène de la lecture de la pièce, chez l'actrice, mériterait dêtre citée tout entière si l'espace réservé à cette revue le permettait. La pièce est jugée bonne, l'auteur trouvé charmant ; bref, la tragédie va être jouée, et la tragédienne est vite installée avec Philippe dans un délicieux hôtel que celui-ci a loué sans consulter autre chose que son cœur et ses rêves de fortune et de gloire.
On juge de la surprise de M. de Boisvilliers quand il vient à Paris pour embrasser son fils, et qu'il le trouve logé dans cette demeure relativement somptueuse.
Le vieux gentilhomme repart, la mort dans le
cœur, convaincu que son fiJs se déshonore et a accepté l'hospitalité de la comédienne.
Enfin, le grand jour de la représentation a sonné.
Triste souper, s'il en fût, car Mary G é raid n'y vint pas, pas plus qu'elle ne revint à l'hôtel. Le lendemain, M. de Boisvilliers recevait la lettre suivante :
« Mon père, ma pièce a été sifflée, ma maîtresse m'a abandonné, et je dois vingt-cinq mille francs. J'accepte mes chagrins qui sont grands en expiation de ceux que je vous ai causés. Je change de logis; je renonce à la littérature, et je vous prie d'être assez bon pour payer ma dette. »
« Je vous embrasse, mon père, avec un tendre respect. »
Il alla jeter lui-même cette lettre à la poste, et il eut en passant devant des affiches de théâtre la curiosité de voir ce que devenait Frédégonde. On annonçait que la seconde représentation était retardée par une indisposition de Mary Gérald. — Le lendemain, en parcourant les journaux où il recueillit encore plus d'une amertume, il apprit que la jeune comédienne avait payé son dédit à son directeur et qu'elle était partie pour Saint-Pétersbourg, où l'attendait un brillant engagement.
Peu de temps après, M. de Boisvilliers recevait encore la lettre que voici :
Mon père, je viens de prendre un engagement pour la durée de la guerre dans le 2e régiment de zouaves. Je suis sûr que vous m'approuverez. Je rejoins mon corps demain à Châlons. Je vous écrirai autant que je le pourrai.
La guerre vint, et Philippe fut blessé pour avoir, au péril de sa vie, sauvé celle du marquis de Talyas, son commandant.
Ici commence le second chapitre et le plus dramatique des amours de Philippe. M. de Talyas est marié et la marquise est une franche et charmante coquette ; le jeune héros lui plaît et, malgré les révoltes de sa conscience, le trouve fort à son gré. Cette passion, annoncée comme je le fais, est chose brutale ; il faut suivre dans le livre le cours délicat de ces amours dont toutes les phases sont reproduites avec une grande délicatesse de nuances.
Mais le temps a passé, les idées ont changé. Philippe a regardé l'avenir.
Le mariage est décidé, le rêve de toute la vie de Jeanne va s'accomplir.
La marquise a ordonné cette union avec une femme qu'elle croit laide, dépourvue de tout charme ; elle n'en conservera pas moins son amant.
Celui-ci ne fait aucune objection à cette clause honteuse, se réservant de l'éluder par tous les moyens possibles ; il retourne à Boisvilliers.
La marquise, bien que ne se rendant pas compte de ce qui se passe dans le cœur de Philippe, trouve qu'il met bien des lenteurs à établir pour l'avenir des relations nécessaires entre la famille de sa fiancée et la sienne ; la question des toilettes de mariage de la jeune provinciale va lui servir de prétexte ; elle agit de telle façon que c'est Jeanne elle-même qui demande à Mme de Talyas de faire certaines emplettes à Paris ; elle lui expédie des
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modèles de ses robes ; Mme de Talyas examine curieusement l'envoi de la jeune fille :
Elle passa ensuite à l'ouverture de la caisse qu'elle avait fait déposer dans son cabinet de toilette. Quand elle eut enlevé les feuilles de papier de soie qui la recouvraient, elle se pencha sur les tiroirs, ses narines délicates s'enflèrent, et elle aspira deux ou trois fois avec force pour mieux saisir les légers parfums qui s'en exhalaient.
— Elle est soigneuse, cette fille, murmura-t-elle. Qu'estce que c'est donc que cette odeur-là?... Où prend-elle ça?
Elle tira lentement de la caisse les objets qu'elle contenait, les maniant et les flairant l'un après l'autre avec la curiosité attentive d'un fauve qui retourne sa proie. Jeanne envoyait deux de ses robes, l'une montante et l'autre décolletée ; Mrae de Talyas les suspendit, les dressa, les étala, en interrogea les moindres plis et les moindres flexions, et son front s'assombrit.
— La taille un peu courte, dit-elle, oui..., mais bien faite l Il y avait aussi quelques échantillons de lingerie qui révélaient des habitudes personnelles d'une recherche élégante et même raffinée. Les gants étroits et longs donnaient la mesure d'une belle main patricienne. Les bottines enfin par lesquelles la marquise termina cet intéressant déballage n'étaient pas neuves, et leur allure fine et cambrée était d'autant plus significative qu'elles avaient été moulées et fatiguées sur le vif.
Son examen de détail achevé, Mme de Talyas demeura quelques minutes encore dans une contemplation silencieuse devant les divers articles de toilette qui étaient épars sur le tapis ; puis elle s'assit les mains croisées sur ses genoux, et dit d'une voix sourde :
— On me trompe... elle est belle !
Mme de Talyas ne tarde pas à aller vérifier elle
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même l'étendue du malheur qu'elle soupçonne. L'entrevue des deux femmes est traitée de main de maître.
— Vous ne l'épouserez pas, dit la marquise à Fhilippe, ou j'envoie vos lettres à mon mari.
— Envoyez-les, dit Philippe, il viendra et nie tuera; peu m'importe, car je ne veux plus supporter le poids de votre tyrannie !
Blessée dans ce qu'elle a de plus cher, Mme de Talyas rêve toutes les vengeances. Décidée à en finir, elle veut une explication et propose un matin à Jeanne de l'accompagner dans une promenade.
Mlle de la Roche-Ermel se leva de son banc et parut attendre que la marquise passât devant elle et débarquât la première. — Ah ! mon Dieu ! dit Mmc de Talyas, qui s'était levée de son côté et qui jouait avec une rame, passez donc... nous n'en sommes pas à nous faire des politesses.
Jeanne, en entendant cette discourtoise apostrophe, éprouva l'étonnement mêlé de mépris que ressentirait un homme de cœur auquel son adversaire adresserait des injures sur le terrain. Elle laissa voir celte expression dans le pli dédaigneux de ses lèvres. Mme de Taylas la surprit, et le flot de haine et de colère amoncelé dans son âme déborda. Elle avait joué son amour, son honneur, sa vie... et elle avait tout perdu... Elle sentit le vertige du désespoir et la tentation du crime.
En ce moment même, Jeanne, debout sur l'avant du canot, faisait le geste de poser le pied sur le premier degré de l'escalier; la marquise, tendant brusquement la rame qu'elle avait saisie, en appuya la palette contre la paroi du rocher et imprima à la barque un violent mouvement de recul.
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Jeanne, comme suspendue entre la rive abrupte et l'eau profonde, eut le vif sentiment du danger et prit un élan désespéré. Son pied atteignit la première marche, mais il glissa sur la pierre humide; elle chancela, essaya de se retenir aux branches légères qui pendaient sur le talus et trouva, en effet, dans ce frêle appui, la force suffisante pour ne pas rebondir en arrière, mais elle tomba le visage en avant, et sa tète porta contre l'angle d'une marche. Par un effort suprême, elle se releva aussitôt et gravit follement l'escalier; puis, se retournant, le front saignant vers Mru0 de Talyas, qui était dressée dans la barque :
— OhLMadame! dit-elle, Madame!
Et la pauvre tille, après avoir cherché d'un geste éperdu quelque soutien auprès d'elle, s'affaissa lourdement sur le sol.
La marquise s'était rapprochée de la rive avec une précipitation fiévreuse; elle descendit de la barque et escalada les degrés. Ellese trouva alors devant Jeanne, qui avait perdu connaissance ; son visage décoloré était renversé vers le ciel, et quelques gouttes de sang, s'échappant de son front blessé, coulaient lentement sur ses joues blanches. Mme de Talyas, l'œil hagard, les cheveux dénoués, les narines palpitantes, belle encore, mais de la beauté farouche d'une Euménide, se courba sur elle, la regarda, puis regarda l'abime ouvert à deux pas de ce corps inerte. — En cet instant, un bruit soudain de feuillages froissés se fit entendre derrière elle ; elle se retourna, c'était Philippe.
A cette brusque apparition, elle eut une minute de complet égarement ; elle avança les mains comme pour repousser Philippe et lui masquer le corps inanimé de Jeanne. — Le jeune homme attacha ses yeux sur elle avec une fixité terrible, ne dit pas un mot et l'écarta violemment; puis il se mit à genoux, prit la main de Jeanne, toucha l'artère et respira avec force, comme un homme délivré d'une mortelle appréhension.
— Jeanne... ma bien-aimée... dit-il en approchant son visage de celai de sa fiancée... parlez-moi., je vous en prie.
Il vit ses lèvres béantes se colorer doucement et ses yeux s'entr'ouvrir.
— Jeanne, c'est moi, reprit-il.
Elle le regarda d'abord avec un vague étonnement, puis elle le reconnut et sourit.
— Où souffrez-vous, chère enfant? Vous êtes blessée, dites ?
— Non... rien.,, murmura-t-elle d'une voix faible comme un souffle... presque rien, vraiment... une égratignure au front... Rien de plus... Je vais me lever et marcher.
— Non... pas encore,., attendez ..attendez... Mais, ditesmoi, que s1e>t-il donc passé?
Et ses yeux se portèrent comme malgré lui vers la marquise.
— Comment cela est-il arrivé?
Les yeux de Jeanne avaient suivi la même direction que ceux de Philippe, et ils s'arrêtèrent avec insistance sur Mme de Talyas qui, debout, immobile, muette, effrayante de pâleur, rajustait d'une main machinale le désordre de ses cheveux.
— Eh bien, dit Jeanne après une pause, j'ai été maladroite en débarquant... j'ai manqué une marche, voilà.
Puis, s'adressant à Mme de Talyas et lui souriant :
— Pardon, Madame, de la peur que je vous ai faite... Soyez bonne... voyons... donnez-moi la main pour m'aicler.
Ces paroles généreuses, ces paroles inespérées, provoquèrent chez la marquise un de ces mouvements soudains, un de ces reflux violents, auxquels la passion est sujette.
— Des femmes comme elle, on peut tout craindre et tout espérer. — Après une minute de surprise confuse, elle s'ap-
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procha de Jeanne à la hâte et la soutint avec des soins attentifs, pendant qu'elle se relevait péniblement. Quand elle la vit debout, elle lui prit les mains et la regarda dans les yeux ; puis elle l'attira sur son sein et l'y serra longuement en l'embrassant avec une exaltation passionnée. Se tournant vers Philippe stupéfait :
— Elle ment, dit-elle, j'ai voulu la tuer!... En même temps, elle s'assit à demi détaillante sur un des fragments du rocher qui étaient semés dans les broussailles, enveloppa sa tête dans ses mains et on l'entendit sangloter.
Gomme ils rentraient au château, on remit à Mme de Talyas un télégramme qu'on venait d'apporter pour elle. C'était la réponse de son mari qui lui promettait d'être à la Roche-Ermel le lendemain soir. Elle garda pour elle le contenu véritable de la dépêche; mais elle affecta de s'en montrer très attristée et dit que son mari la rappelait immédiatement à Paris, auprès de leur fils malade. Elle fit aussitôt ses apprêts pour partir le soir même.
Jeanne, légèrement indisposée à la suite de son accident, avait dû prendre le lit. Avant de se mettre en route pour la gare, la marquise pria qu'on la laissât un instant seule avec elle. Elle s'assit près du lit et garda longtemps, sans parler, la main de Jeanne dans la sienne. Puis, se levant d'un mouvement subit :
— Je vais vous faire mon cadeau de noces, ma chère, dit-elle.
Elle ouvrit son écrin de voyage qu'elle avait posé sur la table en entrant, et en tira un paquet de lettres qu'elle lui montra avec un triste sourire... Les soirées étaient déjà fraîches et il y avait un assez grand feu dans la chambre. Elle y jeta les lettres une à une. Puis, revenant à Jeanne,
se pencha sur elle et baisa doucement la plaie de son front.
— Adieu ! dit-elle.
Et elle partit.
Tel est le dénouement de ce livre, écrit avec la simplicité et le charme qui sont la marque distinctive du talent d'Octave Feuillet ; les lecteurs l'applaudiront, beaucoup de gens de lettres seront plus réservés ; car, pour les confrères, M. Octave Feuillet est devenu ce belluaire depuis longtemps triomphant 'qu'un Anglais venait voir tous les soirs au cirque, au milieu de ses lions, avec l'espoir de le voir enfin dévorer. Cette joie leur est encore et leur sera longtemps refusée.