‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 51 sur 78 · CHARLES BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

CHARLES BAUDELAIRE

Œuvres posthumes, — 1887

La maison Quantin vient d'éditer luxueusement un livre très intéressant pour les admirateurs de Baudelaire ; il est intitulé : Œuvres posihumes et Correspondances inédites, précédées d'une étude biographique par Eugène Crépet.

On a beaucoup parlé de Baudelaire, un peu à tort et à travers . Il me semble qu'il a donné sur lui-même tous les renseignements dans ces trois lignes :

« Mes ancêtres, idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de terribles passions. »

Toute la vie de Baudelaire est là-dedans, sa folie,

son talent, ses excentricités, voulues d'abord, naturelles ensuite, y ont leur germe. Ceux qui ont vu Baudelaire dans l'intimité reconnaissent qu'il a commencé par « poser ». Sa prétention à étonner le bourgeois, m'écrit-on, en est la preuve. C'était déjà la préoccupation de l'effet qu'il produisait, celle du « moi », à quelque prix que ce fût. Pour étonner sa portière, il s'amusait, paraît-il, à l'appeler du haut de l'escalier et se cachait sous son lit, afin d'être cherché. Il renouvela indéfiniment cet enfantillage et fut pris d'un fort étonnement quand il s'aperçut que sa portière n'en éprouvait plus et venait tout simplement se pencher sous son lit pour lui dire : « Me voilà. Monsieur Baudelaire ! »

A force de vouloir étonner « le bourgeois », qui est infiniment plus malin qu'on ne le suppose, il lui est arrivé ce qui arrive au collégien qui, pour avoir pris un ou deux bocks, jouant au viveur ivre, finit par se griser réellement. Pour le malheur de Baudelaire, ses amis s'égayaient trop à le voir ainsi ; ils ne savaient, hélas ! pas qu'il avait dans le sang, de par ces « idiots et ces maniaques », un grain de folie qui fut d'abord l'originalité de son talent indiscutable, mais qui, développé, en a fait le pauvre dément que nous avons vu dans les brasseries de Bruxelles. La plupart de ceux qui chantent Baudelaire aujourd'hui ne sont guère sensibles qu'à ses insanités, il vaut infiniment mieux que cela et mérite d'être admiré et étudié, folie à part.

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