‹ La bataille romantique (volume 2)Chapitre 110 sur 146 · Avant-propos de · texte numérisé non relu

Avant-propos de

LE ROMANTISME Et LA TRADITION LATINE. 251

Quand il revint, deux ans plus tard, il eut une surprise agréable : son nom n'était pas oublié; les Poésies romaines s'étaient répandues parmi les écrivains et les artistes; le Figaro et le Miroir en avaient parlé, — sur leur ton habituel d'ironie, sans doute '. mais qu'importe? L'essentiel est de ne pas passer inaperçu. Ses amis d'autrefois l'encourageaient à revenir aux lettres; le bon Deschamps s'empressait à favoriser sa rentrée2.

D'autre part, le monde élégant l'accueillait avec joie. Lui-même n'avait rien sacrifié de ses convictions. En 1832, il collaborait à l'Émeraude, ce keepsake en l'honneur de Tenfant royal. Les événements de janvier 1833, les poursuites dirigées contre Chateaubriand à la suite du Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry lui donnèrent une occasion de manifester ses sentiments. Comme toute la jeunesse royaliste, il fut secoué par un

1. « Ils me donnèrent les surnoms en us les plus respectables et les qualifications eu or les plus retentissantes. Le Jupiter Stator ne me fut pas épargné, non plus que les qualités de Prxtor, de Dictalor et autres dignités à rimes riches. Mes Césars furent traite> de liant en lias: mes trépieds furent assimiles à

des casseroles, mes Qammifères à des lampions et mes vestales furent harcelées de quolibets assez verts, à propos de leurs charme- voilés el de leur vertu douteuse. On avait attaqué mon livre: donc on m'avait rendu service. Je me hâtai de

porter ma carte chez le concierge de chacun des spirituels

journaux.... >■ (Ibid.)

2. Dune lettre inédite au directeur de la Bibliothèque populaire, 1833 : « Si vous aviez encore quelque volume de poésie à publier, je vous prie et vous engage même, dans l'intérêt de l'ouvrage, a demander quelques vers inédits à M. Jules de Saint-Félix, jeune poète de la plus grande distinction qui a déjà publie les Poésie* romaines et i[ui a un portefeuille d'une grande richesse. Il serait bon d'en avoir la primeur. C'est un uni de mon frère, de M. Brizeux et de moi... »

frisson d'enthousiasme et de colère. Le 26 février, une lettre de l'illustre écrivain le remerciait personnellement :

J'aurais été bien heureux de vous voir, monsieur, lorsque vous m'avez l'ait l'honneur de passer chez moi. J'ai écrit à M. ïurge pour le remercier; me voilà maintenanl plongé dans les ennuis d'un procès. Le juste milieu sait que j'aime la solitude; il m'en prépare une où je recevrai avec reconnaissance toutes Les personnes qui seront assez

charitables pour iii'hoiioicr de leur visite.

Recevez, monsieur, f assurance de mon dévouement de ma considération la plus distinguée.

Chateaubriand l.

Mais la cause de la légitimité était perdue, et Chateaubriand lui-môme n'allait pas tarder à abandonner l'action politique pour la littérature. Saint- Félix se trouva tout naturellement enrôlé dans le monde des artistes et des dandys. En 1835, il est des habitués qu'A, de Beauchesne, gentilhomme de la Chambre et chef de cabinet au département des beaux-arts sous la monarchie déchue, réunit dans son manoir gothique de l'avenue de Madrid; parmi les poètes dont les blasons décorent les vitraux de la grande salle, auprès de Chateaubriand, de Lamartine, de Hugo, de Vigny, de Sainte-Beuve, des frères Deschamps, l'auteur des Poésies romaines n'a pas été oublié2.

A la môme époque à peu près, le prince Elim

i. Lettre inédite.

2. E. Deschamps, la Simple portraicture du manoir Beauchesne... enrichie des blasons de moult poètes français... Paris, Ghallamel,1841, in-8° (Bihl. nat. Lk71277, Réserve). Le manoir,

Meslscherski ' le fit connaître à sa mère. Attaché à l'ambassade de Russie avec une mission purement littéraire, ce jeune Slave, nature fine et délicate, séduisant dès le premier abord, maniant le français comme sa langue maternelle, et poète, avait noué des relations étroites dans le monde des écrivains. Le salon de la princesse était devenu un des premiers salons littéraires de Paris, salon sans pédantisme el sans morgue. A sa maison de Sèvres durant l'été, à son hôtel de la rue de la Ferme des Mathurins pendant l'hiver, les célébrités du jour se retrouvaient régulièrement. Alexandre Soumet, le grand Alexandre, un peu déchu de son ancien rang, mais toujours solennel, y trônait en bonne place, accompagné de sa fille. Auprès de lui, les derniers fidèles du cénacle, ceux qui, moins favorisés par le succès, n'avaient pas éprouvé le besoin de rompre les solidarités de jadis pour isoler leur gloire ambitieuse : Emile Deschamps, Jules de Rességuier, Léon de Wailly; de futurs diplomates, comme Théophile de Ferrières;des gens du monde, comme Horace de Viel-Castel et le baron Mortemart Boisse ; des bohèmes, comme Lassailly ; parfois aussi, mais plus rarement, un poète de haut vol, A. de Vigny.

achevé en 1835, lui vendu en IS4I. A. de Beauchesne avait déjà publié des Souvenirs poétiques, «'dit. originale, Paris, Delangle, 1830, in-12 (voir ci-dessus, p.201.)

1. Voir une pièce de \ei> de Saint-Félix, Amitié, dans la Revue de Paris (is:t.'i. 2 série, 1. XXIV") el un article nécrologique de Wilhelm Téninl dans l'Artiste (1843, i" série, t. 11). Du prince Kestscherski, il reste deux volumes forl intéressants : les Boréale» en IMS (divisé en deux parties, le Livre d'amour et Htmies russes), el les lias,'* noires, Paris, Ainvnt, 1845, in-N". recueil posthume accompagné d'une lettre de V. HugO

du 11 novembre 1844.

Avec sa vivacité méridionale, Jules de Saint-Félix était la joie de ces réunions; Elim était devenu son ami intime, la princesse le traitait comme un second fils. La comtesse Dash qui l'y rencontra souvent, ne tarit pas sur sa gatté spirituelle : « Rien n'était amusant et drôle comme son charmant esprit; il avait des inventions, des mots inouïs. Il écrivait des lettres qui faisaient panier de rire. Je n'ai jamais vu personne s'ennuyer avec lui '.... »

Après les conversations et les lectures sérieuses, c'est lui qui se chargeait d'organiser des divertissements inattendus. Un soir, il improvisa avec Elira et le comte de Viel-Castel un grand drame édifin ni : deux hommes rivaux autrefois, tous deux dégoûtés du monde, se retrouvaient face à face dans le même monastère et le sentiment chrétien triomphait de l'ancienne jalousie. « Jamais je n'ai vu un succès pareil, ajoute la comtesse Dash, Soumet était transporté2. » Un autre jour, une représentation des Précieuses Ridicules avec Saint-Félix en Gorgibus, Lassailly en Almanzor et Roger de Beauvoir en Mascarille.... La princesse rentrée dans ses appartements, on se transportait chez son fils; puis, au matin, la bande joyeuse se répandait dans les rues

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