‹ La beauté rationnelleChapitre 22 sur 37 · FONCTION DE L'INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

FONCTION DE L'INTELLIGENCE

Par beauté intellçctuelle, j'entends celle qui donm^ avant tout satisfaction à l'intelligence. Pour savoir de quoi liri! diligence doit se montrer surtout satisfaite, il faut déLernùnrr sa fonction essentielle et normale.

L'intelligence peut-elle être définie la faculté de coQnaîLre 1 Elle nous sert à cela sans doute ; et de là dérivent cerfaiues préférences esthétiques. Nous sommes naturellement curiuux ; nous prenons plaisir à nous informer des choses; nous aimons à les trouver telles qu'elles soient aisément assimiltH'ts par l'esprit; nous trouvons un attrait spécial aux ubjijts nouveaux, originaux, extraordinaires, qui stimulant la curiosité nous mettent en goût de les percevoir. On a iikuhu prétendu que le plaisir esthétique consistait essentiellement, dans un jeu de perception, c'est-à-dire dans le fait de prendre connaissance des choses pour le plaisir d'exercer nolro faculté de connaître. Je ne nie pas ce plaisir de pure eonLemplation, qui donne une partie de leur attrait aux spt^-cLitcles de la nature, et que l'art dans bien des cas s'applique ma nifestement à nous procurer. Je reconnais qu'il a une ruelle valeur : par cela qu'il répond à un de nos goûts naiurelt^.

qu'il contribue au charme de la vie et qu'il met en action nos facultés supérieures, on est en droit de le déclarer esthétique. Mais je ne puis admettre que ce soit le plaisir intellectuel par excellence. La fin essentielle de Tintelligence n*est pas le savoir. Ce qui le montre bien, c'est que jamais on ne s'avisera de mesurer l'intelligence d'un homme ou d'un être quelconque à la somme de ses connaissances acquises. L'acte même de la perception n'exige qu'une assez médiocre activité d'esprit, dont sont capables des animaux tout à fait inférieurs. Ce n'est donc pas k cet exercice que l'intelligence doit se complaire avant tout.

Définirons-nous alors l'intelligence, la faculté de comprendre? Ce serait mieux déjà. Comprendre, c'est relier en un système les faits et les idées ; c'est interpréter les signes ; c'est découvrir la cause des phénomènes ou le motif des actions, et les faire ainsi rentrer dans l'ordre naturel des choses. Tout cela est vraiment œuvre d'intelligence. On conçoit donc que nous nous plaisions à ce travail qui met en jeu toute l'activité de notre esprit, et que nous y prenions goût au point de nous en faire un véritable besoin. Nous n'aimonspasseulement ànous représenter les choses; il faut que nous les comprenions; nous leur faisons à elles-mêmes une sorte d'obligation d'être intelligibles. Cette exigence de l'esprit ne peut manquer de se faire sentir dans nos préférences esthétiques. Tout ce qui est obscur, énigmatique, incompréhensible nous irrite et nous déplaît. Qu'il s'agisse d'une page de prose, d'un poème, d'un édifice, d'une statue, d'un tableau, nous nous demandons tout d'abord ce que cela veut dire, et ne consentons à admirer que lorsque nous avons compris. Le degré de clarté exigé par le goût varie suivant les convenances individuelles. Il y a là matière à discussion. En littérature et en art, les uns exigeront la clarté absolue ; ils n'accorderont de beauté qu'à l'œuvre pleinement intelligible, qui s'explique d'elle-même et tout entière au premier coup d'œil. Les autres, estimant que de telles œuvres n'exercent pas suffisamment la sagacité de l'esprit, attribueront une supériorité esthétique à celles qui ne s'expliquent pas

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trop aisém'ent, mais qui nous dévoilant peu à peu leur secret nous laissent le plaisir et le mérite de le pénétrer progressivement. Les uns aiment donc mieux trouver et les autres chercher. Mais tous ont plaisir à comprendre, et s'accortient à reconnaître que dans toute œuvre de l'esprit un cerLaîn degré de clarté logique est une essentielle condition de beauli'. Nous devrons tenir compte de ce goût. Ce besoin de comprendre étant très légitime,» nous accorderons une réelle valeur aux objets qui lui donnent satisfaction. Mais je croîs que nous n'avons pas atteint encore la véritable beauté înleU lectuelle, celle qui répond à notre instinct intellectuel le ijlus profond. Comprendre est un luxe. L'intelligence ne doit pas nous avoir été donnée pour cela mais pour une fin plus pratique. Sa fonction essentielle et normale, celle par laquelle nous la définirons, ne doit pas être une œuvre de spéculation pure, mais quelque chose de plus positivement utile, qui réponde mieux aux exigences de la vie.

L'intelligence est la faculté d'ordonner des actions en vue d'une fin. Nous reconnaissons qu'un être est intelligent à ce fait qu'il est capable d'atteindre les fins qu'il poursuit par les moyens les mieux adaptés. Nous déclarerons intellijjfent entre tous celui qui dans chaque circonstance adoptera le meilleur plan d'action. A quoi reconnaissons-nous qu un objet donné est l'œuvre de l'intelligence? Ace qu'il nuuâ présente le spectacle de moyens visiblement ordonnés en vue d'une fin. L'activité même de la pensée, si intense qu'elle soit, ne nous donnerait pas l'idée d'une activité intelligenle, si les idées se succédaient au hasard; il faut qu'elles aient un but,, qu'elles s'ordonnent systématiquement suivant une idée directrice. L'intelligence, en un mot, c'est la finaliLé même.

Telle étant sa fonction essentielle, nous comprenons qu'elle prenne plaisir à l'exercer. De là le souci d'art et de pui-fûetion que nous mettons dans toutes nos actions : quoi que nous fassions, nous voulons le faire le mieux possible et par les moyens les plus appropriés à la fin poursuivie. Quand nous y avons réussi, nous nous applaudissons et nous nous

admirons de notre habileté. Nous contemplons avec une pleine satisfaction intellectuelle Tœuvre accomplie.

Nous nous plaisons encore à la vue de Tordre, même quand il n'est pas notre œuvre. Ce passage de la satisfaction égoïste à la satisfaction désintéressée s'explique d'ailleurs sans peine.

La simple constatation de la finalité exige un certain travail intellectuel, de même ordre que celui qui a produit l'objet. Pour constater par exemple qu'un édifice est parfaitement adapté à sa fin et aux exigences de la construction, il faut sommairement au moins faire œuvre d'architecte, reconstruire mentalement cet édifice, essayer d'autres plans possibles et les comparer avec la solution présentée, recommencer mentalement les calculs pour s'assurer qu'ils sont exacts. Si l'on ne fait rien de cela, comment pourra-t-on estimer à sa juste valeur la beauté de l'œuvre? Il en est de même qnand nous avons à apprécier une œuvre quelconque de l'esprit ou de la nature valant parla finalité. Cette appréciation met en jeu notre intelligence : jeu facile, puisque la solution du problème à résoudre nous est donnée toute faite, mais d'autant plus attrayant, puisque ce qu'il y aurait de trop laborieux dans la recherche nous est ainsi épargné.

Le reste s'explique par les lois ordinaires delà sympathie. Un être intelligent doit se sentir en affinité avec ceux qui ontles mêmes instincts que lui, dont l'esprit fonctionne delà même manière, et qui poursuivent des fins analogues. 11 doit se réjouir de leurs succès, s'attrister ou les blâmer de leurs fautes. Une sympathie plus large encore nous intéressera au travail de ces forces mystérieuses qui organisent les êtres et ordonnent le monde physique. Il nous suffit que ces œuvres de la nature aient une analogie avec les produits de notre art pour que nous éprouvions en les contemplant un tressaillement d'admiration et de joie. Entre l'objet et moi, je perçois une harmonie ; il est fait comme je l'eusse fait moi-même ; il répond, non plus seulement à mon désir de connaître, mais à l'instinct le plus profond de mon intelligence, à ce besoin qu'elle éprouve de mettre partout où elle peut intervenir l'ordre et la finalité.

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