ACTE
Personnages :— Mme Verchelden, Léonie, Mina, Isabelle, Zita, Jeannine puis Véronique. La scène se passe dans le salon des Verchel.
Quand le rideau se lève, Véronique est sur la scène; elle est à Placer des petite table.
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(Véronique) —Je crois que e’est très bien ainsi et que Mlle Léonie sera contente. Je sais que ses amies doivent venir la reconduire. après le théâtre et par ce froid, elles aimeront prendre nne tasse de thé. .. Chère Mile Léonie! Pauvre chère Mlle Léonie!... Ah! cette tragédie d’autrefois dont Mlle Léonie doit garder
toujours le sinistre souvenir!....Æt moi qui
donnerais ma vie pour lui épargner la moindre peinel!!...
Ce soir, Mille Léonie doit faire son début comme cantatrice sur le théâtre et je suis sûre qu’elle aura un grand succès. . . Dieu le veuille! (On frappe) Entrez! (Mina du Barrès arrive sur la scène)
(Véronique) (saluant)—Mlle du Barrès!
(Mina)—Véronique, je suis venue chercher la pelisse en fourrure de Mlle Léonie.
(Véronique) —Certainement, Mademoïiselle. Mais, puis-je vous demander si Mlle Léo- SC
(Mina) —Mlle Léonie a fait son début il y a à peu près une heure. Elle a eu un succès extraordinaire |
(Véronique) —Ah! Dieu soit loué!! Voyez-vous, Mile du Barrès, un fiasco l'eût tuée, Mlle Léonie; elle désire tant gagner sa vie et celle de sa mère!....et, hélas! tous les moyens ne sont pas à sa portée. (baissant la voix) Di-
38-moi, Mademoiselle, est-ce que ça paraissait beaucoup? (elle étend ses deux mains devant elle)
(Mina)—Non, non, il fallait le savoir.
Vous savez, Véronique, comme Mlle Léonie est adroite avec ses mains... .artificielles.
(Véronique) (pleurant)—O Mademoiselle, si vous saviez les nuits que j'ai passées à pleurer sur l’affreuse tragédie!..C’était si épouvantable aussill.... M. Verchelden, le père de Mlle Léonie, en est mort de peine... C'était lors de cette sanglante guerre. . .en 1916. Un peloton d’Allemands, envahit la demeure de M. Verchelden et le somma de dévoiler la retraite de son frère, que l’on soupçonnait d’espionnage. M. Verchelden refusa net, sur quoi, un certain colonel—Mäüller—ordonna qu’on fit souffrir M.
Verchelden pour son refus d’obéir. Certes, M. Verchelden s’attendait à être criblé de balles et il se préparait à mourir en brave. Mais voilà que le colonel Müller saisit Mlle Léonie, âgée de cinq ans alors et, sous les yeux de son père, lui fit trancher les deux mains,
(Mina) —Que c'est épouvantable!
(Véronique) —Ah! Mademoiseile!. . . Seul un sale Boche pouvait inventer semblable supplicel!.... M. Verchelden mourut de peine, deux mois plus tard....Quant à madame Verchelden, ce n'est que longtemps après qu’elle
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connut ce malheur, car, lors de la tragédie, Madame était dans une maison de santé, où elle dût subir un long traitement; à la suite d’une congestion du cerveau, elle était devenue neurasthénique...
Je sais, Mlle du Barrès, combien vous aimez Mile Léonie; c'est pourquoi je vous raconte ces choses (Mina incline la tête) Madame dût être mise au courant des tristes événements. dès son retour à la maison ; mais, pour une raison que je ne comprends pas encore aujourd’hui, M. Verchelden ne mentionna jamais devant elle le nom du colonel Müller et il nous défendit de le prononcer jamais, ce nom, devant Madame.
(Mina) —C’est assez singulier cela, n'est-ce pas ?
(Véronique) —Certes oui, c’est singulier.
pour le moins!.. Mais je crois que l’amie intime de Madame était mariée à un Müller. cousin de ce colonel de malheur et Monsieur aura voulu épargner une peine à Madame. Hélas! Mlle Léonie le sait et l’exècre ce nom de Müller, audessus de tout ce qui est allemand.
(Mina)—Pauvre Léoniel! J'ai vu Mme Verchelden au théâtre tout à l'heure; et com-
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bien elle semblait fière du succès de sa fillel... Mais, vite, Véronique, la pelisse!... Je ne veux pas manquer le dernier acte, dans lequel Mlle Léonie doit chaater encore. (Mina sort, suivie de Véronique)
(Un temps)
(Mme Verchelden arrive sur la scène; elle a l'air nerveuse et excitée.)
(Mme Verchelden)—J'y suis décidée, je pars sans revoir Léoniel Je préfère lui expliquer les choses par lettre. Cette lettre (retirant une lettre de son manchon) je vais la confier à Véronique. Léonie ne comprendrait pas, d’ailleurs, les motifs qui me font agir; elle me ferait une scène et, vraiment, mes nerfs ne pourraient supporter une scène! ...Comment lui apprendre la nouvelle verbalement d’ailleurs?...Avec sa haine pour les Allemands poussée jusqu’à la manie. ..Pauvre Léonie, il est vrai que... (elle regarde ses mains) J'espère qu’elle ne me gardera pas une éternelle rancune et, dans quelque temps, quand je reviendrai (souriant), quand nous reviendrons, tout ira bien. Allons, il est près de onze heures; Léonie sera de retour bientôt et le train part à minuit moins le quart. (Elle
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pose le doigt sur un timbre ct Véronique arrive sur la scène) (à Véronique) : Véronique, je viens M de recevoir une dépêche qui m'obiige à partir immédiatement,
(Véronique) —Sans attendre le retour de Mlie Léonie?
(Mme Verchelden) remettant une lettre à Véronique) —Vous remettrez ceci à Mlle Léonie; cette lettre lui explique la raison de mon départ. Prenez bien soin de ma fille pendant mon absence, Véronique; vous feriez bien de l'accompagner chaque soir au théâtre. Je ne serai absente que peu de temps d’ailleurs,
(Véronique) —Bien, Madame.
(Mme Verchelden sort, suivie de Véronique.) (Un temps)
(On entend parler et rire dans les coulisses, puis Léonie, suivie de ses amies, arrive sur la scène. Léonie est vêtue de blanc et chaussée de blanc; mais ses mains sont gantees de noir. Les doigts doivent rester immobiles, car ces mains sont artificielles.)
(Isabelle à Téonie)—Quel succès tu as eu.
ma chère!
(Jeannine) —Toute la salle était suspendue à tes lèvres.
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(Féronique arrive sur la scène, portant une théière qu'elle dépose sur la petite table au milieu des tasses.)
(Léonie à Mina)——Veux-tu servir le thé?
(Mina) —Avec plaisir! (Mina sert Le thé.
Chacune prend sa tasse, excepté Léonie.)
(Zita) —TLéonie, astu remarqué ce monsieur, dans le premier rang de l'orchestre, qui te regardoit avec tant de persistance”
(Isabelle) —Le fait est qu’il n’a pas cessé de te regarder, Léonie; il avait l’air d'être complètement sous le charme.
(Léonie) (seconant la tête) —Je ne l'ai pas remarqué.
(Jeannine) —Une vraie tête d'allemand par exemple, que celle de ce monsieur.... Pas jeune, haute stature, monocle à l'œil, moustache blonde cirée et retroussée, à un tel point que je tremblais de peur qu’il eût les veux crevés par les pointes de cette moustache.
(Zita) —C'est vrai que c'était une tête d'allemand....Chic tvpe cependant !
(Isabelle)——Téonie ne saurait admirer un Allemand. ...si chic fût-il.
(Léonie)—Certes uon! Ah! combien je les hais ces chiens de Boches!!
(Zita) —Cependant, Léonie, on peut hair les Allemands collectivement. ...mais. . .individuellement.... Après la guerre de 70, ditir
(Léonie)—La guerre de 18701....Mais, qui songe à là comparer à celle de 1914! (elle frissonne et se regarde les mains)
(Mina) —Mes chères, changeons le sujet de la conversation, voulez-vous? (elle désigne Léonie)
(Jeannine) —Merci, Léonie, pour la bonne tasse de thé ; quel bien ça nous a fait! Nous ne voulons pas te faire veiller trop tard, car tu dois être épuisée. (Toutes se lèvent)
(Isabelle)—Dors bien sur ton oreiller de lauriers, Léonie. Bonne nuit.
(Toutes) —Bonne nuit. Léonie, A demain!
(Léonie)—Bonne nuit! (à Mina) Pour-
quoi ne passes-tu pas la nuit ici?
(Mina)—Je resterai avec plaisir.
(Toutes) —Au revoir donc. (elles sortent)