WATERLOO. LA FERME DE H0UG0M0NT
« Ils sont là couchés par milliers ! »
Vos pieds foulent, en effet, une nécropole ; Français, Anglais, Prussiens, reconciliés dans la pourriture, ont bosselé le sol de leurs ossements. Pas une pierre, pas un cippe pour perpétuel' le deuil des familles ; seuls les hauts peupliers balancent leurs ombres sur des ombres.
Près de là toutefois, deux lombes, envahies par l'herbe, s'alignent parallèlement, comme des destinées jumelles; sous l'une repose John Lucie Blàckman, général anglais, et l'autre recouvre les restes d'Edwards Col Ion, « serjeanl major of the 7"' hussars who departed the life in Mont-St-Jean the "l'i day <>f June 1 H i* ) ». Le soldat a voulu être inhumé près de son supérieur, par déférence (tu par dévouement ; et la hiérarchie qui les séparait durant la vie les a rapprochés dans la mort. Edwards Gotton, demeuré dans le pays, avait installé au pied du Lion une collection historique que sa veuve, vieille dame grave, continua longtemps a exploite!' avec une dignité toute anglaise.
Nombre de pèlerins, chaque année, s'en viennent à la grande plaine, la plupart subissant l'attrait de curiosité pathétique qui s'attache aux lieux marqués de rouge par l'histoire.
LE BRADANT.
SI
Pondant tout l'été , chaque matin, un coach anglais , sur le siège duquel un cornet à piston se livre à d'insidieuses fioritures, fait, au galop de ses quatre chevaux, cinq ou six fois le tour de la statue de Godefroid de Bouillon, dont l'équestre silhouette s'enlève sur les architectoniques symétries de la place Royale de Bruxelles ; c'est un signal connu auquel accourent des hôtels environnants, les touristes britanniques, en plaids écossais et chapeaux à larges visières, armés par surcroît d'ombrelles et de longues-vues. Quand la voiture s'est remplie, à l'intérieur et à l'extérieur, un large coup de fouet prend en écharpe les maigres haridelles, et l'attelage s'ébranle dans la direction de Waterloo, secouant aux cahots du pavé la grappe bariolée des misses accrochées sur les banquettes, tandis que l'éternel cornet, entretenu en salive par des rasades régulières, jelle aux fourrés de la forêt ses retentissantes variations sur le thème du Roi Uagobert. Toute la caravane est ensuite déversée à Mont-Saint-Jean et décroit dans le verdoiement des cultures, avec de longs déroulements d'écbarpes roses et vertes, sous la conduite des guides babillards et rapaces.
Certes l'industrie du maître de l'équipage a du bon : elle supprime la peine et abrège le temps; mais l'itinéraire pédestre de Genappe prévaudra toujours pour le solitaire contemplatif, car il permet de suivre pas à pas la marche des armées, et, au retour, de se confondre en quelque sorte au torrent de la déroute. Rien cependant, dans la paisible localité traversée de deux uniques rues, où les vaches circulent pour aller au pâturage et dont les petites maisons basses semblent endormies dans une perpétuelle somnolence, ne rappelle plus la terrifiante vision de cette débandade de soldats écharpés, courant du pas allongé de la fuite et se bousculant sur l'étroit passage du pont.
Napoléon lui-même faillit être entraîné; pendant une heure sa voilure fluctua sans pouvoir avancer. L'homme du destin dut sentir courir sur sa chair froide un frisson, à l'aspect de ces hordes affolées qui ne reconnaissaient plus ni sa face ni sa voix : peutêtre vit-il se dessiner sur les flots l'escarpement de la cage où, vieux lion abattu, on allait l'étouffer,
Le pays wallon. — Les aspects changent. — Nivelles. — L'abbaye de Villcrs. — Une fête dans les ruines.
Dès Genappe, la contrée wallone s'annonce par de grandes landes interminables où les hameaux, de distance en distance, massent des agglomérations de maisons brunes, dont la brique sans crépi et d'un ton sang de bœuf, se recuit au soleil. La blancheur claire des villages flamands s'est brusquement assombrie; une patine foncée revêt les façades et fait penser à des intérieurs rancis. En même temps un changement d'humeur et d'esprit dérive des conditions différentes de la vie; tandis que le Flamand, essentiellement maraîcher, travaille à son champ, peu distant de la cabane qu'il occupe avec les siens, et n'a qu'une courte étape à fournir pour se retrouver au coin de son àtre, dans la douceur de son ménage, le Wallon, dans les plaines reculées qu'il ensemence, défriche ou laboure* avec une aptitude particulière pour la grande culture, demeure éloigné du toit familial pendant des journées entières et n'y rentre qu'à la nuit, pour prendre sa part du repas en commun et bientôt après se livrer au sommeil. Son existence passée au dehors, dans la solitude des champs souvent très éloignés de son habitation, le prédispose, moins que son copain, le petit cultivateur toujours en train de soigner ses choux et de biner ses pommes de
terre presque en vue de sa maison, à s'enfermer dans le bien-être d'une pièce surchauffée, qui petit à petit s'est ornée, sur un fond blanchi de muraille, de miroirs, d'images encadrées, de petites Vierges enguirlandées de paillon, parmi des scintillements de cuivres Cl de faïences régulièrement bouchonnés. Naturellement hâbleur, le Wallon aime les parlotes de cabaret : le dimanche, il s'y attarde, joue aux quilles, et la grosse gaieté des labiées lui semble préférable aux silences de la chambre où ronronne le chat dans les cendres, avec des intermittences de sonneries de pendule et de siflïotements de bouilloire. D'ailleurs le sens des coquetteries de la maison lui manque : vous ne verrez pas chez lui, comme sous le chaume flamand, se perpétuer la douceur des choses séculaires,
réjouissantes à l'œil, bahuts polis par l'usure et les nettoyages, vieux cuivres cabossés, héréditaires poteries reluisantes d'émail. Sous le jour cru des vitres, à peine tamisé par un bout de rideau, le battant neuf d'un mobilier de noyer acheté à la ville miroite d'un éclat dur de vernis.
Cette déperdition du goût de la couleur s'atteste à mesure qu'on s'écarte des régions flamandes, et le touriste qui, venant de Genappe, se dirigera sur Nivelles, pour ne citer que cette partie du pays wallon, pourra en faire la remarque.
Au surplus, un bon marcheur abat en moins de deux heures cette route qui n'est pas variée, mais s'impose à quiconque a ouï parler de Jean de Nivelles et de son chien légendaire : — « Le chien de Jean de Nivelles qui fuit quand on l'appelle ».
Cette réputation chagrine s'est trouvée confirmée par un fait qui ne laisse aucun doute sur le caractère du rébarbatif quadrupède. Jean de Nivelles, le guerrier hardi du quinzième siècle, dont la haute silhouette de cuivre doré s'accole toujours à la tour de Sainte-Gertrude, partageait autrefois son piédestal avec la bête que l'histoire a associée à son nom; mais le sentiment de l'indépendance avait des racines si profondes dans le légendaire toutou, qu'il profita d'une tempête pour se séparer violemment du guerrier; et, jugeant à celte obstination que, si on le replaçait, il céderait de nouveau à son penchant, on laissa le grand Jean tournoyer son épée dans l'air sans lui restituer son rétif compagnon.
Sans doute ce quinteux animal n'était pas de souche nivelloise : on a peine à concilier une si maussade humeur avec la jovialité goguenarde qui s'exhilare de la bonne ville. Et cette gaieté ne se concentre pas uniquement, comme une précieuse essence, au caractère des habitants : elle se volatilise par l'air et s'infuse jusque dans la topographie pittoresque des rues, la dégringolade des toits sur les pentes, la curieuse physionomie de toutes ces petites façades irrécusablement rieuses. Il y a des villes tristes et des villes gaies : Nivelles appartient à la catégorie de celles-ci. Le soleil im pénétrant lecheveau de ses venelles met dans les vitres, dans les vieux murs fleuris de violiers, dans les fouillis de lorves cheminées comme une joie de vivre qui n'est pas démentie par l'accorte bonhomie des ménages. On vit là porte à porte, dans la familiarité d'un vis-à-vis si resserré que d'une fenêtre à l'autre on peut se tendre la main. A peine une ou deux grandes rues,
LA COI.LKGUI.K.
LE BRABANT
et, à la place, un pullulement de rues diminutives, tournant sur elles-mêmes, comme dans l'entrain d'une ronde.
En tous sens elles s'enlre-croisent, ces ruelles, biaisent, se cassent à angles aigus, plongent, emmêlent à plaisir leurs circuits pour égarer l'étranger qui, sautillant sur le pavé en pointes de clous, croit s'enfoncer dans un entonnoir, et, après avoir entrevu à la dérobée des coins de cours noyés dans les feuilles, des échappées de jardins aux murailles treillissées de vignes, des profils de maisons étranglés par les tournants rapides, puis encore eà et là un pignon , une façade à balustres ventrus, un morceau d'architecture dentelée et fleuronnée, le glissement lent des eaux de la Thines sous des ponts et des perspectives brisées par les brusques saillies des auvents, finit par déboucher sur la place, le cœur et le poumon de la petite cité, aujourd'hui réduite à la vie précaire de chef-lieu d'arrondissement, et autrefois bruissante d'une rumeur de ruche, alors que ses ouvriers en batiste et en toile fine n'avaient pas encore, à la suite des trou bles de 16i7, transporté leurs métiers à Cambrai et Valenciennes.
Les gens de l'endroit, non sans orgueil, vous mènent voir le parc de la Dodaine, une promenade sous les tilleuls, bien alignée, le long d'une nappe d'eau, avec des percées sur les lointains, puis encore la statue de Tinctoris, un assez pauvre grand homme qu'on a mis, en l'absence d'une gloire [dus éprouvée, sous les feuillages de la place Saint-Paul.
Quand Nivelles n'aurait ni la Dodaine ni son moine musicien, elle posséderait encore un attrait puissant, son romantique cloître adossé à la collégiale, avee ses quatre galeries découpées en arcades et prenant jour sur l'ancien préau transformé en jardin. Là, sous les pierres tombales, reposent les « demoiselles au blanc surplis », ces indisciplinées ebanoinesses du monastère fondé en Gio par Ide, femme de Pépin de Landen, auxquelles, sous Louis le Débonnaire, le concile d'Aix-la-Chapelle prescrivit vainement la règle de Saint-Benoit. Dès le douzième siècle, on les voit habiter séparément des bétels ou maisons capitulaires, celles-ci au nom lue de dix-sept, qu'elles quittent par intervalles, pour se mêler au train du monde. Antérieurement, il est vrai, le chapitre avait vécu en communauté, largement établi (buis un quadrilatère d'habitations et de sanctuaires, vaste comme une petite cité, avec cette distribution : au ponant, la maison abbatiale; au levant, les alloirs, l'église Notre-Dame et l'église des Chanoines ou Saint-Paul; au septentrion, le
/'< ssin de Th. Hunnon.
LA THINES, A NIVELLES.
8i LA BELGIQUE.
cloître; enfin, au midi, l'énorme bloc de Sainte-Gertrude, une des plus belles architectures romanes du pays, superposant à sa partie antérieure quatre étages de massives maçonneries, presque pareilles, avec leurs sévères surfaces dénudées, aux escarpements rigides d'une bastille.
Tout le sévère catholicisme primordial se reconstitue ici, à la faveur de ce grand organisme. La ribambelle des insoumises chanoincsses a eu beau passer par là : leur souvenir frivole n'altère pas l'austérité du vieux cloître, poussé à l'ombre du temple, presque barbare en sa rudesse fruste, ~ct dont les piliers le couvrent comme une forêt. Et,
Uessiu Je ./.-/•'. Tademans.