ASPECT DE LA VILLE MODERNE
Dans la petite bourgeoisie, encore fillettes, on les mêle à l'économie de la maison ; elles ravaudent le linge, lessivent, repassent : quelquefois même, elles font les grosses besognes, et du haut en bas tiennent la maison nette de souillure. La beauté des mains s'en ressent naturellement ; mais un peu de rougeur à la peau, des doigts épatés, des ongles écornés ne rebutent pas un prétendant. On aime dans la femme l'auxiliaire, la travailleuse qui prend sa part du faix commun, l'être robuste, résistant à la fatigue, que le ménage, les affaires, la maternité ne ploient pas. On la veut pour l'usage intérieur,
les aises du foyer, la sécurité matérielle, bien plutôt que pour la parade de la rue. Rien d'étonnant que sa distinction naturelle s'en ressente légèrement : la subtile personne féminine, d'instinct encline aux délicatesses du corps, s'émôusse à la longue en elles ; le charme vivace des manières, la finesse et la nervosité de l'organisme, même la grâce des traits du visage, composée surtout de sensibilité et de mobilité, se masculinisent dans une beauté solide, ample, saine, faite aux labeurs actifs. Même à un degré plus élevé, leur éducation positive, nullement mondaine, assez courte d'ailleurs, avec une part très petite donnée à l'élément poétique, la musique, le dessin, la danse, les prédispose à une \ie droite, sérieuse, occupée, utile, s'accommodant d'habitudes casanières et monotones, toute prévue pour s'emmancher au train pressé d'une maison de commerce, aussi bien qu'aux charges multiples d'un ménage.
Principalement dans les occupations qui demandent plus de routine que d'intelligence, elles apportent une aide précieuse ; pour une qui, femme d'avocat, de médecin, de professeur, d'artiste, participe au travail du mari, il en est cent qui, du matin au soir dans un comptoir, une balle, un magasin, la plume derrière l'oreille ou le crayon à la main, commandent, surveillent, balancent les comptes, suppléent le chef de famille pour le coup d'œil et la ponctualité. Hors de cela, elles gouvernent la maison, président à la cuisine, élèvent leurs enfants, qu'elles nourrissent elles-mêmes, au milieu d'une activité régulière. Et, dévouées aux leurs, calmes d'âme, les sens endormis, elles s'babituent à regarder passer sous leurs fenêtres la rue bruyante sans s'y mêler.
On comprend que la lecture et les plaisirs de l'esprit tiennent une place restreinte dans une journée si largement remplie. Aussi causent-elles peu : le roman à succès, la comédie en vogue, les beaux vers ne les passionnent pas comme ailleurs; elles se désintéressent du mouvement intellectuel auquel sont mêlés leurs frères et leurs époux. Cette indifférence expliquerait jusqu'à un certain point l'absence des émotions littéraires qui, dans les autres pays, entretiennent l'esprit d'invention et stimulent la production. Ici, en effet, bien que le papier imprimé, sous forme de publications périodiques principalement, abonde et serve de pâture à une clientèle spéciale, plus sensible à l'utilité qu'au charme de la lecture, l'effort littéraire, si grand qu'il se soit dénoncé depuis ces trente dernières années, se bille à l'indifférence publique ; les auteurs connus vont se faire éditer à Paris, et c'est à peine si des meilleurs romans du cru il se vend deux à trois cents exemplaires. De là une infériorité morale très appréciable, contre-balancée en partie, il est vrai, par 'la sollicitude toujours éveillée pour l'œuvre plastique, en belles couleurs hautes et flatteuses pour l'œil. 11 doit demeurer entendu qu'en ces observations, je me place au point de vue général. Le caractère d'un peuple ressort de l'ensemble des particularités qui lui donnent une physionomie consistante et universelle bien plus que de la mobilité de ses traits d'exception. Mettre en doute la multiple, ardente, active intellectualité belge dans le domaine de la spéculation cl de la découverte, serait aller à rencontre des évidences.
A tous les rangs de la société, le goût de la chose peinte, de la tache reluisante, du Ion solide et chaud se rencontre connue un trait national. Sans culture, on arrive à désirer le tableau ainsi qu'une richesse qui fait valoir toutes les autres, et, même dans les campagnes, les murs sont ornés d'enluminures sous verre qui entretiennent au fond des esprits la prédilection originelle. Un polit marchand besogneux, gardant précieusement dans son arrière-boutique une vieille toile craquelée, n'est pas un cas isolé : pour rien au monde il ne s'en défait, et la perte de cë trésor lui sciait plus dure que la vente forcée de ses meubles ou de son fond. Quelquefois, une attraction plus forte s'en mêlant, il achète à une de ces minorantes criées de la Grand' Place, toujours encombrées de cadres vermoulus et
LE BRABANT. |r>
d'antiques barbouillages, un carré de toile peinturlurée pour servir de pendant à celle qu'il possède déjà. Soyez sûr que dès ce moment la tentation ira grandissant : il ne passera plus devant un encan sans hausser sur les enchères, et petit à petit tout ce bric-à-brac raccolé finira par encombrer sa maison d'un art de bas étage, trivial, poncif, hybride, qui fera sa délectation et qu'il montrera avec le même orgueuil que s'il s'agissait d'une collection princière.
C'est, je le répète, une des caractéristiques nationales que cet instinct de l'art, allié quelquefois à des considérations mercantiles, mais le plus souvent désintéressé et surnageant au-dessus des matérialités mesquines de l'existence. Le gros rêve de l'estomac épanoui dans le sommeil des autres instincts prend une aile en cet attrait mystérieux et ce charme lointain d'un idéal accordé au goût des réalités généreuses.
La pureté des formes, la finesse et l'élégance des proportions inquiètent peu, d'ailleurs : nous ne sommes pas ici sur une terre ensoleillée, où les silhouettes se découpent en nobles profils dans une lumière qui en dessine les moindres saillies. Le pays, moite, souvent trempé d'ondées sous des brouillards aux contours flottants et indéterminés, avec des estompes d'ombres grasses qui soulignent les surfaces, prédispose l'œil à une optique spéciale, amusée de couleurs chaudes et noyées.
Ainsi s'est développé, au fond des esprits, le sens d'une beauté forte, un peu lourde et matérielle, de santé extérieure et de plénitude animale. Dans l'art (raine toujours ce songe d'une humanité surnourrie, si plantureusement exprimée par les Jordaens et les Rubens. Il semble que les énergies endormies ont besoin, pour s'affirmer au dehors, de l'excitation des tons vibrants et des patines riches; c'est une dilection pour les colorations rutilantes à la fois et fondues, les gammes ardentes et sourdes, l'éclat de pierreries broyées qui fait mirailler la splendeur sombre des verrières. Il y a, en effet, de l'alchimie du peintre verrier dans cette peinture des Flandres, recuite au feu des pourpres et des ors qu'onctueusement froidit le silence harmonieux des pénombres.
Souvent étouffée ailleurs, une sensualité se réveille là, en ce besoin d'une adaptation coloriste aux instincts de la race; vous la retrouverez chez l'homme des champs aussi bien que chez l'homme des villes : le premier badigeonnant sa maison de teintes vives, la porte et les volets en vert, le mur en bleu, la plinthe en brun sang de bœuf, sous un toit de tuiles dont le rouge vif ou tirant vers l'orange varie selon les provenances et les vertus mêmes du sol; le second s'entourant de tableaux aux nuances chatoyées et vermeilles qui sous les pinceaux d'un Leys, d'un de Braekeleer, d'un Stobbaerts, d'un Heymans ou d'un Clans, signalent comme une prédisposition d'âmes heureuses et pensives à décanter la lumière dans des tons substantiels et vivants.
A mesure que nous avancerons vers la Flandre, nous verrons d'ailleurs la nature elle-même s'accommoder à ce régime des aspects étalés et nourris; les champs, couleur de café brûlé, se lustrent de moires et s'écaillent de scintillations; ce sont presque les reflets des satins pâles et des vieux velours, avec des flambées sanguides et dorées de vieux Cordoues se mourant plus loin dans des décroissances et des douceurs de ton, une chaleur vague d'animalité. A ras du sol, (rainent des écharpes de vapeurs irisées où s'émoussent les lignes et où se tamisent les prismes. Là-dessous des \aleurs appuyées, une base de colorations tendrement reluisantes, donnant aux objets un air moelleux et solide. D'une densité merveilleuse, le vert des prairies ressemble à une basse continue sur laquelle chaulent le rose des toits, le blanc des murs, le glauque luisarnement des étangs. Particulièrement dans les polders d'Anvers et du pays de Waas, où la glèbe produit à travers une sorte de fermentation perpétuelle, la campagne déroule un tapis épais, comme un aubusson de verdures haut de plusieurs pieds, constellé par le cadmium clair des colzas, l'ambre pâle des blés,
li LA BELGIQUE.
la tache azurée des linières ; et cette mer aux vagues figées s étend presque sans interruption, chaude, versicolore et diaprée, à travers toute la plaine flamande. L'œil, habitué à se poser sur elle et journellement exposé à recevoir la sensation de ses beaux accords étoffés, finit par se sensibiliser et se complaire aux arcs-en-ciel de la palette. Ce qui paraîtrait ailleurs anormal, cette prédestination coloriste de toute une race, s'explique ici rationnellement par la prodigalité des couleurs de la terre; cela se respire dans l'air aussi naturellement que les arômes du terroir et à la longue fait partie de l'organisme.
Particularités du caractère national. — Le goût du faste. — Ommegancks et kermesses. — La famille des géants.
On sait le goût des Belges pour les étalages fastueux, les cortèges empanachés, les cavalcades composées de personnages brillants, les processions flamboyant de l'or des chasubles, et généralement pour tout ce qui délecte les yeux. Il est resté dans la nation comme une soif des prodigieuses bamboches parmi lesquelles s'égayait la cour de Bourgogne, retentissantes à la fois du bruit des musiques, du roulement des chars, du fracas des tournois et des hilarités d'un populaire gorgé de cervoise. Encore aujourd'hui, une réjouissance publique un peu épicée ne va pas sans l'organisation d'un Ommeganck, en costumes de théâtre, avec hallebardes, pertuisanes, oriflammes et bannières, escortes de grands seigneurs relevant fièrement leurs manteaux sur le bout des rapières, chevauchées de grandes dames huchées sur des haquenées et attifées comme des châsses, grouillis-grouillot de pages, de manants, de porte-étendards, de chevaux, de chars, toute une friperie baroque et chamarrée à laquelle de beaux hommes el de belles femmes prêtent leurs larges carrures et leurs ports de tète ailiers.
Lille, Douai, Valenciennes, dans la Flandre française, oui conservé ce goût de la pompe el de la représentai ion : le Gavant el les Incas, â de certains jours, y descendent par la rue, au son des orchestrés et des fanfares, comme un rappel vague des mythologies. Mais peut-être l'entrain général, la coopération de toutes les classes de la société, la débauche d'oripeaux sont-ils plus modérés que dans les villes belges.
Bruxelles, Bruges, Gand, Malines ont poussé à ses dernières limites la profusion du luxe dans la mise en scène de leurs cortèges historiques : c'est tout un siècle et lotit le passé d'un peuple déambulant, avec une splendeur de costumes inouïe, parmi l'uniforme décor des cités modernes, une sorte de vision des âges rëssuscités dans un déroulement de pourpres, de cuirasses, de caparaçons, presque sans anachronismes sensibles, quelque chose comme l'épopée en travesti de l'humanité légendaire, mimée par le délire des foules transmuées en héros d'un drame immémorial.
Même en temps ordinaire, les kermesses sont largement chômées : non seulement les villes, mais chaque quartier dans les villes a ses jours de liesses; alors le travail s'interrompt; les fermentations du boire et du manger surexcitent l'universelle gaieté; avec un gros plaisir débridé on se porte aux prodigalités de la table, à l'ostentation de la dépense, a tonte sorte de folies et de bravades. Et cette habitude de ripailles et de farces est si bien dans le caractère national qu'on l'aperçoit à travers l'histoire, à l'occasion de ces Joyeuses Entrées où des géants et des monstres circulaient sous des arcs spacieux, décorés d'attributs et d'allégories.
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11 y a loin, d'ailleurs, des jovialités actuelles aux facéties innombrables du xvie siècle; aujourd'hui, on se contente de promener aux kermesses populaires les carcasses en osier de Jan et Mieke, les survivants de celle lignée de géants qui se composaient encore, en 1785, lors du fameux jubilé en l'honneur du « Sacrement de Miracles », de petit Jean, de Pierre, de petit Michel, du jeune mariage de Gudule et de Jean de Nivelle, du sultan et de la
Destin d'Eugène Verdyen.