LE CLOITRE I>K SAINT-BAYON
des caracolements de chevaux marins, des nudités de tritons et de neptunes, une plaisante débauche de mythologie.
Si amusant qu'il soit pour l'œil, ce coin du vieux Gand ne vaut pas toutefois les quatre pignons plantés en plein milieu du quai aux Herbes, dans la grouillante circulation de ce quartier d'eau, encombré de baquets, de carrioles, de tombereaux, et, de plus, hanté par les bateliers et les maraîchers, une vraie échappée maritime animée du bruit des déchargements et fleurant les baumes toniques du goudron. Au milieu des autres habitations, d'une modernité affligeante, les quatre maisons, avec le relief de leur architecture si exquisement archaïque, ont l'air de grands seigneurs s'encanaillant dans un tripot. L'une, surtout, en gothique fleuri de 1531, est un pur bijou orfévré sous ses entrelacements serpentés comme les tordions d'un chèvrefeuille et montant jusqu'aux tourillons du toit. En ce palais, la corporation des Francs Bateliers tenait ses assises. Les Mesureurs de grains occupaient la maison voisine, une architecture moins ornementée, mais qui de tout son poids semble vouloir écraser un
LA FLANDRE ORIENTALE
minuscule édifice, poussé à sa base, comme une ravenelle dans une fente de mur. « Het steenen huys », ainsi appelle-t-on cette bicoque ciselée où se percevait jadis le droit de tonlieu. A peine aperçoit-on son pignonneau en mâchoire de requin, perdu qu'il est dans l'ampleur de son entourage, d'une part la maison des Mesureurs de blé, et de l'autre le lourd bâtiment romain, avec ses deux étages en retrait dans lesquels, au moyen âge, s'amoncelaient les blés du droit d'étape. La restauration récente a rafraîchi ce que le temps avait bistré d'une patine chaude, écornant les angles, élimant les rinceaux, polissant les boiseries avec ce grand art de peintre-statuaire qui écharne, nettoie, chamarre, évide et dans une tète de mort fait tenir un chef-d'œuvre.
Ce merveilleux travail du temps, allez le voir surtout au cloître de Saint-Bavon; là, dans ce vaste cimetière de silence et d'oubli, où les tombes ne sont plus que des trous, vides et où la mort, si c'était possible, serait plus que de la mort, puisque la poussière de ce qui fut la vie ne s'y voit même plus, la mystérieuse beauté du squelette vous apparaîtra plus sensible qu'ailleurs. Au septième siècle, trois siècles avant la naissance de Gand, s'élevait en cet endroit un monastère ; quand enfin le « Portus Gandavum » apparaît, lui, le monastère, comme un patriarche, assiste au développement de cette nouvelle venue parmi les cités. En 1200, il a déjà des biens immenses; en 1369, il sert à la célébration du mariage de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne; et telle est son imposante grandeur matérielle et morale, qu'il semble longtemps absorber toute la chaleur de la contrée. Brusquement une heure sonne, qui met fin à sa gloire. Charles-Quint, irrité des révoltes des Gantois, tourne ses yeux vers la puissante abbaye et rêve d'en faire une citadelle qui tienne en respect ce peuple de mauvaises têtes. Il y a bien là-bas le pape ; mais la tiare s'incline devant l'omnipotence du sceptre. De partout s'avance une armée d'ouvriers, et le monastère est attaqué avec la même fureur qu'une bastille; il n'en resta qu'une crypte, un bout de cloître, des cours, un amas de débris sur lesquels, depuis, les graines folles soufflées par le vent ont fait pousser une forêt de végétations. Au printemps, des touffes de lilas oscillent sur la dévastation universelle, les murs se constellent de floraisons, la germination gagne jusqu'aux excavations béantes dans l'ancien préau et qui, comme des moules, ont gardé la forme des corps qu'on y descendait. Aucune oraison funèbre, fût-elle de Bossuet, le grand embaumeur, n'approche de la majesté de ce tas d'éboulements, où le vent traîne avec une plainte presque humaine et qu'anime seul le frisson des feuillages, comme le tremblement de l'eau à la place où une vie s'est engloutie.
Les siècles ont bouleversé jusqu'à la trace des anciennes installations; par-dessus les voûtes, la terre s'est haussée; ailleurs, des murs se sont abaissés; tout est resté confondu. Et pourtant des morceaux admirables, demeurés dans l'écroulement du reste, témoignent encore de la magnificence de cette maison religieuse. La ville actuelle en a fait une sorte de musée de Cluny où des pierres tombales, des statues, des bas-reliefs, des fragments d'architecture, arrachés aux décombres et amoncelés sous les arceaux du cloître, inclinent l'esprit à méditer sur la vanité même des méditations.
Aucun, parmi les innombrables couvents dont partout on entend tinter les angélus dans la ville, ne rappelle les abbatiales splendeurs de Saint-Bavon. Elles ont passé aux églises, et en première ligne à celle qui devait hériter du nom du monastère, lors de la translation, en 1540, du chapitre collégial, à cette somptueuse cathédrale gantoise, décorée comme un palais d'une profusion de marbres et de tableaux et où, à certains jours, le clergé des paroisses, dans l'éblouissement de ses chasubles, vient officier devant le trône de levêque. L'église, qui s'appelait alors Saint-Jean, était bâtie sur une crypte profonde et ténébreuse.
Cette crypte existe toujours : là, sous la lumière brouillée des vitraux enfoncés dans le mur, s'accomplissent encore aujourd'hui les œuvres de catéchisation . D'énormes piliers trapus, reliés par des cintres, blanchissent dans le demi-jour humide. Et tout le long du pourtour se succèdent des chapelles, au nombre de quinze, avec peintures, boiseries sculptées, bas-reliefs et pierres tombales. L'une d'elles recouvrirait la sépulture de Hubert Van Eyck et de sa sœur.
C'est sur ces ombres de la crypte que posent les trois nefs du temple, une sévère et merveilleuse ordonnance aboutissant aux magnificences du chœur, avec une succession ininterrompue de fastueux oratoires. Ce goût de l'étalage et de la dorure qui nous émerveillait à Anvers se reproduit ici dans toute sa force, sous forme de colonnes en spirale, d'architraves surchargées de figures, d'autels chatoyants d'or, de verrières illuminées comme des brasiers, de sarcophages ciselés comme des châsses, de grandes peintures rutilantes où Van Eyck, Rubens, Otto Venius, Pourbus, Van Coxcie, ont prodigué le coloris.
Une des chapelles surtout s'illustre du prestige d'une œuvre incomparable. Le maître à qui fut attribuée l'invention de la peinture à l'huile s'y éternise en cette admirable « Adoration de l'Agneau », devant laquelle l'esprit prend vaguement la posture de contemplation imaginée par le peintre lui-même pour les personnages de sa grande scène symbolique. A peine les volets du triptyque ont-ils tourné sur leurs gonds, comme les seuils d'or d'un paradis, qu'une lumière plus subtile que celle du jour naturel caresse les yeux, jaillie toute vive de la blancheur d'innocence de l'Agneau et du rayonnement des adorations qui l'entourent, ainsi qu'une eau de grâce ruisselée des fontaines du divin amour. En même temps l'oreille, affinée au contact des surexcitations de la vue, par cette loi qui répercute la vibration d'un sens à travers tous les autres dans une sorte de plénitude de la sensibilité, perçoit des musiques séraphiques et lointaines, accords d'une infinie douceur faits des soupirs de toute une foule priante et, du fond des gouffres de l'extase, aspirant à la félicité des communions spirituelles. Aucune toile au monde, je pense, ne donne la commotion de ce chef-d'œuvre amoureux où les fleurs, tombées sur les gazons comme de la poussière d'étoiles, sont ellesmêmes pai cilles à de la candeur qui aimerait, où un vent de mystique tendresse fait onduler les longs plis des tuniques blanches et tourbillonner l'encens des cassolettes dans les frissons de l'air, où la couleur, étincelante comme des gemmes liquéfiées et toute chauffée des rayons partout visibles d'un invisible soleil, semble tomber des urnes larges ouvertes du ciel en une pluie de tranquilles scintillations. L'Agneau, debout sur l'autel, tourne une face presque humaine, animée d'un grand œil doux, vers les innombrables théories d'âmes et de vertus confondues dans ces magnificences d'apothéoses; à l'avant-plan de droite, les apôtres, les confesseurs et les martyrs, avec leurs rudes visages bruns, hâlés par la prédication au désert,' labourés par les tortures du supplice, mais tous transfigurés par la sublimité de la foi ; à gauche, les patriarches et les prophètes dans une majesté d'attitudes et de visages où, par l'effet de la révélation, se lit la constante approche du Très-Haut; puis, s'avançant du pas des processions, parmi un envolement de blancheurs et une clarté lactescente qui donne aux corps comme l'ondoiement des purs esprits, les onze mille vierges et martyres balançant des palmes et des lis ; et enfin, tout reluisants d'or et de pierreries dans l'éclat de leurs chasubles et de leurs dalmatiques, et semblables à un long fleuve de pourpre et de lumière coulant à travers un paysage, le groupe des saints évêques et des chefs d'ordres monastiques. Au loin, dans la reculée du ciel, les tours de Munster, de Maeseyck et de Maestricht, dressées sur la même ligne que le Dôme de Cologne, ressemblent à des porte-cierges géants où l'artiste aurait rêvé d'allumer le feu de ses filiales tendresses pour les lieux auxquels fut mêlée son existence.
Même devant les exubérantes ordonnances du « Saint Bavon reçu dans l'abbaye de