‹ La Belgique horticole (volume 4)Chapitre 5 sur 173 · CHARLES-FRÉD.-PHIL. VON MARTIUS · texte numérisé non relu

CHARLES-FRÉD.-PHIL. VON MARTIUS

Le nom de Martius est honoré de tous ceux qui s’occupent de botanique ou qui s’adonnent à la culture des plantes exotiques; son voyage au Brésil, les ouvrages considérables qu’il a publiés, les services éminents qu’il a rendus à l’horticulture, ses attaches à notre pays, nous font un devoir de consacrer ce volume à la mémoire de cette illustration scientifique. Un autre motif nous engage encore à publier l’histoire de sa vieet de ses travaux : c’est l’acquisition que le gouvernement belge vient de faire de l’herbier de Martius et de ses annexes : cette collection, d’une grande importance, sera, nous en sommes persuadé, le point de départ d’une institution botanique analogue à celle que presque tous les gouvernements d'Europe se font un devoir d’entretenir dans leur capitale. L’acquisition du Jardin botanique de Bruxelles, qui a coïncidé avec l’achat de l’herbier de Martius, celle un peu plus ancienne de l’herbier du Dr Lejeune de Verviers, d’autres collections exhumées d’un long oubli, font supposer que le gouvernement belge a le projet de doter notre pays d’un établissement semblable à ceux Kew près de Londres, du jardin des plantes de Paris, de St-Pétersbourg, de Berlin, de Vienne, de Florence, de Munich, de Leyde, etc. |

La biographie que nous publions de Von Martius a été écrite par M. le Dr Spring, professeur à l’Université de Liége, ami, disciple et collaborateur du célèbre botaniste bavarois : elle a été publiée in extenso dans l’annuaire pour 1871 de l’Académie royale de Belgique. Nous ne donnons ici que des extraits en ce qui concerne les voyages de Martius et ses travaux botaniques. Ces fragments suflfiront cependant pour qu'on apprécie la gloire du maître et le mérite du disciple.

Charles-Frédéric-Philippe von Martius, conseiller intime de S. M. le roi de Bavière, secrétaire de la classe des sciences de l’Académie royale de

Munich et professeur ordinaire de botanique à l’université de la même ville, est né à Erlangen, le 17 avril 1794 (1).

L'enfance et l’adolescence de Charles-Frédéric-Philippe s’écoulèrent dans les conditions les plus heureuses, au sein d’une famille à mœurs patriarcales, et d’une ville qui respirait, pour ainsi dire, le savoir et les aimables traditions. Sa mère, femme courageuse et instruite, dont il semble avoir hérité le tempérament, exerçait surtout une grande influence sur son caractère et sur le développement des qualités du cœur qui, alors déjà, le rendaient sympathique à tout son entourage.

Au collége de sa ville natale, Charles Martius fit de fortes études de langues cet d’humanités. I1 y acquit cette facilité d'écrire le latin par laquelle il excellait à une époque où tous les botanistes se servaient encore de cet idiome, et ce goût de l'antiquité classique qui, dans tout le cours de sa vie, lui faisait aimer la lecture d'Horace, de Tacite, de Lucrèce, de Quiatilien et d'Homère.

Agé seulement de seize ans, il passa à l’université pour s’y livrer à l'étude de la médecine ct des sciences naturelles. À cette époque, Goldfuss enscignait la zoologie, et le vicux Schreber, disciple immédiat de Linné, la botanique. La preuve du zèle avec lequel Martius avait embrassé cette dernière branche nous est fournie par sa dissertation pour le doctorat en médecine, auquel il fut promu le 50 mars 1814. Elle a pour titre: Plantarum horti academici Erlangensis enumeratio, et contient 210 pages in-8°.

L'Académie royale de Munich possédait, sous le roi Maximilien 4°, unc organisation qui la constituait à la fois conservatrice des collections scientifiques ct littéraires de l'Etat, et école de perfectionnement pour ceux qui voulaient se livrer à des études scientifiques approfondies. Des élèves-académiciens lui étaient attachés pour remplir les fonctions d’aide-naturaliste, de conservateur ou de préparateur, et pour avoir l’occasion de se familiariser avec les méthodes de recherche sous la direction immédiate des académiciens titulaires respectifs. Après avoir subi les épreuves réglementaires, Martius obtint une de ces places, le

(1) Plusieurs notices ont déjà paru sur la vie et les travaux de Martius. Les plus importantes sont celles du docteur Eichler, à Munich, publiée par la Société royale de botanique de Ratisbonne, et du professeur Meissner, à Bâle, présentée à l'Académie royale de Munich. Elles me serviront de guide pour les faits, et de modèle pour lappréciation des travaux.

45 mai 1814. Il fut attaché spécialement au vénérable Schrank, l’auteur bien connu de la flore et de la faune de Bavière, et chargé du travail scientifique au jardin boanique qui venait d’êttre créé. Deux ans plus tard, il fut promu au grade d’académicien-adjoint, qui correspond à peu près à notre titre de membre correspondant. Les académiciens qui, après Schrank, ont exercé le plus d'influence sur lui, étaient von Moll, Schlichtegroll et Soemmering.

Son devoir principal, comme élève-aeadémicien, consistait à déterminer et à classer dans le système les plantes du jardin et de l’herbier, exercice qui, quoi qu'on en dise parfois aujourd’hui, restera toujours le premier, sinon l'unique moyen de former des botanistes véritables, l'école développant l'œil, le sens et la méthode. Les mois de l'été furent utilisés pour des excursions botaniques dans les provinces de la Bavière, dans le Salzbourg et la Carinthie, où Martius se rencontra avec Hoppe, le célèbre floriste des Alpes, directeur de la Société de botanique de Ratisbonne.

En 1817, il publia la Flora cryptogamica Erlangensis, qui fut remarquée comme une œuvre sérieuse et témoignant hautement de la vocation de l’auteur.

Pendant que le jeune botaniste achevait et préparait d’autres travaux d’une moindre étendue, une occasion survint qui décida de sa carrière future et le mit d'emblée en évidence.

Le roi Maximilien, qui portait un vif intérêt aux sciences naturelles ct à l’accroissement des collections de l'Etat, nourrissait déjà depuis quelque temps le projet de faire exécuter, à ses frais, un voyage d’exploration dans l’Amérique du Sud. Il fut confirmé dans cette idée par des entretiens qu'il eut avec le voyageur au Mexique, le baron de Karwinski, et par la renommée du voyage au Brésil qu'avait entrepris le prince Maximilien de Neuwied. Le mariage de l’archiduchesse Léopoldine d'Autriche avec le prince héritier de Portugal, qui, plus tard, monta sur le trône impérial du Brésil sous le nom de Dom Pedro I, fournit l'occasion de réaliser le projet.

Le gouvernement autrichien avait résolu d’attacher une commission scientifique (1) à la suite qui devait accompagner l’archiduchesse à Rio

(1) Les membres de l’expédition antrichienne étaient : Mikan, Pohl, Schott, Natterer et le peintre Ender.

re ONE

de Janeiro. Le gouvernement bavarois lui adjoignit ie zoologiste Spix et le botaniste Martius, avec la réserve que sur le sol du Brésil les deux commissions se séparcraient et exploreraient le pays, l’une indépendamment de l’autre.

Les naturalistes bavarois n'avaient que peu de temps pour se préparer à une entreprise qui, à cette époque, était incomparablement plus grande et plus difficile qu’elle ne le serait de nos jours. Sans parler des moyens de transport ni de l’organisation matérielle d’un voyage sous les tropiques, la plupart des provinces qu’il s'agissait de parcourir se trouvaient encore dans leur état primitif, et la méthode générale des explorations scientifiques commençait seulement à être fixée. Néanmoins, Spix et Martius entreprirent leur belle tâche, le premier avec l'énergie réfléchie de l’âge, le second avec l’enthousiasme de la jeunesse. Leur courage était stimulé par le souvenir, encore récent, des voyages des disciples de Linné, par l'espoir de grandes découvertes à faire, et par la certitude d'élargir considérablement l'édifice, encore en pleine construction, de la zoologie et de la botanique systématiques.

Le départ eut lieu, de Trieste, le 2 avril 4847, sur la frégate l’Austria. On aborda à Malte, à Gibraltar, à Madère, et, après une traversée heureuse de l'Océan, on débarqua, le 15 juillet suivant, à Rio de Janeiro.

Les naturalistes bavarois sc transportèrent d’abord de Rio dans la province de S. Paulo, jusqu’à la ville de Jundiahy. De là ils prirent la direction nord-est à travers la province de Minas Geraës jusqu’à Minas Novas, en visitant, à l’occasion, les Botocudes £t d’autres tribus indiennes. Décrivant ensuite une grande courbe par la Sierra Diamantina jusqu’à la province de Goyaz, ils revinrent au nord-est, parcourant une grande partie de la province de Bahia, et arrivèrent, après beaucoup de peines et de contrariétés, à San-Salvador, le 40 novembre 1818. |

Après un repos de deux mois, interrompu par une excursion dans le district d'Iheos, ils continuèérent leur voyage vers le nord, en traversant le désert de Bahia et les provinces de Pernambuco, Piauhy et Maranhäo, jusqu’à la ville de San-Luiz, à l'embouchure de l’Itapicurü. De là, ils se rendirent par mer à Parä, à l'embouchure du fleuve des Amazones (20 juin 1849).

La troisième partie du voyage, la plus considérable, s’accomplit, en remontant, sur un bateau à rames, non ponté et desservi par des Indiens, ce fleuve immense sur lequel circulent aujourd’hui de puissants bateaux à vapeur, Qu'on songe aux dangers de cette navigation, à l’étroitesse de

l'espace dans lequel il fallait installer, outre les hommes, les bagages et les collections déjà considérables, au défaut d’abri contre le soleil équatorial, contre les orages des tropiques et les pluies diluviennes, et qu’on se représente que c’est dans ces conditions qu’il a fallu examiner, classer provisoirement, préparer, étiqueter, décrire et emballer les objets récoltés!

Vers la fin de novembre, nos courageux naturalistes touchèrent à la ville d’'Ega au confluent du Yupurä. Ici, ils se séparèrent l’un de l’autre; Spix continuait de remonter l’Amazonas jusqu’à Tabatinga aux confins du Pérou, tandis que Martius explorait le Yupurä jusqu'aux limites de la Nouvelle-Grenade, où les cataractes (Salto Grande) de Arara-Coara l’empêchèrent de s’avancer plus loin. Le point de ralliement des voyageurs était la Barra do Rio Negro, où se trouve actuellement la Villa de Manaos. Spix, qui y était arrivé le premier, utilisa le temps qui lui restait pour remonter encore le Rio Negro jusqu’à Barcellos. Ensemble ils firent une excursion sur le fleuve Madeira jusqu'aux Indiens Mundruku et Mauhé, avant de redescendre ensuite l’'Amazonas.

Le 16 avril 4820, ils étaient revenus à Parà. Après avoir mis en ordre leur riche butin, ils s’'embarquèrent, le 44 juin, sur un trois-mûts portugais, et arrivèrent à Lisbonne après une traversée de 67 jours. Le 8 décembre 4820, ils rentrérent dans Munich, sains et saufs, et sans avoir perdu aucune partie de leurs collections (1).

C’est un des voyages les plus considérables qui aient été entrepris pour le progrès en histoire naturelle, voyage de conquête et de découvertes, comme dit M. Eichler, ayant notablement agrandi le domaine de nos connaissances en botanique et zoologie, en minéralogie et géologie, en géographie et ethnographie, voire même en linguistique, voyage digne de prendre rang dans l’histoire des sciences, à côté de celui d'Alexandre von Humboldt.

Malgré les voyages de Piso et de Marcgrave, qui s'étaient étendus sur quelques districts seulement, le Brésil était encore peu connu avant Spix et Martius. On devinait plutôt qu'on ne savait les immenses richesses de cette contrée privilégiée en produits naturels, plantes, oiseaux, animaux,

(1) Rien qu’en plantes, Martius rapporta environ 6,500 espèces, presque toutes représentées par plusieurs échantillons bien séchés et conditionnés, sans compter les graines ni les plantes vivantes. Le tout fut déposé dans les collections de l'Etat et confié aux soins de l’Académie de Munich.

minéraux, et l’on se faisait une idée imparfaite de la beauté de son ciel, de la splendeur de ses paysages, de la fertilité de son sol et des avantages qu'elle pouvait offrir au commerce et à l’industrie. « Aucun des voyages au Brésil, dit M. Meissner, entrepris soit en même temps, soit plus tard, par des gouvernements ou des particuliers, n’égale celui de Spix et Martius, ni en étendue — ils avaient parcouru plus de 1,400 milles géographiques, — ni en nombre et en importance des résultats. »

Ainsi qu’il a été dit plus haut, le voyage au Brésil décida de la marche ultérieure de la vie et des travaux de Ch. von Martius. Comblé de faveurs par le roi Maximilien, acclamé par l'opinion, reconnu par la science, il eut le bonheur de se trouver, à l’âge de 26 ans, en possession d’une immense expérience, d’une notoriété européenne, d’un talent éprouvé ct d’un caractère aguerri ; et, ce qui est encore plus rare à cet âge, le but de ses travaux, sa ligne de direction et son horizon se trouvaient fixés.

Le roi lui conféra l’ordre du Mérite civil avec le titre de noblesse personnelle qui y est attaché; l’Académie l’éleva au rang de membre effectif; le gouvernement lui confia la direction du jardin et des collections botaniques de l'Etat. Et, pour que rien ne manquât au bonheur de sa vie, Martius unit sa destinée à une femme douée de toutes les qualités du cœur ct de l'esprit, et qui demeura, jusqu’à la fin de ses jours, le fidèle soutien et l’ornement de sa maison (1).

Le premier travail considérable auquel le jeune botaniste s’appliqua à son retour du Brésil, fut l'Histoire de son voyage (2). La publication de ce livre fit grande sensation. On y trouvait un riche trésor d'observations et de renseignements sur la géographie, la topographie, les produits et les mœurs du pays, présentés sous une forme attrayante ct dans un style qui fut remarqué et signalé par Goethe lui-même. Plusieurs morceaux de ce livre sont devenus classiques et figurent dans les chrestomathies de la littérature allemande à côté des magnifiques Tableaux de la nature sous les tropiques, qu’on doit à Alexandre von Humboldt, Ebloui par l'art

(1) Madame von Martius est la fille du baron von Stengel qui a joué un grand rôle dans l’œuvre de la reconstruction du royaume de Bavière, ct dont plusieurs frères et parents ont également occupé des emplois considérables.

(2) Reise in Brasilien auf Befehl S. M. Maximilian Joseph I, Kæœnigs von Bayern, in Jahre 1817-20 gemacht und beschrieben von J.-B. von Spix und C-F.:Ph. von Martius. Munich, 3 voll in-4° avec atlas in fol., 1823, 1828 et 1851. Le premier volume seul a été fait en collaboration avec Spix ; les deux autres sont entièrement de la plume de von Martius.

+ fer VE 2 x pr, ES ae dgéna

de la composition, charmé par la couleur de la phrase, émerveillé par la richesse du sujet, le lecteur partage bientôt l'émotion de l’auteur, lorsque celui-ci l’introduit, soit dans les profondeurs des forêts vicrges, ou sous la voûte élevée des massifs de palmiers; il se livre avec lui aux mystères et aux ravissements de la nuit en naviguant sur l’Amazonas, ou tremble aux horreurs de l'orage sous les tropiques; il le suit avec curiosité dans les huttes du sauvage et se mêle aux repas ou aux danses des Indiens. « Vraies ct vivantes, dit M. Eichler, se dessinent les formes sous la plume de l’éerivain, et, en les lisant, on se sent, comme par une puissance magique, transporté dans un monde nouveau; on regarde, on écoute, on admire avec lui.» Aujourd’hui même que la littérature des voyages s'est tant agrandie, l'ouvrage de Spix et Martius y occupe encore un des premiers rangs.

La description des matériaux scientifiques proprement dits ne pouvait entrer dans l’histoire générale du voyage. Elle a été réservée pour des publications spéciales formant une série de magnifiques in-folio, avec de.très-nombreuses planches.

La partie zoologique revenait à Spix. Mais la mort de ce savant, survenue en 1826, obligea von Martius d'étendre ses soins aux deux règnes. Il y réussit en appelant à son secours quelques jeunes talents qui étaient alors groupés autour de l'Académie de Munich, et à qui il fournit ainsi l’occasion de se produire. C'étaient: Agassiz, Perty et Andréas Wagner pour la zoologie, Hugo Mohl et Zuccarini pour la botanique.

Pour nc parler que du travail botanique (1) dans lequel, naturellement, Martius s'était réservé la plus grosse part, on se tromperait fort si l’on croyait qu’il ne s'agissait là que de la description de nouvelles plantes du Brésil. Les richesses qu’on faisait connaître devaient surtout servir à élargir et à fonder, en partie, la science du règne végétal; outre la connaissance des formes, elles devaient établir les affinités naturelles cet les

(1) Nova genera et species plantarum Brasiliensium. Monachii, 1825-1830 ; 5 vol. pet in-fol. avec 500 planches. Le premier volume est rédigé par Zuccarini.

Tcones selectæ plantarum cryptogamicarum Brasiliæ. Monachii, 1826-1851 ; un volume petit in-fol. avec 76 planches.

Les trois volumes de zoologie, également in-fol. avec de nombreuses planches, édités par Martius, sont: Testacea, digessit Andr. Wagner, Monachie 1827; Pisces, digessit

L. Agassiz, ibidem 1851; Delectus animalium artliculatorum, descripsit M. Perty, ibidem 1851.

end” | VO

bases de la classification, en s'appuyant sur la structure des organes et sur les lois du développement. On ne se proposait pas simplement lapplication de principes généraux connus à des objets particuliers plus ou moins curicux, mais bien la création, l’élaboration de principes nouveaux au moyen de l'induction telle qu’elle convient à la science sérieuse: une synthèse patiente, savante et consciencieuse. Aussi, les études, dont les résultats sont consignés dans ces volumes, s’étendent-elles considérablement au delà des formes extérieures; elles tiennent constamment compte des détails anatomiques ou de la structure intime. L'analyse des organes de la fleur et celle des fruits, notamment est faite avec un soin extraordinaire et qui rapelle la grande manière des Jussieu, des De Candolle et des Robert Brown. En un mot, on se trouve en présence d’un travail général pour lequel le Brésil a fourni seulement les matériaux et l’occasion,

Pour produire ces ouvrages considérables de zoologie et de botanique, notre illustre maître a dû surmonter des difficultés extraordinaires d'exécution dont ceux-là seuls pourront se faire une idée qui, en dehors des grandes capitales, ont coopéré à la fondation de vastes entreprises scientifiques. Je ne parlerai spécialement que du concours qu'il lui fallait demander au crayon, au pinceau et au burin. Il est vrai que déjà à cette époque la ville de Munich renfermait un grand nombre d'artistes habiles et instruits; mais il y avait à obtenir leur concours et à dresser des élèves à l'observation et à ce genre particulier du dessin qu’exigent les ouvrages descriptifs; il y avait à leur donner une sorte d'éducation spéciale. Jai assisté à ces efforts; j'ai vu des défaillances et des mécomptes, surtout lorsqu'il s'agissait de dessins à faire au microscope, et mille fois J'ai admiré l’infatigable ardeur, le pouvoir de persuasion et l’angélique patience du maitre. |

C’est ainsi qu'il est parvenu, à la fin, à créer dans sa ville ce qu'on pourrait appeler une école de dessinateurs et de graveurs d'histoire naturelle qui, à son tour, il est vrai, a beaucoup contribué au succès de ses ouvrages. « Les planches botaniques de Martius, dit le professeur Meissner, sont de beaucoup supérieures, au triple point de vuede lexactitude scientifique, de l'utilité pratique et de l'exécution artistique, à presque tout ce qu’on possédait jusqu'alors, et leur mérite a été rarement surpassé dans les ouvrages plus récents. » |

Parmi les formes végétales qui, sous les tropiques, avaient frappé l'esprit et l'imagination du jeune voyageur, les palmiers, les principes

— AIIE

regnt vegelabilis, comme Linné les appelait, venaient en premier lieu. 11 les avait admirés en touriste, dessinés en paysagiste et étudiés en botaniste; — après son retour, et jusque dans sa vieillesse, il en parlait presque solennellement comme d’une chose qui l'avait subjugué, et parfois mystérieusement comme s'ils avaient été les confidents des rèves de sa jeunesse. Savons-nous, en effet, tout ce que ces géants de la végétation, hantés par les perroquets et les singes, et resplendissant sous la lune des tropiques, ont pu dire à une âme de vingt,ans, dans des moments où elle se sentait seule sur les rivages lointains?

Pendant vingt huit ans, von Martius travaillait à lÆaistorre naturelle des palmiers. Aux matériaux considérables qu’il avait recueillis lui-même, il s’efforçait de joindre ceux des autres voyageurs dans l'Amérique du Sud (1), et peu à peu ses études s’étendaient sur les espèces des autres parties du monde, les espèces cultivées et même les palmiers fossiles. Il parvint ainsi à composer une monographie complète (2), œuvre magistrale et n'ayant guère de pareille dans la littérature botanique. Alexandre von Humboldt a dità son occasion: « Aussi longtemps qu’on dénommera et qu’on connaïtra des palmiers, on prononcera aussi avec éloges le nom de von Martius. » L'auteur lui-même a écrit au bas de son beau portrait exécuté par Er. Corens: |

In palmis semperparens juventus ; In palmis resurgo.

Cette monographie comprend : l'anatomie, la physiologie, la morphologie, la classification, le diagnostic, la description des genres et des espèces, des notices varices et étenducs sur le commerce, ainsi que sur les usages techniques et médicinaux des palmiers, des dissertations approfondies sur le rôle que ces végétaux ont joué dans l'histoire des peuples et dans celle du globe, des renseignements précieux sur l’ethnographie et la géographie, même un traité général sur la géographie des

(1) Témoin, entre autres, le Palmetum Orbignianum, descriptio palmarum in Paraguaria et Bolivia crescentium, inséré dans le Voyage d'Alex. d'Orbigny ; botanique, 5c partie, 1843.

(2) Historia naturalis palmarum, Opus tripartilum, cujus vol. 1 palmas generatim traclat, vol. IT Brasiliæ palmas singulatim dcscriptione et icone illustrat, vol. LIT ordinis familiarum generum characteres recenset, species selectas describit et figuris adumbrat, adjecla omnium synopsi. Monachi, 1825-1850 ; 3 vol. in-fol. imperiali, avec 245 planches en partie coloriées.

plantes, le tout rédigé avec cette érudition solide et cette vue de l’ensemble qui est le propre du génie de von Martius. Toutefois, pour quelques parties qui lui étaient moins familiéres, il s'était adjoint des collaborateurs : Unger, pour les palmiers fossiles, Alexandre Braun et O. Sendtner pour une partie de la morphologie, ct Hugo von Mohl dont le travail sur l'anatomie a fait époque.

Pendant qu'il poursuivait la publication de ces grands ouvrages, l’illustre botaniste trouvait encore le temps d'élaborer un grand nombre d’écrits de moindre étendue, mémoires, notices et dissertations, dont les titres seuls remplissent huit pages de l’Annuaire de lAcadémie de Munich (!). Je ne citerai spécialement que les Amænitates botanicae Monacensis (1829-1851), le Conspectus regni vegetabilis secundum characteres morphologicos, praesertim carpicos (1835), le Systema materiue medicae vegetabilis Brasiliensis (1845), les mémoires sur les Eriocaulées, les Xyridées, les Amarantacées, les Erythroxylées, et les recherches sur les maladies des végétaux alimentaires, spécialement sur celle des pommes de terre. Il était, en même temps, collaborateur assidu aux Gelchrte Anzeiïgen publiés par l’Académie de Munich, au Flora ou Botanische Zeitung de Ratisbonne, au Repertorium der Pharmacie publié par Buchner, et fournissait régulièrement des articles scientifiques, critiques, etnographiques, géographiques ct littéraires fort remarqués à la Gazette d’Augsbourg, à la Deutsche Vierteljahrsschrift de Cotta, et à plusieurs autres revues allemandes et étrangères. Enfin, les Mémoires de l’Académie de Munich, ceux de la Société botanique de Ratisbonne, et les Vova Acta Academiae Caesareae Leopoldinae-Carolinae sont souvent consultés pour les travaux importants qu’il y a fait paraitre.

Malgré cette activité dirigée à la fois sur des sujets si variés et si absorbants, le Brésil, sa flore ct son etnographie continuaient d'attirer principalement l'attention du naturatiste bavarois. Dès 1826, il avait conçu le projet d’une flore générale de ce vaste pays, et il s’efforçait, dans ce but, de réunir des matériaux, d’une part, en s'adressant aux

collections publiques et privées, d'autre part, en achetant, de ses deniers,

(1) Almanach der K. Bayer. Akademie der Wissenschaften für das Jahr 1855, p. 175. Une liste presque complète des publications faites par von Martius se trouve aussi dans la brochure publiée par flaidinger, lors du cinquantième anniversaire du doctorat.

celles qui lui étaient offertes par des voyageurs. Ces dernières, formées principalement par Luschnath, Ackermann, Riedel et Patricio de Silva Manso, contenaient souvent de nombreux échantillons d’une même espèce. Dans le double but de répandre davantage la connaissance des plantes du Brésil, et de rentrer dans une partie des fonds dépensés, von Martius publia un Æxsiccata dont le catalogue (1) , précédé d’une revue des voyages faits au Brésil, et d’un tableau des provinces de la Flore, contient la détermination d’un assez grand nombre d’espèces nouvelles.

La Flore du Brésil devait d’abord être publiée dans le format in-8°, et ne comprendre qu’un texte sans planches. Mais après l’apparition des deux premiers volumes (2), on s’aperçut que ce format était trop exigu et que l'addition de planches était indispensable.

L'auteur se mit en rapport avec son ami Endlicher à Vienne; ils arrétérent ensemble le plan d’un ouvrage plus grand, examinérent les moyens d'exécution et décidèrent, d’une part, de s’adjoindre une série de collaborateurs, d’autre part, de solliciter l’appui des gouvernements autrichien, bavaroïs et brésilien qu’ils ont été assez heureux pour obtenir. Le gouvernement de l’empereur Dom Pedro IT est surtout devenu le puissant protecteur de cette entreprise colossale.

Je dis entreprise colossale ; j'ajouterai qu’elle est l’œuvre botanique Ia plus considérable de l’époque, tant en raison de l'étendue et de la richesse naturelle du pays qu’elle embrasse et auquel on a encore adjoint une partie des Guyanes et les Etats de la Plata, que par la manière large dont elle est concue, sans parler du nombre des planches ni de l’exécution matérielle. Elle comprend une série de Monographies élaborées dans un esprit scientifique sévère, un exposé général des familles naturelles pour lequel les plantes du Brésil servent pour ainsi dire d’illustration, un répertoire abondant de renseignements géographiques, statistiques et climatologiques, une étude savante des produits végétaux utiles en économie, en industrie, en médecine, enfin, la description,

(1) Herbarium flore Brasiliensis. Plantæ Brasiliensis exsiccatæ. Monachii, 1857-1840. Qu'il me soit permis de rappeler ici que, par la confiance du maître, J'avais été chargé de la confection des Centuries, et que j'avais pris une faible part à la détermination des espèces, surtout pour ce qui concernait les familles des Myrtacées, des Mélastomacées et des Malvacées.

(2) Flora Brasiliensis sive Enumeratio plantarum in Brasilia provenientium. Stuttgart et Tübingen ; 2 vol. in-8. (Agrostologia, auct. Nees ab Esenbeck, 1829, et Cryptogamia, auct. Martio, Nees et Eschweiler, 1855.)

mn ANRT

souvent brillante, des merveilles agricoles et horticoles. Toute la littérature botanique, des notes manuscrites prises sur les lieux par von Martius lui-même et par d’autres voyageurs, des dessins faits également d’après la nature vivante, les herbiers et les collections de fruits de l’Académie de Munich, Ics collections publiques de Vienne et de Berlin, l'herbier du jardin impérial de Saint-Pétersboursg, les herbiers privés de Martius, De Candolle, Boissier, comte Franqueville, Hooker, etc., les plantes récoltées par le prince Maximilien de Neuwied, par Mikan, Pohl, Schott, Langsdorff, Riedel, Sellow, Poeppig, Hoffmannsegg, Blanchet, Glaziou, Burchell, Reynell, Lund, Gardner, Claussen et beaucoup d’autres, des matériaux immenses, ont été mis à la disposition des collaborateurs dont il serait trop long de donner la liste complète. Martius lui-même, il est vrai, n’a traité que quelques familles ; mais dans le travail fait.par d’autres, il a intercalé des mémoires sur la géographie, des notices sur les espèces utiles, des dissertations critiques et littéraires, enfin, il a illustré l’ouvrage d’une série de paysages suivis d’élégantes descriptions latines.

Qu'on se figure les soins incessants, la sollicitude, le travail de la correspondance et de la surveillance, la responsabilité et — faut-il le dire — les ennuis et les déceptions que l’organisation et la direction d’une telle entreprise ont naturellement dû lui occasionner. Il a fallu le courage, la foi et la ténacité de sa nature pour persévérer jusqu’au bout. Dans les lettres qu’il m’écrivait, surtout dans celles des dernières années de sa vie, il paraissait parfois près du découragement: « Tant d'hommes, disait-il, et des plus gentlemen, prennent des engagements, donnent des promesses sans les tenir; il en est même qui ne répondent pas aux lettres de rappel. Peut-être, ajoutait-il, en faisant un retour touchant sur lui-même, Dieu m'a-t-il conduit dans cette galère, pour me corriger de mon impatience naturelle, et pour m’exercer au calme dont j'ai besoin pour m’acheminer vers la tombe. »

Au moment de sa mort l’ouvrage était parvenu à la 46e livraison. Il contenait alors la description de près de 10,000 cspèces et plus de 41,100 planches in-folio (1). Le soin d’assurer son achèvement le préoc-

(1) Il porte pour titre: Flora brasiliensis sive enumeratio planlarum in Brasilia hactenus deleclarum, quas suis aliorumque bolanicorum studiis descriplas et methodo naturali digestas partim icone illustratas edidit C.-F.-Ch. de Martius. Opus cura C.-R. Pal. Vindobonensis auctore Steph. Endlicher, successore Ed. Fenzl conditum sub auspi-

mo: 12.1 Ma

cupait constamment. Depuis plusieurs années il s'était attaché, dans ce but, et comme conservateur de ses collections, M. le docteur Eichler, botaniste de grand mérite, et avait conelu avec lui, avec l’intervention du gouvernement brésilien, un contrat qui pourvoira à tout (1).

J'ai déjà dit que les études de von Martius se portaient aussi, d’une manière approfondie, sur les caractères de race, les mœurs, les langues et les antiquités des Indiens du Brésil. Indépendamment des renseigne ments curieux déposés dans le Voyage, il avait successivement publié plusieurs mémoires à ce sujet, dont je ne citerai que celui qui traite des Principes de droit et de l'état social de ces tribus(2?), et un autre qui considère le Passé et l’avenir des populations américaines (5). Mais un grand travail d'ensemble parut lPannée avant sa mort(4) ; il excita l'admiration des hommes spéciaux presque autant que les œuvres de botanique l'avaient fait antérieurement... ...

Le soin que notre maître mettait à des publications de cette importance, et dont les détails auraient pu paraitre au-dessus des forces d’un homme, ne l’'empéchait pas de déployer une activité réellement dévorante dans ses fonctions de directeur de l’herbier royal et du jardin botanique, de professeur à l’université et, plus tard, de secrétaire de la classe des sciences de l'Académie. L’herbier fut classé et enrichi constamment. Le jardin botanique de Munich, quoique sous un climat et sur un sol ingrats, et ne disposant alors que de moyens pécuuiers restreinis, fut, sous son impulsion, élevé au rang des premiers en Europe; il s'était surtout concilié la confiance universelle par l’ordre qui y régnait et par l'exactitude des déterminations auxquelles von Martius s’appliquait constamment lui-même

ciis Ferdinandi 1 Austriæ tinperatoris, et Ludovici 1 Bavariæ regis, sublevatum populi brasiliensis liberalitate, Petro II Brasiliæ imperatore constitutionali et defensore perpetuo feliciter regnante. Lipsiæ, 1840, in-fol.

(4) En devenant l’acquéreur de l’herbier de von Martius, le gouvernement belge a donné à M. Eichler les facilités désirées pour disposer, dans lintérêt du Flora br'asiliensis, des plantes brésiliennes non encore décrites.

(2) Von dem Rechtszustande unter den Urcinwohnern Brasiliens. 1852, in-40, avec une carte ethnographique,

(5) Die Vergangenheit und Æukunft der amertkanischen Menschheït ; in Deutsche Vierteljahrsschrift, 1839.

(4) Beiträge zur Ethnographie und Sprachenkunde Amerikas zumal Brasiliens. Leipzig, 1867, 2 vol. in-8c.

avec le concours de son collègue Zuccarini et de plusieurs jeunes botanistes à qui il offrait ainsi l’occasion de se perfectionner (1).

En 1826, lorsque l’université de Landshut, l'antique université Ludovico-Maximilicnne d’Ingolstadt, a été transférée à Munich, von Martius y fut attaché en qualité de professeur ordinaire de botanique générale et de botanique médicale. Son enseignement rassembla autour de lui un auditoire nombreux et sympathique; il brillait surtout par la méthode et la clarté des descriptions, par la facilité d’élocution, l’abondance des démonstrations pratiques et l'élégance de la forme rehaussée par une légère teinte philosophique et poétique. Les élèves profitaient sans effort du riche fonds d’expérience et de travaux propres dont disposait le professeur; ils sentaient que la science coulait là de source vivante et féconde.

Du reste, l’heurcux naturel de von Martius, sa gaîté habituelle, son besoin d'expansion, la vivacité de son esprit, la bonté de son cœur, facilitaient singulièrement les rapports qu'il devait avoir avec la jeunesse. Il aimait à se rapprocher de ses disciples et à leur prêter aide et assistance. Constamment occupé à rechercher et à observer les talents naissants, il savait les encourager, les soutenir et les protéger, et même quand il ne rencontrait que de la médiocrité honnête, cela ne lui couùtait aucune peine de descendre jusqu’à elle et de faire valoir ce qu'elle pouvait. Aussi, malgré le respect qu'inspiraient son rang et sa réputation, jamais un élève ne s’est senti intimidé en sa présence; tous l’abordaïent avec confiance et affection.

L'occasion de ces rapprochements se présentait lors des herborisations ou excursions botaniques qu’il instituait régulièrement, chaque semaine pendant le semestre d'été. Mais aucun de ses disciples, peut-être aucun de ses collègues de l’université, ni aucun ami de sa maison, n’aura oublié les fêtes d'Ebenhausen qui se célébraient chaque année, le 24 mai, jour de naissance de Linné. Sous la vaillante conduite du voyageur au Brésil, partait ce jour-là de grand matin, une nombreuse et joyeuse bande d'étudiants, de professeurs, d’amis de la botanique et même de dames,

(1) Je citerai spécialement les noms d’Alexandre Braun, de Hugo von Mohl, Carl Schimper, Eschweiler, Sendtner, C.-H. Schulz dit Bipontinus, Schenñk, Schnitzlein, Ce n’est pas sans une certaine dose d’orgueil que je demande la permission de joindre mon propre nom à une telle série. — Martius a fait connaitre ses idées sur la mission scientifique et sur l’utilité des jardins botaniques dans une série de Lettres insérées dans le Flora ou Botanische Zeitung, de Ratisbonne, 1853, nes ii et suivants.

nee A, à Mgr

pour se transporter, en herborisant, jusqu’au joli hameau dont le nom vient d’être dit, et qui est situé à trois lieues de Munich, au-dessus de l'Isar, en vue des Alpes, dans une contrée sylvestre délicieuse. De longues tables étaient dressées Ià en plein air pour un repas champêtre qu’égayaient des discours, des chansons et des pièces de vers composées pour. la circonstance. L’après-dinée on se rendait au chène de Linné, planté à l’époque où la fête fut instituée; et de nouveaux discours (1), plus sérieux cette fois, s'y débitaient en l’honnecur du père de la botanique, de la science aimable (scientia amabilis) et de la solidarité scientifique. Le soir, une partie de la compagnie retournait en ville, tandis que le reste se divisait en groupes pour parcourir, pendant quelques jours, en herborisant, les contrées voisines jusqu'aux Alpes.

Au-delà de ses fonctions professorales, von Martius aimait à entretenir des relations avec les jeunes hommes de talent, même quand ils s’appliquaient à des sciences qui lui étaient étrangères. Il mettait un soin constant, une véritable ardeur, et j’ajouterai, un rare talent, à les exciter à l’activité, à Iles pousser surtout vers le travail productif. Il savait encourager les timides et diriger ceux qui étaient plus hardis: on aurait dit qu'il souffrait quand la jeunesse ne marchait pas du même pas que lui. Ce besoin de stimuler les esprits, se faisait aussi jour vis-à-vis de ses collègues et dans ses rapports avec les savants en général.

En 1840, von Martius fut élu secrétaire de la classe des sciences physiques et mathématiques de l’Académie royale de Munich. Il conserva jusqu’à sa fin cette charge honorable dans laquelle il rendit de nouveau des services distingués, non seulement à-la compagnie qu’il servait, mais aussi au commerce scientifique et littéraire en général. Tout le monde admirait l’activité extraordinaire qu'il avait introduite dans ce service, l’ordre et la ponctualité avec lesquels il entretenait une correspondance immense avec les institutions scientifiques du monde entier. Dans la rédaction des notices commémoratives qu'il consacrait, en cette qualité, aux membres décédés, regnicoles et étrangers, il révéla une aptitude particulière à apprécier le mérite et les travaux de chacun, même de

ceux dont la spécialité aurait paru entièrement étrangère à son génie (2).

(1) Von Martius à publié quelques-uns des discours prononcés par lui à l’occasion de ces fêtes, dans ces Reden und Vortraege aus den Gebiete der Naturforschung. München, 1858, in-8.

(2) Ces notices, publiées d’abord par l'Académie, ont été réunies plus tard, par lui, dans un joli volume intitulé : Akademische Denkreden. Leipzig, 1866, in-8o.

Je ne mentionnerai qu’en passant les services qu’il a rendus à l'antique et vénérable académie des Curieux de la nature, en qualité d’adjoint du président et de Director Ephemeridum ; à la Société royale botanique de Ratisbonne et à la Société d’horticulture de Munich, comme président perpétuel. Je ne dirai rien, non plus, des travaux ni des missions desquels, dans une longue carrière, il s’est chargé à la demande du gouvernement et de l'administration de son pays. Mais ce que je ne puis taire entièrement, c’est l’espèce de disgräce administrative qui a mis fin, en 1854, à ses fonctions dans l'Etat et dans l’université. |

Von Martius venait d'achever heureusement, après une grande dépense de temps et de travail, un nouvel arrangement du jardin botanique, ainsi que la reconstruction des serres, lorsqu'il fut décidé, en haut lieu, que le terrain du jardin devait servir à l'élévation d’un palais de cristal pour l'exposition industrielle qui eut lieu à cette époque. Ce fut un coup terrible pour l’homme de science. On allait détruire tout ce qu’il avait créé, planté, perfectionné depuis près de quarante ans, ses types, ses trésors, sa classification dont il était particulièrement fier. Lorsqu'il vit ses vives et nombreuses réclamations demeurer stériles, un profond découragement s’empara de son âme, et il se démit des fonctions de directeur du jardin et de professeur à l’université. Toutefois, le gouvernement du roi de Bavière lui accorda une démission honorable et Ia jouissance de tous les émoluments de sa charge.

Dans sa retraite, le savant professeur ne restait pas inactif. Indépendamment du temps qu'il continuait de consacrer à la publication de ses derniers grands ouvrages et à ses devoirs de secrétaire de lPAcadémie, il s’appliquait à augmenter ses collections privées et à mettre en ordre sa bibliothèque et son herbier qui, grâce à ses nombreuses relations ct aux frais qu'il y consacrait, étaient devenus des plus considérables parmi ceux qu’un particulier a jamais possédés.

Sa constitution forte, à complexion sèche età tempérament biliosonerveux, préservait son corps des souffrances ordinaire de la décadence. À part quelques atteintes de la goutte et, passagèrement, des effets de la pléthore abdominale, sa santé ne laissait rien à désirer. Sa mémoire et son intelligence lui sont restées fidèles jusqu’au dernier moment. Cependant, en 1852 déjà il m'avait écrit : « Ami, je sens l'approche de la vieillesse ; l’ancienne force s’en va, les feuilles se fanent et tombent, les unes après les autres. Il est cependant un point où je deviens plus

NA Al TS

fort, malgré l’âge, c’est dans l'affection ct l’indulgence pour les hommes, ainsi que dans le renoncement à leur égard. Je renonce aussi à mes plus chers projets littéraires : ce que je possède de mieux, ce que j'ai pensé et que je n’aurai plus le temps ni le courage de mettre par écrit me suivra dans la tombe, à tous inconnu. »

Lorsque je l’ai revu pour la dernière fois, à Schlehdorf, en automne 1867, ses traits avaient vieilli, ses cheveux étaient devenus blancs comme la neige, son corps était courbé, son ouïe était devenue dure et ses yeux souffraient; mais, tout malade qu'ils étaient, ces yeux lançaient parfoisdes éclairs, et au repos ils étaient doux et caressants comme autrefois; ses traits avaient conservé leur mobilité, et sa conversation était restée animée et riche comme à l’époque, déjà lointaine, hélas, où, aux mêmes endroits, sur le lac de Kochel, ou au pied de la cascade de Joch, maître et disciple, nous devisions sur l'espèce et le genre, et parfois sur l'être et ledevenir. I] voulaitconnaître mon opinionsur le Darwinisme, la Parthénogénèse, l’atomisme physiologique, sur la guerre de Bohème et la reconstitution politique de l’Allemagne. Les lettres que j'ai reçues de lui après mon retour à Liége me convainquirent que ce n’avaient pas été de simples sujets de conversation improviséc.

Depuis longtemps il avait caressé le projet de rendre visite à son fils et à ses amis à Berlin et à Dresde. Le cinquantenaire doctoral de son ancien ami Ehrenberg, qu'on célébrait en automne 1868, lui fournit l’occasion de le réaliser. Il se chargea de remettre personnellement à ce vétéran de la science le diplôme honorifique que l’Académie de Munich lui avait décerné. Ce voyage de six semaines lui réussit à merveille; il en revint heureux et comme rajeuni.

Mais, peu de temps après, le 4 décembre, après avoir travaillé dans une chambre froide à l’Académie, et par un de ces vents des montagnes qui deviennent si facilement funestes sous le climat de Munich, il fut pris, en rentrant chez lui, d’un frisson annonçant ja pneumonie. Le 45 décembre, à 5 heures et demie du soir, il exhala sa belle âme sans agonie. Deux jours après, on porta au lieu de repos ses restes mortels, recouverts de feuilles fraiches de palmiers.

Ainsi se termina une vie aussi heureuse qu’elle a été utile et illustre, une vie telle que Dieu n’en accorde qu’au petit nombre des mortels...

Aprés avoir tracé ainsi le tableau bien imparfait, bien pâle, il est vrai, de la vie extérieure de cette homme remarquable, il me reste à dire

per. © 0 Dee

quelques. mots sur la nature propre de son talent, sur ses tendances scientifiques et, autant qu’il le sera permis, sur les aspirations intimes de son âme.

Von Martius fut naturaliste, dans le vrai sens du mot : naturœæ curiosus. En dehors du règne végétal, il s’intéressait aux progrès de Ja zoologie, de la minéralogie, de la géologie et, comme je l'ai déjà fait voir, à ceux de la géographie et de l’ethnographie. Dans toutes ses études il s’attachait aux phénomènes plus qu'aux causes. Ses facultés prédominantes étaient : l’acuité des sens, la sagacité de l'esprit, l'intuition plastique, s’il est permis de s'exprimer ainsi, la conception prompte, la mémoire sûre, l’esprit d'ordre et de méthode.

En botanique, il excellait par ce que les uns appellent le coup d’æil, les autres le tact. Prompt à discerner les caractères essentiels des carac-

tères accessoires, et à saisir l’affinité des formes, sa critique était lumi-

neuse et son diagnostic sûr; il possédait cet heureux talent d'observation qui conduit droit au but et préserve de l’errcur. Peu de ses contemporains l’auraient emporté sur lui dans la détermination des genres et des espèces, et aucun, peut-être, n’a possédé au même degré la connaissance de l’ensemble du règne végétal, de son organisation, de ses divisions et de sa dispertion sur le globe.

Son génie l’attachant au phénomène, il Due de le saisir dans ses origines, de le suivre dans ses développements et de le définir dans ses caractères. Le naturel du voyageur se reflétait dans ses études : il avançait toujours d’un pas pressé en cherchant à s’ouvrir de lointains horizons; c'était la grandeur plus que la profondeur qui l’attirait. Dans le discours qu’il adressa à l’Académie de Munich lors de la célébration de son cinquantenaire, il dit modestement: « Je n’ai pas creusé dans les profondeurs comme un mineur, la lampe du génie attachée à la poitrine ; j'étais plutôt un ascensionniste, escaladant les pentes de la science pour voir lever le soleil du plus haut possible, sachant bien, toutefois, que je ne parviendrai jamais au sommet. »

Quoiqu'il ne soit resté étranger à aucune partie des sciences botaniques, ni à aucune méthode, la principale partie de son œuvre est cependant consacrée à ce qu’on appelle la botanique descriptive. Il était de la race des Jussieu, des Willdenow, des Kunth, des Cuvier, De Candolle, Robert Brown et Hooker ; comme eux, il descendait directement de Linné.

Il est de mode, aujourd'hui, de traiter un peu légèrement cette école, pour exalter, à ses dépens, la tendance que la science a adoptée vers

one M 1 à Lors

les études anatomiques et physiologiques. À entendre certains partisans de cette nouvelle direction, la connaissance des plantes et de leurs affinités ainsi que de leur répartition en ordres, familles, genres et espèces, serait une œuvre secondaire, digne peut-être des jardiniers et des amateurs, tandis que la vraie science serait celle qui ne s'occupe du règne végétal que pour confirmer et démontrer les lois de la physique et de la chimie organiques. Il en est même que les succès du microscope et l’ascendant des idées de Darwin ont ébloui au point de ne plus reconnaître aux formes végétales qu’une valeur casuelle ou transitoire.

Cette manière de voir, il faut le dire, s’est fait jour d’une manière pénible pour les vétérans de la science, ct Martius en a parfois éprouvé du chagrin. Personnellement il n’était opposé à aucun progrès; il applaudissait vivement aux espérances que les travaux de la jeune génération lui faisaient entrevoir pour l'avenir de sa science de prédilection; mais il ressentait l'injustice avec laquelle les conquérants du jour traitaient les ouvriers de la veille.

Ils auraient du se rappeler, en effet, que l’histoire de la science, pas plus que celle de l'humanité, ne se développe en ligne droite. Brisée de temps à autre par des accidents, soulevée par le remous des opinions qui se combattent, elle a ses périodes de crise et d’apaisement, de révolution et de restauration; mais chaque fois que, après une secousse, elle se met à renouer les fils de son développement continu, on s’apercoit que, malgré l'introduction de quelques éléments nouveaux dans le trame, le tissu nouveau diffère de l’ancien d’apparence plus que de fond. Ajoutons que l'ouvrage à exécuter est si vaste que jamais personne ne pourrait l'embrasser dans son ensemble. C’est pourquoi l’activité des ouvriers se porte successivement sur des parties différentes, soit que les unes leur semblent être parvenues à un certain degré d'achèvement, ou que les autres leur promettent des progrès plus rapides. Les méthodes, les moyens d’investigation et le hasard des grandes découvertes exercent, en outre, une grande influence sur ces changements qui, en réalité, ne sont que des déplacements.

L'école de Linné et de Jussieu a tracé les grands contours; elle a classé et enregistré les formes à l’aide d’une analyse puissante; son point de départ a été l'idée créatrice. L'école moderne, au contraire, s'occupe de préférence des éléments et des matériaux ; elle incline à ne considérer la forme que comme le résultat de la combinaison des forces moléculaires ; son procédé est la synthèse; son point de départ l'attraction. L'une et

= JXAIN or

l’autre sont légitimes, puisque chacune répond au mouvement dominant de l’époque. Ce qu’il y aurait à blâmer dans la lutte qui se poursuit encore, ce serait la tendance à l’exclusivisme. Si les vieux étaient parfois presbytes, les jeunes, à force de regarder par le microscope, s’exposent à

devenir myopes..… D' A. SPRING.

Page 1