LA TERRE DE BRUYÈRE ET LE TERREAU DE GAND
Par m. Ed. Pynaert.
(Extrait des Notices Horticoles),
La terre de bruyère proprement dite est la couche superficielle da sol,épaisse de huit à quinze centimètres, que Ton enlève dans les landes stériles et sablonneuses, où les bruyères sauvages constituent pour ainsi dire toute la végétation. Cette couche est formée de terreau, ou, si Ton veut, d'humus, résultant de la décomposition des détritus annuels de ces plantes, humus auquel vient se mélanger une portion variable de sable. Celui-ci est souvent d'une nature ferrugineuse et provient des parties dénudées du sol. d'où il est déplacé par les veots. Cette circonstance explique la diversité des terres de bruyère, leur composition, leur qualité si variable. Notons surtout que le sable ferrugineux est antipathique à beaucoup de plantes.
Pans la même localité, il n'est pas indiffèrent non plus d'enlever
Thumas dans les parties sèches oa dans les parties humides. Le premier seul convient à toutes nos cultures, tandis que Thumus qui s^accumule dans les has-fonds, dans les endroits exposés à Thumidité, est d'une nature tourheuse, nuisihle aux végétaux cultivés, comme la tourbe elle-même, lorsqu'elle n'a pas été préalablement assainie.
Sn règle générale, la terre de bruyère est peu fertile. Le plus souvent elle est très-sableuse et présente au plus haut degré les défauts des terres qui sont de cette nature. Employée pure, c'est-à-dire sans addition d'éléments plus nutritifs, elle ne convient qu'à certaines plantes d'une croissance très-lente.
La terre, employée à Gand sous le nom de terre de bruyère, n'a de
rapport avec celle que nous venons de caractériser rapidement, que sa
nature humeuse. Elle provient de la décomposition des feuilles dans
les bois ; de là le nom de terre de tais (boschgrond) qu'on lui donne
aussi quelquefois, mais plus rarement, quoique plus correctement. Au
point de vue de la culture, elle se distingue de la terre de bruyère
proprement dite en ce qu'elle en a toutes les qualités, ou du moins
qu'on peut aisément lui donner celles-ci, sans en offrir jamais les
défauts au même degré. Elle est plus riche en humus et renferme,
par conséquent, moins de sable. Celui-ci doit y être mélangé dans la
proportion d'un tiers ou d'un quart pour toutes les plantes cultivées
en pots. Pour la culture en pleine terre, la proportion de sable peut
être moindre, surtout lorsque le terreau n'est pas d'une décomposition
trop avancée, ainsi lorsqu'il provient d'un bois jeune, où il n'a pas eu
le temps de s'accumuler et de former une couche épaisse, on l'emploie
fréquemment sans addition de sable, précisément parce que celui-ci s'y
trouve déjà mélangé quelque peu naturellement. Autour de Gand,
cette terre s'extrait exclusivement des bois dont le sol est sablonneux.
La prétendue terre de bruyère de Gand, si renommée qu'aujourd'hui
Ton en exporte en Angleterre et en France et jusqu'en Amérique, n'est
autre chose que du terreau végétal. On la retire des bois où le fond est
sec, sableux, et très-souvent le sable s'y trouve suffisamment mêlé
pour rendre superflue toute addition subséquente de cet élément.
Les bois qui servent à cette exploitation sont situés entre Bruges et Gand, à quelques lieues de cette dernière ville. Ils sont formés d'essences à feuilles caduques où les Peupliers et les Aulnes dominent. Les sapinières peuvent fournir également, mais en quantité
moindre, un terreau très-léger et riche en humus ; toutefois nous ne savons pas si, jusqu'à présent, elles auraient été exploitées sous ce rapport. Leur tour arrivera sans doute, car au train dont vont les choses, on peut prévoir le moment où cette matière première viendra, non pas à manquer — la nature n en fabrique-t-elle pas tous les ans ? — mais à diminuer d'une manière très-sensible.
Nous avons dit que la qualité du terreau de feuilles varie considérablement selon son origine, c'est-à-dire suivant son mode de formation et suivant les endroits où il s est formé. Le meilleur provient des bois à feuilles caduques, dont lesol est sablonneux et perméable. Celai qu'on retire des bois dont le sol est argileux et humide, ainsi que des fossés qui entrecoupent les bois en général, se rapproche par sa nature du terreau de feuilles obtenu artificiellement par la décomposition des feuilles entas. Ce dernier, on le sait, ne convient pas da tout à la culture des plantes délicates et proprement dite de terre dehruyèn.
Le bon terreau de feuilles ne doit pas être trop décomposé ; par conséquent ne doit pas élre trop noir, ni terreux. S'il contient quelques vestiges de feuilles plus ou moins intactes et de formation ou d extraction récente, il n'est pas pour cela à rebuter. Beaucoup d'horticulteurs le préfèrent ainsi pour j cultiver certaines plantes en pleine terre. Pour la culture en pots, on prend de préférence du terreau un peu plus avancé et ayant séjourné un an en tas.
On ne se fait pas l'idée de la consommation de cet article de commerce. Nous pourrions citer tel établissement où la provision annuelle dépasse les quatre mille hectolitres et plusieurs autres qui ne sont pas loin d'atteindre le chiffre de trois mille hectolitres. En portant à cent cinquante mille hectolitres par an, les besoins de l'horticulture gantoise, nous croyons être en dessous de la vérité.
Se figure-t-on bien cent, cent cinquante mille hectolitres de matière végétale, sans compter les autres auxiliaires, transformés en fleurs, en feuilles, branches, racines et cayeux, irradiant tous les ans de noire ville vers tous les points de la terre ! Voilà certes des chiffres qui établissent d'une manière irrécusable la prospérité toujours croissante de cette industrie si merveilleuse et à la fois si modeste et qui dans la terrible et sanglante crise que nous venons de traverser, ne semble pas même avoir été affectée dans sa marche progressive et civilisatrice !