NOV. 1790. — 4 MARS
 la fin du siècle dernier, une bonne famille de bouilleurs vivait à Liège dans un petit cotillage situé au pied de la colline Saint-Gilles. Le labeur était rude, mais pas autant qu'aujourd'hui, depuis que la vapeur s'en est mêlée. L'ouvrier était alors attaché de père en fils à son pays et à son travail : il possédait généralement un petit bien.
Celui dont nous parlons s'appelait Jacob : il habitait, dans la ruelle de Joie, entre le Grand-Jonckeu et Bois-l'Évêque près du couvent des Guillelmites, une localité charmante d'où l'on domine le panorama de Liège et de sa belle vallée. Comme ses camarades, il s'empressait, au sortir de la bure, après avoir fait ses ablutions, de cultiver son jardin, en aspirant à pleins poumons l'air pur et vivifié par la lumière : il soignait ses fieurs, comme tout bon ouvrier liégeois, en écoutant chanter son pinson ; il se plaisait
auprès de ses Quaraotains et de ses Aaricales. Pauvre homme en son logis est roi !
Le 12 novembre 1790 fl Ini naquit on petit marmot qui fat baptisé sons le nom de Lambert.
Ce nom de Lambert Jacob n'éveille sans doute point l'attention des amateurs d'horticulture, mais ils y prendront garde quand nous aurons ajouté que c'est tout un avec Jacob-Makoy et qu'on finit même par dire M. Makoj. C'est à ce dernier nom que la célébrité s'est attachée et il a été donné aux plantes que les botanistes lui ont dédiées.
Le père Jacob ne s'imagina pas un instant que l'enfant pût devenir autre chose que bouilleur et sitôt que celui-ci fut sorti des langes, il l'emmena travailler avec lui à la bure. Il commença son apprentissage comme hercheur pour pousser les berlaines de charbon sur les rails. Mais l'enfant était prédestiné : il était doué d'intelligence et de caractère : le besoin d'instruction se manifesta instinctivement chez lui. II économisa sur son mince salaire de quoi payer des leçons de lecture et d'écriture qu'il allait demander à un pauvre maîtfe d'école habitant au bois de Saint-Gilles. A côté de la cabane paternelle vivait un petit fleuriste, M. Makoy. Ce voisinage détermina la vocation et la carrière de Jacob. A l'âge de 15 ans, c'est-à-dire en 1806 il quitta la houillère pour apprendre le jardinage chez M. Makoy.
Il y était depuis un an, quand un client de son patron, M. Frésart, banquier à Liège, cherchant un jardinier, remarqua le jeune Lambert et l'engagea à son service. Cette circonstance rappelle les débuts du célèbre jardinier anglais Joseph Paxton qui eut la bonne fortune, alors qu'il était apprenti à Chiswick, d'être rencontré par le duc de Devonshire et d'être placé à la tête du domaine de Chatsworth.
La vie de Jacob n'est pas sans présenter de la ressemblance arec celle de Paxton. L'une et l'autre sont des exemples à présenter au peuple pour fortifier le courage et la persévérance : ils sont nés dans la classe ouvrière et ils sont arrivés à l'aisance et a la renommée.
Lambert Jacob était un caractère fortement trempé : c'était un liégeois de vieille souche, un ancien Eburon et il avait les signes distinctifs de cette race : il était doué de qualités éminentes, mais incarnées dans une nature populaire et rude : il était énergique, ferme, emporté, loyal et bon. Robuste, de grande taille, à larges épaules, sec et nerveux, il avait le front haut, l'œil vif avec le r^ard clair, scrutateur et enjoué ; la bouche serrée, avec les lèvres fines, mordantes et rieuses et la voix stridente. Singulier assemblage d'une âme d'élite dans un tempérament rustique et violent. Il avait surtout le don de discerner avec vivacité et de vouloir avec fermeté.
Ce n'était pas seulement le goût des plantes qui l'avait attiré chez le fleuriste Makoy, mais aussi d'autres attraits auxquels il ne fut jamais insensible. Il y revenait volontiers et bientôt, ayant amassé un petit pécule, il se maria en 1810 avec M"* Makoy et s'établit comme jardinier^fieuriste, car on ne se servait pas alors du nom pompeux d'horticulteur.
Il n*en est pas moins vrai que la fondation de l'établissement JacolKMakoy remonte à 1810 et que cette date lui donne la priorité, sinon sur toutes les maisons d'horticulture actuellement existantes au moins sur les plus célèbres d'entre elles. La Société d'agriculture et de botanique de Gand avait été constituée le 10 octobre 1808, mais dans l'Est de la Belgique l'art des jardins était alors moins perfectionné que dans les Flandres.
On était au déclin du premier empire et Ton traversait une période de misères et d'oppression politique. Il n'existait à Liège aucune notoriété scientifique : le temps n'était pas favorable aux bienfaits de la paix ni au commerce des fleurs. Après le passage des alliés en 1814, le nouveau gouvernement des Pays-Bas fut inauguré en 1815. De cette époque date la véritable prospérité de Liège. Un mécanicien anglais, John Cockerill, et un enfant du pays, Orban, patronnés par le roi GuiUaume, donnèrent à l'industrie et aux manufactures un essor extraordinaire. De même que Jacob-Makoy, ces hommes étaient d'origine plébéienne : ils s'élevèrent bien au-dessus de lui parce qu'ils étaient fortifiés par J'iflstruction et qu'ils touchèrent à des intérêts plus élevés, maisU n'en est pas moins vrai que Jacob a fait pour l'horticulture liégeoise ce que John Cockerill a fait pour la grande industrie : U en a été le promoteur et le rénovateur. L'Angleterre était alors radieuse et toute puissante : le monde était tributeire de ses produits, même en ce qui concerne le jardinage. En Belgique on rivalisait de son mieux; Ck)ckerill instaUaità Liège des outillages perfectionnés. Jacob voulut aussi doter sa ville natale d'un établissement complet d'horticulture tel qu'il n'en existait alors qu'aux environs de Londres. Il partit pour l'Angleterre en 1822 : la traversée dura quatre jours sur un bateau à voiles et ce premier voyage, qui fut tout une Odyssée, fournit à Jacob la matière de récits et d'anecdotes dont il ne tarit jamais. Comme il ne comprenait pas un mot d'anglais, il lui était impossible de débattre le prix des plantes qu'il voulait acquérir et c'étaient les meilleures, car il avait le flair du métier, comme on dit vulgairement. Mais il avàt le gousset bien fourni et, tirant de sa poche livres et shellings, il montrait la plante et laissait doucement couler l'or et l'argent dans la main de l'horticulteur anglais, jusqu'à ce qu'elle se
refermât. C'est ainsi qu'il rapporta triomphalement les premières Orchidées exotiques qui furent introduites à Liège.
On peut juger de la prospérité publique d'un pays par le développement de son horticulture. Â Liège elle commençait à devenir florissante sous le gouvernement tutélaire des Pays-Bas. Les botanistes, les amateurs et les jardiniers s'adonnaient à leurs occupations favorites. Le 4 avril 1830 ils constituèrent la première Société d'horticulture de Liège : la première exposition fut ouverte à l'Hôtel de viUe le 20 juin 1830.
Le président était H. M. Gaede, professeur d'histoire naturelle à l'Université; le secrétaire Richard Courtois et le trésorier l'avocat Zoude. Les amateurs étaient nombreux : Borsu, F. Desoer, Frésart, conseiller à la Cour supérieure, F. Hubart à Ougrée, J. F. Lesoinne, avocat, E. de Sauvage, avocat, de Sauvage Vercour, Antoine Vanderstraeten, Edouard Terwangne, le comte de Berlaymont à Florzée, A. de Senzeilles, de Sélys, de Macors, le comte de Geloes, C. de Sarolea de Cheratte, de Spiriet, deChestretde Hanneffe, Marcellis, avocat, J. F. Latour, le cheyalier de Loos de Trixhe, Dejaer-Quiriny, la comtesse de Méan, Madame Destri veaux et d'autres.
Parmi les jardiniers nous relevons, après Jacob-Makoy, les noms de F. Deville et Beaufays, jardiniers à l'Université, Darimont, Debeur, J. J. Galopin au Val-Benoît, J. Henrard, J. Legraye à Ans, E. J. Libert, Malaise-Discry, Mouton, Redouté à Sclessin, Mawoit, Ruth-Paquot.
Deux membres fondateurs vivent encore en ce moment : un littérateur de mérite, M. F. d'Otreppe de Bouvette et un jardinier bien honorable, M. Gaspard Dozin.
Quatre prix seulement étaient mis au concours à l'exposition du 20 juin 1 830, deux prix de collection et deux prix de belle
floraison. Le plante couronnée fut un Calceolaria purpttrea de M. Jacob-Makoy.
De ce moment datent les succès de Jacob aux expositions et aux concours publics : ils sont si nombreux qu'on ne saurait les compter. Ses médailles accumulées doivent former un trésor comme celui de Pyrrhus, d'Attila et de Crésus. Chaque fois qu'il est entré en lice, il a pu s'écrier comme César : Fm, Firfi, Vici.
Les bonnes idées et les progrès ne sauraient être réalisés sans les hommes nécessaires. Jacob-Makoy était cet homme en ce qui concerne l'art, mais Richard Courtois fut l'homme de la science.
L'influence de cet infortuné savant, mort à 29 ans, a été immense à Liège : sa gloire n'est pas à la hauteur de ses mérites. H fut le véritable fondateur de la Société de Liège. Les procès^verbaux et les bulletins qu'il a laissés sont des modèles qui n'ont jamais été égalés nulle part. Nous possédons la collection, unique sans doute, des publications de toutes les Sociétés d'horticulture de Belgique depuis l'origine ; ce sont des documents précieux pour l'histoire de la botanique nationale. Nous pouvons affirmer que les premières publications de Liège sont les plus remarquables et les mieux faites.
Richard Courtois et Lambert Jacob étaient faits pour se compléter, l'un comme botaniste, l'autre comme praticien.
La première exposition de Liège fut donnée pendant les troubles qui agitaient les provinces méridionales du Royaume des Pays-Bas. A ce moment, les autorités locales étaient : A. J. Sandberg van Essenburç, gouverneur de la province ;
P. F. Nicolay, premier-président de la Cour supérieure de justice ;