L. Janime, bourgmestre de Liège
Le nouveau roi, Léopold I^, ne tarda pas à venir à Liège et dès son premier voyage il alla visiter l'établissement Jacob-Makoy : ses visites royales se renouvelèrent souvent. Le feu roi était amateur d'Orchidées et instruit en botanique : il avait d'ailleurs remarqué Jacob, discernant en lui cette intelligence inculte mais vive et cette rudesse de bon aloi qui lui valurent toujours la sympathie de ceux qui préfèrent une brusque loyauté à une mielleuse urbanité.
Nous ne résistons pas à l'excitation de noter ici une anecdote concernant une de ces visites du Roi et de la Reine chez Jacob- Makoy . Il avait préparé aux Augustes Visiteurs une surprise à sa façon : il avait choisi un bel oranger d'une vingtaine d'années, pas trop haut et à tronc bien droit et il l'avait perforé de haut en bas de manière à enlever la moelle et le bois voisin à l'aide d'une longue mèche de vilbrequin. On sait que cette opération est absolument inoffensive en elle-même, la circulation abandonnant les vieilles couches du bois. Dans le canal ainsi creusé à travers l'oranger, il avait introduit un églantier dépassant un peu l'ouverture. Les deux arbustes ainsi associés avaient été posés dans un pot avec leurs racines confondues : un beau Rosier avait été
greffé sur l'églantier et avait développé une tête qui se mélangeait à la cime de l'oranger : des Roses et des Fournies d'or semblaient
naître du même arbuste car Tartifice était difficile à deviner. La Reine ne voulut pas contenir son étonnement ni son admiration, et Jacob, tout glorieux et jouissant de son triomphe, s'écria : Eh bien! Madame, ce n'est pas le jardinier de Laeken qui sefail capable de cultiver ainsi!
A partir de 1830 Jacob prit son essor et il devint en peu d'années l'horticulteur le plus célèbre du continent. En lui décer^ nant cet éloge nous ne nous laissons pas entraîner par l'esprit de clocher ni par les illusions d'une vieille amitié. Nous répétons ce qui a été dit par les botanistes contemporains les plus autorisés. Sans doute d'autres réputations se sont élevées et brillent encore du plus vif éclat, mais Jacob les a précédées au-dessus de l'horizon dans sa carrière aujourd'hui terminée.
En 1833, Richard Courtois fonda le Magasin d^ horticulture^ le premier recueil belge de botanique. C'est aujourd'hui un livre rare et excellent : le dernier numéro fut publié en avril 1834. Courtois dit explicitement qu'il fonde son entreprise sur le concours de la maison Jacob-Makoj et grâce aux riches collections qu'elle met à sa disposition ; en efiet presque à chaque page il parle des plantes rares et intéressantes qu'il y a observées.
Le plus ancien catalogue que nous possédions de Jacob-Makoy est de 1835, mais il doit en avoir été publié un ou deux auparavant. Quoi qu'il en soit, l'intervention de Richard Courtois est manifeste : il est évident pour nous que les premiers catalogues de Jacob ont été rédigés par Courtois : ce sont de véritables documents scientifiques, ce qui ne les empêche nullement d'être d'excellents prixcourants, puisque c'est de cette époque que date la fortune de Jacob. C'est un exemple dont tous nos horticulteurs devraient être bien pénétrés. Ce catalogue de 1835 mentionne environ 600 espèces de plantes exotiques, parmi lesquelles environ
200 Orchidées, quelques-unes de grande valeur. Nous citerons : JSpidendrum Harrissoni, 100 frs., Gongora atropurpurea, 75 frs. Zygopetahtm intermedium, 75 frs. Z, rostratum, 65 frs. Une vingtaine d'Orchidées de serre froide sont mentionnées à part. Parmi les végétaux de serre chaude on remarquait 14 espèces de Plumiera, le Nepenthes disUllataria (100 frs.). Le Strelitzia Augusta (80 frs.). Le catalogue de la serre froide et orangerie comporte environ 150 noms : il y avait des collections spéciales d'Âzalea, CameUia, Orangers, Erica, Ëpacris et arbustes de la Nouvelle-Hollande, de Pélargoniums. Puis environ 800 végétaux de pleine terre et des assortiments de Rosiers et de Dahlias. On remarque enfin quelques plantes nouvelles du Japon venant de Von Siebold, telles que : Ardisiajaponica, Clematis azureagrandijlora, etc. Ce Catalogue fit sensation : il fut remarqué en Allemagne où Fr. Otto etÂlb. Dietrich le signalèrent dans leur Gazette générale de l'horticulture (Allgem, Oartenz. 1835,p. 112).
Vers cette époque des changements importants survinrent dans la botanique liégeoise. Gaede mourait le 2 janvier 1834 et Courtois le suivait dès le 14 avrU 1835. Us furent remplacés à la Société d'horticulture par F. Desoer comme président et Henrard comme secrétaire. Charles Morren, nommé professeur à l'Université, vint prendre la direction du jardin botanique et fut nommé Président d'honneur de la Société royale d'horticulture. Les années qui suivirent cette rénovation furent des années de splendeur pour l'horticulture liégeoise. La fructification du Vanillier au jardin botanique, les solennités de la Société d'horticulture, les découvertes et les publications de Charles Morren, la création d'un nouveau jardin botanique, le développement et les introductions directes de Jacob-Makoy, toutes ces circonstances attirèrent l'attention sur la ville de Liège.
Le D' Schauer, publia en Allemagne (-4//^^«». Crartenz. 1836, 389) un long article sur Thorticulture liégeoise. En 1837, le professeur Raffeneau-Delile, de Montpellier, vient visiter Liège et il remarque chez Jacob-Makoy, YAgnostis sinuata, le ^rownea Tocemosa, un Nepenthes distillatoria de dix pieds de haut, le Dahlia arborea et tout une pépinière de petits Girofliers [Caryophyllus aromaticus). En 1838 arrive M. Mayer, jardinierchef du Palais de Mon Bijou à Berlin et, dans la relation de son voyage, il ne tarit pas d'éloges sur tout ce qu'il a vu chez Jacob- Makoy [Allg. Qartenz. 1839, p. 59). En 1840, M. Sello publie en Allemagne un mémoire sur les procédés de multiplication des plantes en usage dans l'établissement Jacob-Makoy à Liège W. On y remarque, par exemple, le bouturage des feuilles de Gloxinia. Cette réputation s'est toujours maintenue. Certains procédés de bouturage et plusieurs greffes sont particuliers à la maison Jacob.
Pendant ce temps les catalogues se suivaient régulièrement : en 1836 on voit paraître les Pivoines en arbre (Paeonia Moutan); en 1837 les plantes japonaises de Von Siebold, par exemple les Lilium lanci/olium punctatum annoncé à 150 francs.
En 1841 Jacob-Makoy reçut une importante collection de plantes brésiliennes provenant des provinces de Rio et de Minas. Elles lui avaient été envoyées par P. Claussen qui avait alors le titre de Naturaliste Impérial attaché au Jardin botanique de Rio. La liste de ces végétaux intéressants [Allg,-OarL 1841, p. 304) comprend : Amaryllis Drapiezii, Byrsonima Clausseniana, Didymochlaena Corcovadensis, plusieurs Echites, Tlex patûr
(1) Nitizen uber die Termechrungs methoden den durch Stecklinge im EtabUsaementa des Heren Jacob-Makoy in Luttich, in Allgem, Qartenz. 1840 P- 108 et 118.
guaiensis {vera), des Marcetia, des Psidiunt à fruits comestibles, etc.
J. Libon, de Verviers, qui était en apprentissage chez Jacob partit pour aller rejoindre Claussen à Rio et il adressa plusieurs de ses découvertes à son ancien patron. En 1844 arrivèrent des envois de M. Funck qui explorait alors le Mexique.
La collection d'Orchidées ne cessait de s'enrichir par des envois du Brésil, de Manille, etc. Les Palmiers prennent une grande extension. Bientôt les Fougères sont cataloguées à part. En 1838 il 7 avait des cultures spéciales de Camellias, d'arbustes du Gap, de Glayeuls, de Rhododendrons rustiques, de Pensées, de Rosiers, de Dahlias, etc. En 1845, Béer, de Vienne, cite la collection d'Orchidées de Makoj, comme une des plus riches du continent (Allg. Oartenz. 1845, p. 163). Elle comptait alors plus de 500 espèces et l'établissement possédait 200 espèces de Palmiers.
Jacob étant devenu veuf, se remaria le 16 septembre 1849, avec M'"« Louise Weyhe, de Dusseldorf, fille du directeur bien connu des promenades de cette ville et cousine de Lenné, jardinier en chef de Sans-Souci à Potsdam. Cette dame distinguée fut pour Jacob, devenu vieux, une compagne dévouée. Il avait eu trois enfants de son premier mariage, un fils et deux filles (Mesdames Démet et Closon). La mort prématurée de son fils fut pour lui un événement fatal qui le chagrina et brisa son horizon. Il prit des arrangements de famille en vertu desquels son vaste établissement fut mis en société entre ses enfants, en ne se réservant qu'une pension viagère. Le 10 juin 1861, l'établissement et toutes ses collections furent mises en vente publique. La presque totalité fut acquise par la famille et le l"" juillet 1861 une association fut conclue en vertu de laquelle la Maison Jacob-Makoy et O^ se trouva dirigée par M. J. Closon, petit-fils de Jacob-Makoy et
François Wiot, qui était entre à rétablissement en 1837 et qui était devenu chef de culture. Depuis cette époque, elle se maintient à la hauteur de son ancienne réputation. Elle a reçu en 1858, la visite de M. le professeur Moore de Dublin [Oard. Ohronick 1858, p. 292) et beaucoup d'autres botanistes qui s'arrêtent à Liège pour voir ses collections. M. Moore a le plus admiré les Fougères arborescentes, parmi lesquelles il mentionne : Diplor zium alternifoUum et cellidifoUum, Arigiopteris Brongniarti et pruinosa, Hemitélia Humboldti et hornda, Âlsophila radens. Enfin mon père et moi nous avons eu maintes fois roccajsion de décrire et de publier les plantes rares et nouvelles que nous avons rencontrées dans cette riche collection.
Quand à Jacob, ayant laissé son nom à rétablissement qull avait fondé, il prit désormais celui de Jacob- Weyhe, et il se retira dans un charmant chalet qu'il avait fait bâtir au-dessus d6 la station des Guillemins, dans la rue Mande ville, ainsi nommée en l'honneur de JohnMandeville, gentilhomme anglais, né à Saint- Albans vers 1300 et qui, après avoir accompli de merveilleux voyages en Asie, vint se fixer à Liège, dans le couvent des Guillelmites où il mourut en 1372. Jacob était universellement estimé et il avait parcouru la carrière la plus honorable. La décoration de l'Ordre de Léopold vint le trouver dans sa retraite au mois de mars 1867. Cette distinction lui fut décernée à l'intervention de la Société royale d'horticulture de Liège.
Mais Jacob n'aurait pu vivre dans l'oisiveté qu'on appelle le repos. S'il ne s'était volontairement interdit le commerce des plantes il eut recommencé, tant il avait d'énergie, à élever un nouvel établissement. Il revint, au bout de sa vie, aux fleurs chères à son enfance, aux Auricules et aux ŒUlets. Il avait aussi des serres avec des Orchidées et des plantes de toute espèce, mais
enfin il s*adonna spécialement à la culture des Auricules et des Œillets. Il réveilla l'ancienne race des Auricules liégeoises et il les perfectionna. On peut recourir sur ce sujet à la Belgique hor* ticole^ tome V, 1855, p. 321, où nous avons figuré les principaux tjpes de cette race locale fort recherchée, et à ses nombreux Catalogues qui furent publiés chaque année depuis 1855 jusqu'en 1873. Il était secondé par son excellente femme, et c'était plaisir de voir l'activité de cet étonnant vieillard qui conserva jusqu'au bout de ses jours toutes ses facultés, toute son énergie, toute sa jovialité. Au mois de février 1873, il avait alors 83 ans, nous l'avons encore vu, monté sur un arbre qu'il était occupé à émonder. Quelques jours plus tard, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui l'enleva le 4 mars 1873.
Tous les horticulteurs de Liège se portèrent à ses funérailles et l'un d'entre eux, M. Hamaide, lui adressa un adieu suprême. Quelques jours plus tard, la Société d'horticulture lui élevait un mausolée avec cette inscription qui résume sa carrière.