EPILOGUE
C'est l'automne, la pluie et la mort de l'année, La mort de la jeunesse et du seul noble effort Auquel nous songerons à l'heure de la mort : L'effort de se survivre en l'Œuvre terminée.
Mais c'est la fin de cet espoir, du grand espoir. Et c'est la fin d'un rêve aussi vain que les autres ; Le nom de Dieu s'efface aux lèvres des apôtres Et le plus vigilant trahit avant le soir.
Guirlandes de la gloire, oh I vaines, toujours vaines ! Mais c'est triste pourtant quand on avait rêvé De ne pas trop périr et d'être un peu sauvé Et de laisser de soi dans les barques humaines.
Las : la rose de moi, je la sens défleurir, Je la sens qui se fane et je sens qu'on la cueille. Mon sang ne coule pas ; on dirait qu'il s'effeuille... Et puisque la nuit vient, — j'ai sommeil de mourir.
Dans presque chacun de ses poèmes, la mort revient, et non seulement l'idée, mais le mot :
Douceur du soir I Douceur de la chambre sans
[lampe !
Le crépuscule est doux comme une bonne mort Et l'ombre lentement qui s'insinue et rampe Se déroule en pensée au plalond. Tout s'endort.
Comme une bonne mort sourit le crépuscule...
Et encore, dans une petite pièce de vers bien jolie, d'ailleurs :
En province, dans la langueur matutinale. Tinte le caiillon, tinte dans la douceur De l'aube qui regarde avec des yeux de sœur, Tinte le carillon, — et sa musique pâle
S'effeuille fleur à fleur sur les toits d'alentour,
Et sur les escaliers des pignons noirs s'effeuille
Comme un bouquet de son mouillé que le vent cueille.
Musique du matin qui tombe de la tour,
Qui tombe de bien loin en guirlandes fanées,
Qui tombe de Naguère en invisibles lis.
En pétales si lents, si froids et si pâlis,
Qu'ils semblent s'effeuiller au front mort des années !
La mort est au fond de l'âme du poète des villes mortes. Cela lui est devenu im mot de tendresse, un mot d'amour, un mot de douceur 1
Vers 1885, au temps des premiers essais de l'école symboliste, qui devait devenir la littérature française moderne tout entière ou peu s'en faut, il y avait sans doute quelques écrivains belges, on ne peut guère parler d'une littérature belge. C'est au cours des années qui vinrent qu'elle se dessina, puis s' affirma, groupée autour de quelques noms qui avaient lentement conquis le monde entier. Maeterlinck fut le premier nom qui passa les frontières ; le second fut
Verhaereii. Tous deux étaient nécessairement des poètes, car il n'est pas d'écrivain véritable qui n'ait d'abord commencé par être poète ni qui ne le soit resté dans ses manières de sentir la vie, mais tandis que Maeterlinck donnait à sa pensée la forme dramatique qui devait rénover le théâtre même, la pliait à des essais philosophiques où tant d'esprits devaient trouver une consolation que ne leur versait pas l'art pur, Emile Verhaeren, en communion plus directe avec la vie, ne demandait qu'à ses dons de poète l'exercice de ses facultés tumultueuses.
Verhaeren, en effet, homme très doux et timide, issu d'une race pacifique, commerçants et industriels, est par excellence le poète tumultueux et grandiloquent. Pour l'ampleur de la métaphore,
la richesse tourmentée du verbe, c'est le seul poète d'aujourd'hui que l'on puisse sans ridicule comparer à Victor Hugo, dont il a aussi les aspirations humanitaires et la philosophie spiritualiste.
Mais naturellement ce n'est là qu'une comparaison toute de superficie et destinée à montrer sous la diversité des tempéraments, la parenté des talents.
Gela veut surtout dire que Verhaeren est quelqu'un.
Né aux environs d'Anvers, élevé dans un milieu à la fois bourgeois et mystique, le jeune homme, au cours de sa vie d'étudiant, puis d'avocat stagiaire, qu'il passa à Louvain et à Bruxelles, manifesta des goûts plutôt littéraires que juridiques et le jour arriva très vite où, rompant avec la basoche, il publia son premier recueil de vers, les Flaman-
des. Du coup son tempérament s'affirmait. C'était bien, et non seulement par le titre, la poésie d'un Flamand, qui aimait tout de sa terre natale, depuis les arômes champêtres jusqu'aux coiffes des paysanes. Flamand par l'âme, par les yeux, non par la langue, car on ignorait même le flamand dans sa famille et il ne l'apprit un peu que sur les bancs de l'école. Profitons de l'occasion pour dire que certaines incorrections qu'on a relevées dans son style ne viennent nullement d'une culture flamande originelle. Je le tiens de lui-même. Elles furent volontaires, elles se rattachaient à une esthétique trop personnelle, dont il n'est pas loin de regretter l'excessive liberté, ne lui étaient nullement imposées par le milieu. Je répète ses paroles, mais je me rends compte de ce qu'elles renferment
d'illusion. La volonté n'est peut-être que la conscience d'une tendance très forte. Un homme né et élevé en pays flamand, en contact perpétuel avec les gens du terroir, ne peut ni parler, ni écrire le français comme un habitant de Saint- Cloud. Je dis Saint-Cloud parce que c'est là que Verhaeren habite depuis longtemps une partie de l'année. Luimême s'en rend compte sans doute, mais il tient à sa théorie de l'incorrection volontaire. Après tout, comme cela vaut mieux que la banale correction académique, il ne faut pas insister, prenons Verhaeren tel qu'il est, avec ses manquements ingénus et ses coups de génie.
On n'est pas surpris de constater que la première œuvre de ce grand idéaliste soit empreinte d'un réalisme souvent un peu vulgaire et un peu naïf. Victor Hugo
suivit d'abord le mode classique. On est toujours l'élève de ses premières lectures ou de ses premières impressions.
Verhaeren ne pouvait être d'abord qu'un poète de la terre flamande, mais à mesure que ses idées s'élargirent, à mesure qu'elles se firent plus profondément humaines, plus européennes,, selon la formule de Nietzsche, elles ne se dégagèrent pas entièrement du sol natal. « Quoi qu'il ait écrit depuis lors, dit un critique belge, M. Albert Mockel, il est resté au fond de lui un rude arôme de cette terre qu'avaient connue ses premières promenades, et ses livres les plus récents éclairent à nouveau la vision des Flamandes, mais cette fois transposée, grandie, énorme... »
Dans une étude d'ensemble sur Verhaeren, mais un peu brève et trop
sommaire, il faut presque négliger sa seconde œuvre Les Moines^ bien que cela soit une de ses œuvres les plus harmonieuses, et bien qu'elle se rattache étroitement à des souvenirs d'enfance du poète. Il y avait non loin de sa maison, à Bornhem, un couvent de trappistes qu'il allait souvent visiter avec son père : d'où des souvenirs qui se précisèrent un jour jusqu'à l'obsession, coïncidèrent sans doute avec une crise de mysticisme juvénile. D'ailleurs, ces Moines sont avant tout des moines flamands. En les mettant dans son œuvre, il restait logique avec lui-même. Il paraît cependant qu'il n'aime plus beaucoup ce livre. Ni moi non plus, il y a trop de déclamation.
Si les Moines étaient, comme on l'a dit, un retour vers l'idéal religieux par
un jeune homme inquiet et en quête de consolations, il ne paraît pas que les consolations aient été bien abondantes ni bien efficaces, car voici venir une trilogie de désespoir, où parfois il semble qu'ait sombré jusqu'à la raison du poète. Nous sommes en 1887. Cette crise mauvaise ne s'achève qu'en 1891. Après les Soirs, les Débâcles, les Flambeaux Noirs, parut enfin un livre au titre singulier, les Apparus dans mes chemins où l'on retrouve enfin quelque sérénité. La trilogie est vraiment sinistre. On y est accablé par le sentiment de la misère morale, de l'abaissement, de l'inutilité de l'homme,
Et la crainte saisit d'un immortel hiver.
C'est une sorte de fin du monde, de fin de tout, d'écrasement des esprits,
comme des corps, sous les yeux t d'un grand Dieu glacial et splendide ». Il règne un tel désespoir dans cette vision, sans cesse renouvelée en sa forme mais identique en son essence de l'horreur universelle, qu'il semble au poète que sa raison vacille, s'évanouit, tombe. Cela est dantesque, peut-être. Ou peut-être absurde. Elle flotte, et, dit Albert Mockel, qui a essayé de mettre quelque logique dans cette vision multiforme, sur le fleuve sans fin, morne cadavre, elle dérive. Elle s'en va vers les mauvais hasards. Laissant derrière elle inassouvie,la ville immense de la vie, elle passe vers la nuit incertaine, s'en va dormir, dans les tombeaux du soir.
Là-bas où les vagues lentes et fortes, Ouvrant leurs trous d'illimité,
Engloutissent à toute éternité Les Mortes.
Avec les Apparus nous sortons peu à peu du chaos, du doute, du désespoir,
Un clair arc-en-ciel d'or à l'Orient grandit.
Nous retrouvons T humanité et, autour de l'humanité, la nature :
L'herbe est heureuse et la haie azurée... L'ombre même n'est qu'un essor Vers les clartés qui se transposent Et les rayons calmés reposent Sur les bouches des lilas d'or .
Encore que l'on ne comprenne pas très bien, mais la poésie est-elle faite pour être comprise ? on ressent quelque plaisir à errer parmi ces choses lumineuses. Mais Verhaeren ne nous y main-
tiendra pas longtemps, car voici les Campagnes hallucinées. Il faut traduire.
Ce ne sont pas les campagnes qui sont hallucinées, mais le poète qui va les revoir, comme au temps des Flamandes, et qui n'en trouve plus que le fantôme. Les portes des maisons vides sont ouvertes, les champs sont retournés en triche, les chemins ont disparu sous une végétation de hasard et, rappel des anciens travaux et des anciennes prospérités, dans un coin de terre abandonné se dresse une bêche, plantée toute droite, symbole des labeurs oubliés. Les hommes ont délaissé les campagnes, tous ont fui vers les villes, celles qu'il appellera dans une œuvre suivante, les Villes tentaculaires, les villes qui happent les travailleurs des champs par l'appât du plaisir e l'alcool, de l'argent. C'est Iç
grand problème économique du dépeuplement des campagnes traité par un poète. Mais ce n'est pas un traité, c'est une vision. Le poète contemple non ce qui est, mais ce qui serait dans l'avenir si ce mouvement continuait. Et n'y a-t-il pas quelque chose de prophétique dans cette vision d'horreur et de désert ? Vingt ans, il n'y a que vingt ans de cela et la Belgique est ravagée et dépeuplée, sans métaphores, les champs sont abandonnés, la population a fui, non vers les villes industrielles, qui n'existent plus, mais vers les terres étrangères, hospitalières à sa détresse. Il faut peut-être lire Verhaeren, comme on lit un prophète. Voyez le titre d'un autre de ses poèmes, Villages illusoires. N'est-ce pas l'état même de ce pays dont les villages ne sont que ruines et ruines incendiées, que
cendres, que débris fumants ? Et comment les campagnes ne seraient-elles pas hallucinées après ce qu'elles ont vu, après ce qu'elles ont souflert, après ce vent de folie et de carnage qui les a traversées ? Je n'ose pas poursuivre une analyse qui n'a plus la force d'être littéraire et qui à chaque pas trébuche dans le présent, dans les horreurs du présent. Lisons :
La ruine s'installe. . .
Ce qui lui reste encore d'ardeur dens l'agonie...
Renaîtront -ils, ces champs ?...
En attendant, voici l'exode :
Le lent défilé des trains funèbres
Coiumence, avec ses bruits de gonds.
Et l'entrechoqueiueut brutal de ses vagons,
Disparaissant, tels des cercueils, vers les téoèbres...
Assez de ces laides visions, que nous laisons plus laides encore en y mêlant invinciblement les réalités présentes. Je voudrais, et le portrait s'achèvera mieux sous des touches plus agréables, montrer un autre Verhaeren, celui de la grâce, toujours un peu rude, et celui de la douceur, une douceur où se mêle toujours quelque grandeur.
C'est à partir de la seconde étape de son voyage à travers la vie que Verhaeren ?einble avoir compris pleinement la iraleur de la tendresse et s'est efforcé de .1 exprimer d'une façon de plus en plus directe, de plus en plus simple. C'est un phénomène assez constant. Le jeune homme s'attache aux idées, à la logique, aux conceptions idéales et ce qui est humain, purement humain, s'il en est touché, n'a pas de répercussion profonde
en lui. Dans sa ferveur, il ne goûte que ce qui est difficile, ce qui lui a demandé un effort intellectuel, et il est porté à mépriser l'expression du sentiment, comme une chose vulgaire et vraiment, croit-il, trop à la portée de tout le monde. Ce n'est qu'en avançant vers la maturité, en pénétrant davantage dans la vie, qu'il s'aperçoit que le sentiment seul comble ce vide étrange qui peu à peu se creuse dans l'homme et que ne réussit à remplir aucune méditation, aucun rêve intellectuel. On découvre un jour la pitié, la bonté, la tendresse, l'amour, c'est à dire, en somme, l'égoïsme, car de qui a-t-on pitié si ce n'est de soi-même et qui aimet-on d'abord, si ce n'est sa propre vie, plus fragile à mesure qu'elle s'écoule ? Le premier Verhaeren semblait tout a fait dénué de ces sentiments élémentaires
qui appellent la sympathie, parce qu'ils sont pétris dans la sympathie. On ne pouvait alors commimier avec lui que sous les espèces intellectuelles, mais voilà qu'il s'est métamorphosé et que chez lui l'intelligence est soudain devenue sentiment. Il ne cherche plus tant à comprendre la vie qu'à la sentir. Il raisonne moins. 11 est davantage ému.
Les choses pénètrent en lui par les sens aussi et non plus par la seule intelligence. Voyez dans le recueil intitulé la Multiple Splendeur le morceau qui s'appelle Le Matin. C'est une suite de sensations. Il raisonne encore, mais c'est au moyen de sensations qu'il porte au sublime et à la sérénité, tout à fait à la manière de Walt Whitman, mais avec une vision plus lumineuse des choses. Et notez cet aveu :
Il me semble jusqu'à ce jour n'avoir vécu
Que pour mourir et non pour vivre :
Oh ! quels tombeaux creusent les livres
Et que de fronts armés y descendent vaincus !
Ici nous avons un Verhaeren qui découvre la vie et qui se repent, comme tous les poètes d'abord trop intellectuels, trop livresques, de l'avoir découverte trop tard. Je ne voudrais pas dire qu'il y a eu en Verhaeren un changement d'âme.
Non, à quelqu'époque qu'on le prenne, c'est bien toujours le même homme.
C'est la même fleur, mais d'abord fermée et un peu rébarbative ; ensuite épanouie, éclatante et qui répand les plus riches odeurs. Ses derniers recueils. Multiple Splendeur, Visages de la vie sont remplis des plus beaux vers, qui sont comme des sanglots par quoi l'organisme trop comprimé se distend et se décharge, sanglots
de pleurs, dirais-je, et sanglots de rire, mais surtout sanglots de vie où l'on distingue l'étonnement et la joie de s'être enfin trouvé. Je n'ai aucunement connu Verhaeren au temps de sa jeunesse, mais je sais qu'il inspirait une grande admiration à ses amis. On sentait en lui non seulement une force actuelle, mais une force future et on lui prédisait les destinées qu'il a remplies. Il entrait dans la gloire définitive, les malheurs de sa patrie ont avancé l'heure. Le monde entier sait maintenant que ce petit pays persécuté par la force brutale avait nourri les plus grands esprits, des Maeterlinck et des Verhaeren. Il sait aussi, ou il saura demain, car on ne lui a pas encore dit assez haut, que derrière ces étendards s'avançaient, comme en une riche procession flamande, les
banderolles et les fanions portés par les van Lerberghe, les Grégoire Leroy, les Elskamp,lesMockel aussi et lesEekhoud, les Henry de Groux et les Constantin Meunier, lesquels, wallons ou flamands, poètes ou conteurs, artistes ou rêveurs, faisaient de la Belgique une terre de magnifique fécondité. Vingt autres, j'en nommerais vingt autres et plus encore qui puisaient dans ce riche petit pays la sève de leur cerveau. La Belgique était certainement le plus beau petit royaume de l'Europe et celui dont la civilisation pouvait être le plus fière. Ce qu'on savait moins encore c'est qu'il contenait un héroïsme latent qui a fait la fierté du monde.
Je ne mêlerai pas d'autres considérations politiques à une étude purement littéraire. J'ajouterai seulement que Ver-
haeren, Maeterlinck et ceux que j'ai nommés ensuite et d'autres encore doivent être considérés par les Belges comme les fondateurs de la personnalité littéraire de la Belgique. Tout en écrivant en français ces écrivains, si variés de ton et d'inspiration, sont demeurés foncièrement attachés à leur pays natal. Comme le demandait un homme éminent de là-bas, Edmond Picard, ils n'ont pas à rougir des belgicismes qui parfois se rencontrent en leur style. Gela, c'est la preuve même de leur ingénuosité.
Quelques-uns des meilleurs écrivains français de France ont laissé dans leurs écrits la marque de leur attachement à leur province d'origine. Tout en étant un bon écrivain français, Barbey d'Aurevilly était aussi un bon écrivain normand et les mots et les locutions de
Normandie le rappellent sans cesse à ses lecteurs. Sa valeur n'en est pas pour cela diminuée, elle en est même augmentée, car c'est d'une belle indépendance d'esprit que d'apporter au milieu des Parisiens moqueurs cet accent du terroir, cette boue du pays attachée à ses souliers provinciaux. Quand les écrivains belges vont retrouver leur patrie, qu'ils n'oublient pas le conseil d'Edmond Picard, qu'ils soient belges sans cesser de puiser au patrimoine français, qu'ils écrivent la langue de leur éducation mais qu'ils ne rougissent pas si elle est parfois teintée de belgicisme, trempée dans les originalités locales. Qu'ils suivent l'exemple de Verhaeren qui n'a emprunté à la France que son langage et quelques idées générales, mais qui n'a cessé de peindre la nature qui l'en-
vironnait, la nature flamande. Cela est peut-être la preuve de sa grande originalité qu'on retrouve à chaque pas dans son œuvre poétique la couleur d'un Jordaens, la richesse d'un Rubens. Sa race a parlé en lui plus haut que sa culture. Avant même d'être un poète, il est un indigène des Flandres et il a ramené presque toutes ses peintures de la vie, à des peintures de la vie flamande. Ainsi procèdent certains poètes et certains romanciers qui ont besoin pour façonner leurs rêves ou leurs personnages d'une réalité parfaitement concrète. On les appelle pour cela des réalistes, ce qui ne signifie pas qu'ils n'aient su voir que ce qui est au détriment de ce qui s'imagine. Mais ils sont ainsi faits qu'ils ont besoin d'un point de départ, d'où s'élever. Ainsi certains grands oiseaux rasent
EMILE VERHABREN 55
la terre longtemps avant de prendre péniblement leur vol et de planer dans les espaces. Verhaeren est de ceux-là.
J'ai parlé d'abord de Rodenbach et de Verhaeren, parce que ce sont les plus connus parmi les poètes belges, ceux dont les noms sont le plus familiers aux lecteurs européens. Tandis que les uns en sont restés à l'auteur du Règne du Silence, pour les autres, probablement les plusnombreux, Verhaeren représente,
60 LA BELGIQUE LITI'ÉRAIRE
presque en sa totalité, le mouvement de la poésie en Belgique. Mais ils eurent des contemporains immédiats, de même qu'ils ont eu des successeurs. Rodenbach est incontestablement le premier en date, et s'il subit assez légèrement d'ailleurs l'influence de Baudelaire et moins celle de François Coppée, il échappa presque totalement à celle du Parnasse, qui régnait alors. Elle est prépondérante au contraire dans tous les autres poètes belges qui débutèrent à cette époque.
De Théodore Hannon dont j'ai cité en passant les Rîmes de Joie, il y a peu de chose à dire. Ce n'est pas un disciple mais un imitateur de Baudelaire, dont il prend jusqu'aux mots familiers. A cause de cela, peut-être, son livre est très curieux. Il ne manque pas de talent technique, mais voyez, il transpose :
Sachant mou dégoût libertin Pour ce que le sang jeune éclaire De son hématine, — un matin, Tu te maquillas pour me plaire.
Tu connais le bizarre aimant Et les attirances damnées Qu'ont pour moi les choses fanées Troublantes désespérément ;
Boutons d'un soir morts sur la tige, Larmes des aubes sans lueurs, Parfums éventés et tueurs Sur lesquels mon âme voltige.
Décidément ce qu'il y a de meilleur danscelivre,c'estlapréfacedeHuysmans et le frontispice de Rops, lesquels le sauveront de l'oubli.
Iwan Gilkin est également un baudelairien, mais beaucoup moins servile.
Son volume La Nuity a pareillement des
odeurs de transposition. C'est toujours une nouvelle version des Fleurs du mal, mais un peu plus ingénieuse.
La sottise, l'erreur, le péché, la lésine, dit Baudelaire. Et Gilkin :
L'avarice, le vol, la ruse et la luxure.
Camélias rappelle vraiment trop la Chevelure. Il ne suffit pas de dire : m.er nocturne au lieu de dire noir océan pour donner une impression de nouveauté, bien au contraire. S'il avait appelé son livre « Variations sur les Fleurs du malj>, on pourrait en louer l'habileté.
Albert Giraud a joué le même jeu avec les sonnets de Hérédia, Même habileté, même impression de malaise et de déjà vu pour le lecteur. Pourtant il y a autre
chose en lui qu'un imitateur et comme le dit M. Heumann, il ne se départit jamais de sa qualité maîtresse, la distinction. Voici un quatrain où il exprime noblement la doctrine même du Parnasse:
La multitude abjecte est par moi détestée,
Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil ;
Et pour m'ensevelir loin de la foule athée,
Je saurai me construire un monument d'orgueil.
Valère Gille est bien le frère des deux précédents. Sa Cithare eut des honneurs académiques. « Estimons tous ces poètes, dit M. Heumann, pour des ouvriers probes. Mais comme ils manquent de tempérament, de vie ! Ils se figent dans l'imitation fade des parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire. La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité
lont, depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve.»
Pour nous remettre un peu le cœur après toutes ces imitations plus ou moins « distinguées », écoutons ici les vers d'un poète qui trouva plus de gloire à manier la prose de ses essais, de son théâtre, mais qui en avait donné d'abord et de charmants. Je veux parler de Maeterlinck et de ses Serres chaudes :
Mon âme est malade aujourd'hui, Mon âme est malade de l'absence, Mon âme a le mal des silences Et mes yeux s'éclairent d'ennui.
Cette poésie ne serait pas très loin de celle de Rodenbach, si elle ne s'enrichissait d'un élément nouveau : le symbole.
Elle dit toujours plus de choses qu'elle n'en exprime directement. Il y a déjà sous le poète un philosophe ;
A travers de tiède» forêts
Je vois la meute de mes songes,
Et vers les corps blancs des mensonges
Le» jaunes flèches des regrets.
Passons à quelques poètes qui ne sont pas très éloignés de la mentalité de Rodenbach, quoique qu'ils aient peu subi son influence, Max Elskamp et Charles van Lerberghe, l'un né à Anvers, l'autre né à Gand, tous deux, ainsi que l'affirme leur nom, de souche flamande, également d'un mysticisme ingénu, mais chez le premier purement chrétien et d'imagerie, chez le second avec des tendances souvent païennes. Malgré son mysticisme, Elskamp aime la vie et la trouve belle. Il a précisément réuni ses poèmes sous ce titre significatif : La Louange de la vie. Van Lerberghe, malgré ses penchants païens, n'en aime que
l'ombre lumineuse. La réalité n'est rien pour lui qu'un point de départ, un prétexte à des rêveries étranges quelquefois :
Un pauvre homme est entré chez moi Pour des chansons qu'il venait vendre ; Comme Pâques chantait en Flandre Et mille oiseaux doux à entendre, Un pauvre homme est entré chez moi...
Or, pour ces chansons, les voici.
Comme mon âme, la voilà, Saint-Cécile, entre vos hras ; Or, ces chansons, hien les voici Comme voilà bien mon pays.
Où les cloches chantent aussi Entre les arbres qui s'embrassent Devant les gens heureux qui passent, Où les cloches chantent aussi Des dimanches aux. samedis;
Et c'est pour toute une semaine Qu'ici mon cœur sur tous les tons.
Chante les joies de la saison, Et c'est toute une semaine.
Où chaque jour a sa chanson.
Ainsi chante le charmant Elskamp, qui ne quitta presque jamais sa ville natale, qui voulut y cueillir chaque jour un de ces petits bonheurs qui suffisent au cœur simple.
Van Lerberghe a donné pour titre à son premier volume de vers Entrevisions ^ marquant bien qu'il ne veut garder des choses et des êtres qu'il rêve que des demi-souvenirs, que des aspects fugitifs et changeants comme le spectacle même de la vie. Il voit tout en images, mais en images à peine dessinées, quoique avec une délicatesse et une grâce infinies et ses pensées ne s'expriment jamais qu'en
allusions: il semble qu'il n'ait fait que les entrevoir. C'est un poète bien singulier, d'un mysticisme qu'on pourrait qualifier de plastique, mais d'un plastique qui reste noyé dans un brouillard de lumière, comme a dit de lui un autre poète Fernand Se vérin :
Dans ma barque d'Orient S'en revenaient trois jeunes (illes ; Trois jeunes filles d'Orient S'en revenaient en barque d'or.
Ainsi commence lumineusement une des Entrevisions de Van Lerberghe. Il y a toujours des jeunes filles devant ses yeux, mais il ne sait pas en garder bien longtemps la contemplation. Celles-ci viennent d'Orient, elles n'arriveront jamais, elles ont peur sans doute des brouillards des Flandres :
Mais une qui était blond«, Qui dormait à l'avant, Dont les eheveux tombaient dans l'onde Gomme du soleil levant, Nous rapportait, sous ses paupières, La lumière.
Il n*est pas sûr qu'elle ait entr' ouvert les yeux plus d'un instant. L'entrevision n'a été qu'un rêve. Comme ceci :
A quoi dans ce matin d'avril, Si doux et d'ombre enveloppée La chère enfant au cœur subtil Est-elle ainsi tout occupée P
La trace blonde de ses pas Se perd parmi les grilles closes...
Je ne sais pas, je ne sais pas I Ce sont d'impénétrables choses...
Il y a beaucoup d'impénétrables choses dans celte poésie d'ailleurs presque
toujours délicieuse. Un second volume de vers, qui est un poème complet, la Chanson d'Eve, contient encore beaucoup d'imprécis, mais les intentions du poète du moins sont très claires. Il veut peindre l'éveil à la vie, au rêve, à l'amour d'une jeune fille. Puis de l'amour elle passe à la tristesse de savoir ce qu'elle était si heureuse de désirer. Quand il n'y a plus pour elle de mystère, il n'y a plus de bonheur et elle appelle la mort. La visite d'Azraël sera sa dernière joie :
Il souffle la flamme, éteint le bruit,
Met le silence de sa bouche
Sur la bouche qui sourit,
Et pose doucement, sur le cœur qui s'apaise^
Sa main qui ne pèse
Pas plus qu'une fleur.
Il n'est guère de poème plus rempli de vers adorables :
VANLERBERGHEETIE8AUTRE POÈTES 71 Or Vénus une nuit vint m apporter des roses.
La mélodie des sirènes est délicieusement sensuelle ; on les voit glisser sous la vague et l'une
Désire l'autre et cherche aux profondeurs des flots
Colle dont le parfum fit plus tiède les eaux.
Et dont le cri voilé lointaineuient appelle,
Et soudain toutes deux se trouvent et se mêlent
Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent
Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent.
Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme l'amour.
« Poète de l'ineffable », a dit de lui son ami et son biographe, son explicateur, Albert Mockel. Chez lui tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du cœur. Il faut lire sa Chanson d'Eve et ne pas la commenter.
Elle ne peut vraiment se comparer à rien (sauf à la poésie de Dante Gabriel Rossetti, dit justement en note M. Heu-
mann de qui j'emprunte cette citation) ni à une peinture de Botticelli, ni à une symphonie ; elle est bien un peu tout cela, mais surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de l'âme humaine... En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs, les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis ses désillusions, ses lassitudes... Le paganisme de van Lerberghe est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés terrestres comme spiritualisées... A l'admirable Chanson d'Eve, je dois d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots : « Puissance de la grâce ».
De poètes, la Belgique était pleine,
plus riche peut-être que tout autre pays, car voici encore Grégoire Le Roy, Feruand S é vérin , André Fontainas, Mockel, Braun et bien d'autres. On ne s'étonne pas de retrouver dans le premier un peu de l'âme de ceux dont je viens de parler ; il est de la même terre, il a eu la même éducation, les mêmes amis. Ce que je trouve en moins chez lui, c'est le mysticisme et ce que je trouve en plus, oui, peut être plus qu'en Rodenbach lui-même, c'est la tristesse, une tristesse profonde et parfois poignante. C'est peut-être le plus personnel des poètes belges et celui qui s'est regardé vivre avec le plus d'attention.
Comme son ami Maeterlinck, il aime la solitude et contemple la vie avec désenchantement et rêve sans peur à la mort. Le poème où il l'appelle La dernière
Visiteuse est un des plus beaux que je connaisse :
Et mat«rnellement, comme l'eût fait ma mère, Après m'avoir parlé quelque temps du bon Dieu, La chère me dira : t Veux-tu dormir un peu ? » Et, content de rêver, je clorai ma paupière.
Il y a plus de sourires dans la poésie de Fernand Séverin, qui nous vint des environs de Namur et la tristesse n'y dépasse point la mélancolie. La philosophie y est plus douce et peut-être plus sage, mais qu'est-ce que la sagesse ? J'en dirais autant des poèmes de M. Fontaînas, où le détachement alterne avec un goût décidé de la vie, mais je ne le dirais pas des poèmes de M. Mockel, qui estplutôt un chercheur de rythmes, un artiste délicat qu'un amateur de sentiments.
Et je n'ai parlé ni de Thomas Braun ni de Ramaeckers, de Victor Kinon poète s
qui dépassent le mysticisme artistique et qui s'apparentent vraiment aux vieux poètes franciscains. Et voici encore Jean Dominique, qui est une fenmie et dont les poèmes « sont d'une transparence presque irréelle à force de subtilité », et encore Isi CoUin, PaulGérardy, Georges Rency, Georges Marlow, Louis Piérard, Maurice Gauchez et tant d'autres qui, flamands ou wallons, ont fait de la Belgique une des plus fécondes provinces de la poésie française.
Mais, pour finir, quel merveilleux et mélancolique à propos ne trouverai-je pas dans ces vers de Paul Spaak ;
Oui ! Sois de ton pays I Connais l'idolâtrie De la terre natale I Et porte en toi l'orgueil Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil
Verhaeren n'est pas toute la poésie de la Belgique, pas plus que Maeterlinck n'en est toute la philosophie ni tout le dramatique. Ils sont, à cette heure, les plus hauts représentants de la Belgique littéraire, mais ils ne furent pas les premiers en date. J'ai parlé du mouvement poétique avant et après Verhaeren, je songe maintenant à l'art de la prose, au développement de la pensée avant et après Maeterlinck.
Avant lui, un homme fut célèbre qui se
manifesta comme romancier : Camille Lemonnier, au temps du naturalisme fut un homme considérable et dont il est resté plus, beaucoup plus qu'un souvenir. Sans doute, il imita souvent la manière d'Emile Zola, mais plus d'une fois il le devança dans ses conceptions et se posa devant lui, non en élève, mais en maître. On se rappelle le roman célèbre de Zola, la Débâcle, il fut certainement inspiré par une des premières œuvres de Camille Lemonnier, les Charniers, dont le thème était le champ de bataille de Sedan. Si je veux en parler quelque peu ici, c'est que rien n'est plus d'actualité et quand nous aurons des récits militaires de la bataille de Charleroi ou de la bataille de la Marne, on voudra les comparer à ces deux œuvres maîtresses, les Charniers et la Débâcle.
Les Charniers qui parurent d'abord sous un titre qui lui donnait la valeur d'un livre d'histoire contemporaine, SedaUy date de 1871 et eut un succès européen. L'auteur, au lendemain même de la bataille, était allé visiter le champ de carnage et il apportait toutes vives ses impressions d'horreur. Taine en fut fortement frappé et plaça du coup l'écrivain au rang des plus fougueux réalistes. Ces pages, a dit un autre critique, « écrites presque dans le sang, tout auprès de la mort et des infernales épouvantes du carnage, de la déroute et de la douleur, ont gardé toute la splendide horreur que le spectacle de la guerre peut faire naître dans une àme humaine. L'art de l'auteur, qui déjà s'y dénonce d'une surprenante maturité, y a distillé souverainement l'épouvante
r2 LA BELGIQUE LITTÉRAIRE
ces tueries monstrueuses. Une immense douleur muette le traverse. « Je n'ai qu'une exécration, la guerre, celle-là est indestructible en moi, comme mon âme et mon nom d'homme libre. » Qu'aurait dit l'écrivain, mort l'an passé, s'il lui avait été donné de prévoir que la guerre allait envahir le pays et la maison même où il vivait et que n'aurait-il pas ajouté à ses Charniers s'il avait survécu ! Il aurait été d'autant plus effaré par le? événements actuels que c'était un sédentaire, qu'il n'avait presque jamais quitté la Belgique, qu'il avait voué à scn pays toute sa vie, toute son activité. Il ne venait qu'assez rarement à Paris et pour de brefs voyages. Il ne connaissait bien, en dehors de la Belgique et n'aimait que la Hollande, qui lui ressemble tant, par certains côtés. C'est que
Lemonnier appartenait à une génération littéraire particulièrement laborieuse et consciencieuse, à cette génération naturaliste qui avait un tenace amour du travail. Ce n'est certainement pas un amateur de tourisme, un amateur de plaisirs exotiques qui aurait pu suffire à édifier l'œuvre considérable qu'il a laissée, comme critique d'abord, puis comme romancier. Mais s'il quitta rarement sa terre natale, c'est surtout parce qu'il lui portait un amour extrême, comme il l'a bien prouvé dans son magnifique ouvrage sur la Belgique, véritable monument qui, si elle devait disparaître, attesterait encore qu'elle fut, car elle y revit avec ses villes d'art, ses aspects champêtres ou forestiers, ses mœurs, ses légendes, tout ce qui donne à ce pays son aspect particulier. On retrouve
cette même préoccupation descriptive dans ses romans, qui ne sont bons que s'ils ont pour cadre un coin de la terre ou un coin de la société belge. En ce sens il a bien été pour la Belgique un romancier national.
Il débuta par des contes flamands, puis vint Un Mâle, qui est demeuré célèbre et qui fonda sa réputation, mais surtout en tant que romancier naturaliste. « C'est, dit M. Heumann, l'hymne à l'existence libre, violente, sauvage, par les futaies et les taillis. Ce Cachaprés, quelle belle bête humaine ! D'instinct, il braconne, hait les gardes, aime les filles ; il fait vraiment partie de la forêt, comme les arbres, comme les plantes, comme les biches et ne raisonne guère mieux qu'eux. Dans ce roman tuméfié, par endroits, de rutilantes ker-
messes, mais sentant si bon les bois et les fermes, si parfmué de fleurs, si chantant de claires mélodies d'oiseaux, si miroitant de teintes subtiles et de colorations rares, rien ne semble artiflciel. » On ne dirait pas volontiers la même chose de ses autres romans, de ceux qu'on pourrait appeler sociaux : Happechair, V Hystérique, le Possédé , tant d'autres : « En de tels romans, bien qu'il demeure peintre puissant et prodigieux évocateur, Lemonnier, dirait-on, se fait violence pour brosser des toiles qui l'inspirent peu. » Laissons-les donc, même Happe-chair, qui devança Germinal dans la peinture des masses ouvrières pour nous attarder un peu à un autre roman dont le titre est bien un peu ambitieux, mais presque justilié, Adam et Eve. On refait toujours un peu
son premier livre. Celui-là est une transposition d'un Mâle, mais avec des qualités nouvelles. C'est du Lemonnier définitif. Adam et Eçêestr esté iusqn'kla. fin son livre favori, celui, ditM. LéonBazalgette, son admirateur peut-être excessif, « dont il était le plus orgueilleux, sans doute parce qu'il y exprima le plus clair et le plus intime de son idée et qu'il sut y communiquer, à un degré vraiment suprême, ce frisson de vie et de nature que le grand art a pour mission de faire éprouver. Nous sommes ici transportés par le romancier dans le plein air et la pleine solitude, où l'être humain, en s'écoutant vivre parmi tant d'existences animales et végétales, apprend à se mieux éprouver. Un homme à qui la vie fut cruelle a résolu de fuir les contacts sociaux et de recommencer son exis-
tence. Pour cela, il gagne la forêt, où il va s'efforcer de vivre et de penser avec ses propres forces. Peu à peu un calme se fait en lui, puis la joie, puis la conscience renaissent. Pour son existence il ne doit compter que sur l'effort de ses mains et de son cerveau. Les plus humbles travaux, étapes par où passa jadis la primitive humanité, se revêtent à ses yeux d'un sens éternel. Pour l'avoir écoutée, la vie s'empreint à nouveau pour lui de saveur et de signification. Un nouvel homme est né auquel la terre a communiqué ses toujours jeunes énergies et qui désormais connaît sa place dans l'univers dont il apprit le mot de la grande énigme : vivre. Ce vivant poème demeure, comme tous les grands livres, rebelle à l'analyse. Rien n'en saurait redire la majestueuse simplicité, la
beauté profonde. La plénitude des sensations qu'il apporte, non plus que sa forme parfaite ne peuvent se définir.
Cette pénétration de la nature apparente Lemonnier aux poètes les plus grands du panthéisme. Je ne vois personne parmi les écrivains de langue française qui nous ait donné et qui puisse nous donner d'aussi fortes sensations de nature.» C'est, ajoute-t-il, un livre qui demeurera, dans la déroute de milliers d'œuvres contemporaines, comme l'incarnation, sous une forme éternelle, des tendances profondes d'un âge ». Même s'il fallait, et il le faut, atténuer un peu la hauteur de cetéloge,ilen resterait encore assez pour montrer en quelle estime Camille Lemonnier a été tenu par les meilleurs de ses contemporains. Sans doute, répétons-le, tous ses romans ne
valent pas celui-là ; comme tous les écrivains très féconds, on pourrait même dire trop féconds, il y a des livres inférieurs dans son œuvre, mais comment ne pas citer encore ses travaux multiples sur l'art national de la Belgique et noter aussi la grande influence qu'il eût sur les groupements littéraires de sa petite patrie ?
L'Histoire des Beaux-arts en Belgique ^ de i83o à iSS^f est, dit encore M. Bazalgette, l'historique du mouvement qui, en Belgique comme en France, entraîna l'art moderne vers la nature et la vérité. 11 y portraiture, avec sa manière vivante et forte, les grands artistes belges, de Stevens à Artan qui, pour la plupart, furent ses amis. Ces études, qui vont du détail le plus scrupuleux aux vastes synthèses.
ont la largeur sereine qui convient au vrai historien et au critique philosophe. Elles ne sont pas même dépourvues d'une qualité bien imprévue chez un passionné et un instinctif comme lui ; l'impartialité. C'est là vraiment un livre classique, au meilleur sens du mot, sur l'art moderne en Belgique ». Voilà donc bien des dons pour un écrivain. Il est maître dans la description, l'analyse des caractères, le jugement de l'œuvre d'art. Il n'est donc pas surprenant qu'il ait eu sur ses contemporains une véritable influence, surtout à une époque où la Belgique avait encore besoin d'un guide dans ses essais, car, il ne faut pas l'oublier, Camille Lemonnier vint avant même Verhaeren à un moment où ses compatriotes n'avaient qu'à peine conscience d'eux-mêmes et ne connaissaient pas encore les dons dont
la nature les avait doués. Il n'y avait guère d'originalité dans la production littéraire. Sa devise, bien haut proclamée, « Nous-mêmes ou périr », éveilla bien des aptitudes et bien des courages. A ce moment, Camille Lemonnier apparaît bien le chef et le père. Comme l'affirme énergiquement Edmond Picard, le célèbre critique belge, « il symbolisa l'activité littéraire belge de langue française dans son ensemble : de lui, sur lui, presque tout est sorti ou s'est appuyé directement ou indirectement ». Remarquons qu'il était né en 1844 et qu'à l'époque que vise ce jugement, presque rien de la Belgique littéraire moderne n'existait encore. Le meilleur jugement de Camille Lemonnier est celui qu'il a porté sur lui-même : « Je ne me suis jamais séparé des choses et des
hommes qui m'entouraient ; j'ai eu la passion de la vie, de toute la vie mentale et physique. Si elle fut pour moi la cause d'erreurs nombreuses, elle fut aussi l'aboutissement des puissances de mon être et me valut des joies inlinies. Peutêtre avec un goût mieux calculé pour ses entraînements, aurais-je pu atteindre à des altitudes que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai le sentiment d'avoir été un homme, un simple homme de travail, de lutte et d'instincts, plus encore qu'un homme de lettres au sens exclusif du mot. J'ai vécu avec ténacité la vie des gens de mon pays ».
Bien avant la mort de Camille Lemonnier, dont la réputation avait un peu décliné et qui passait, ce qui n'est pas tout à fait exact, pour le dernier représentant, en Belgique, de l'école natura-
liste (Lemonnier, dans ses bons jours, fut un homme de la nature plutôt qu'un naturaliste), des noms de romanciers avaient surgi en Belgique. Le premier de tous est Georges Ëekhoud qui a écrit des nouvelles passionnantes, plusieurs romans, dont quelques-uns sont des merveilles d'observation, dont toutes les études, qu'elles soient de paysans de la Campine, qu'elles soient d'histoire locale, sont d'une belle originalité. Je n'en citerai qu'une ici, parce que le titre fera réfléchir : Les fusillés de Malines ! Diraiton pas un épisode de l'histoire d'aujourd'hui. Je connais et j'aime presque tout ce qu'a écrit Eekhoud. Lui, il aimait Anvers, il aimait sa Campine. Il me semble maintenant l'historien d'un monde disparu. Un autre est Eugène Demolder, de réputation plus récente, mais encore
solide, bien appuyée sur d'agréables contes, sur des romans qui sont des galeries de tableaux, où Breughel coudoie Metzis et Téniers, Fragonard. Il y a encore Georges Virés qui n'a de commun avec Eekhoud que son amour pour les choses et pour les êtres rudes de la Campine. Il y a aussi Louis Delattre qui a fait revivre les traditions et les contes d'une autre région, la Wallonie ; Hubert Krains qui, lui aussi, a conté des amours rustiques ; Blanche Rousseau»
dont l'art indécis est si charmant, Maubel, Mockel, André Ruyters et tant d'autres, car les conteurs abondent presque autant que les poètes dans cette Belgique, qui fut heureuse.
Le théâtre en Belgique se résume en un nom : Maurice Maeterlinck. Sans doute il y a eu quelques belles tragédies d'Emile Verhaeren, mais elle se rattachent à son œuvre poétique et n'en doivent pas être séparées. 11 est peut être même plus agréable de les lire que de les voir à la scène, ce qui ne leur a d'ailleurs été donné que rarement. Nommons le Cloître^ et nommons Hélène de Sparte, images de civilisations très différentes qui montrent un don d'extério-
risation exceptionnel chez un poète lyrique. Il y a aussi van Lerberghe dont on a présenté la petite pièce, Les Flaireurs^ comme un prototype du théâtre de Maeterlinck. L'auteur de Y Intruse a noblement accrédité lui-même cette légende. M. Heumann dit à ce propos :
« Avant 1889, la nouvelle littérature belge ne comptait pas, pour ainsi dire,d'œuvres dramatiques ; à cette époque van Lerberghe et Maeterlinck l'enrichirent de petites pièces. Mais, contrairement à ce qui s'était passé en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni à la scène française ni même à la culture française. Les Flaireurs, La Princesse Maleine, U Intruse, révélaient le théâtre d'angoisse, apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par son goût du symbole et du mystère.
A van Lerberghe revient l'honneur d'avoir créé ce théâtre d'angoisse. Les Flaireurs, écrits en 1888, parurent dans la Wallonie en 1889. Il est intéressant de lire, à cet égard, la lettre que Maeterlinck écrivit lors de la « première » des Flaireurs au Théâtre d'Art en 1892. Elle se trouvait insérée au programme en réponse à ceux qui accusaient van Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici :
a II importe d'éviter tout malentendu au sujet des Flaireurs de van Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur et à celui qui n'a fait que suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les Flaireurs parurent en janvier 1889 ; La Princesse Maleine lut publiée vers la fin du mois d'août delà même année et L'Intruse en
janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver tout ce qu'il faut prouver.
« Les Flaireurs ne ressemblent pas à IJ Intruse, mais L'Intruse ressemble aux Flaireurs et elle est fille de ceux-ci. Au reste, si le thème des deux drames est à peu près identique, on verra qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas dans ma petite pièce, et je ne crois pas qu'un poète ait jamais plus souverainement obligé le monde extérieur à exprimer une idée qu'on n'y avait pas vue. Un étrange et grand rêveur a, pour la première fois, subitement et formidablement rendu visible le drame secret, unique, virtuel, et abominable, que nous recelons tous depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus profond de notre corps.
L'espace m'est trop strictement mesuré ici pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres émissaires de la mort, des trois coups sans écho qu'ils frappent à notre cœur ; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer la porte à la nuit sans étoiles et sans heures ; et des admirables illusions de l'àme qui déjà n'a plus peur parce qu'elle est sur le point d'être seule, et qu'elle sait tout à son insu, et enfin de cette effrayante scène finale où la porte cède tout à coup à la pression de l'Eternité, et qui exprime si incomparablement la suprême mêlée de la vie et de la mort, la fuite illimitée de l'àme, la chute de l'espoir et l'invasion des ténèbres sans flji...
« Je suis profondément heureux, — car
quelle amitié n'est plus noble, plus précieuse et meilleure que toute littérature ? — d'avoir eu l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet hommage que je devais entre tant d'autres, à une âme qui fut toujours la sœur aînée, l'éducatrice et la bonne protectrice de la mienne. Il m*a fallu le faire à son insu ».
Cette lettre est également flatteuse pour celui qui la rédigea et pour celui dont elle célèbre la louange. Mais l'amitié n'incline-t-elle pas Maeterlinck à s'exagérer l'influence de van Lerberghe sur son œuvre? Sans doute aurait-il, même sans Les Flaireurs, composé ses drames... »
Je le pense, en effet. Voici, comme m' apparaissait, dans sa première fraîcheur le théâtre de Maeterlinck :
MAURICE MAETERLINCK i03
« 11 y a une île quelque part dans les brouillards, et dans l'île il y a un château, et dans le château il y a une grande salle éclairée d'une petite lampe, et dans la grande salle il y a des gens qui attendent. Ils attendent quoi ? Ils ne savent pas. Ils attendent que l'on frappe à la porte, ils attendent que la lampe s'éteigne, ils attendent la Peur, ils attendent la Mort. Ils parlent ; oui, ils disent des mots qui troublent un instant le silence, puis ils écoutent encore, laissant leurs phrases inachevées et leurs gestes interrompus. Ils écoutent, ils attendent.
Elle ne viendra peut-être pas ? Oh ! elle viendra. Elle vient toujours. Il est tard, elle ne viendra peut-être que demain.
Et les gens assemblés dans la grande salle sous la petite lampe se mettent à sourire et ils vont espérer. On frappe.
Et c'est tout ; c'est toute une vie, c'est toute la vie.
En ce sens, les petits drames de M. Maeterlinck, si délicieusement irréels, sont profondément vivants et vrais ; ses personnages, qui ont l'air de fantômes, sont gonflés de vie, comme ces boules, qui semblent inertes et qui, chargées d'électricité, vont fulgurer au contact d'une pointe ; ils ne sont pas des abstractions, mais des synthèses ; ils sont des états d'âme ou, plus encore, des états d'humanité, des moments, des minutes qui seraient éternelles : en somme ils sont réels, à force d'irréalité.
Une telle sorte d'art fut pratiquée jadis, à la suite du Roman de la Rose, par de pieux romanciers qui firent, en des livrets d'une gaucherie prétentieuse, évoluer des abstractions et des symbo-
les. Le Voyage d'un nommé Chrétien {The Pilgrim's Progress), de Bunyan, le Voyage spirituel, de l'espagnol Palafox, le Palais de l'Amour divin, d'un inconnu, ne sont pas œuvres totalement méprisables, mais les choses y sont vraiment trop expliquées et les personnages y portent des noms vraiment trop évidents. Voit-on sur quelque théâtre libre un drame joué entre des êtres qui se nomment Cœur, Haine, Joie, Silence, Souci, Soupir, Peur, Colère et Pudeur I L'heure de tels amusements est passée ou n'est pas revenue : ne relisez pas la Palais de l'Amour divin ; lisez la Mort de Tintagiles, car c'est à l'œuvre nouvelle qu'il faut demander ses plaisirs esthétiques, si on les veut complets, poignants et enveloppants. M. Maeterlinck, vraiment, nous prend, nous point
et nous enlace, pieuvre faite des doux cheveux des jeunes princesses endormies, et au milieu d'elles le sommeil agité du petit enfant, « triste comme un jeune roi » ! Il nous enlace et nous emporte où il lui plaît, jusqu'au fond des abîmes où tournoie « le cadavre décomposé de l'agneau d'AUadine », — et plus loin, jusque dans les obscures et pures régions où des amants disent : « Que tu m'embrasses gravement... — Ne ferme pas les yeux quand je t'embrasse ainsi... Je veux voir les baisers qui tremblent dans ton cœur; et toute la rosée qui monte de ton âme... nous ne trouverons plus de baisers comme ceux-ci... — Toujours, toujours!... — Non, non : on ne s'embrasse pas deux fois sur le cœur de la mort. , . » A de si beaux soupirs toute objection devient muette ; on se tait
d'avoir senti un nouveau mode d'aimer et de dire son amour. Nouveau, vraiment ; M. Maeterlinck est très lui-même, et pour rester entièrement personnel, il sait être monocorde : mais cette seule corde, il en a semé, roui, teille le chanvre, et elle chante douce, triste et unique sous ses languissantes mains. Il a réussi une œuvre vraie; il a trouvé un cri sourd, inattendu, une sorte de gémissement frileusement mystique (1). »
Plus tard, j'ai écrit encore, et je ne puis mieux faire que de reproduire ici mon dernier jugement, quoiqu'en l'abrégeant et en le modifiant sur quelques points.
« De tous les écrivains représentatifs de la période symboliste, Maurice Maeterlinck, qui est le plus célèbre, est aussi
(i) Le Livre des Masques
un des plus originaux et celui dont l'influence sur les esprits a été la plus profonde et la plus durable. Il y a deux hommes en lui, le poète dramatique et l'essayiste, et tous les deux ont renouvelé également, dans la forme et dans l'essence, les sujets qu'ils ont abordés. Bien plus, on peut dire que Maeterlinck a renouvelé la vie, notre manière de sentir la vie. 11 y a découvert toutes sortes de petits ruisseaux dont est fait le grand fleuve, toutes sortes de richesses ignorées dont il nous a appris à jouir, avant qu'elles aillent se perdre dans le courant de l'inconscience. 11 y a une manière de regarder une rose qui meurt ou de regarder une vieille femme qui prie dans une église, une manière de découvrir de la poésie dans les actes les plus humbles et les plus coutumiers, une manière
d'interpréter la vie, toutes les manifestations de la vie qui n'étaient pas possibles avant lui. Il a multiplié en nous les motifs d'émotion, il nous a appris à chercher la signiflcation de tout, à communier avec tout ce qui a vie ou mouvement, et encore que cette méthode puisse conduire à la sensiblerie et à la préciosité sentimentale, il n'y est pas tombé ». « Le Trésor des humbles ^ dit M. Esch dans la récente étude qu'il vient d'écrire sur Maeterlinck, est un livre bienfaisant.
Quand on l'a lu, on n'a pas appris beaucoup de choses nouvelles. Et pourtant c'est un de ceux que l'on aime à feuilleter le plus souvent. » Il faut s'entendre sur la signification de « choses nouvelles ». Si cela signifie des faits, des notions précises, la remarque est très vraie, mais si cela voulait dire par hasard des
choses nouvellement vues, et vues avec dos yeux nouveaux, ce serait faux, assurément. Ce livre, qui est comme la glose de ses premiers essais dramatiques, contiendra même toujours du nouveau, tant que notre éducation nous portera à no considérer comme importantes que les choses exceptionnelles. Le jeune homme, à l'âge où l'on commence à réfléchir, à chercher le sens de la vie (cela arrive quelquefois après les premières voluptés, qui sont aussi les premières déceptions), s'il ouvre Maeterlinck, y découvrira un monde inattendu, au milieu duquel il vit pourtant, mais qu'il n'avait pas encore regardé, et il se sentira presque ébloui des merveilles que contenait son âme, à son insu. Et s il l'ouvre encore à l'âge mûr, et encore vers le déclin, il s'y sentira, de même
qu'à la première heure, renouvelé dans son sentiment de la vie, comme aussi dans ses regrets. Que de choses ont passé devant ses yeux, malgré les conseils du philosophe, inattentifs ! Que de trésors, même pour qui n'est pas humble, se sont écoulés autour de lui, sans qu'il ait songé à y tremper ses mains I II y a un réconfort à découvrir ce qu'on aurait dû faire ; cela nous donne une satisfaction d'esprit, et c'est pourquoi, même quand ils semblent devenus inutiles à la conduite de notre destinée, les essais de philosophie quotidienne de Maeterlinck nous sont à tout âge un bienfait. Les hommes d'ailleurs ne s'y sont pas trompés.
Le Trésor des humbles, en particulier, est le livre de ce genre qui se vend le plus abondamment et le plus régulièrement même au pays d'Ëmerson, où la
pensée de Maeterlinck a paru plus claire et mieux équilibrée...
On a dit que, dans sa jeunesse, Maeterlinck avait des tendances réalistes, et qu'il ne fut détourné de s'affilier au naturalisme, qui flattait ses instincts matériels de Flamand, que par une conversation de Villiers de l'Isle-Adam qui l'engagea à se tourner vers les études d'âme, vers ce mysticisme contre lequel lui-même ne luttait plus. C'est très vraisemblable. Et ceci montre une fois de plus la parité des points de départ des naturalistes qui eurent de la sensibilité et des symbolistes qui eurent un sens de la vie réelle. Les théories litté raires et artistiques de Maeterlinck laissent transparaître ce souci de relier toujours les états d'âme qu'il étudie, même féeriquement, avec les réalités les
plus humbles. Son esthétique ne provient pas du romantisme. Elle est une interprétation mystique du réel, alors que le romantisme était une interprétation réaliste de l'idéal. Voyez ce programme pour un peintre, qu'il donne dans le Tragique quotidien : « Un bon peintre ne peindra plus Marins vainqueur des Gimbres ou l'assassinat du duc de Guise, parce que la psychologie de la victoire ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle et que le vacarme inutile d'un acte violent étouffe la voix profonde, mais hésitante et discrète, des êtres et des choses. Il représentera une maison perdue dans la campagne, une porte ouverte au bout d'un corridor, un visage ou des mains au repos. » Voilà le plan réaliste. Voici maintenant le plan mystique : «... et ces simples images pour-
ront ajouter quelque chose à notre conscience de la vie ; ce qui est un bien qu'il n'est plus possible de perdre ». Et le tout représente bien ce que Maeterlinck a voulu réaliser dans une partie de son théâtre.
Je dis une partie de son théâtre, parce que s'il est évident que Vlntruse, les Aveugles, Intérieur, répondent par leur simplicité extérieure à ce premier programme, plusieurs autres œuvres de la même période et surtout des périodes successives s'en éloignent beaucoup.
C'est que tantôt il se laisse encore dominer par ses tendances réalistes, et tantôt il construit dans le pur domaine lyrique et chimérique. Ces deux manières sont contemporaines. Ce que nous connûmes de lui tout d'abord, montré sur la scène, ce fut l'œuvre du réaliste mystique.
et d'abord ces Aveugles, dont les voix dolentes dans la nuit sonnent encore à nos oreilles, impression de réalisme fantastique. Mais déjà on avait pu lire la Princesse Maleine et s'y imprégner d'un irréel nouveau et hallucinant, où S3 trouvait comme resserré et rendu visU»le tout ce qu'il y a de fantomatique dans l'âme de ces paysages du nord, vus et sentis par une imagination maladive, imprégnée jusqu'au frisson du décor shakespearien d'Hamlet et du Roi Lear, Sans doute, les personnages sont tro]) uniformément des ombres gémissantes et qui parlent trop de leur âme, et eu termes trop souvent puérils, quoique d'une puérilité voulue et cherchée, ave<; trop de répétitions de mots et de phrases qui se répondent comme des sons tlo cloches dans la nuit ; mais il y avait au
fond de tout cela des cris de terreur inouïs, des effets de mystère irrêvés, et parmi une atmosphère d'angoisse les cœurs s'arrêtaienl soudain comme des horloges mourantes. Avec Pelléas et Mélisande, le monde sorti de l'imagination — on dirait parfois un peu névrosée, mais quel non-sens ce serait ! — du poète, s'humanise et tend vers un lyrisme où il y a des sourires dont l'œuvre s'éclaire, en même temps que le dialogue devient moins inconscient, ressemble moins à des cris et à des soupirs de la nature : « Je ne t'ai embrassé qu'une foi s jusqu'ici, dit le vieux roi Arkël à Mélisande, le jour de sa venue ; et cependant les vieillards ont besoin de toucher quelquefois de leurs lèvres le front d'une femme ou d'un jeune enfant, pour croire encore à la fraîcheur de la vie et éloigner un
moment les menaces de la mort » . Voilà de ces choses qui firent prononcer à des enthousiastes le nom de Shakespeare ; et en effet il n'y a peut-être que dans Shakespeare que les personnages osent ainsi mêler le lyrisme de la pensée au lyrisme de l'action. Ces personnages, et c'est encore un de leurs traits, et le plus humain peut-être, se donnent à euxmêmes et aux autres beaucoup d'explications sur la vie, et cependant n'arrivent jamais à en élucider le mystère. Comme je l'ai dit déjà, dans une très ancienne étude sur Maeterlinck, « ils ne savent rien que souffrir, sourire, aimer ; quand ils veulent comprendre, l'effort de leur inquiétude devient de l'angoisse et leur inquiétude s'évanouit en sanglots ».
« Avant d'aller aux Salons annuels, il est bon, afin d'éviter les surprises des
sens, d'aller considérer d'abord quelques Titien et quelques Rembrandt. Avant d'aller s'émouvoir à tel drame de la romantique manière, relisons un peu de Shakespeare, d'Ibsen ou de Maeterlinck (1). »
(i) Promenades, littéraires, V* Série.
Les revues petites et grandes, et surtout les petites, peut-être, ont de l'importance dans un mouvement littéraire. Ici, elles témoigneront aussi de la vitalité du milieu où elles se produisirent. J'en donne, malheureusement sans chronologie une liste, en m'en référant aux travaux d'Albert Mockel, qui fonda l'une des plus intéressantes, la Wallonie. A la suite des titres, je fais figurer les noms des fondateurs et des principaux collaborateurs, ce qui est une occasion de citer des noms qui n'ont pu trouver place précédenunent.
La Jeune Belgique : Max Waller, Albert Giraud, Iwan Gilkin, Georges Rodenbach, Camille Lemonnier, Emile Verhaeren, Georges Eekoud, James Vandrmnen, Georges Knopff, Henry Maiibel, Francis Nautet, Louis Delattre, Jules Destrée, Valère Gille.
L'Art Moderne ; Edmond Picard, Victor Arnould, Emile Verhaeren, Octave Maus.
La Basoche : Charles de Tombeur, André Fontainas, Hector Chainaye, Arnold Goffin.
La Wallonie : Albert Mockel, Fernand Séverin, Maurice /Wilmotte, Max Elskamp, Hubert Krains, Olivier et Jules Destrée, Hector Chainaye, Auguste Vierset, Georges Marlovs^, Charles Delche Valérie, Paul Gérardy.
(Le romancier Eugène Demolder, dit
M. A. Mockel, le poète André Fontainas et trois poètes Gantois, alors pareillement obscurs, Grégoire Leroy, Charles van Lerberghe et Maurice Maeterlinck, se partageaient entre les groupes rivaux de la Jeune Belgique et de laiWallonie) ,
Le Coq rouge : Eugène Demolder, Maurice Desombiaux.
Le Réveil : Albert Ghéquier.
Floréal : Charles Delchevalerie, Aug.
Henrotay, Paul Gérardy, Léon Paschal.
La Rei^ue Wallonne : Maurice Wilmotte.
Caprice-Revue : Maurice Suville.
Vers Vhorizon : Octave Théry.
Revue Mosane : Paul Dermée.
L'idée libre : François André.
La Pléiade : Albert Arnay.
La Vie Nouvelle : Christian Beck.
Antée : Christian Beck, Louis Piérard, Isi-CoUin, Henry van de Putte.
Les Visages de la vie : Charles Dulait.
L'Art jeune : Ch. van Lerberghe, André Ruyters, Henri Maubel.
Comme il nous plaira : Georges Rency, André Ruyters.
Le Spectateur catholique : E. de Bruyn, Max Elskamp, Arnold Goffin.
Durendal : Abbé Moeller, Georges Virrès, Charles de Spirlet.
La Vie intellectuelle : Georges Rency.
Le Thyrse : Léopold Rosy.
La Belgique : Paul André.
La Belgique française : M. Devos.
La Revue franco-wallonne : Richard Dupierreux.
Le Masque : Dumont-Wilden, Grégoire Le Roy, Georges Marlow.
La Revue générale : Eugène Gilbert.
La Société nouvelle : Fernand Brouez, Maurice Gauchez, Louis Piérard, Emile Verhaeren, Maurice Maeterliock.
La Revue de Belgique : Maurice Wilmotte.
Ces trois dernières revues sont aussi des revues politiques et importantes.
Parmi les autres, je citerai encore la fantaisiste Pourquoi pasl La Belgique fut extrêmement féconde en revues éphémères : je ne veux pas oublier La Roulotte ni même Le Rat Blanc.