‹ La Belgique moderne, une terre d'expériencesChapitre 35 sur 42 · Enquête du Board of Trade · texte numérisé non relu

Enquête du Board of Trade

La Belgique est le pays le plus peuplé de la terre. — La production humaine se ralentit. — La campagne pour la procréation consciente. — Les syndicats exposent aux ouvriers qu'il y a trop de monde sur le marché du travail. — La suppression de la concurrence par la suppression des individus. — Une politique d'infanticide. — La désertion des campagnes. — Le machinisme « destructeur de bras ». — Les abonnements ouvriers sur les chemins de fer. — La résistance de la Campine contre l'attirance des villes. — La faim chasse les paysans. — L'exode des Flamands en 'Wallonie et en France.

— Où la terre est morcelée, le salaire est supérieur. — L'mdustrialisation des domaines agricoles. — Le retour à la terre.

— Il sera déterminé par l'intérêt vital.

La Belgique comptait 3.785.000 habitants en 1830. Elle en compte aujourd'hui 7.317.561. Au moment de la constitution du royaume, la population par kilomètre carré était de 128 habitants : elle est maintenant de 248*. Encore un peu et le nombre aura doublé. En ces dix dernières années, la progression a été surtout remarquable : il y a eu un gain de 625. OUO habitants.

C'est dans la diminution de la mortalité moins encore que dans l'accroissement des naissances qu'il faut chercher la cause principale de ce progrès rapide.

1. La proportion est de 120 habitants par kilomètre carré dans ie Royaume-Uni, de 110 en Italie, de 105 en Allemagne, de 72 en France. Ainsi toutes proportions gardées, la Belgique, trois fois plus peuplée que la France, est le pays le plus peuplé du monde.

Le chiffre des naissances était, en 1830. de 32.30 par l.OrX) habitants; il était encore de 32,49 en 1875; il est tombé depuis à 25.30.

Il y a depuis 1875 une courbe descendante ininterrompue. Le chiffre des décès a suivi la même pente. Il a été ramené de 25,37 en 1830 et de 22,67 en 1875 à 15.76 en 1908.

L'augmentation de la population a une autre cause : l'excédent continu des immigrations sur les émigrations depuis 1867. En ces dernières années, il y a eu en moyenne par an un excédent de 12.000 immigrants sur le nombre des émigrants. Alors que 22.000 Belges s'expatrient. 35.000 étrangers viennent s'installer en Belgique.

Mais quand on suit dans ses fluctuations le mouvement de la population en Belgique, ce qui frappe surtout, c'est l'abaissement du chiffre de la natalité. La production humaine se ralentit de plus en plus. L'excédent des naissances sur les décès est encore important. 11 a été de 40 p. 100 environ en ces cinquante dernières années, et il a dépassé 60 p. 100 en cette période décennale ; mais cette augmentation ne correspond plus à celle de la population. I Le taux de reproduction faiblit absolument comme faiblit le taux de capitalisation de l'argent. Il y a cinquante ans, 100 habitants donnaient en moyenne plus de 3 nouveaux habitants à la Belgique: ils n'en donnent plus que 2 1/2. Comme en France, comme en Angleterre, comme en Allemagne même, il y a une tendance de plus en plus marquée à limiter sinon à éviter complètement la fécont' té du mariage. La période de multiplication active est passée. La mort recule, la vie moyenne s'allonge — on a gagné six années en moins d'un demi-siècle — ; mais le conseil biblique est moins écouté q+i'autrefois et ces deux phénomènes concomitants sont en train de produire une révolution démographique.

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D'abord localisée parmi les classes riches, l'idée de limitation a gagné les classes moyennes, puis les classes ouvrières. C'est le socialisme surtout qui l'a propagée, et il y a là lune des manifestations les plus profondes de son influence dans les milieux populaires.

J'avoue avoir été fort troublé — à cause de ses conséquences futures — par l'activité de la propagande faite dans les syndicats contre « la procréation inconsidérée ». On persuade aux ouvriers que mettre au monde des êtres dès leur berceau condamnés à souffrir est un acte odieux, d'un caractère criminel. On leur dit que la misère est un mal social dont la fécondité humaine est la cause essentielle; que les guerres, les famines, les révolutions, la prostitution et toutes les calamités sociales ne sont que des drames du surpeuplement; qu'en faisant des enfants on fait « de la chair à machines et de la chair à canons » et qu'on perpétue la race des esclaves. On leur enseigne que l'accroissement de la prospérité et l'élévation du bien-être sont accompagnés d'une restriction procréatrice; que ceux qui réclament de grandes familles sont ceux qui ont besoin d'avoir de la main-d'œuvre à bon marché; que les vivants nuisent aux vivants et qu'il y a trop de bouches inutiles comme dans les villes en état de siège. On leur expose que l'idéal d'un peuple civilisé ne doit pas être dans une natalité excessive, parce qu'un jour viendrait où il faudrait rétablir l'équilibre par des procédés qui rappelleraient ceux qu'on emploie dans les tirés de lapins.

« Réfléchissez, dit-on encore aux ouvriers, avant de condamner des êtres à la vie, quand la vie est une condamnation aux travaux forcés. Les riches sont moins prolifères que vous et leurs enfants ne sont plus beaux que parce qu'ils sont plus rares. Si vous voulez de bons salaires et un em[)loi constant, restez en petit nombre. Le seul moyen d'avoir votre part de

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la richesse nationale est de rendre votre travail précieux. Il y a trop de monde sur le marché du travail ».

Voilà les discours — nous pourrions dire les sermons — que nous avons entendus en Belgique dans les milieux ouvriers. L'idée néo-malthusianiste propagée est celle de l'égalité des chances de vie et du devoir de la responsabilité. Une mesure est donnée : ne pas créer plus d'êtres qu'on n'en peut dignement élever.

Les syndicats poussent ainsi leur zèle réglementiste jusqu'à intervenir dans la réglementation de la production de la race humaine.

C'est ainsi qu'au cours de son Congrès de 1909, la Fédéralion des métallurgistes belges, considérant qu'il faut diminuer le nombre des malheureux appelés à être exploités par la Société capitaliste, « que la multiplication des enfants est un obstacle au triomphe de la lutte contré le patronal », qu'il faut enfin « émanciper la femme et que celle émancipation est impossible avec les charges malernelles », a volé un ordre du jour invitant la classe ouvrière à conslituer des associations pour encourager la p/'ocrea/ion conscience.

La loi de Joussenel, d'après laquelle la fécondité des espèces est proportionnelle aux chances de destruction qui les menacent, est elle-même invoquée par les socialistes pour établir que la surpopulation est une cause de misère.

Ce qu'il faut voir surtout dans cet état d'esprit, ce n'est pas tant la crainte d'une progression géométrique — qui, d'après les calculs de M. de Foville, donnerait à la terre 24 milliards d'habitants vers l'an 2300 — que l'exacerbalion d'un sentiment profondément égoïste. Le socialisme a fait naître une gorle de néo-individualisme qui est un faux individualisme. La doctrine est encore en enfance : il ne faut pas s'étonner de telles aberrations. Il ne faut pas s'éloriner surtout de l'empressement avec lequel les populations ouvrières — ' surtuut les non

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croyantes ou semi-croyantes ^ — acceptent le néomallhiisianisme. Il répond à une double préoccupation impérieuse dans une époque de plus grande jouissance : l'abri du risque pour les enfants, l'abri du risque pour les parents. Et il pourrait bien n'y avoir, au fond du mouvement anliprocréateur. qu'une manifestation du désir de plus en plus âpre d'élévation à une classe supérieure. La question sociale est surtout une question de classe, et l'on trouve à sa base l'idée d'ascension. L'idée est légitime. Peut-on dire que le moyen l'est aussi quand il vise à la suppression de la concurrence par la suppression des individus? Si la Belgique est l'une des nations les plus riches du monde, n'est-ce pas parce qu'elle est l'une des plus peuplées? Quand le socialisme méconnaît ou néglige l'homme-valeur, n'y a-t-il pas, dans son désir même de régénération, une cause de dégénération? Il proclame avec raison que la loi de vie est la loi suprême, et sa politique démographique est une politique d'infanticide.

Celte politique est grandement favorisée par le surpeuplement des villes et la désertion des campagnes. Le dernier recensement sur les professions montre qu'en 1880, le travail des champs occupait 31 p. 100 de la population professionnelle; en 1890, il n'avait plus à sou service que 22.10 p. 100, et en 1900 seulement 21,10 p. 100. Pendant ce temps l'industrie

1. Il n'est pas tout à fait exact de dire, comme l'ont fait des statisticiens, que « la natalité diminue en Belgique malgré le progrès des convictions religieuses ». D'abord, il n"y a pas progrès des convictions religieuses ; il y a seulement conservation. Il convient ensuite de distinguer : dans les Flandres catholiques, la progression des naissances est encore très accusée, surtout dans le Limbourg, où Ton constate pour la dernière période décennale une augmentation de 15,03 pour 100. Dans les provinces moins soumises au oatliolicisme, dans la province de Liège, par exemple, il y a diminution de 10,56 p. 100. Dans le domaine démographique même, les races sont divisées.

montait de 34,30 à 41,60 p. 100, soit un progrès de 7,30 p. 100, les professions libérales s'élevaient de 6,10 à 8 p. 100 et le commerce de 8.80 à 11,70 p. 100. Ces chiffres attestent et précisent l'importance de Texode rural en Belgique. Comme en France et surtout en Allemagne, il s'y produit un déracinement de plus en plus marqué*.

Au premier rang des causes multiples de ce phénomène, on a placé l'introduction du machinisme agricole « destructeur de bras ». Sans doute, depuis qu'il suffit de quatre ou cinq hommes pour certaines besognes qui en réclamaient vingt ou vingt-cinq autrefois, depuis l'invention des semeuses, faucheuses, batteuses et charrues à vapeur, les propriétaires font des économies de bras. Mais ce n'est nullement dans les proportions que Ton suppose. D'abord, le machinisme ne peut être utilisé pour tous les travaux. Ensuite, il a eu le plus souvent pour conséquence une suractivité agricole qui a peu à peu compensé la perte manuelle.

Nous avons sous les yeux une lettre d'un paysan flamand, écrite au mois de juillet 1908, au moment des recolles. Nous lisons :

« Plus encore que les années précédentes, l'agriculture souffre cette année du manque de bras. 11 y a pénurie d'ouvriers agricoles, malgré l'augmentation des salaires. Les centres industriels enlèvent aux parties rurales du pays la plupart des travailleurs disponibles. Le cultivateur, que son exploitation soit modeste ou étendue, n'a d'autre ressource que de convertir en prairies ses terres de labour. Si l'on cherchait bien, c'est peut-être là une des causes du

1. En Allemagne, d'après le D^ Walter Claassen, la population rurale formait en 1849 les trois quarts de l'ensemble ; en 1870, la proportion tombait à 6"; p. 100 ; à 42,5 en 1882 ; 35,8 en 1895 ; elle est aujourd'hui inférieure à 30 p. 100. En France, le nombre des ruraux diminue, chaque année, de 50.000 environ.

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renchérissement de la vie. Le prix de revient des produits de la ferme subit une augmentation sur place. Pour remédier au manque de personnel ou se soustraire aux exigences des ouvriers, nombre de fermiers se vouent presque exclusivement à l'élevage du cheval en vue de l'exportation, ce qui jusqu'à présent est très lucratif. Il en résulte qu'on récolte moins de céréales, qu'on élève moins de bétail. Conséquence pour les habitants des villes : le pain et la viande coûtent cher. »

On voit que le machinisme n'a nullement supplanté l'ouvrier. Les machines ne marchent pas toutes seules. Il faut des hommes pour les conduire. Il en manque.

On a vu dans les abonnements ouvriers accordés par les compagnies du chemin de fer aux ouvriers agricoles une autre cause de Texode rural. Mais ces abonnements ont aussi leur bon côté. Si les ouvriers vont travailler en ville parce que les salaires y sont plus élevés, les abonnements à prix réduits ont cette heureuse conséquence qu'ils permettent aux ouvriers d'habiter la campagne et c'est tout profit pour leur moralité.

Ce qui paraît encore avoir favorisé l'accroissement des cités, c'est l'ignorance des campagnes, ignorance qui favorise l'idée fausse d'une existence meilleure dans les villes. Il y a là surtout une apparence. Ce n'est pas le développement de l'instruction qui, comme le croient beaucoup, ralentira le mouvement vers les villes. Au contraire. Et ce qui prouve bien que l'exode rural n'est pas un résultat absolu de l'ignorance, c'est que la Campine, la moins instruite des provinces belges, est celle qui résiste le plus à l'entraînement. Les campagnes campinoises sont pour ainsi dire fermées aux idées modernes. Il n'y a pas si longtemps qu'un aéronaute descendu dans un village limbourgeois fut poursuivi à coups de four-

ches comme s'il était le diable, et les batailles de Zonhoven, entre les habitants, à l'époque des kermesses, rappellent les combats entre tribus sauvages. Enlizés dans leurs préjugés, trouvant que l'instruction est un luxe inutile, les Campinois restent chez eux, plongés dans une espèce de torpeur contemplative.

Par leurs cercles, leurs associations, — les Boorenkringen, — ils ont formé comme une immense ligue de défense contre Tattirance de la cité, et, par tous les moyens, ils s'efforcent d'isoler leurs enfants des autres travailleurs pour éviter la contamination. Fidèle au culte de la terre et de la famille*, la Campine veut vivre en dehors de l'évolution. Elle ne veut pas se laisser prendre dans l'engrenage du productivisme. Elle a peur des villes tantaculaires, et plus que des villes mêmes, de leur « mauvais esprit » et de ce loup-garou : le socialisme. C'est une nouvelle guerre des paysans que la Campine a déclarée : mais cette fois c'est contre le progrès.

Qu'arrivera-t-il lorsque le bassin houiller campinois sera en pleine exploitation, lorsque des corons et terrils se dresseront partout, dans ces mêmes campagnes mystiques couvertes de bruyère, où le paysan lutte encore si énergiquement contre l'industrialisme « happe-chair»? Ces nouvelles agglomérations industrielles n'apporteront-elles pas avec elles l'esprit redouté qui leur est propre?

Uuoi qu'il advienne, nous voyons par l'exemple de la Campine que ce n'est pas l'ignorance qui entraine les foules dans les grands courants formés par l'industrie. Nous attribuons, quant à nous, la désertion des campagnes à deux causes essentielles, l'une morale, l'autre matérielle.

1. Alors qu'on compte près de 200 divorces par an dans le Hainant, il n'y en a jamais qu'un ou deux dans le Limbourg, quand il y en &.

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Cause morale. — Le jeune paysan qui a été happé par la ville et qui s'est en quelque sorte industrialisé ne revient guère dans son village, — quand il y. revient, — que lorsqu'il a amassé un petit pécule.' Volontiers, souvent avec un certain orgueil, il parlera" des beautés de la grande ville, des ses agréments, de ses commodités, du luxe qu'on y côtoie, des facilités de gain de par la variété des métiers. La ville, alors, se dresse, aux yeux des cadets, comme un amas de ressources immenses oîi il n'y aurait qu'à puiser. L'admiration engendre la tentation. Pourquoi ne pas aller puiser aussi à la source de la richesse? Et l'on part vers la ville dorée.

Cause matérielle. — Le développement des manufactures et du commerce est en synchronisme avec celui de la population et la stimule, et l'abondance même de. la population fait le travail à bon marché, de sorte que population et pauvreté se développent ensemble. Mais le salaire industriel, nous l'avons dit, est plus élevé que le salaire agricole, et il y a là un mirage permanent. Dans les mines, les ouvriers gagnent un minimum de 3 francs par jour; dans les campagnes flamandes, le maximum est de 2 francs. Le tâcheron de métairie gagne à peine en été 80 centimes avec la nourriture. Le faucheur de blés est généralement payé 1 fr. 25. En hiver, les salaires tombent à 75 et même 60 centimes. Il y a toujours, il est vrai, la nourriture. Mais comment fonder, comment faire vivre une famille?

La faim chasse le loup du bois. La faim chasse le paysan des campagnes, dans notre époque de grand appétit. Tous les ans, 60,000 ouvriers agricoles quittent les Flandres et le Brabant pour aller travailler en France ou dans les industries wallonnes où les attire l'odeur du meilleur salaire. C'est par troupeaux que les ouvriers et ouvrières belges de la fron-

tière se rendent en France tous les matins et rentrent le soir. Pour le Borinage seulement, on en compte plus de deux mille qui, amenés par les lignes de Quévy et de Quiévrain, se dispersent dans les usines de la vallée de la Sambre, Louvroil, Hautmont, Sousle-Bois, Blanc-Misseron, Onnaing, Quiévrechain, etc. Certains ateliers métallurgiques, ceux de Blanc-Misseron notamment, en occupent des centaines. Le? femmes sont surtout employées dans les verreries, émailleries, etc. Cette concurrence aux ouvriers français dans les usines et ateliers du Nord a pris une telle importance qu'une loi a été élaborée par la Chambre française pour taxer les ouvriers étrangers qui travaillent en France, comme déjà ils sont taxés en Prusse.

Le salaire industriel augmente, selon les conditions de la vie, d'une façon quasi automatique. Le salariat industriel est organisé. Et quand le salaire ne suffit plus à l'ouvrier pour vivre, il a un moyen pour forcer les patrons à son relèvement : la grève. Les ouvriers des champs sont dispersés. Il n'y a pour eux qu'une grève possible : l'exode. On a fabriqué tout un arsenal de lois pour la protection des ouvriers industriels organisés. Les mineurs, par la puissance de leurs syndicats, se fonctionnarisent de plus en plus. Ils ont su et pu exiger. Pour l'ouvrier agricole, pas de retraites, pas de protection contre les accidents du travail, — rien ou presque rien. Il en fut d'ailleurs ainsi de tout temps. Une vieille chronique du Moyen Age rapporte que les paysans des environs de Gand, de Bruges et d'Ypres se plaignaient déjà « d'être exclus des privilèges accordés aux métiers. »

Les ingénieuses méthodes d'enseignement agricole et de culture intensive, qui ont fait du fermier belge l'un des meilleurs agriculteurs du monde, ont cependant paralysé, dans une certaine mesure, le mouvement d'émigration en faisant la campagne plus riche.

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Le paysan est aujourd'hui retenu, dans une certaine mesure, par une autre cause : le morcellement des grandes propriétés et la subdivision du sol, et il est à remarquer, précisément, que l'aisance d'une région agricole est d'autant plus grande que la propriété y est plus morcelée. La raison en est surtout que les grands propriétaires tirent le plus d'argent possible des vastes domaines et, comme ils habitent la ville, ne dépensent pas cet argent dans la région productrice même. La richesse de la terre ne fait ainsi nullement la richesse du pays. Le domaine devient simplement un titre de rente. Dans les régions morcelées où le propriétaire vit sur la terre et de sa terre, il s'établit, au contraire, une relation directe et très étroite entre sa fortune et la fortune générale. L'argent reste dans les localités, et chaque récolte nouvelle vient renforcer la prospérité déjà acquise dont tout le monde bénéficie, par la force des choses. Et cette constatation s'impose : où la terre est morcelée ou relativement morcelée, le fermage est moins élevé et le salaire supérieur. On pourrait donc dire que l'importance des salaires est en raison inverse de l'importance territoriale des domaines.

La Belgique est encore trop un pays de fermage. Par ce système, le fermier est à la discrétion du propriétaire et l'ouvrier agricole à la disposition du fermier. La sincérité des rapports économiques, les droits du travail producteur sont continuellement violés. Le fermage a fait son temps. Il ne répond plus aux conceptions et aux conditions modernes d'exploitation. Un jour viendra, par la force des choses, où une entreprise foncière sera considérée comme une entreprise métallurgique ou minière et nous verrons alors se former de grandes sociétés anonymes d'exploitation agricole. Alors, le fermage aura vécu.

Pour conserver l'esprit de culture là où il existe encore, le raffermir là où il s'affaiblit, le faire renaître

enfin là où il s'est éteint, nous devons signaler l'effort intéressant qu'accomplit la Ligne nationale du coin de terre et du foyer insaisissables, par la propagation des champs ouvriers. Cette ligue loue des terres, les divise en lopins de cinq ares environ, et sous-loue ces lopins ou les donne en jouissance aux ouvriers. Elle fait plus : elle donne des subsides de premier établissement (200 francs par hectare). Le gouvernement encourage l'œuvre en la subventionnant et en invitant les agronomes de l'Élat à donner gratuitement des conseils de culture aux petits agriculteurs.

Mais il n'y a, dans cet effort méritant, qu'un léger palliatif. C'est la nécessité seule qui finira par dégorger les agglomérations trop compactes, et refoulera les masses vers la campagne. Et d'abord, le premier des besoins de l'homme : la santé. La fiévreuse préoccupation du productivisme à outrance et du meilleur gain consument les villes dans leurs forces vives. On a calculé qu'en moyenne un homme de trente ans peut sspérer prolonger sa vie jusqu'à l'âge de soixante-cinq ans et demi à la campagne, alors .que dans les villes il ne doit pas compter dépasser soixante et un ans et demi. Outre la longévité qui lui est propre, le campagnard est deux à trois fois moins exposé à la maladie que le travailleur des grandes villes. Le retour à la terre se produira fatalement quand on comprendra l'immensité du péril. On le comprend déjà : déjà s'accuse un commencement de réaction.

On le comprendra plus encore quand l'exagération même de l'industrialisme aura développé le paupérisme et qu'on s'apercevra que l'ouvrier des villes est la victime expiatoire de toutes les catastrophes économiques et de tous les fléaux de la société: surmenage physique et cérébral, tuberculose, épidémies, habitations malsaines, professions insalubres, insuffisance

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et sophistication des aliments, promiscuités dangereuses, débauciie, etc., etc.

Enfin, il y aura surtout un profond revirement quand le sol lui-même se sera industrialisé comme le sous-sol et qu'on appropriera la forme capitaliste actuelle aux exploitations agricoles. Alors que les mines s'épuisent et meurent, les produits de la terre sont des richesses éternelles, et les capitalistes seront heureux de trouver un refuge dans l'agriculture, le machinisme aidant, quand la grande fièvre métallurgique et minière sera calmée.

C'est l'intérêt vital qui, démesurément, gonfle aujourd'hui les cités. Le retour à la terre sera de même provoqué par l'intérêt vital.

La Wallonie industrielle, la Flandre agricole. — Le développement du commerce. — Progression prodigieuse. — La production houillère. — La métallurgie et la construction mécanique. — L'industrialisme de la Belgique est-il excessif? — Des craintes paraissent justifiées. — La concurrence de l'Allemagne. — Conséquences redoutables du dumping allemand. — L'organisation défensive. — Les moyens de transport. — L'impulsion économique donnée par les chemins de fer secondaires. — Les effets déplorables de l'intervention de l'Etat. — L'Etat mauvais commerçant. — L'adjudication des charbons. — Les producteurs demandent à être protégés. — Anomalies caractéristiques. — Les socialistes reconnaissent eux-mêmes les inconvénients du monopole des chemins de fer. — L'essor économique de la Belgique. — Il atteste une admirable vitalité.

Avec une rapidité foudroyante, les mines ayant créé le machinisme, le machinisme a créé, à son tour, et développé la grande industrie en Belgique. Il y a cinquante ans encore, le pays était essentiellement agricole; il est aujourd'hui surtout industriel.

L'industrie s'est emparée de la région accidentée, — le Hainaut, les pays de Liège et de Namur, — elle a fouillé le sol pour en retirer la houille et les minéraux, et, dans le voisinage des puits d'extraction, se sont tout naturellement édifiées les usines aux fours incandescents qui jettent sur la contrée des lueurs d'incendie. Plus hauts que les vieilles tours féodales encore debout, les hauts fourneaux, les fonderies et

les laminoirs ont dressé leurs cheminées fières comme des minarets.

La Wallonie industrielle, la Flandre agricole : les deux régions, déjà séparées par la distinction des races, le sont encore dans le productivisme. L'industrie s'est merveilleusement adaptée au caractère de ces populations wallonnes que l'histoire a connues remuantes, toujours en ébullition. Le caractère flamand est, lui, plutôt agricole, et les travaux des champs, dans les grandes plaines, apparaissent comme une appropriation naturelle à la conformation d'esprit d'une population lente, grave et réfléchie.

D'une façon générale, la Belgique est surtout remarquable dans son elTort et son essor industrialiste.

Alors que la lutte entre les peuples tendait à se concentrer presque exclusivement sur le terrain économique, ses grandes qualités marchandes, qui avaient déjà fait sa richesse autrefois, se sont brusquement réveillées, et, du moment que l'énergie au travail, l'esprit d'initiative et la virilité du caractère constituent aujourd'hui les éléments de la valeur d'un peuple, la Belgique devait très vite s'attester l'une des grandes puissances industrielles et commerciales du monde, malgré Tétroitesse de ses frontières.

Après l'Allemagne, l'Angleterre et la France, la Belgique occupe la troisième place dans le trafic européen. Son territoire ne dépasse pas 29.455 kilomètres carrés, soit la dix-huitième partie de l'Allemagne et de la France, et la dixième partie de l'Angleterre ; elle ne dispose pas de marine pour répandre ses produits dans le monde, — et cependant son commerce extérieur atteint aujourd'hui 6 milliards, défalcation faite du transit qui se chiffre par 2 milliards. La nation belge se place ainsi avant l'Autriche-Hongrie, la Russie, l'Italie, le Brésil, la Chine, le Japon même.

L'accroissement du mouvement commercial s'est

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produit par bonds ininterrompus vraiment extraordinaires. En 1831, la Belgique n'exportait pas pour 5 millions de fer; elle en exporte aujourd'hui pour près de 400 millions. En 1831, elle vendait pour 4 millions de machines; elle en vend pour 150 millions aujourd'hui. En 1831, elle vendait à peine pour 1 million de verreries ; elle en vend à présent pour 75 millions.

En 1831, la Belgique avait un commerce d'importation et d'exportation de 186 millions de francs avec 4.089.553 habitants, soit 45 francs par tête d'habitant. En 1851, le commerce atteignait 418 millions avec 4.473.261 habitants, soit 93 francs par tête. En 1871, ces chiffres étaient respectivement de 2.165 millions, 5.113.680 habitants et 423 francs; en 1891, 3.580 millions, 6 675.000 habitants, 505 francs. Le commerce spécial de la Belgique, par tête d'habitant, est maintenant de 514 francs, tandis que celui de l'Angleterre même ne dépasse pas 555 francs; celui de l'Allemagne, 240; celui de la France, 230; celui de la Russie, 40. Sous le seul règne de Léopold II, de 1865 à 1909, la progression du chiffre des transactions a été de 2 milliards 358 millions, soit une augmentation moyenne de 105 millions environ par année.

Ce qui caractérise le développement industriel du pays, c'est l'accroissement de la force motrice employée : en faisant même abstraction de l'industrie des transports, le nombre des chevaux-vapeur a plus que décuplé, depuis cinquante ans, s'élevant de 40.000 à 460.000 (16.000 moteurs). Un cheval-vapeur représentant la force de 10 hommes, la force productrice de l'industrie ne représentait donc que 400.000 hommes, il y a un demi-siècle, — le tiers de la population actuellede l'industrie, — alors qu'elle représente aujourd'hui 4.600.000 travailleurs.

Tout empirique que puisse paraître un tel procédé

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de statistique, il n'en donne pas moins une idée de la progression prodigieuse réalisée.

Le charbon est l'une des grandes industries vitales du pays. Pour en préciser l'importance colossale, il suffira de dire : d'une part, que le capital engagé dans les charbonnages dépasse un milliard, donne un revenu moyen de 35 millions et que les dividendes distribués, de 184.5 à 1909, dépassent le milliard de plus de 200 millions ; d'autre part, que près de 150.000 ouvriers, répartis dans les diverses concessions, se partagent tous les ans 200 millions de salaires.

La production totale de houille est d'environ 24 millions de tonnes par an, répartie sur 124 mines en pleine activité. Elle n'était que de 17 millions en 1880. La valeur globale de cette extraction a été de 380 millions en 1908, année de crise, soit un prix moyen de 16 fr. 14 à la tonne. En 1907, la valeur avait atteint 400 millions, le prix à la tonne ayant élé de 16 fr. 86. C'est à peine pourtant si cette énorme production parvient à suivre les progrès de la consommation intérieure, tellement l'industrie métallurgique s'est développée.

C'est sur la houille que repose la richesse industrielle de la Belgique, et une moindre production serait un désastre dont souffrirait la nation dans ses forces vives. Si quelques vieilles mines commencent à s'épuiser sans espoir de renouvellement, — on a calculé que les forêls les plus touffues ne produiraient, au bout d'un siècle, qu'une pellicule de carbone de huit millimètres d'épaisseur, — la prochaine mise en exploitation du vaste dépôt houiller de la Campine, où 8 milliards de tonnes au moins sont à extraire, permettra heureusement à la Belgique de conserver longtemps encore son rang pai'mi les principaux producteurs de charbon.

Le puissant ferment de vie qui a donné au pays une

si vigoureuse impulsion économique s'est manifesté dans toutes les branches de l'activité, mais il s'est surtout développé dans la construction mécanique. La Belgique est aujourd'hui toute peuplée d'usines, d'ateliers et de manufactures qui lui font une puissante armature. Elle possède 13 usines à fabriquer la fonte munies de 46 hauts fourneaux, dont la production a atteint, en 1908, 1.270.000 tonnes d'une valeur de 85.883.000 francs, soit 67 fr. 60 à la tonne, et qui emploient 3.667 ouvriers ; 30 aciéries qui produisent 1.-49.620 tonnes d'aciers bruts d'une valeur de 124.886.000 francs, 754,870 tonnes d'aciers finis d'une valeur de 101.074.000 francs, et qui occupent 15.778 ouvriers ; 39 fabriques de fer ou usines à ouvrer le fer et l'acier, qui produisent 306.650 tonnes de fers marchands, profilés, tôles, etc., d'une valeur de 41.584.000 francs, et qui occupent 9.830 ouvriers. On peut se rendre compte des immobilisations formidables de capitaux que cet outillage représente, si l'on sait qu'il ne faut pas moins de cinquante millions pour installer une aciérie.

Un industrialisme aussi intense a pu paraître excessif. Et, en effet, il ressort de minutieuses statistiques que la capacité de production de l'industrie belge, dans son ensemble, a augmenté plus rapidement que les débouchés effectifs qui lui étaient ouverts. Trop nombreuses ou trop puissamment outillées, les usines belges seraient de plus en plus à la merci des crises économiques qui, périodiquement depuis quelques années, engorgent le marché *.

Dans une certaine mesure, ces déductions se trouvent contredites par la puissance d'absorption des marchés, toujours plus développés, les besoins de plus en plus considérables des consommateurs, et l'augmentatio.n même de leur pouvoir d'achat par l'incessante

1. M. Max L. Gérard. L'industrie belge et ses débouchés {Revue économique internationale).

extraction de l'or et des métaux précieux qui constituent les moyens d'échange. Elles sont contredites encore par les résultats mêmes qu'obtiennent les sociétés industrielles . A travers les zigzags des chiffres et les irrégularités que les crises engendrent fatalement, une progression se détache nettement pour peu que l'on compare, à quelques années de distance, les bénéfices acquis. Il faut encore compter sur trois facteurs favorables : les perfectionnements de l'outillage qui permettent de produire à meilleur compte; lel concentrations qui se forment de plus en plus entre industries exclusivement locales et entre industries locales et étrangères ; enfin, les coalitions de producteurs dont les comptoirs de vente imposent les prix en les uniformisant.

Cependant, la menace existe indéniablement. Ce qui a permis jusqu'ici aux établissements belges de ne pas trop souffrir des perturbations économiques, c'est leur force d'expansion sur le marché international. Mais ils sont de plus en plus concurrencés par l'Allemagne. Et le péril est là. Outillée pour une production de boom, l'Allemagne peut se comparer à une vaste maison de commerce que la surabondance des affaires a conduite à des agrandissements ne lui permettant plus un recul. L'Allemagne est un pays riche, mais qui souffre de sa prospérité même. Poussée à la surproduction, elle écoule à tout prix, par le système du dumping, et il en résulte une inondation permanente de produits allemands*.

C'est l'Amérique qui a enrichi, il y a quelques

1. Dans son rapport de 1909, le conseil d'administration de la société Cockcrill écrit : « La situation générale de la sidérurgie s'améliore partout, et la poussée en avant eût fait plus de progrès si l'Allemagne ne pesait lourdement sur le mouvement des affaires, par l'écoulement à tout prix de l'excédent de ses productions. Nous nous ressentons vivement sur notre marché intérieur des effets de cette concurrence de notre puissant voisin

années, son répertoire pittoresque de ce vocable semi-argotique : le dumping. Le mot fait image et dépeint bien l'esprit de la race qui a mis en pratique le siruggle for lif'e darwinien. En langage familier, le verbe to dump, d'où dérive l'expression, signifie persuader à quelqu'un d'accepter quelque chose dont il n'a pas envie. Dans son acceptation conventionnelle? c'est la tactique des grands pays producteurs et protectionnistes cherchant à écouler à bas prix l'excédent de leur production sur les marchés des nations moins pourvues de barrières douanières.

C'est surtout depuis que le marché américain s'est fermé aux produits métallurgiques d'Europe, après s'y être longtemps approvisionné, que le dumping s'est manifesté. Le marché américain se trouva luimême encombré et s'etTorça de déverser son tropplein sur l'Europe. L'Allemagne, qui était le principal fournisseur de l'Amérique, dut se créer des débouchés en Europe, et se mit à pratiquer pour son propre compte le système du dumping et à l'organiser sur une vaste échelle.

Pour la Belgique, ces ravages du dumping sont d'autant plus redoutables qu'ils sont encore aggravés par les primes d'exportation que le gouvernement impérial prodigue k l'industrie.

Les producteurs belges, eux, doivent lutter uniquement avec leurs moyens propres. Plutôt libre-échangiste, obligée de vivre du dehors, de son trafic au dehors, la Belgique ne peut songer à se barricader

de l'Est : les tôles, les aciers marchands et tous les produits non syndiqués ont à se défendre, non sans peine, contre le dwmpj'n^ allemand. »

L'Echo de l'industrie écrivait de son côté au moment de la grande dépression de 1008 : « Le marché belge est devenu en quelque sorte un satellite du marché germanique. Si bien que nous ne pouvons espérer nous-mêmes une amélioration que quand les affaires se relèveront chez nos voisins de l'Est. >

par des tarifs douaniers, qui permettent de rançonner les consommateurs indigènes.

Mais les Belges sont habitués aux difficultés : ils sont aiguillonnés par elles, ils y trouvent le stimulant qui les enhardit et les pousse.

L'industrie allemande se concentre de plus en plus : il se forme, par des fusions de sociétés métallurgiques et charbonnières, des exploitations formidables. A son tour, ou plutôt en même temps, la Belgique pratique une politique d'agglomération pour produire toujours davantage et à meilleur compte. Et comme un conflit aigu s'est produit entre les charbonniers et les métallurgistes — les charbonniers, très unis, maintenant les prix avec fermeté sans se préoccuper des fluctuations du marché sidérurgique — les grands établissements métallurgistes comme Gockerill, Ougrée- Marihaye et d'autres, adjoignent maintenant de vastes concessions charbonnières à leur outillage et se font ainsi leurs propres fournisseurs.

La tendance à la plus grosse industrie se précise ainsi de façon très marquée, et ce n'est que par ce moyen, par la création bien comprise de puissants organismes de production intense, que la petite Belgique doit de n'avoir pas été écrasée encore dans son industrie par le colosse allemand.

Les facilités de transport ont exercé une influence décisive sur la prospérité du pays. Toutes proportions gardées, c'est encore la Belgique qui vient en télé des nations les mieux desservies par le plus de lignes de chemin de fer.

C'est en Belgique, le 5 mai 1835, que fut inaugurée la première ligne du continent, de Bruxelles à Malines, longue de 16 kilomètres. En 1845, la totalité des lignes atteignait 578 kilomètres, et, trouvant peut-être excessif un tel développement, un ministre des travaux publics déclarait alors que « l'œuvre des chemins de fer pouvait être considérée comme presque

terminée en Belgique. » Or, le réseau ferré qui la sillonne aujourd'hui compte 4.593 kilomètres, sans compter les 3.338 kilomètres de chemins vicinaux. Ces lignes vicinales ont largement contribué à la fortune de la Belgique. En facilitant le transport des denrées, elles facilitent les échanges. Il y a profit pour le producteur, profit pour le consommateur, profit pour le pays.

, L'œuvre de pénétration des grandes lignes ne pouvait forcément atteindre toutes les communes : beaucoup restaient isolées. Aujourd'hui, les moindres villages sont raccordés par une multitude de voies secondaires qui sont aux grandes lignes ce que les rivières sont aux fleuves. Un jour viendra où l'étendue des chemins de fer d'intérêt local dépassera celle du réseau de l'Etat. Ils répondent à des besoins pratiques qui s'accroissent tous les jours.

L'organisation de ces lignes secondaires est intéressante. Il y a 37 sociétés différentes qui exploitent 138 lignes; mais ces sociétés sont réunies en une seule et forment comme une vaste coopérative qui s'intitule : « Société nationale des chemins de fer vicinaux ». Chaque société particulière qui se forme trouve un appui et des capitaux dans la société centrale à laquelle elle s'affilie, et celle-ci associe les pouvoirs publics à la création de lignes entreprises dans une pensée d'intérêt public, plus encore que de lucre. L'Etat, les provinces, les communes suppléent à l'insuffisance des recettes.

L'exploitation vicinale est malheureusement contrariée par l'Etat, et nous nous trouvons, ici, en présence de l'une de ces singularités déconcertantes auxquelles la conception de l'Etat industriel n'a pu encore nous habituer. L'Etat intervient dans l'établissement et l'insuffisance de recettes des lignes secondaires, et cette intervention lui coûte deux millions par an environ. Mais c'est lui-même qui

provoque le déficit. Il subventionne les lignes vicinales en tant qu'Etat; mais, comme industriel, parce qu'il a lui-même ses voies ferrées, il y voit une concurrence — très hypothétique — et impose des tarifs exagérés pour raréfier les transports au lieu de les multiplier. Un abonnement sur les chemins de fer de l'Etat coûte 77 francs par an pour 10 kilomètres; il coûte 107 francs sur les chemins de fer secondaires communément appelés économiques.

Mais l'exploitation des chemins de fer par l'Etat donne lieu à bien d'autres aberrations. Lorsque, par exemple, l'Etat achète du charbon pour les chemins de fer, il procède par adjudication internationale; or, lorsque des soumissionnaires étrangers font de meilleures conditions que les producteurs belges et que l'Etat s'adresse naturellement à ces étrangers, il y a, en Belgique, de formidables levées de boucliers dans le monde industriel.

Ainsi l'Etat belge se trouve placé dans cette alternative : ou d'écouter ses intérêts immédiats et de mécontenter très vivement tous ceux qui n'envisagent que les intérêts de l'industrie nationale; ou de passer sous les fourches caudines des producteurs nationaux et de payer, au prix par eux demandé, un produit qu'il pourrait avoir à meilleur compte à l'étranger.

Défense à l'Etat-patron de faire des économies pour le service des chemins de fer dont il a le monopole. Il ne lui est pas permis d'agir librement, en bon administrateur. Une compagnie privée, autonome, peut traiter avec qui lui plaît, au plus bas prix, au mieux des intérêts qu'elle a mission de défendre. L'Etat, parce qu'Etat, doit des protections nationales qui ne lui permettent pas une exploitation normale.

En moyenne, les chemins de fer belges consomment 2 millions de tonnes de charbon par an, ce qui représente près de 30 millions de francs qui s'envolent vers les cieux en panaches noirs. Ces 30 milliooS)

les producteurs belges considèrent qu'ils leur appartiennent : a L'Etat, disent-ils, fait appel à la concurrence internationale. C'est son droit. Mais pourquoi, dans cette lutte économique, met-il la Belgique en état d'infériorité en augmentant le prix de revient par des lois restrictives? 11 protège les ouvriers. Il doit aussi bien protéger l'industrie nationale. Nos intérêts sont solidaires. »

Une administration qui se fait dans de telles conditions ne peut que donner des résultats défavorables. C'est bien ce qui arrive. Il y a tous les ans un déficit de plusieurs millions. Le coefficient d'exploitation, c'est-à-dire la proportion des dépenses comparativement aux recettes, dépasse 68 p. 100. En France, pour l'ensemble des compagnies, il n'est que de 53 p. 100. Si l'on tient compte des intérêts accumulés, des déficits que le Trésor a dû couvrir, et si l'on en déduit les soldes actifs, on constate que la perte totale depuis l'origine des chemins de fer (1835j se monte à près de 90 millions. La situation est devenue telle qu'on a pu voir un ministre faire le procès de la régie de l'Etat et conclure : « La liberté est indispensable aune bonne gestion des chemins de fer. Quand on cherche des moyens d'amélioration, savez-vous à quel résultat on aboutit? On cherche à rapprocher les méthodes, les procédés de l'Etat et ceux des exploitations particulières. » M. Vandervelde a été amené, à son tour, en présence des résultats déplorables obtenus par l'administration de l'Etat, à sécrier, au cours d'une discussion du budget des chemins de fer: « Ce qu'il faut, c'est établir une cloison étanche entre l'industrie des chemins de fer et les fonctions gouvernementales. » Or, qu'est-ce qu'une cloison étanche, sinon une séparation entre l'Etat et l'industrie? M. Vandervelde a rendu ainsi hommage, sans le vouloir, au régime des compagnies privées. Déjà un autre socialiste, un Italien, M. Turatti, avait écrit

dans la Critica sociale : « L'Etat fait tourner à mal tous les services publics qui lui sont confiés. »

Le monopole, dont les socialistes eux-mêmes commencent ainsi à concevoir le péril, n'est heureusement qu'un fait isolé et pour ainsi dire accidentel, dans un pays de liberté comme la Belgique, dont la prospérité est toute faite d'une floraison magnifique d'efiforts individuels.

Le mérite capital de la Belgique est de s'attester une nation de travail et d'initiative dans une époque où c'est surtout sur les champs de bataille économiques que les nations donnent la mesure de leur valeur. Les Belges ont eu la compréhension nette de cette évolution et ils se sont résolument engagés dans la seule voie où ils pouvaient attester leur supériorité.

Clairvoyance, énergie, persévérance et conviction sereine : telles sont les qualités essentielles que le peuple belge affirme impérieusement.

Lorsqu'il fut question de créer un drapeau pour l'Association africaine chargée de civiliser le Congo, dont la convention de Berlin confia la direction au roi Léopold II, on proposa d'y faire figurer un sphinx qui aurait symbolisé le mystère de l'Afrique et le mystère même de l'entreprise, qui pouvait être une aventure. Mais le sphinx, c'était le doute. Le roi des Belges ne voulut pas d'un pareil symbole et il eut l'idée de l'étoile qui permet à l'homme de s'orienter et signifie espoir, c'est-à-dire courage.

Espoir, courage, tout le caractère viril des deux races flamande et wallonne est dans ces mots : ils les unissent pour une glorieuse destinée et nous ne pouvons admirer la Belgique dans sa puissance créatrice sans penser au mot de Stuart Mill :

■ On ne fait pas de grandes choses avec de petits hommes. »

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