‹ La Belgique moderne, une terre d'expériencesChapitre 4 sur 42 · Van Ryswyck, bourgmestre d'Anvers {Kleine Gazet · texte numérisé non relu

Van Ryswyck, bourgmestre d'Anvers {Kleine Gazet

mandisation de la Flandre en bannissant le français qui l'abâtardit.

Telles sont les raisons flamingantes journellement présentées. Il y en a une autre : la raison de race.

Les races ont une tendance à se rapprocher des races avec lesquelles elles ont le plus d'affinités. Il existe des consanguinités que les raisons politiques les meilleures et les tentatives d'ailiage ne détruisent jamais. La présence de l'Italie dans la Triple-Alliance est une double hérésie : l'Italien n'est uni à l'Allemand par aucun lien, aucun courant de sympathie, et l'Autriche est restée pour lui l'ennemie héréditaire. Un mariage de raison n'est pas un mariage dans le sens absolu du mot. On le vit au cours des affaires du Maroc qui faillirent déchaîner une guerre européenne; l'Italie se porta toute, dans un élan, du côté de la France. Si la France elle-même est très fidèle à la Russie, n'est-ce pas surtout par devoir? Au fond, la France est restée méditerranéenne, avec un penchant pour l'esprit britannique qui lui apparaît comme l'esprit de raison et de liberté, et qui est lui-même imprégné de plus de latinisme qu'on ne croit.

Il ne faut donc pas s'étonner si les Flamands, restés de purs Germains à travers toutes les dominations et tous les bouleversements politiques, sont instinctivement ou inconsciemment préparés à servir les intérêts germaniques. Et de même, si les Wallons se tournent instinctivement du côté de la France, c'est que les gens de Tournai (ancienne orthographe Tourna?/), de Charlero?/, de Mons, de Namur, de Dinant. de Liège sont bien plus des Français que les Alsaciens, bien plus des Français que les Flamands des environs de Lille.

S'il est une carte mal faite, en vérité, c'est bien celle de la Belgique. II y a une Flandre belge et une Flandre française ; il y a des Ardennes belges et des

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Ardennes françaises ; il y a un Luxembourg belge et un Luxembourg allemand; il y a un Limbourg belge et un Limbourg hollandais. La Belgique, dans toute cette confusion, apparaît comme un composite hybride, un salmigondis de « débris de frontières ». La Wallonie unie à la Flandre, le grand-duché de Luxembourg allemand ! Ce sont de ces aberrations politiques comme il n'y en a que trop. Si deux peuples étaient faits pour s'entendre, c'étaient bien les Wallons et les Luxembourgeois. Une lourde frontière infranchissable, au moins en apparence, les sépare implacablement, j'allais dire grossièrement.

Le Flamand ne crie pas qu'il aime l'Allemagne, mais il proclame son aversion pour la France. Ceci implique cela. C'est comme un sous-entendu.

Les Flamands sont catholiques. Déjà, comme tels, ils n'ont pas aimé la France de 1789, ni la France de 1848. Ils ne pouvaient pas aimer davantage la France de 1871. Ils ne peuvent; qu'abominer la France d'aujourd'hui qui rompt avec Rome et ferme les couvents. Aussi le clergé flamand ne cesse-t-il de faire de la France, surtout depuis la séparation de l'Eglise et de l'Etat, un tableau diabolique. Ce pays excommunié est devenu la patrie et la proie des réprouvés. Tout ce qui vient de France est entaché d'hérésie, la langue la première, la langue qui est la propagatrice des idées pernicieuses.

Au congrès catholique de Malines, en 1909, un orateur flamingant s'est écrié : « Les Flamands ont le droit d'exiger que leurs enfants soient instruits dans leur langue et que le flamand soit la langue véhiculaire de l'enseignement de l'école primaire jusqu'au bout de leurs études. La langue française est d'ailleurs néfaste : elle est la conduite des égouts parisiens. » Une telle opinion n'est pas rare en Belgique. Elle est pieusement entretenue par des esprits très avisés qui, en cherchant à faire de Paris une seconde Baby-

lone, veulent détacher la Belgique des idées et de la civilisation françaises,

La Belgique veut être elle-même. Elle veut être la Belgique. L'ambition est légitime. Mais il est un fait certain, contre lequel rien ne peut rien aujourd'hui: c'est que les petits Etals, après les fédérations qui se sont formées, après tant de groupements arbitraires ou non, sont forcément des satellites. Les grandes puissances exercent des attractions irrésistibles. Au lendemain des grands événements balkaniques de 1908, la Serbie s'est spontanément portée vers la Russie et le Monténégro vers la Serbie. Il y a, autour des grandes puissances, comme un rayonnement qui établit les sphères d'influence. Les zones neutres ne sont guère plus qu'une illusion. Et l'on peut dire, en ce qui concerne la Belgique, que tout ce qui est perdu dans ce pays pour la France est gagné par l'Allemagne.

D'ailleurs, parmi les zélateurs du mouvement flamingant, il en est quelques-uns qui ne cachent pas leur inclination pour l'Allemagne. Ils veulent bien admirer la culture française; mais estiment que « l'Allemagne atteint aujourd'hui un développement intellectuel et économique que la France est loin d'égaler».

Dans une brochure de propagande intitulée l'Ame belge et le Peuple flamand et signée Louis Germain — le pseudonyme ne saurait être mieux choisi si c'en est un — nous lisons: « Le Flamand pourrait encore, avec un peu d'effort, aussi bien que l'Allemand du Nord qui parle le bas-allemand, s'assimiler le hautallemand, langue littéraire d'une population germanique de 70 millions d'habitants, répandu en Allemagne et dans les pays limitrophes. La langue, la science et la culture allemandes j(îuent actuellement un rôle prépondérant. L'Allemagne dispute à TAnglelerre la suprématie du commerce mondial. L'Aile-

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magne, le pays des poètes et des penseurs, est aussi en Europe le pays des affaires et des grandes entreprises. Tout le monde sait cela, même les Français, à l'exception de quelques romanciers qui croient encore, du moins dans leurs romans, à la supériorité de la race française ».

Au congrès international pour Textension et la culture de la langue française tenu à Arlon, en 1908, l'un des rapporteurs, M. Engel, a démontré que la campagne pour i' «enilamandement » de l'Université de Gand était soutenue ouvertement par les pangermanisles. Les fonds destinés à cette campagne furent recueillis par l'organe pangermaniste AUdeutsche Blatter, et la revue Gevmania publia un appel enflammé : « Pleine d'espoir et de confiance, la Ger~ mania s'adresse à ses lecteurs pour les engager à soutenir énergiquement la propagande pour l'obtention d'une université purement flamande. En avant donc pour une situation meilleure! Qui restera en arrière? Il s'agit de défendre une cause sainte! »

Le plus fougueux des chefs du flamingantisme, un poète. M. Pol de Mont, a toujours applaudi à l'idée d'une Flandre englobée dans l'empire germanique, qu'il appelle «la grande patrie». lia fait en Allemagne des conférences pour affirmer les aspirations inslinclives de sa race vers la civilisation germanique, et, à Dresde, notamment, il s'est écrié: «La Belgique doit être considérée par l'Allemagne comme son plus sûr bouclier contre la France ! » Un autre écrivain flamand, M. Léon Vanderkindere, a appelé l'Allemagne « Notre mère la Germanie ^k

Tous les ans, les Flamands fêtent, en grande solennité, l'anniversaire de la bataille des Eperons d'or qui marqua la victoire des foulons et des tisserands de Bruges, commandés par Guillaume de Juliers, sur la chevalerie de Philippe le Bel conduite par Robert d'Artois. Cette terrible mêlée sonna pour la Flandre

l'heure la plus héroïque de son histoire. Les communiers flamands luttaient alors contre l'aristocratie flamande, et. pour exalter les foules, on leur dit aujourd'hui que le mouvement flamingant est un mouvement démocratique et social. Mais c'est aussi contre le roi de France que les artisans flamands se soulevèrent, et les manifestations organisées à chaque anniversaire de la fameuse bataille ont pris, et prennent de plus en plus, le caractère d'une manifestation antifrançaise.

Parmi les écrivains belges qui ont le plus travaillé à la gloire de leur pays, Georges Rodenbach. l'auteur de Bruges-la-morte, est l'un des plus- connus. Les touristes qui ont fait le voyage de Bruges, comme un pèlerinage, après la lecture de ce livre, se comptent par milliers. Ses compatriotes, pourtant, ne lui pardonnent pas d'avoir été un romancier « d'expression française », et aussi d'avoir insulté Bruges par ce surnom: la morte. Des amis auraient voulu faire édifier une statue à Georges Rodenbach sur l'une des places de Bruges. La ville s'y est opposée. Par contre, un grand enthousiasme s'est produit lorsqu'il s'est agi d'élever à Roulers un monument à la gloire d'Albert Rodenbach, un cousin de Georges, poète médiocre mais bon flamingant, dont toute l'œuvre se résume dans une poésie dont voici quelques vers très significatifs dédiés précisément à l'auteur de Bruges-la-morte :

Peut-être, mon cousin, avez-vous souvenance Comme, nous promenant tous deux en discutant, Nous rompîmes, un jour, mainte courtoise lance Vous, jeune fransquillon, moi, jeune flamingant?

Aujourd'hui, dans l'ardeur de ma pleine jouvence, Je maudis et l'idée et la muse de France, Sentant, moi, pour doubler ma haine de flamand. Sourdre encore en mon cœur notre sang allemand.

Lorsque fut fondée à Bruxelles l'Ecole française

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d'enseignement supérieur, l'associauon dite : le Vlaamsche Volksraad rédigea une pétition pour protester « contre le travail pernicieux tendant à abâtardir le peuple flamand et à étouffer le sentiment national, par l'exaltation constante de tout ce qui est français»; déplorer «l'appui moral donné par certains législateurs aux écoles françaises » et plaindre « les parents qui confient l'éducation de leurs enfants à ces écoles, établies audacieusement dans ies grandes villes flamandes, avec l'appui de la France». Déjà, à Bruxelles et à Liège, des écoles allemandes s'étaient ouvertes^. Le Vlaamsche Volksraad n'avait élevé aucune protestation. Le Vlaamsche Volksraad est une de ces nombreuses ligues flamingantes qui, sous la forme d'œuvres patriotiques, religieuses, de prévoyance ou d'intérêt publie, enserrent le pays d'un réseau solide de foyers d'activé propagande.

Le mouvement flamingant n'est bien, en réalité, qu'un mouvement pangermanique déguisé. La culture qu'il préconise, lorsqu'il cherche à défendre l'individualité propre de la race, est toute germanique. Et cela est logique puisque la race et la langue flamande le sont aussi. Un bourgmestre d'Anvers, M. Hertogs, a pu officiellement affirmer que « la fidélité germanique est une locution proverbiale conservée par la langue néerlandaise», et qu'entre les Flamands et les Allemands, « ces deux races unies par les liens de la langue et du sang » il y a une « parenté historique ».

Celte parenté existe surtout avec les Hollandais et

\. Il est à remarquer que, dans les écoles allemandes fondées en Belgique, la langue « véhiculaire » est le français pour l'histoire, la géographie, les sciences naturelles et l'allemand, pour les autres matières. Les organisateurs des écoles allemandes reconnaissent à ce point la haute valeur de la langue française et son caractère « mondial » qu'ils n'hésitent pas à lui assigner, dans des établissements nettement germaniques, une place égale à celle de l'allemand.

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il importe de noter, à ce propos, que la révolution de 1830 ne fut pas faite de gaîté de cœur par les Flamands.Des esprits très libéraux Tont considérée depuis comme plus néfaste pour leur race que la fatale et inoubliable journée de Roosebecke où les libertés flamandes périrent sous les coups de la chevalerie française.

Un écrivain anversois, M. Frans Gittens, l'a confessé: « Si le minisire hollandais Thorbecke (1842) fût venu quelques années plus tôt avec sa loi qui admit les catholiques à l'exercice de tous les droits civils réservés aux seuls protestants jusque-là, et si l'on eût jeté sur le Moerdyck (bras du Rhin) le pont qui, parla suite, supprima les distances, la séparation de la Belgique d'avec la Hollande ne se fût jamais faite, quelques raisons économiques qu'eussent fait valoir les Wallons métallurgistes, en opposition sur ce terrain avec les Flamands navigateurs, tisseurs et commerçants, qui ne se rangèrent du côté de la révolution qu'en rechignant et ployant uniquement sous la discipline du clergé. »

Anvers ne mit aucun empressement, en effet, à accepter la révolution. Il fallut le bombardement de la ville, provoqué par les émissaires du comité révolutionnaire, pour l'entraîner. Gand resta longtemps le foyer de l'orangisme, et, jusqu'en ces derniers temps, la franc-maçonnerie gantoise, représentée par la loge le Septentrion, demeura sous l'obédience du Grand-Orient des Pays-Bas présidé par le prince Henri.

H y a, aujourd'hui encore, parmi les flamingants, de nombreux orangistes, et, dans les fêtes et réunions flamandes, le Vilhemus van Nassaiaven est souvent entonné comme chant national.

Le 8 novembre 1576, fut conclu dans la maison de ville de Gand le traité dit de « la Pacification de Gand », par lequel les différentes provinces des Pays-

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Bas s'engagèrent « à maintenir sans dissimulation et de bonne foi une ferme et inébranlable paix et amitié, et à s'entr'aider en tout temps de conseil et de fait, de corps et de biens ». On peut dire que la Pacification de Gand existe toujours pour beaucoup de flamands, malgré 1830.

Dans leurs discours, certains orateurs flamingants ont appelé la patrie flamande la Néerlande du sud : « La Néerlande septentrionale et la Néerlande méridionale, déclare un écrivain flamand, s'offrent l'accolade, les mains s'unissent dans une fraternelle étreinte... »

Le dramaturge « nord-néerlandais » Van Halmael a écrit un poème, devenu classique en terre flamande, surtout en terre flamande, oîi il est dit :

Cessons dans la Néerlande d'imiter l'art des autres. N'affublons plus notre muse de défroques étrangères! Puisons en notre propre fonds, élevons-nous de notre vol. Et après cent échecs redressons-nous encore! Rien ne défend d'apprendre chez les autres; Mais le but à poursuivre est d'être maître aussi.

Les flamingants orangistes ont complètement oublié le temps, pas très lointain, où les rhéteurs hollandais regardaient les Flamanc^s comme « des êtres dégradés, d'une race inférieure. »

Cependant, le mouvement néerlandophile, qui tend à englober de nouveau la Flandre dans les pays bataves, n'est pas très populaire. La raison en est que les catholiques flamands — qui furent les principaux instigateurs de la révolution de 1S30 — n'envisagent pas sans une certaine crainte la perspective d'une nouvelle union avec une nation qui compte trois millions de protestants sur cinq millions d'habitants et dont la religion réformée est la religion officielle. Il existe un proverbe flamand qui dit : « Que voulezvous qu'on y fasse ? La Hollande est protestante, n C'est-à-dire : il n'y a plus rien à faire, il est trop tard.

De même, en Hollande, les protestants n'ont pas accueilli avec grand enthousiasme les démonstrations orangistes des flamingants. L'idée de l'adjonction à leur pays d'une population essentiellement catholique ne leur sourit pas. Lorsqu'en 1815. la Belgique fut incorporée dans les Pays-Bas, c'est parce que les Alliés en décidèrent ainsi au Congrès de Vienne. De nouveaux maîtres lui furent simplement donnés. La Hollande ne pouvait donc tenir à la Belgique comme à une conquête et c'est pourquoi, quinze ans après, elle se défendit si mollement contre l'insurrection. Elle se résigna facilement à rendre un territoire qui ne lui avait rien coûté. Dix fois déjà, on avait essayé de réunir la Belgique à la Hollande, sous forme de souveraineté individuelle ou de fédération. Après la onzième tentative, les plénipotenliaires des grandes puissances, réunis à Londres en 1831, et le prince d'Orange lui-même, dans une proclamation adressée aux Belges le 11 janvier de cette même année, reconnurent l'impossibilité d'une telle juxtaposition i.

Aujourd'hui, l'idée d'un agrandissement territorial ne dit rien à la Hollande. Elle préfère la quiétude du statu quo à la menace de complications diplomatiques et religieuses.

Il y a une autre raison, celle-ci essentiellement économique. Anvers et Rollerdam sont des ports concurrents. Les Hollandais, qui sont très fiers de Rotterdam, craignent de voir Anvers accaparer la plus grosse partie du trafic, si jamais le grand port flamand devenait hollandais. Ils considèrent qu'il n'y aurait pas de place pour deux ports d'une telle importance dans le même pays. On sent percer dans un tel argument, que nous avons recueilli à Rotterdam, une vieille rivalité économique plus forte que Uvs affinités de race. A Anvers même, les négociants ne

{. M. Léon Cuomé. La Belgique militaire.

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sont pas rares qui estiment que les deux peuples sont des rivaux naturels, beaucoup plus que des amis. Ils combattent toute idée d'union, fût-elle commerciale, parce qu'ils prétendent, de leur côté, que la Hollande seule en profiterait.

Dans les pays essentiellement mercantiles, si la question d'intérêt ne prédomine pas toujours et ne détruit pas les courants pour ainsi dire magnétiques qui unissent les peuples d'origine commune, elle })arvient néanmoins à les arrêter. C'est ici le cas.

Les flamingants orangistes ne trouvent donc pas, dans la paisible Hollande, ni même parmi la majorité de leurs compatriotes, de sensibilité correspondante. C'est ainsi qu'ils ont été amenés à se rejeter sur l'Allemagne. Le flamingant tend de plus en plus à ne voir ni Hollandais, ni Prussiens ou Badois ou Bavarois, mais seulement la grande famille germanique à laquelle il appartient.

En s'écarlant de Torbite de la France, la Flandre paraît bien avoir obéi à la loi naturelle qui veut, comme Ta démontré M. Gustave Le Bon, que « chaque peuple possède une consfilution mentale aussi fixe que ses caractères anatcmiques» et que «les hommes de chaque race possèdent, quel que soit leur niveau social, un stock indestructible d'idées, de traditions, de sentiments, de modes de penser, qui sont l'héritage inconscient de leurs ancêtres et sur lequel les arguments ne sauraient avoir aucune prise »*.

On s'est elTorcé, après 1830, de franciser la Flandre. La Flandre s'est révoltée ; elle a été rebelle à toutes les tentatives. Sa constitution mentale est restée « aussi fixe que ses caractères anatomiques ». Son « stock d'idées, de traditions, de sentiments, de modes de [)enser, » n'a subi aucune altération.

La langue c'est la nation. Il n'y a pas de nation

1. Les lois fisychologifjues de l'Evolution des peuples, par ùuâTAVE Le Don. Alcan, éditeur.

sans langue. C'est pourquoi ou lutte en Finlande, en Pologne, en Autriche, en Hongrie, en Suisse, en Espagne, partout. Il faut reconnaître que les nationalistes flamands partent d'une idée juste lorsqu'ils voient dans leur langue la force créatrice qui seule peut les imposer.

Mais si la Flandre est fidèle à elle-même et à son passé glorieux quand elle repousse l'invasion de la langue française, est-elle en même temps fidèle à son instinct d'indépendance et d'existence propre lorsque, par réaction, elle ouvre ses portes toutes grandes aux Allemands, sous le prétexte de laisser pénétrer chez elle la pensée germanique comme une atmosphère purificatrice ? En voulant éviter un péril, le nationalisme flamand ne s'est-il pas jeté dans un autre ? Les Allemands se sont précipités sur cette région où tant de bras « fraternels » leur étaient tendus. Ils s'y sont implantés comme chez eux. Ne leur disait-on pas que chez eux ils étaient? Et voici qu'ils sont en train d'accaparer tout le négoce, tout le trafic d'Anvers. « Anvers port allemand », n'est plus un mythe, une légende. C'est déjà presque un fait accompli.

A l'observation que la ville d'Anvers se laisse dévorer toute vivante, les Flamands répondent par la plume d'un écrivain d'expression française, mais très attaché à son pays et très sûr de sa race, M. Edmond de Bruyn, qu'Anvers est une « surville » qui se suffit et « reste froide aux caresses étrangères » ; qu'au surplus, elle a « le don de s'assimiler tous les éléments sans en garder la trace ». « Des Espagnols, des Portugais, des Français, des Allemands, elle a pu recevoir tout le monde dans son lit : elle n'enfante que des Anversois ».

On appelle coction, en médecine, la cuisson des aliments dans l'estomac; à Anvers nous assisterions à un travail du même genre pour faciliter l'homoïose- Anvers absorbe des Allemands crus : cuits dans son

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estomac ils deviennent Flamands. Telle est la thèse de M. de Bruyn qui ne fait ainsi aucune distinction entre ce qui fut et ce qui est. Toute l'erreur de sa déduction est là '.

Il y a quarante ans, l'Allemand était un mot générique de pure ethnographie. Il est maintenant le nom commun d'Etats coagulés étroitement et d'une population compacte essentiellement expansionniste. Il y a quarante ans, il n'y avait d'Allemands nulle part; aujourd'hui, il y en a partout. Autrefois, l'étranger était très isolé, et, sinon lui, du moins ses enfants ou ses petits-enfants, finissaient par subir les influences locales. Aujourd'hui, dans chaque ville, les colonies nombreuses se resserrent et entretiennent pieusement le sentiment patriotique.

! Il n'y avait pas, autrefois, les ramifications postales, télégraphiques, les voies ferrés qui existent 1 aujourd'hui et qui, loin de briser le moule des nationa- I lités, permettent au contraire à un citoyen de vivre à l'étranger, n'importe où, s?us perdre contact avec son pays. Tous les moyens de communication sont des moyens de pénétration. Les Allemands, comme les Anglais, le savent. Et ce sont pour eux comme autant de fils qui les relient à la grande famille nationale.

Entre autrefois et aujourd'hui quelle distance ! Dire aux Allemands d'Anvers qu'ils sont des Anversois, c'est faire admirablement le jeu des armateurs et des gros marchands de Hambourg et de Francfort, qui, dès à présent, sont maîtres du port; et c'est faire

1. M. de Bruyn a fondé à Anvers, avec M. Max Elskamp, le musée du Folklore. Or, M. Max Elskamp écrit, non sans amertume, dans \ai Belgique artistique et littéraire de janvier 1910 :

On a fait de nous des Germains, et surtout des protestants : le peuple lui-même a suivi, et ma ville me dégoûte profondément.

,t puis, il n'y a plus que des Prussiens ici et de hideux flamingants. C'est ce que certains appellent l'âme belge du Nord, comme

.'il y avait une âme belge, d'abord I »

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le jeu de rAllemagne aussi dans ses instincts impérialistes. Car, même lorsqu'ils se font naturaliser, comme cela se produit fréquemment, de par une très habile tactique, les Allemands restent Allemands partout et avant tout. C'est d'ailleurs là leur grande force, celle qui leur a permis de conquérir en moins d'uQ demi-siècle, aussi bien sur mer que sur terre, une place si considérable qu'elle commence à faire pâlir l'étoile de l'Angleterre.

On l'a justement observé : on voit plus d'Anglais et de Français que d'Allemands en Belgique; mais, de façon générale, les Anglais et les Français passent; les Allemands restent. Les Anglais et les Français viennent voir les musées, les expositions, les monuments, les sites : les Allemands, eux, viennent faire du commerce, s'établir. Leurs colonies sont plus importantes tout en étant moins visibles. Elles se forment insensiblement, gagnent du terrain, très unies entre elles par des liens politiques et économiques que rendent plus solides des sociétés d'agrément OQ de prévoyance : mutualités, clubs sportifs, clubs de musique, etc. L'insinuation est lente et sournoise, d'autant moins apparente que l'Allemand, toujours très souple, s'installe comme chez lui dans tous les milieux, avec l'aisance de quelqu'un qui y a toujours vécu. C'est là le fond de sa tactique : ne jamais être dépaysé et garder toujours, dans toutes les circonstances, la même innocente bonhomie. Il vous prendra votre place avec une telle tranquillili' que vous éprouverez des scrupules à l'en chasser.

Très travailleur au demeurant, très tenace, seule la souplesse de l'Allemand égale son énergie. Il a celle grande supériorité sur le Français qu'il sait où il va toujours et qu'il ne quitte la route droite que jioiir atteindre plus sûrement le but poursuivi.

C'est comme simple volontaire que le jeune Allemand entre le plus souvent dans les maisons de com:

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merce belges, anversoises de préférence. Il est rare qu'il ne se rende pas indispensable. Son labeur et son intelligence finissent toujours par être appréciés. Que vienne une occasion de placer des capitaux dans l'affaire à laquelle il est attaché, il n'y manquera pas. Et s'il peut épouser la fille de son patron, son œuvre de conquête en sera tout naturellement facilitée. Son patriotisme ne s'effarouche pas d'un croisement de races ou de nationalités. Il lui commande le moyen le plus efficace d'affirmer la prépondérance allemande en devenant le maître de l'établissement commercial où il n'est entré que simple commis aux écritures non rétribué.

Lorsqu'il le faut, les grandes banques berlinoises prêtent leur concours à ces missionnaires économiques. Sans bruit, sans heurts, les Allemands s'assurent ainsi la haute direction de grandes entreprises commerciales, industrielles et financières, et les énormes capitaux français placés en Belgique sont souvent saisis au passage par des mains allemandes, en lesquelles d'ailleurs ils sont généralement bien placés.

D'impérieuses raisons économiques expliquent ce débordement : l'Allemagne avec ses 50 millions d'habitants, tend de plus en plus à se répandre autour de ses frontières. Il lui faut des exutoires : la Belgique et la Hollande, Anvers et Rotterdam sont là.

« L'Allemagne, écrit Henri Lichtenberger dans son livre sur l'Allemagne moderne , s'étend partout où règne la langue allemande, partout où fleurit la culture allemande. A l'ouest, elle comprend la Hollande et la Belgique flamande avec leurs grandes colonies d'Allemands (32.000 en Hollande, 68,000 en Belgique et Luxembourg). Dans ces deux pays de race germanique, dont les relations commerciales avec la France se font toujours plus actives, s'est constitin'e une culture indépendante en opposition avec la culture

française, et qui devra nécessairement renouer les liens traditionnels qui l'unissaient anciennement à la civilisation germanique. »

Déjà, les pangermanisles biffent ou reculent les frontières du grand empire. Des cartes postales illustrées, répandues à foison, représentent l'Europe en 1950. Sur ces cartes la Belgique, la Hollande, le Danemark, l'Autriche ont disparu. Une partie de la Russie et de la Roumanie sont même incorporées dans la nation germanique.

Pour tous les pangermanistes, plus de la moitié de la Belgique est allemande de par la langue. Les patois néerlandais et limbourgeois, usités dans diverses provinces de ce pays, ne sont qu'une variété du bas-allemand parlé dans les plaines de l'Allemagne du Nord. La frontière politique actuelle diviserait donc arbitrairement les Niederdeutsche^ laissant en dehors de l'empire plus de 5 millions de Néerlandais et environ 3 millions et demi de Belges qui, logiquement, devraient en faire partie. Dunkerque même, avec la région environnante, ne serait qu'un posle avancé des Bas-Allemands *. ,

Justus Perthes a publié un atlas du pangermanisme très significatif à cet égard. Elargissant à son tour les frontières actuelles de l'Allemagne, cet atlas de propagande, vendu très bon marché et tiré à un nombre considérable d'exemplaires, englobe la Hollande, la moitié de la Belgique (toutes les Flandres) et le nord de la France. Il indique aussi par des pointillés le nombre des associations pangermaniques. C'est du côté des frontières belges que se trouvent le plus grand nombre de ces associations.

Chose typique : la consultation de cartes géographiques révèle qu'à proprement parler l'Allemagne n'a guère de côtes. La Baltique n'est qu'une impasse.

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