CHAPITRE XXXIX
tibles avec le développement normal du travail et l'intérêt bien entendu des classes inférieures. L'influence et les ressources de l'Etat se trouvent engagées et compromises dans une foule d'opérations qui doivent être réservées à l'industrie privée. Qu'on place l'intérêt national au-dessus de l'intérêt des partis, et toutes les forces vives du pays trouveront aisément un emploi fructueux et honorable. Dans l'état actuel de l'Europe, les intérêts de tous exigent que la question sociale prenne le pas sur la question politique.
Il est un autre danger contre lequel il importe de prémunir la génération nouvelle. Une fraction importante du parti libéral a déclaré une guerre à outrance aux dogmes, à la discipline et à l'influence sociale de l'Eglise. On représente le catholicisme comme incompatible avec les libertés politiques, les droits de la science, le développement du travail et le progrès intellectuel du pays ; on reproduit sous mille formes tous les sophismes que les ennemis du christianisme ont accumulés depuis deux siècles; on exhume des préjugés qu'on croyait à jamais ensevelis sous le dédain des hommes éclairés ; on exalte comme une œuvre nationale la réimpression des écrits du défenseur le plus fanatique du protestantisme. C'est un étrange oubli des leçons du passé, des périls du présent, des exigences de l'avenir! Le catholicisme est l'un des éléments essentiels de l'histoire et de la civilisation du pays; son action se manifeste à toutes les pages glorieuses de nos annales; plus encore que la royauté, il forme le lien, la garantie, le ciment de l'unité politique de nos provinces. Combattre le catholicisme, c'est saper
la nationalité belge dans Tune de ses bases les plus fermes ; c'est donner gain de cause aux adversaires dô la révolution de Septembre; c'est renier et flétrir les nobles efforts qui ont amené l'affranchissement du royaume. Ce n'est pas la première fois que celte guerre se montre sur notre territoire. Deux fois dans une période de cinquante années, on a voulu diriger contre ie catholicisme l'arme puissante des influences officielles, et deux fois une révolution a répondu aux tentatives audacieuses des novateurs. Cette révolution, nous le savons, n'est plus à craindre au XIX« siècle; mais une politique qui tendrait à placer la majorité des Belges entre leur conscience et les lois de leur pays, entre les intérêts de leur foi religieuse et la fidélité aux institutions constitutionnelles, n'en serait pas moins une politique insensée et éminemment antinationale.
Détournons nos regards.de ce triste symptôme, et, tandis que la lassitude et le découragement pénètrent dans les âmes les plus vigoureuses, confions l'avenir de la patrie à la protection du ciel, à la sagesse du roi, aux lumières des hommes modérés ; disons avec le poète :
Inter spem curamque, timorés inter et iras, Grata superveniet, quse non sperabitur, hora.
LE GOHPLOT ORARGISTE.
Les écrivains orangisles sont loin d'être d'accord sur les causes, la nature et le caractère de la conspiration de 1840. M. Lebrocquy prétend que, depuis le traité de 1839, la propagande antirévolutionnaire se faisait principalement dans l'armée {Souvenirs d'tm ex-journalâte, p. 72 et suiv.) Au contraire, le général Van der Meere, dans son Mémoire adressé aux Chambres, soutient que l'armée est restée étrangère au complot. «Il »n'entrait pas dans mes vues^ d dit-il, «de souiller » l'armée au contact des révolutions; aussi est-elle resïtée complètement étrangère à cette conspiration purejfW^nt civile. »
Dans le même Mémoire, après avoir affirmé que Guillaume I^^ et, depuis l'abdication de celui-ci, Guillaume II avaient donné leur assentiment à ces menées, Van der Meere prétend que, dans la matinée du 2â septembre, un conseiller d'Etat de La Haye vînt, au nom du roi son maître, le prier de suspendre l'exécution de l'entreprise. « Je sens, » disait ce conseiller, < tout ce que votre position a de pénible. Il a fallu une
^^circonstance bien impérieuse pour que Guillaume II » m'envoyât si précipitamment vous arrêter dans ce »que vous alliez faire pour lui; mais il y va de sa cou- »ronne de Hollande. Vous savez que les Hollandais »sont opposés à la réunion; le budget n*est pas encore »voté; si des troubles éclatent ici, dans ce moment, le »roi sera accusé d'y avoir mis la main, on lui refusera »lout, et il se verra dans des embarras dont il n'ose » envisager les conséquences. Le roi en appelle à votre ^sagesse, à l'affection que vous lui témoignez; il n'a j>pas d'ordres à vous donner; mais, à partir de ce mo- »ment, je dois vous déclarer qu'il n'est plus pour rien Ddans cette affaire; qu'il vous laisse toute la responsa- 2>bilité de ce qui arrivera, qu'enfin vous n'agissez plus »pour lui.» Van der Meere ajoute qu'on donna aussitôt contre-ordre, que l'explosion fut arrêtée dans la capitale et dans les provinces, et que tout ce qui suivit était le résultat des manœuvres du ministre de la guerre. Nous laisserons au narrateur la responsabilité de ses affirmations au sujet de la participation qu'il attribue à la dynastie néerlandaise; mais, pour ce qui concerne l'imputation faite à la police militaire belge, il n'est pas possible de concilier son récit avec les faits attestés à l'évidence par l'instruction judiciaire opérée devant la cour d'assises du Brabant (1).
Quant au général Daine, mis hors de cause par une ordonnance de non-lieû, Van der Meere s'exprime dans les termes suivants :
«Je résolus de m'ouvrir au général Daine, dont » l'amitié m'était un sûr garant de son silence; sa res> connaissance envers moi l'eût fait passer dans le feu
(i) Voy. notamment les plaidoyers du procureur général et de M. Heyndcrix, Monit. du 28 février au 27 mars 1842. Les deux canons saisis n'arrivèrent à Bruxelles que le 2i octobre.
»sans songer qu'il pût s'y brûler. Mon intention n'était »pas d'abuser d'un si rare dévouement, et j'avais long- » temps réfléchi au service que j'allais lui demander et »qui me paraissait ne devoir compromettre ni son » honneur ni sa responsabilité. Voici en quelques mots »ce qui se passa entre nous : «Vous devez, lui dis-je, »tout ignorer; ne vous mêlez de rien, vous empê- »cherez seulement l'anarchie de s'établir chez nous, x>et tout le monde vous en aura de la reconnaissance. »Si l'armée doit rester étrangère à toute conspiration, ^encore faut-il qu'elle conserve son unité et sa force à »une cause honorable. Vous recevrez dans la nuit » l'avis de troubles à Bruxelles et en même temps un » ordre du gouvernement pour marcher avec votre di- » vision sur la capitale; c'est à moi de tirer parti de »ces dispositions, sans vous en demander davantage. »I1 n'y a là rien qui puisse vous compromettre. Si »mon projet échoue, vous aurez été trompé; s'il réus- »sit, vous ralliez l'armée au parti de l'ordre.» — Le «général Daine aurait. pu me dénoncer. Il préféra rester »en position de rendre un immense service à son • pays.»
PROPOSITION BRABART-DUBUS. - LETTRE DES ÉÎÊQDES.
Voici le texte de la lettre adressée par les évêques à la Chambre des représentants :
« Messieurs, faisant usage du droit que Tart. 21 de la Constitution nous donne, nous avons eu Thonneur de vous adresser, ainsi qu*au roi et au Sénat; au mois de janvier de Fanuée dernière, une
Z9i APPENDICE.
pétition, afin d'obtenir que lu qualité de personne civiîe tùi attribuée par une loi à Tuniversité catholique de Louvain. Deux honorables membres de la Chambre, MM. Dubus aine et Brabant, mus par rinlérêt quMls portent à cet établissement, ont eu la bonté de proposer un projet de loi tendant à nous accorder noire demande. La Chambre a décidé que leur proposition serait prise en considération. Envoyée à Texamen des sections , elle y fut adoptée par 36 voix sur 44. La section centrale Tadopta à Tunanimité, avec quelques modifications accidentelles, âpbès avoir, comme elle le dit dans son rapport, consacré plusieurs séances a débattre les
PRINCIPALES questions DE CONSTITUTIONNALITÉ ET D'ÉCONOMIE SOCIALE QUI s'y RATTACHENT, ET APRÈS AVOIR EXPOSÉ ET ANALYSÉ TOUS LES SYS- TEMES, ET ABORDÉ AVEC FRANCHISE TOUTES LES OBJECTIONS SÉRIEUSES.
»Un accueil si favorable nous faisait espérer avec une ferme confiance que la loi proposée serait adoptée par les trois branches de la législature. Cependant notre pétition et la proposition de loi qui en a été la suite devinrent l'objet d'interprétations et d'attaques aussi inattendues que peu fondées. On prétendit que nous voulions obtenir un privilège exclusif et faire revivre d'anciens droits qui sont incompatibles avec nos lois; on chercha même k faire croire que nous voulions entraver la marche du gouvernement... Ces desseins et d'autres plus absurdes encore, qu'on nous a prêtés^ étaient loin de notre pensée; car nous n'eûmes d'autre but que d'obtenir pour l'université catholique une prérogative dont jouissent déjà les universités de l'Etat, les séminaires, tous les conseils des hospices, tous les bureaux de bienfaisance, toutes les communes, toutes les églises et un grand nombre d'autres établissements d'utilité publique. Il nous semblait que les garanties d'ordre qu'offre l'université de Louvain» les services qu'elle rend aux sciences et les avantages qu'elle procure au pays, l'en rendaient digne sous tous les rapports. Des jurisconsultes et des publicistes très-distingués nous avaient d'ailleurs assuré que notre demande ne renfermait rien qui fût contraire aux lois ou à la Constitution.
«Quoique nous restions convaincus de la justice de notre demande, nous nous sommes néanmoins décides à la retirer, afin d'empêcher qu'on ne continue à s'en servir pour alarmer les esprits, exciter la déGance et troubler Tunion qui est si nécessaire au bien-ôlre de la religion et de la patrie. C'est pourquoi nous vous prions, Messieurs, de regarder comme non avenue la pétition que nous avons eu l'honneur de vous adresser; nous nous faisons en même temps un devoir de témoigner à la Chambre notre sincère
et vive reconnaissance poviv le bon accueil qu'elle a bien voulu lui faire.
«Nous sommes avec respect, Messieurs,
»Vos très-humbles et très-obéissants serviteurs,
• En février 1842.
«Englebert, cardinal-archevêque de Malioes. Corneille, évoque de Liège. François, évêque de Bruges. G.-J., évéque de Tournay. Nicolas-Joseph, évêque de Namur. Louis- Joseph, évêque de Gand. »
PROGRAHIIIE DE ». ROGIER.
Nous avons reproduit dans le texte de notre récit les six conditions que M. Rogier avait soumises à Tagréation du roi, pendant la crise ministérielle de 1846. Ces conditions étaient précédées des lignes suivantes :
« Le pays jouit de beaucoup de liberté. Il a besoin dWdre et de calme. Les perturbalious dans le gouvernement inquiètent les esprits, paralysent les affaires^ énervent tous les ressorts de Padministration. A quelque opinion quMls appartiennent, tous les bous citoyens demandent que cette administration soit forte et stable. — Ces conditions ne peuvent se rencontrer que dans un cabinet dirigé par des vues identiques. Ce cabinet doit en outre trouver sa force et sa stabilité dans sa modération, dans son impartialité, dans une marche ferme et loyale, dans son respect sincère pour tous les principes généreux de notre Constitution, dans son profond dévouement au roi et à la nationalité. — Tel est, Sire, le caractère que doit et veut revêtir aux yeuxde V. M. et du pays le ministère dont j*ai Thonneur de lui soumettre la composition. — Un élément essentiel de force pour le cabinet sera le concours bienveillant de V. M. Les sentiments de patriotisme et de dévouement qui animent chacun des hommes honorables désignés i son
choix lear donnent Tassurance que cet auguste appui les soutiendra dans leur mission. — Malgré les influences qui ont longtemps présidé à sa formation, j*estime que le parlement actuel peut donner une majorité suffisante au nouveau cabinet, qui est assuré d^ailleurs d'être soutenu par Topinion publique, aussi longtemps qu*il persistera dans les sentiments et les principes qu^il énonce aujourd'hui. — 1! est toutefois des questions sur lesquelles Popinion des Chambres venant à se manifester de telle sorte que le cabinet y perdrait sa consistance et sa liberté d'action, la nécessité se ferait sentir d'obtenir une adhésion marquée et complète. — Le cabinet ose espérer que dans cette hypothèse V. M. ne refuserait pas de recourir à l'exercice de sa prérogative constitutionnelle. — Convaincu que le pays doit être dirigé dans la voie d'un progrès sage et réglé, le cabinet nouveau n'apporterait aux affaires aucun dessein exagéré, aucune intention réactionnaire. 11 ne réclame que la liberté nécessaire pour ne pas être entravé dans l'accomplissement de ses vues politiques, ou dans sa marche administrative. — Un gouvernement, auquel manquerait le concours loyal de ses agents ne pourrait espérer de faire le bien et de réprimer le mal dans toute l'étendue de ses devoirs et de sa responsabilité. — Si les règles de conduite gouvernementale que la situation indique étaient méconnues, les difficultés du moment, celles que l'avenir peut nous réserver, seraient, je le crains, impossibles à surmonter, et la Belgique pourrait être exposée à perdre < celte bonne position vis-à-vis de l'Europe » que Y. M. m'a signalée et qui peut s'améliorer encore sous sa haute et salutaire influence (Ànn. pari,, 184S-46, p. 1070). »