ACTE l'KEMIEIt
peu habitués tous deux à ces menaces, rarement suivies d’eiret. quoiqu’on ait tenté plus d’une fois de mettre le feu clicz moi... Je te l’ai dit... les deux princijies, le vieux monde et le nouveau sont ici directement en présence... ils se choquent, et les flammes jaillissent. Tu dois comprendre que je m’anime un peu moi-méme à ce jeu-là?
Mais enfin, qu’est-ce que c’est donc que cette histoire? qu’estce que c’est donc que ce château, cette famille, cette jeune fille, dont il parlait?
GEORGES
La Belle au l>ois dormant? Cette famille, mon ami, c’est la famille de Guy-Châtcl, une des plus vieilles maisons de Bretagne, qui possédait jadis toute la contrée... Cette jeune fille, c’est mademoiselle Blanche do Guy-Chàtol, qui a pour frère le marquis Olivier-Jean, mon ennemi intime : lui, hautain et goguenard, fort chasseur devant l’Élernel, s’égayant le matin à enlever une pièce do cinq francs à trente pas entre les doigts de son garde; elle, jouant à la châtelaine féodale, immobile et impassible dans tout l’orgueil, dans tous les préjugés, et, si tu le veux, dans toutes les vertus de sa race... Tous deux conservateurs fanatiques des vieilles mœurs de ce passé qui était leur empire... Or, mon grand-père, à moi, était forgeron ; il raccommodait les rouesde leurs voitures... Tu juges de quel œil ils ont pu voir, de génération en génération, l’accroissement do notre fortune et de notre importance dans le pays... et tu comprends assez quels ont été depuis cinquante ans les sentiments réciproques et les relations de nos deux familles... luttes d’influence, de richesse, do bienfaits même... et puis, tout ce c[ui envenime, froissements de voisinage, mauvais procédés, rivalités de femmes, etc. Bref, une bataille d’un demi-siècle, qui va se terminer aujourd’hui fort à leur désavantage .. car ce soir, j’entre dans leur château par la brèche!
DIDIER
Comment cela?
GEORGES
c’est très-simple. Quand le marquis actuel, Olivier-Jean, hé-
fi
rita, lu fortune ôtuit déjà Irès-embarrassée. Sa sœur, [>ar un procédé assez à la mode dans ce mondc-là, renonça à sa part de succc'ision pour que le chef de la famille pùt mieux en .soutenir la dignité. Voyant cela, le marquis s est piqué d’honneur: il a fait de sa noble sœur une sorte d'idole; il a flatté à grands frais toutes les fantaisies, toutes les manies de la jeune fille; il lui a donné des chevaux, des suivantes, des pages, des palais de fleurs... est-ce que je sais ?
Mais c'est très gentil, très-touchaét, cela I
GEORGES
Très-touchant. — Pendant ce temps-là, il continuait sa lutte avec moi... Si je fondais une école, il réparait l’église; si je donnais une pompe à la commune, il donnait deux cloches à la paroisse; moi, vingt mille francs à la salle d’asile, lui, le double au couvent. Joins a cela une inexpérience enfantine en affaires, des emprunts désastreux, un intendant par-dessus le marché... La ruine enfin, à toute vapeur!
DIDIER
Pauvres gens!
GEORGES
Eh bien! j’eus la bonté de lui tendre la perche... Je manquais d’espace pour nia colonie grandissante. J’avais besoin, d’ailleurs, de .ses bois, de ses étangs. Je lui proposai de les acheter... trèscher. Il refusa. J'allai jusqu’à lui offrir une association entre nous. Bah! il ne daigna pas môme me répondre... Ma foi! poussé à bout, j’ai acheté ses dettes... je me Suis rendu son principal créancier... Je vais aujourd’hui à la ville accomplir une dernière formalUé... puis CO soir, je le saisis mort ou vif sur son fauteuil seigneurial !
(U se lî“Te.)
DIDIER
Eh bien, mon ami, je regrette que tu fasses cela.
GEORGES
Pourquoi? Si je ne le faisais pas, un autre le ferait, et plus durement, je t’en réponds!
ACTK l’KEMIliR.
U I D I K n , se lèTe.
Mais, voyons... j’ai une grande idée, moi... La jeune fdle est jolie, m’as- lu dit?...
GEORGES
Est-ce que je sais? Est-ce qu’ils m’ont jamais fait l’honneur de m’adresser la parole ! — Je la vois passer de loin à cheval, avec son frère... on velours bleu, avec une plume blanche!
niDt ER.
Tu m’as dit qu’elle était jolie.
GEORGES
On me l’a dit.
DIDIER
Eh bien! fais une cliose poétique une fois en ta vio: au lieu de la ruiner, épouse-la !
GEORGES
Moi!... Mais, mon cher, elle me regarde comme un serrurier, moi ! Aux yeux de cette enfant qui n’est jamais sortie de son château enchanté, je suis le représentant suprême do toute cette société moderne qu'elle abhorre, de tout ce qui blesse ses sentiments, de tout ce qui la trouble et la dérange dans .son rêve éternel. Je lui représente, à moi seul. Voltaire, la Révolution, la bande noLre. la presse, les chemins de fer... est-ce que je sais?... le diable enfin !...
DIDIER
Allons! bah! Tu en ferais une folle!...
CiEOHGES, rogardont ^ sa montre.
Ail çà! mon ami, il faut que nous parlions ! (ii prend son cimpemi. ncrroclié 4 ilne pntère 4 droite.) Non 1 paS folle (lu tOUtl... C’cSt qUe tu n’as aucune idée, vois- tu, de rentclement et de l’aveuglemenl, naïfs OU volontaires , qu’on rencontre encore au fond de certaines gentilhommières de ce pays... Tiens, à deux pas du château, il. y a le manoir... des cousins des Guy-Chàlel, et [ilus ruinés encore... les l’enmarch, la vieille comtesse, son fils et un petit-fils... Eh bien, mon cher, .c’est encore pis! Ils n’ont jamais lu un journal... Ils passent leur vie à pêcher à la ligne... Ils tomberaient de la
i'k LA ÜKLLK AU HÜIS DORMANT.
lune qu’ils ne seraient pas plus étrangers aux choses de ce monde... Tu leur dirais que l’Amérique est découverte... lu k\s pétrifierais d élonnemenl !...
DIDIER, rinnt.
Allons, mon ami !