‹ La belle aventure: comédie en trois actesChapitre 19 sur 55 · HELENE, VALENTIN · texte numérisé non relu

HELENE, VALENTIN

Valentin. — Ma chère Hélène, ces quelques instants sont assez impressionnants... parce que quand nous nous retrouverons seuls nous serons mariés... Mariés! comme c'est important!

HÉLÈNE. — Oh! oui!

Valentin. — Je suis très heureux... très heureux... Seulement, ce sont des moments oii tout ce qu'on dit a de la gravité, oii, pour un rien, on serait ridicule. Et moi, je sens qu'il faut que je fasse une attention !...

HéLÈNE. — Mais non, Valentin...

Valentin. — Si, si... Tenez, depuis tout à l'heure, depuis que nous sommes seuls, là, je pense à une chose — je fais tout ce que je peux pour ne pas y penser, parce que c'est absurde — mais je ne peux pas m'en empêcher.

HÉLÈNE. — Qu'est-ce que c'est?

Valentin. — Oh! mon Dieu! c'est un costume de chasse en velours vert à cotes. Il venait de mon père. J'en avais très envie. Quand j'ai eu quinze ans, on me l'a donné pour l'ouverture. J'étais content! Mais quand il a été sur moi, les manches tombaient plus bas que mes mains... et la culotte courte traînait par terre... ça avait l'air d'un petit pantalon... Je ne savais plus où me fourrer... Eh bien, c'est bête, mais il me semble que ces minutes-ci ont un certain raj)port avec ce costume... enfin qu'elles ne me vont pas très bien... elles sont trop grandes.

Hélène. — Ne vous inquiétez pas, mon ami. Il suffit d'être très simple... très sincère. Soyez ^omme cela avec moi. Parlez-moi librement, franchement.

Valentin. — Oui, oui. C'est ça... merci. C'est une bonne idée. J'ai tant de choses à vous dire, ma chère Hélène.

Hélène. — Allez.

Valentin. — Ah! ça sera facile... J'ai presque tout noté.

Il tire un petit carnet de sa poche et le consulte.

HÉLÈNE. — Comment...

Valentin. — Dans mon carnet...

HÉLÈNE. — Ah!

Valentin. — Voilà : domestiques... chapeaux... passer à la banque... billet de confession. Vous avez le vôtre?

Hélène. — Oui.

Valentin. — Bien... automobile... bagages... Ne vous inquiétez. Ils sont partis. En principe, je n'aime pas beaucoup expédier les bagages avant moi... mais, enfin, pour un mariage... Ah! souper...

Hélène. — Souper?

Valentin. — Oui... j'ai [)ensé que nous aurions faim en arrivant chez vous à Chantelouve, et j'ai fait envoyer par colis postal de quoi souper.

HÉLÈNE. — Vous avez bien fait. Comme nos domestiques n'arriveront que le lendemain... Il ne faut PAS trop compter sur ma pau\Te vieiUe Jeantine, qui est toute seule pour garder la maison..^

Valentin. — C'est à peu près tout... Il nous reste bien encore deux ou trois petits détails d'organisation de ménage... Enfin, nous en parlerons, ce soir, dans le train.

HÉLÈNE. — Si vous voulez...

Valentin. — Ah! costume de voyage...

HÉLÈNE. — Vous notez tout, comme cela?...

Valentin. — Mais oui.

HÉLÈNE. — Les plus petites choses?...

Valentin. — Et les plus grandes aussi. Tenez... 11 mai: fiançailles... 13 mai: aller acheter la bague... 14 juin: me marier...

Hélène. — Vous avez écrit ça?

Valentin. — Oui. Ah! je ne l'aurais pas oublie, bien sûr, mais c'est un peu de manie... Vous ne m en voulez pas?

HÉLÈNE. — Non, je ne vous en veux pas...

Valentin. — Mais je vous agace un peu... Je le sens. Vous voudriez quelquefois que je vous aime avec un autre caractère que le mien... Mais ce n'est pas possible. Et puis, vous verrez... Je crois que je connais assez bien la vie. Le bonheur est fait de petits détails.

Hélène. — Moi, je pensais qu'il était fait d'un grand sentiment.

Valentin. — Oui, aussi, aussi. Seulement vous comprendrez bien "vite que quand on doit vivre ensemble, il n'y a rien de si reposant, de si délicieux, qu'un programme d'existence bien arrête, que des projets qui se réalisent à l'heure dit«.

HÉLÈNE. — J'aurais peut-être préféré qu'il y eût dans notre avenir un peu d'imprévu, un peu d'incertitude, un peu d'aventure.

Valentin. — Oui, aussi, aussi... Mais très peu, excessivement peu... Savez-vous, ma chère Hélène, que j'ai peur d'une chose...

HÉLÈNE. — Laquelle?

Valentin. — Que vous soyez joueuse.

HÉLÈNE. — Moi?

Valentin. — Oh! entendez-moi: je veux dire que vous paraissez parfois avoir le goût du risque, de l'émotion. C'est dangereux. Heureusement que j'ai des idées un peu différentes.

Hélène. — Je le sais...

Valentin. — Mais ça n'a aucun inconvénient, puisque je vous aime. Alors, forcément, je vous ferai toutes les concessions...

LA PETITE ILLUSTRATION

HÉLÈNE. — Je vous remercie.

Valentin. — Oui, oui, toutes celles que je croirai raisonnable de vous faire.

HÉLÈNE, déçue. — Ah!... bien!

Didier, entrant, — Une dépêche pour mademoiselle.

HÉLÈNE, l'ouvrant. — C'est de bonne-maman. « Ma chérie, c'est un bien grand chagrin pour moi de n*être pas là aujourd'hui. Mais quelle joie de te revoir bientôt. Viens m'embrasser vite. Tout mon vieux cœur est avec toi dans ton grand bonheur... » (Tristement.) Pauvre bonne-maman...

Valentin. — Je serai bien heureux de connaître madame votre grand'mère. Elle habite assez loin de chez vous?

HÉLÈNE. — A trente kilomètres. Moi, j*ai i;:ardé notre vieille maison de Chantelouve, et elle, elle vit à Saint-Pardoux dans une petite propriété qui venait de son mari. Elle n'en est pas sortie depuis plus de quinze mois à cause de ses mauvaises jambes. Oh! oui, il faudra aller la voir dès le lendemain de notre arrivée.

Valentin;. — Certainement.

Hélène. — Oh ! vous savez, ce n'est pas bien beau, chez elle. C'est très vieux, très simple... C'est comme elle.

Valentin. — Oui, M"* d'Eguzon m'a dit que votre grand'mère n'était pas très riche.

HÉLÈNE. — Pas très riche, ma grand'mère ! Elle a mille pardons pour une seule bêtise. Elle a mille excuses pour une seule faute. Elle a mille consolations pour une seule peine. Je ne connais pas une femme plus riche que ma grand'mère. Quel bien ça me fera de la retrouver, — et mes bruyères et mes landes et mes ajoncs et mes rochers...

Valentin. — Mais dites-moi donc, on ne cultive donc rien dans ce pays-là?

HÉLÈNE. — Non, c'est un paj^s inutile. C'est pour ça qu'il est si beau...

Valentin. — Le climat est tempéré?

HÉLÈNE. — Changeant. On ne sait jamais la veille le temps qu'il fera le lendemain.

Valentin. — Oh! je n'aime pas beaucoup ça. Il y a de bonnes routes?

HÉLÈNE. — Il y a surtout des sentiers de bûcheron à peine tracés qui ne conduisent jamais deux ans de suite au même endroit.

Valentin. — Oh ! c'est curieux, ça, par exemple !... Et dans la maison, y aura-t-il un endroit où je pourrai travailler confortablement?

Hélène. — Oh ! oui. Il y a un grand grenier plein de caisses, de vieux meubles cassés, de souris et de soleil. Par les lucarnes, on voit tout le ciel et tout le pays, — mon pays. Il est de si bon accueil. Il sait si bien vous réconforter... Il n^y a pas un arbre qui ne soit mon ami, mon confident, et qui ne m'ait donné de bons conseils.

Valentin. — Oui, oui... Toutes ces ])etites impressions que vous venez de me dire là... les arbres qui donnent des conseils... je pourrais aussi vous taquiner là-dessus, ma chère Hélène, mais je ne le veux pas... D'ailleurs, ce n'est pas la peine, je suis sûr que vous changerez.

Hélène. — Comment?

Valentin. — Oui, ces rêveries, c est gentil, évidemment, mais tout de même ce n'est pas bien sérieux. Et comme vous êtes très intelligente... sous mon influence, vous vous en débarra.sserez. Vous comprendrez très vite qu'il faut dans lesprit plus de

modération, plus de régularité, plus d'ordre. Vous prendrez le goût de l'exactitude dans les choses et aussi dans les sentiments.

HÉLÈNE. — Vous crovez?

Valentin. — Mais oui! Vous verrez comme c'est agréable. Je ne vous donne pas six mois pour avoir senti tout cela et pour penser comme moi.

Hélène, tristement. — Peut-être...

Valentin. — Oui, oui, j'en suis sûr. Et je vois très nettement la façon dont nous serons heureux.

HÉLÈNE, accablée. — Moi auSsi.

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