REVUE DE LA CRITIQUE
La Belle Aventure au théâtre du Vaudeville.
FPLAUDissEMENTS entiecoupés ^ ^ de rires entrecoupés de larmes -/ V — larmes f urtives, rires sonores, applaudissements enthousiastes — tel »t l'accueil qui fut fait à cette pièce b soir de la répétition générale, tel dst 1^ accueil qui lui est fait à chaque représentation. Et si Teffet produit à la lecture est moins accentué, il n'est pas moins réel, pas moins profond.
Sans doute, lorsqu'on se trouve seul devant ces pages, les mains ne battent pas dans le même irrésistible élan, mais au cours de tant de scènes où les auteurs ont, sans presque avoir Fair d'y toucher, mis en branle les plus éternels et les plus purs d'entre les grands mobiles de l'humanité, le cœur, lui, bat tout de même plus vite et l'émotion qui l'agite, tour à tour, monte, joyeuse, nous épanouir les lèvres en sourire, ou, pensive, nous humecter doucement les paupières.
Les œuvres dont on en peut dire autant ne sont pas nombreuses, — sans excepter celles qui nous sont offertes avec le plus de prétentions.
Et ceUe-ci ajoute à tant de qualités et à tant de charmes, ce charme et cette qualité de se présenter d'une façon désinvolte et dans le meilleur ton français. Elle est, par instants, audacieuse, certes ; elle pousse même deçi de-là des pointes risquées, mais que ne feraient passer l'esprit le plus franc et la plus saine bonne humeur ?
Or, une allégresse incroyable y circule d'un bout à l'autre ; une subtile tendresse l'imprègne toute ; et le second acte est — pour employer un mot dont il ne faut pas abuser afin de n'en pas atténuer la valeur, mais qu'il faut utiliser pourtant quelquefois quand l'occasion^ rare, se présente, afin d'en conserver le sens précis — le second acte est, à ce point de vue, un chef-d'œuvre.
Comment prit naissance la collaboratiçn de MM. G.- A. de CaiUâvet et Robert de. Fiers avec M. Etienne Rey ?
L'idée. initiale de. la pièce et même les grandes lignes primitives de ces trois actes sont-elles, comme Font raconté les journaux, de M. Bey ? Il serait assez vain de s'en inquiéter puisque, dans tous les cas, l'œuvre qui est si chaleureusement applaudie.au Vaudeville et que nous avons aujourd'hui sous les yeux, fut composée, écrite en commun par les trois collaborateurs.
Ce n'était pas à un tout nouveau venu dans les lettres et dans l'art dramatique que MM. Robert de Fiers et G. -A. de Cailla vet faisaient, de la sorte, accueil. M. Etienne Rey a eu déjà de vifs succès personnels avec
Peau Neuve, jouée au théâtre Michel en décembre 1911, avec cet étonnenant recueil de Maximes morales et immorales récemment paru, avec ce livre si juste : La Renaissance de V orgueil français, avec cet autre recueil de maximes originales et brèves sur V Amour, avec, enfin, un drame rapide, angoissant : Sous la lumière rmige — ce dernier ouvrage, qui fut en réalité le premier, en collaboration avec M. Maurice Level.
M. G. de Pawlowsky, dans Comadia, estime impossible d'accumuler en trois actes plus d'esprit, une science du théâtre plus parfaite, un goût plus élégant ni plus sûr :]
« Voilà trop longtemps que, sous couleur de littérature, on s'obstine à nous offrir des œuvres nébuleuses, inachevées, timides et que l'on qualifie trop volontiers pour cela d'esthétiques au lieu de reconnaître franchement qu'elles sont maladroites, mal composées et qu'elles manquent tout simplement de ce métier indispensable aux littératems comme aux peintres.
Songez un instant aux œuvres classiques, à celles qui fondèrent tout particulièrement la réputation universelle de l'esprit français et vous comprendrez que les auteurs de la Belle Aventure sont dans la bonne tradition, qu'ils veulent avant tout séduire pour être compris, être clairs pour qu'on les aime. Cette simplicité-là, il ne faut pas la confondre avec celle des débutants, avec la naïveté primitive que nous constatons trop souvent dans les œuvres étrangères. C'est, au contraire, une fleur très délicate qui ne peut s'épanouir qu'après des années de labeur, de travail, de réflexion. C'est celle-là même qui germa au dix-huitième siècle dans notre pays, après plus de mille années de civilisation, de raffinements, de complications intellectuelles : elle suppose des siècles d'enfance intellectuelle, une adolescence sociale laborieuse, elle implique toutes les désillusions de l'âge mûr, tous les scepticismes attendris de la vieillesse. L'esprit français est un divertissement supérieur de lettrés et de savants. »
M. François de Nion rappelle, dans VEcho de Paris, que c'est pour Marivaux que fut créé le terme d'amabilité :
« On regrette que l'adjectif « char- » mant », si déformé aujourd'hui par l'abus, n'ait pas été réservé pour les continuateurs de l'auteur de Marianne, jamais il n'eût été mieux à sa place que s' adressant à leur talent.
» C'est le charme, en effet, qui le distingue et le décore, le charme dans le sens qui exprime la grâce, comme dans celui qui signifie le philtre et l'emprise magique sur les cœurs. H y a encore une autre épithète, celle d' « ensorcelant », qui poun:ait s'ap-
pliquer à cette collaboration triomphante, mais tout cela se réduit à dire que c'est la meilleure verve française que des lettrés aient su faire jaillir de leur sentiment et de leur esprit. »
M. Heniy Bordeaux, dans la Revue hebdomadaire, juge que tout est vu, ici, sous l'angle du théâtre et que cette pièce se trouve être, à ce point de vue, une merveille d'art dramatique.
Pour M. Camille Le Senne (dans VAdion et dans le Siècle), la Belle Aventure, c'est l'agréable fa^on dont MM. Robert de Fiers et de Caillavet, en société cette fois avec M. Etienne Rey, continuent à charmer leurs contemporains :
a Ce sont des enchanteurs qui ont délicieusement ressuscité la maîtrise de Meilhac et Halévy. Us ont la finesse, le don d'observation, l'art de choisir, l'ingéniosité, l'esprit, bref, toutes les qualités françaises par excellence, par essence, et ils les ont prodiguées dans le nouveau spectacle du Vaudeville. »
M. Joseph Galtier (Ercelsior) voit dans la Belle Aventure un divertissement charmant :
« Il a les meilleures qucdités f ra nçaises, et il répand une bonne odeur de bon terroir littéraire. »
M. Guillot de Saix, dans Masgties et Visages, fait plus particulièrement ressortir tout ce que cette comédie a de goût et d'esprit dans le dialogue, d'adresse et d'ingéniosité dans les développements.
M. Gabriel Trarieux pense que MM. de Fiers et de Caillavet, inspirés cette fois par leur jeune collaborateur, M. Etienne Rey, ont voulu montrer une fois de plus que, passés maîtres dans la satire des mœurs modernes les plus risquées, ils savent aussi péné- < trer une âme toute neuve de jeune fille, une âme généreuse et prime-sautière, qui reste innocente même dans les écarts d'une fantaisie un peu libre :
« La fable qu'ils ont imaginée est hardie. Mais, si la donnée en est vive, les gestes en sont mesurés et les sentiments en sont purs. Et cela fait un mélange exquis. >
M. Adolphe Brisson constate, dans le Temps, que cette pièce ne pouvait pas ne pas triompher, puisqu'elle contient tout ce qui séduit :
- « Une intrigue bien nouée, amusante, supérieurement conduite, un dénouement heureux et conforme au vœu secret du public, de l'esprit, de la grâce, des scènes d'amour délicieusement filées. »
Et M. Henry Bidou, dans le Journal des Débats :
« Le public ira en foule entendre ce joli conte composé avec tant d'art pour son plaisir. »
LA PETITE ILLUSTRATION
Cette revue ce la presfie serait bien incomplète si ncus ne donnions pas un extrait t m me un abondant extrait de la «' Semaine dramatique » du Figaro; on sait que la rubrique en est assurée et avec la plus brill ntc maîtrise par i'un des trois utexirs de 1' Belle AverUtire, M. Robert de Fiers a donc rendu ompte de cette pièce, imitant en cela M. Jules Lemaître qui avait coutume de yarler do ses ouvrages dramatiques dans son feuilleton ces Dèals. Il Ta fait, (.'ailleurs, en \ artant de o«^ î rincipe que l'auteur connaît presque toujours bea coup mieux que les critiques ies défauts de son ouvrage ; et ainsi il s'est ppliqué à nous signaler des « défauts » que la critique n avait pas remarqués :
« Le plus sensible, c'est que Faction principale est en quelque sorte terminée à la fin du second acte... "
Sans doute, mais en n'en reste i as moins là sur une curiosité» biieri..' vive de s voir ce,qui>va se passer le lendemain : cela pouvait .être assez grave.
En dénouant l'action dans une gaieté vive, les auteurs ont surpris agréablement le public et c mplété leur victoire.
Mais M. Robert de Fiers se reproche encore et. reproche à ses collaborateurs une complaisance dont la cr.'-.
tique, non plus, n'a pas soufflé mot :
« Ati deuxième acte, nous oblige ns.
nos personnages à prendre à l'égard de 'a VieiUe M"»<^ de Trévillac tous les ménagements et toutes les douceurs possibles. -Eti au dêtniêr acte, nous n'hésitons* pas h la placer au milieu d'un tourbillon d'événements où elle apprend, de la façon la plus brusqué,' catastrophés sur catastrophes. Qu'est donc devenue sa fragilité et les petits soins de l'acte précédent ? »
Cela est fort. ji:|8te.' Qu'on me permette cependant de défendre ici' la critique, — et le public qui ne veut pas attacher à ce détail plus d'importance que la critique. Ce « défaut», et M. Robert de Fiers doit bien, au fond, en être convaincu, n'a aucune apparente gravité. Car nous, avons l'impression que Mn^e de Trévillac, cà ce, moment tii tant de catastrophes fondent sur elle, ne peut pas ne pas être persuadée — comme ncus tous — que ces catastrophes sont les plus anodines du monde. Et là se sont donc exercés mie fois de plus et peut-être à leur insu, le tact surprenant, l'extraordi aire virtuosité des auteurs.
Après nous avoir «ndiqué avec une si parfaite loyauté les « points faibles » de la pièce, M. Robert de Fiers a cherché, avec une égale sincérité et non moins d'heureuse 'n éniosité, à découvrir et à nous indiquer les diverses
raisons pour lesquelles la Belle Aventure a plu si vivement au public :
« En premier lieu, c'est que le sujet de la pièce peut être orienté aussi facilement du côté dramatique que du côté comique. C'est là un grand avantage, surtout si, au lieu de prendre parti, on cherche constauiment à laire voisiner l'émotion et le rire ; on î eut alors, au milieu d'une scène émouvante, introduhre soudain quelques traits amusants qui l'empêchent de paraître pénible ; et nversement, dans une scène très gaie, i. est facile de faire entendre quelques notes plus graves.
Enfin, d'une scène à l'autre, on peut changer brusquement de ton sans sortir pour cela de la vérité du sujet.
L'essentiel, c'est que l'ensemble soit assez harmonieux.
» Un autre avantage, il me semble, de la Belle A veninre, c'est qu'elle réunit deux choses qwi ^e plus souvent s'excluent : des situations amusantes et des sentiments sincères. En général, on ne peut arriver à trouver, au théâtre, 1 une : situation originale ou pittoresque qu'au .prix de mille artificesAU au détrinient de la .vérité Cela est Xrappant,. si l'on prend pour exemple! le. cas extrême, qui est celui du vaudeville : dans ; le vaudeville, on rencontre - bien plu*^ fréquemment que dans les cwnédiep et dans • les pièces sérieuses. des situations de théâtre excellentes ; mais qn p'jr parvient que par mille,, combinaisons compliquées et factices,, qui enlèyent tout intérêt et toute réaUté.aux personnages. En revanche, si l'on; se préoccupe uniquement de la vérité humaine, et de , l'exacte, simphçité d^ sentiments, on , ne trouve guère que des . situatioiis , banales et immédiates, qui manquent ; de tout attrait . scénique. « La vérité "théâtrale est entre ces deux extrêmes, et elle consiste dans une juste proportion entre les exigences du théâtre et l'analyse des sentiments smcères. H ne s'agit que de pouvoir placer des êtres vrais. et sensibles dans des circonstances particulièies et dans des situations intéressantes et captivantes par elles-mêmes.
» En troisième lieu, je crois heureux le ^hoix de deux de nos personnages, celui de la grand'mère du Périgord, et celui de la jeûne fille.
» lies types de province, sans doute parce qu'ils sont beaucoup moins connus, prennent très facilement beaucoup de relief et de saveur. Le théâtre a peut-être un peu trop usé et abusé des Parisiens et des Parisiennes ; il est difficile de réussir encore à les dépeindre sous des couleurs originales et neuves.
)) Quant à la jeune fille, elle est au théâtre un personnage charmant et d'un attrait irrésistible, mais singuhèrement difficile et dangereux. Les contradictions les plus étraimes sont réunies en elle : on lui demande d'être amoureuse, et on lui interdit l'amour ; elle possède la sensibilité la plus vive et la plus déUcate, et elle n'a pas le droit de l'exprimer ; son cœur n'est
que tendresse, et son apparence doi être réservée ; elle ne rêve que grande passion, et il faut qu'elle r ^ ignorante et pure ; elle est îem sans l'être encore ; elle est un être i complet, et cependant très complexe ^ elle entrevoit la vie comme un pan merveilleux qu'elle ne peut contempler qu'à travers Vs barreaux d'u grille, et où il lui est défendu d'entrer.
» Pour toxites ces raisons, il n'e^ pas aisé de mettre sur la scène um vraie jeune fille, car le théâtre aiiu»
avant tout les sentiments nets, d'uw seule ligne, et qui se développent h»
brement. Aussi, le plus souvent, les auteurs se sont-H» Iwrm'îs à choisir parmi les qualités ou les défauts de la jeune fille ceux auxquels ils sont euxmêmes le plus sensibles, et les poussent-ils tout de suite à l'extrême.
» Mais ni l'oie blanche ni la demivierge ne représentent la vraie jeune fille ; si l'on veut donner d'elle une image fidèle, on doit s'efforcer de réunii en elle deux choses, qui, le plus souvent, s'excluent : la pureté et la sensualité. Les situations qui permettront un tel rapprochement sont assez rares.
mais quand on en peut bénéficier 1 faut se garder de les laisser échappei, car on saisit ainsi l'occasion de réconcilier l'amour et l'honnêteté, qui perdent de plus en plus l'occasion d'aller de compagnie.
» I) me semble qu'une des raisons îK)ur lesquelles la Belle Apeniurc a été goûtée du public vient précisément de ce que notre héroïne, tout en donnant nettement l'impression d'être une jeune fille honnête, droite et saine peut cependant aller jusqu'au bout de son amour. Elle se trouve placée maigré elle, dans des cirsonstances favorables qui excusent sa faiblesse et rendent sa faute presque innocente.
Elle ne songe pas un instant à revendiquer le droit d'aimer ni à faire Tapothéose de l'union libre. C'est simplement une amoureuse qui a la chance de pouvoir concilier la pudeur, la réserve et la volupté... »
Il faudrait plus de quelques lignes pour louer exactement l'interprétation de la BtlU Aventure; elle est d'une qualité qui fut rarement égalée ; avec M^ie Madeleine Lély, d'une émotion si discrète et si pénétrante ; avec Mme Daynes-Grassot, si alerte, si fine et pour qui les auteurs durent vieillir leur M™® de Trévillac afin de lui donner l'âge de son interprète : quatrevingts ans passés ; avec M. Victçr Boucher qui soulève, par dos effets d'une étonnante simplicité, des rires irrésistibles ; avec M. Capellani, ardent et chaleureux ; avec M"® Jubette Darcoiu:t., d'une si amusante agitation ; avec M"® Catherine Fonteney pittoresque à souhait en servante périgourdine...
Gaston Sorbets.
LA PETITE ILLUSTRATION
L'Art chez Soi
HARMONIE ET PROPORTIONS "VS""te>