QUEL EST LE COUPABLE
Le citoyen Saussay, le mag-istrat de santé, denaanda alors aux deux médecins :
— Vous déclarez donc, messieurs, que la victime a été empoisonnée ?
— Pardon, M. le commissaire, fit Burard, nous croyons, nous supposons qu'elle a été empoisonnée, mais nous demandons à ce que les matières recueillies et scellées par nous aujourd'hui soient soumises en notre présence à l'analyse d-^s professeurs du laboratoire de l'Ecole de médecine.
?ior.
LES DELASSEMENTS ILLUHTKlos.
— ^'o^ls lie pouvez aflirnier !
— Mon collègue Binard, reprit Caron, désire ne pas prendre sur nous seuls la responsabilité d'une pareille affirmation.
— Néanmoins, votre conviction est telle?
— Oh ! absolument, firent en m^me temps les deux officiers de santé.
JSe tournant versTrumean, le magistrat Saussay lui dit :
— Je reviens, M. Trumeau, sur une question quGJe vousai déjà faite. Vous êtes sûr que votre lille n'avait aucun motif de chag;rin assez grave pour lui faire concevoir l'idée de se débarrasser de l'oxislcuce?
— .Al. le commissaire, je ne puis y croire... cependant, j'y croirais plutôt qu'à un crime commis.
— Quelle cause alors croyez-vous capable d'avoir poussé 13 pauvre enfant à une odieuse e.xlrémité?
— L'état de nos affaires, monsieur le commissaire ; depuis quelques années le commerce est moins florissant, et nous sommes dans une position moins fortunée.
— Ce ne sont point là des motifs suffisants pour pousser une jeune fille au suicide...
— La chère enfant n'en avait pas d'autres. Frelin prenait toujours des notes; il se pencha
à l'oreille de sou chef et lui parla bas. Le magistrat hocha la tête comme pour approuver son dire, et demanda à Trumeau :
— Vous vivez seul avec votre enfant?
— J'ai une autre fille.
— Quel âge a-t-elle?
— Treize ans.
— Vivant en bonne intelligence avec sa sœur?
— Les deux enfants s'adoraient.
— Où est cette enfant?
T- Sitôt que le malheur est arrivé, je l'ai immédiatement envoyée chez une parente.
— Qui a soigné votre fille?
— M. Caron, lit Trumeau, désignant le médecin...
— Je le sais, ce n'est pas ce que je a'ous demande; qui préparait les tisanes, les médicaments ?
— C'est moi, monsieur... ou la petite... ■^-'Et personne n'est venu chez vou.-j, personne
n'est entré, ou n'a visité votre fille ? Irumeau réfléchit quelques instants.
— l^on, monsieur.
— Votre enfant était pour se marier ?
— Oui, monsieur.
— Qu'est-ce que son futur?
— 11 se nomme Eustache Bizot, c'est un garde consulaire qui a son congé depuis quelques jours.
— Est-il venu visiter la malade?
— iNon, monsieur.
— Quand est-il venu ici la dernière fois?
— Uy a trois jours.
— Votre fille n'a pas eu de scène avec lui ?
— Au contraire, monsieur le commissaire.
— 11 y a trois jours, c'est juste la veille de la mort?
— Oui, monsieur.
— Eh bien ! mais c'est très-important.
— Mais, monsieur le commissaire, mon enfant n'a été malade que hier soir...
— Cela n'est pas possible.
— En disant ces mots, le magistrat se tournait vers Caron.
— Oui , monsieur le commissaire , répondit celui-ci, j'ai vu la malade hier au soir à sept heures, et la jeune iille n'avait rion.
— Cependant, il n'y a pas à sortir de ce cercle. Un crime a été commis; la victime n'est pas sortie hier ; personne ne l'a vue que vous et votre fille ; l'as-sassin, quel qu'il soit, est donc ici.
— Pourtant, monsieur le coïnmi%';aiie, je ne puis... - V »
Puis, tout à coup, ouvrant démesurément les ^ yeux, pâlissant, Trumeau s'interrompit en disant: |
— Ah mon Dieu! mais non, c'est impossible. *
— Que voulez-vous dire? firent en même temps le magistrat et les médecins.
Frelin, clignant des yeux, observait le visage de Trumeau; celui-ci reprit :
— Je vous disais que nous étions ici seulement ■ ma fille et moi et il y a aussi Marie-Reine.
— Marie-Reine ! qui soignait votre fille ?
— Non, mais qui est à la maison.
— Qu'est-ce que Alarie-Reine?
— C'est une jeune fille de vingt-deux ans.
— Votre bonne?...
— Ma bonne. . . c'est plus. . . dit Trumeau rougissant.
—Que voulez- vous dire? demanda le magistrat.
M. FRELIN CLIGNE DE L œiL.
Comme Trumeau était embarrassé, qu'il baissait les yeux et semblait vouloir éviter une explication, la curiosité du magistrat fut éveillée.
C'est que la situation immorale dans laquelle le malheureux vivait était difficile à avouer, surtout à des agents de l'autorité. Dans la maison sacrée, dans le temple saint de la famille, il n'avait pas craint d'amener une femme, sa maîtresse ! Lorsque l'amour fougueux qui l'avait étreint lui avait assez brûlé le cerveau pour lui faire perdre tout respect humain, n'ayant compte à rendre de sa conduite quà lui-même, il s'était facilement persuadé que lui seul savait le titre réel de Marie- Reine dans son intérieur. Marie-Reine était sa bonne. En ce moment, il comprenait l'étepdue de son immoralité : il ne savait que répondre .
Le commissaire renouvela sa demande en lui disant :
— Que voulez-vous dire ?
— Monsieur le commissaire doit me comprendre, fit-il en grimaçant un sourire plein de confusion.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
— Voulez-vous dire que vous entreteniez des relations avec vôtre bonne"?
Trumeau acquiesça par un silence. '
— Comment, chez vous, dans ,1e logis habité par vos enfants?
Le pauvre diable sentait trop en ce moment combien il avait été coupable pour oser parler, tant est ^-raie cette maxime :
« Ne fais jamais ce que tu n'aimes pas avouer.))
— Croyez-vous cette femme capable...
— Elle! interrompit Trumeau, oh! jamais, monsieur, je réponds d'elle comme de moi ; depuis hier, la pauvre fille est en .larmes.
— Votre fille savait-elle ce qa'était pour vous cette Marie-Reine?
— Je le crois, monsieur, fit Trumeau tout rouge.
— Il n'en était pas résulté entre ces deux femmes une certaine antipathie?
— iNon, monsieur.
— Elles vivaient toujours en boone intelligence ?
— Pas toujours, vous savez que c'est presque impossible entre femmes... mais le plus souvent.
— Ces jours derniers, il n'y avait rien eu ?
— Non, monsieurle commissaire, elles s'étaient fâchées ces jours-ci ; mais Marie-Reine était revenue la première...
Frelin, qui s'était penché vers le commissaire, demanda de sa douce voix :
— Monsieur le commissaire, il faudrait savoir quelle est cette femme, depuis combien de temps elle est ici ?
— C'est vrai... dites-moi, *depuis combien de temps cette fîlle est-elle à votre ser^dce ?
— Depuis trois ans... non, depuis un an.
— Pourquoi cette reprise?... demanda Frelin. Trumeau était embarrassé, il hésitait; enfin,
prenant un parti, il dit :
^ —Je suis veuf depuis trois ans; à cette époque, j'allais chez un ami, avoué à Dieppe, pour lui demander conseil dans mes affaires qu'il connaissait parfaitement. C'est alors que je connus Marie- Reine.
— A Dieppe?
— Oui, monsieur le commissaire, à Dieppe, son pays.
— Quel est son nom véritable ; ce n'est pas un nom, ça?
— Si, monsieur, elle se nomme Marie-Reine- Françoise Chantai Lavandière... elle était couturière de son état, m'a-t-elle dit.
— Vous l'emmenâtes avec vous ?
— Non, monsieur le commissaire, deux mois seulement après nwn retour elle vint à Paris ; je Ini louai alors un petit logement rue du Four- Saint-Germain.
— Vous la voyiez là?
— Oui, monsieur.
— C'est ce que vous auriez toujours dû faire... il est incroyable qu'un père ose amener sa maît resse dans la maison de ses enfants...
Trumeau ne répondit pas.
Quand vint-elle se tixer chez vous?
— 11 y a un an environ.
— Est-ce vous ou elle qui l'avez désiré ?
— Oh! c'est moi! elle ne voulait pas, au contraire.
En disant cela, le malheureux Trumeau le croyait,
— EUe craignait d'avoir des raisons avec ma fille. ■■
— Cela ne se réalisa-t-il pas ?
— En effet, monsieurle commissaire, dans les premiers temps, c'étaient des reproches de ma fiUe...
— EUe avait raison .
— Quelquefois, elles se sont chamaillées ensemble, mais ça n'avait pas de fond, Marie-Reine a le meilleur cœur du monde... et ma fille était la bonté même.
— Et récemment, il n'y a rien eu entre elles ? .
— Non, monsieur le commissaire, depuis un mois ellewaient en bonne intelligence; au reste, je vous le répète, Marie est une honnête et brave fille qui a souffert, et n'est ma position avec mes enfants et la différence d'âge, je l'épouserais.
— Quel âge a-1-elle?
— Vingt-trois ans.
— Mais elle est plus jeune que votre fîlle. Trumeau se tut et baissa les yeux.
Frelin tendit le nez et demanda :
— Cette fille n'est-eUe pas ici ?
— Si, monsieur.
— Appelez-la.
Trumeau alla ouvrir la porte de l'arrière-boutique. Marie-Keine était dans le fond de la salle, la tête dans les mains, comprimant ses larmes. Pour un observateur, il était évident que, depuis une minute à peine, la fille avait quitté l'entrebâillement de la porte où elle avait tout entendu. Trumeau ne vit pas cela.
— Reine, mon enfant, venez une minute, dit-il. Marie-Reine se leva; du revers de ses mains
fines, elle essuya ses yeux et vint dans la boutique.
Elle fut accueillie des trois hommes par un murmure flatteur. Nous disons des trois, car Frelin ne fit que cligner de l'œil : c'était sa façon de mieux voir.
EUe était très-beUe Marie- Reine ; tout en écoutant ce qui se disait dans la boutique, elle n'avait pas perdu son temps. EUe savait que tout dépend de la première impression, et eUe voulait que cette impression fût bonne. Pour nous servir de l'expression juste des gens de théâtre, eUe s'était fait une tête. Tète de Madeleine en larmes qui à première vue mit tout sens dessus dessous le cerveau des trois hommes... Frelin est toujours excepté.
— Que demandez-vous, messieurs? fit-eUe.
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Après l'avoir considi^rée pendant quelques minutes, M. Sanssaye dit à Marie-Reine :
— Mon entant, noiisavons besoin de renseignements précis sur les derniers moments de la fille de votre maître, pouvez -vous nous aider?
— Mon Dieu, monsieur, j'étais si loin de me douter de ce qui arrivait, que je ne me suis pas du tout occupée d'elle...
— Vous viviez en bonne intelligence avec elle?...
— Oh! oui, monsieur; nous nous étions fâchées il y a deux jours, mais pas sérieusement.
Le commissaire regarda Trumeau et lui dit :
— Mais, vous nous aviez caché ce détail. Trumeau, embarrassé, ne savait que répondre;
c'était pour éloigner de Marie-Heine, qu'il aimait, lout soupçon, qu'il avait à dessein omis de parler de la scène que Marie-Heine avouait effrontément.
— C'est vrai... je l'avais oublié, c'était si peu important...
Le naïl ne voyait pas le jeu terrible de Marie- Reine. Cachée derrière la porte, elle avaitentendu l'interrogatoire du commissaire ; elle sentait qu'il fallait au plus tôt éloigner d'elle les soupçons. Le crime était découvert ; il fallait trouver l'auteur... et Marie-Reine avait des raisons pour craindre la vérité.
Trumeau, convaincu d'abord que Marie-Reine n'était pas coupable d'un crime aussi odieux, était prêt à la servir, à la défendre.
Reine, au contraire, voulait se défendre et était prête à accuser.
Le magistrat reprit :
— Quand votre maîtresse est tombée malade, vous avez dû cependant vous occuper d'elle, vous avez dû préparer ses tisanes?
— Non, M. Trumeau s'y est opposé.
— Comment cela?
— !1 a voulu les préparer lui-même.
— Ne montiez-vous pas à sa chambre ?
— Non, monsieur, c'est Marie, la sœur de Rosalie, qui montait.
— Connaissiez-vous à Rosalie quelque ennemi?
— Non, monsieur.
— Personne n'est venu ici dans la journée d'hier?
— Personne !
Frelin avança encore sa tète d^ fouine jusqu'à i' oreille du commissaire et lui dit bas :
— L'instruction faite ici ne servira à rien.
— Pourquoi ?
— Pour savoir, il faut les interroger séparément.
— Surtout être renseigné par laplusjeunesœur, qui vous mettra au courant des habitudes de la maison.
— Vous avez raison, mou enfant, dit plus haut le commissaire en s'adressantà Marie-Reine, vous pouvez retourner à votre ouvrage.
— MonsieurTrumeau, nous al Ions nous retirer, vous aurez ce soir l'autorisation d'inhumer ; nous vous prions, sitôt ce douloureux devoir accompli, de chercher, de touiller, pour nous aider dans l'enquête que nous allons commencer. V(Jus n'avez, vous, ni un doute ni une probabilité?...
— Mon Dieu, monsieur, je n'aurais pas voulu y croire, et cependant cette idée que je vous ai entendu émettre est la seule qui pourrait être, et j'en cherche vainement le motit.
— Quelle idée?
— Le suicide.
— J'y crois peu, monsieur Trumeau. Nous nous retirons; demain, vous serez cité chez le substitut du commissaire du gouvernement près le tribunal criminel. Sortons, messieurs.
Les officiers de santé sortirent, le commissaire les suivit... Frelin marchait derrière, clignant de l'œil, la tête constamment tournée du côté ofi était allée Marie-Reine.
Celle-ci, cachée derrière la porte de l'arrièreboutique, écoutait et observait. Elle vit le mouvement de Frelin, et dans un ironique sourire, elle dit :
— Celui-là pourra me servir.
Trumeau avait reconduit les quatre hommes à la porte, lorsque Frtlin, se retournant, demanda :
— Nous n'avons pas vu votre plus jeune fille ?
— Elle est chez une parente.
— Ah! où donc?
— Chez sa marraine, madame Mallandier, rue Saint- Jacques, 21.
— Mallandier, rue Saint-Jacques, 21, répéta Frelin, très-bien ; au revoir, monsieur Trumeau.
Les quatre hommes s'éloignèrent, Trumeau ferma la porte et se retira dans l'arrière-boutique; là, accroupi plutôt qu'assis, il pleura.
Le 24 nivôse, les quatre hommes se trouvaient encore réunis dans l'arrière-boutique ; deux professeurs de chimie s'étaient joints à eux. Les deux vases contenant l'un l'estomac du cadavre ouvert la veille, l'autre les substances et matières extraites lors de cette ouverture, leur furent remis, ainsi (jue le reste de la potion.
Ayant soigneusement opéré sur le tout, les deiix professeurs déclarèrent que la matière trouvée sous la forme du petit grain dans l'estomac, et qui tapissait une partie de son intéiieur, était un véritable a(;ide arsenical, connu dans le commerce sous le nom d'arsenic blanc; qu'une semblable matière formait le sédiment trouvé au tond du
liquide extrait de l'estomac ; que la quantité de cette matière trcruvée tant dans l'estomac que dans le liquide qu'il contenait était plus que suffisante pour produire l'empoisonnement et la mort de Rosalie Trumeau.
Que la potion ne contenait rien d'étranger à l'ordonnance prescrite par l'officier de santé et rien de préjudiciable à la position où se trouvait alors la malade ; qu'il manquait environ à cette