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Ci gît Celle qui compromit Victor Cousin, Ridiculisa Alfred de Musset, Vilipenda Gustave Flaubert Et tenta d'assassiner Alphonse Karr.
Au moment de quitter « la Muse turbulente^ imprécatoire et spumeuse » , nous éprouverons peut-être un remords d'avoir laissé le légitime agacement qu'elle nous causait se transformer en aversion injuste et en impitoyable sévérité. Car enfin, ses fautes, et surtout ses travers, encore plus exaspérants, ne sont-ils pas le fait de son époque et de son milieu tout autant que de son caractère? Sans doute, elle fut médiocre, surtout parce qu'elle fut enivrée d'elle-même. Mais en cela, hélas ! combien nombreuses sont ses émules! Heureusement pour celles-ci, les mœurs d'une époque qu'on appelle cependant le siècle de la réclame
obligent leur indigence intellectuelle et morale à plus de discrétion. Le monde les regarde un instant, sourit, passe et s'occupe d'autre chose : de la télégraphie sans fil, du radium, ou bien d'aéroplanes. Et puis, elles sont trop. En nos jours de féminisme triomphant, il ne suffit plus d'être femme et de brandir une plume pour capter l'attention. Il y faut quelques autres mérites, et le succès de ce qu'on appelle les revendications féminines vaudra peut-être aux femmes ce bienfait imprévu de les obliger à rentrer dans le rang, oui, de les remettre simplement à leur place dans cette armée en marche qu'est notre humanité.
En 1840, on n'en était pas encore là. Une femme hardie et tapageuse passait facilement pour une propliétesse. Aussi, dans la destinée bruyante de la pauvre Louise Colet, l'époque romantique, avec tous ses défauts, entra manifestement pour une large part. Certains
mots, aujourd'hui défraîchis, brillaient alors de tout leur lustre. On confondait volontiers l'outrance avec la force, l'emphase avec le génie. D'autre part, l'épanouissement de l'individualisme, raison d'être et honneur du romantisme, avait sa rançon déplaisante dans cet égoïsme effréné, qui, à la faveur des prestiges du talent, déclarait sacrés tous les déchaînements de l'instinct. Chacun fait ce qu'il peut ; si un Chateaubriand, un Victor Hugo, une George Sand parviennent quelquefois à nous persuader qu'ils ont le droit de s'adorer, eux, leur génie, leurs amours, une Louise Colet y réussit moins bien : entre elle et ses grands émules, cependant la différence n'est pas tant morale que verbale, et peut-être, à y regarder de près, y a-t-il là surtout une question de mots plus ou moins heureusement choisis...
Le temps de Louise Colet, onlesait dereste, n'avait guère le sentiment de la mesure, ni le
goût de la sobriété. Quiconque entreprenait d'étaler dans un livre son âme et sa vie, rencontrait presque à coup sûr un bon public avide de répondre par le lyrisme de l'enthousiasme au lyrisme des confidences. Rousseau avait pleinement réhabilité le Moi, que personne ne s'avisait plus de trouver haïssable : on le caressait, au contraire, c'était à qui lui prodiguerait le plus d'encouragements et d'éloges ; et lui de prendre aussitôt cet essor auquel nous savons bien qu'il se tient toujours prêt. Si chez M'""^ Louise Colet cet envol du Moi eut une ampleur qui nous choque, c'est à ses contemporains, plus encore qu'à elle, que, pourêtre justes, il faudrait nous en prendre.
Née deux siècles plus tôt, en un temps qui mettait sans effort en pratique le conseil du proverbe admiré mais non suivi par elle — qui se contient s'accroît — elle eût été forcée d'endiguer sa vanité redoutable, au lieu de la
laisser se répandre en un torrent trouble et fougueux. Elle fût demeurée obscure, se bornant à « veiller au pot )),à quoi d'ailleurs elle excellait paraît-il ; et nous aurions peut-être un excellent livre de cuisine de plus^ au lieu des cinquante-deux volumes qui sommeillent dans l'oubli sur les rayons de la Bibliothèque nationale. Mais l'époque amoureuse de bruit 011 le sort la fit naître nous priva de cet utile recueil, en la frustrant elle-même d'une destinée plus humble, et probablement plus heureuse...
En cette fâcheuse affaire, la sensualité et la lâcheté masculines n'auraient-elles pas aussi leur part de responsabilité? Car enfin, même en l'an de grâce 1840, si M"^^ Colet avait été laide, tout porte à croire qu'elle aurait coulé paisiblement et obscurément, à Aix ou à Paris, son existence de petite bourgeoise. Comme tant d'autres qui ne valent ni mieux ni moins qu'elle, elle aurait pu donner à son mari un
bonheur moyen, élever ses enfants — auxquels, il est vrai, « les deux Alfred » n'auraient pas accordé leur bénédiction — et mourir en ayant à peu près rempli sa tâche. Mais quoi ! la fumée de tant d'encens brûlé par les hommes les plus illustres du siècle pouvait bien faire chavirer la tête de la pauvre Muse. Tous la traitèrent avec cet antique mépris de la femme qui dort, depuis l'origine des temps, au fond du cœur masculin. Son tort, à elle, fut de ne pas comprendre qu'en prononçant esprit, talent, génie, ils ne voulaient jamais dire que beauté. Belle femme, elle fut sacrée grand poète. Parce qu'elle avait de larges yeux bleus, de longues boucles blondes et des épaules plantureuses, ses vers furent trouvés sans défaut, lus dans les salons à la mode, couronnés par les académiciens. Personne n'eutassez de conscience ou assez de pitié pour essayer de lui faire comprendre que dans cette obscurité, par elle si redoutée, elle trouverait sans
doute plus de bonheur véritable qu'au milieu du tapage de mauvais aloi qu'elle prenait pour le bruit de la gloire...
Puis ce bruit mensonger se tut en même temps que se ternissait sa beauté. Rien ne resta de tant d'adorations. Et malgré tout ce qu'a de déplaisant la réclame effrénée qu'elle s'appliqua sans relâche à se faire à elle-même, le cœur se serre à voir finir dans un tel abandon une vie à ses débuts si brillante. Victime d'elle-même, de son milieu, de son époque, M^^ Colet est certainement moins encore à blâmer qu'à plaindre.
Fin.