‹ La belle madame ColetChapitre 39 sur 120 · Lettre inédite · texte numérisé non relu

Lettre inédite

2. H, Jouin. David d'Angers et ses relations littéraires^ Paris, Pion, 1890, p. 218.

A propos de l'Académie, qui tint toujours tant de place dans les préoccupations de M""^ Golet, Béranger lui écrit, saisissant l'occasion de donner à Victor Cousin un petit coup de patte :

« Savez-vous qu'il y a quelques jours, à l'Académie, Lebrun ayant demandé que le Champi concourût pour le premier prix de comédie, Cousin s'écria : M""® Sand est trop audessus de pareils honneurs, c'est le premier écrivain du siècle ! Ce n'était pas très aimable pour les confrères. »

Une autre fois, au moment oii, à l'Académie, on allait proclamer M.^^ Colet lauréate du concours sur La colonie de Mellray^ le phi- x losophe s'éclipsa.

Ces petites blessures d'amour-propre, de perpétuelles querelles, l'âge enfin, et la satiété, tout contribuait à distendre le lien qui unis-

sait le Philosophe et la Muse. Cousin surtout était fatigué de ces relations orageuses ; il cherchdiitun modus Vivendi qui lui permît, tout en évitant la brutalité d'une rupture positive, de goûter la tranquillité dont ses cinquantesept ans avaient encore plus de besoin que ses travaux.

(( Je ne vous ai pas écrit plutôt {sic) d'abord parce que je savais que vous n'avez en ce moment aucun souci, et que votre silence me disait assez que vous ne pensiez point à moi, mais surtout parce qu'auparavant je voulais avoir renouvelé ma vie et l'avoir mise sur le pied où elle doit rester. J'ai pris mon parti : je ne me présente point aux élections ; je renonce à toute carrière politique et me renferme, je ne dis pas dans ma carrière littéraire (il n'y a plus aujourd'hui de littérature), mais dans les travaux obscurs dont les fruits ne paraîtront qu'après moi. J'adhère sans regret et sans arrière-pensée au seul gouvernement qui soit possible, et je ne lui demande que

de m'oublier et de me laisser, avec ma place de professeur à la Faculté des Lettres, le logement nécessaire à la précieuse bibliothèque que j'ai l'intention de donner un jour au public. Je ne vois plus qu'un petit nombre de vieux amis, et je dénoue sans les rompre toutes les relations inutiles. Vous savez où en étaient les nôtres depuis le mois d'octobre dernier. J'avais pensé qu'une amitié entièrement désintéressée telle que la mienne, qui ne demandait rien, et donnait, avec des services effectifs, toutes les attentions les plus empressées, pourrait vous sourire. Vaine espérance ! Vos habitudes n'ont pas changé, et la dernière fois l'occasion la plus futile a fait reparaître ce triste vocabulaire, inouï dans la bouche d'une femme, et que je suis bien décidé à ne plus supporter.

« Je ne suis plus un des chefs d'une grande opposition destinée à remplacer le ministère ; je ne suis ni ambassadeur ni ministre, je ne suis rien. C'est pour cela que j'ai droit à des égards plus recherchés, peut-être. Voyez s'il vous plaît que la fin de ma prospérité et de mes services

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soient celle de nos relations. Si tel est votre avis, j'y souscris de grand cœur; car quel plus grand bonheur que de perdre une fausse amitié ! Ou bien je vous propose de continuer des relations rares, faibles, mais polies, qui me seront toujours agréables, et qui en certains cas extrêmes pourront servir encore. Cherchez un autre ami, un autre protecteur, une autre providence sur laquelle votre caractère se puisse exercer. Je ne puis plus être le protecteur ni la providence de personne. Je ne suis qu'une ombre à laquelle suffit une ombre d'amitié dans les champs élyséens de la République.

« J'irai vous voir un de ces soirs. Evitons les sujets épineux; ne nous touchons que par les côtés les moins aigus. Passons ainsi de loin en loin une demi-heure ou une heure. Vous, de votre côté, quand vous allez chez ]\|me Récamier, venez faire visite à un vieux philosophe qui vous recevra, dans son néant, le mieux qu'il pourra. Une politesse affectueuse, tel peut être encore notre lien. Il vous évitera, à très peu de frais, l'amère pensée que

moi aussi, j'ai été forcé de me séparer de vous ^ »

Ces relations nouvelles entre le Philosophe vieilli, désireux surtout de repos, et la « Muse turbulente, imprécatoire et spumeuse ^ » ne furentpas faciles à établir. Cousin, esprit méthodique, voulait un arrangement dans toutes les règles; il fallait, pour qu'il fût tout à fait tranquille, qu'un notaire eût passé par là. Il y avait apparemment, d'ailleurs, des questions d'intérêt à vider. La littérature rendait peu; la renommée, si bruyamment sollicitée par M""^ Colet, s'obstinait à ne pas venir, et il fallait remettre à des temps futurs l'espoir d'une célébrité présagée en vain par tant de couronnes académiques. La Muse en était réduite à dire avec mélancolie :

1, Lettre inédite.

2. Barbey d'Aurevilly. Les Bas-Bleus, Paris, Victor Palmé, 1878, p. 237-252.

Je ne te cherche plus, gloire contemporaine... ^ Ou encore, avec une correction douteuse :

Que m'importe aujourd'hui Tironie et Taffront, Si je laisse après moi des œuvres qui vivront * ?

Avec ou sans gloire, néanmoins, il fallait vivre, et Cousin ne voulait pas laisser sans ressources une femme qu'il avait aimée pendant dix ans. Une fois de plus. Déranger dut intervenir. Chargé des négociations, il écrit à Cousin :

« Mon cher Cousin,

« Ce n'est pas un projet d'acte que vous me donnez là. C'est le résumé sans doute de vos conversations avec M""^ Colet ; il y manque pourtant les objections de la partie. Oh ! Platon, vous négligez trop Aristote.

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