Corresp., 2« série, p
les nombreuses et belles lettres expédiées de Croisset n'étaient pas de vraies lettres d'amour. Ces missives servaient d'exutoire à la vie dont débordait Flaubert ; il y laissait courir son imagination avec sa plume, parlait art, nature, Ronsard ou Montaigne, avec une verve, un éclat, un abandon qui en font une des plus captivantes lectures qui soient : puis les six, huit ou dix pages terminées, il les mettait sous enveloppe et les adressait à M™® Louise Colet comme il aurait pu les adresser à toute autre. La Muse, incapable de comprendre V impersonnalisme de Flaubert, trouvait exaspérantes ces longues épîtres 011 il n'était presque pas question d'elle. Flaubert entrait si peu dans sa manière de penser, de sentir ! A ses plaintes sur les mauvais tours que lui jouaient les journalistes ou sur l'indifférence des critiques, il répondait par des conseils de ce genre :
« (Ju'est-ce que ça f..., tout cela? Il n'y a de défaites que celles qu'on a tout seul, devant sa glace, dans sa conscience. Il ne faut penser qu'aux triomphes qu'on se décerne, être soi-même son public, son critique. Le seul moyen de vivre en paix c'est de se placer tout d'un bond au-dessus de l'humanité entière et de n'avoir avec elle rien de commun qu'un rapport d'œil \ »
Malgré tout ce que son correspondant lui disait tour à tour de fier et de pittoresque, d'éloquent et d'original, Louise Colet n'était pas contente : les visites faisaient son affaire bien mieux que les lettres ; or Flaubert trouvait sans cesse de nouvelles raisons pour se dispenser de venir à Paris. De là des reproches emportés, des pleurs, des colères. Flaubert se défend comme il peut :
« Ne dis plus que je mets à notre sépara-