PAULE, GASTON
GASTON, entrant et faisant mine de sortir. Pardon! Madame!...
PAULE, le retenant du geste.
Allons!... vous devez bien penser Que de nouveau tous deux nous avons à causer.
GASTON
Eh quoi! N'êtes-vous pas encore assez vengée? Si je vous ai, Madame, à ce point outragée, Que votre cœur se ferme au pardon généreux, Ayez pitié de moi... je suis trop malheureux!
PAULE
Il faut bien cependant que je me fâche encore. Venez là... près de moi...
(Elle le fait asseoir près d'elle.)
Je sais tout par Isaure Et je vous attendais pour vous gronder bien fort : Est-ce à votre âge, enfant, que l'on songe à la mort?
GASTON
Ah! quand on n'a donné qu'un but à l'existence,
Quand on n'a dans le cœur qu'une seule espérance,
Si le but poursuivi devient plus incertain,
Si l'espoir caressé s'affaiblit et s'éteint,
Dites! que voulez-vous qu'on fasse dans la vie?
PAULE
Cette chimère, aussi, pourquoi l'avoir suivie?
GASTON
Que me demandez-vous? Qui sait comment l'amour Germe et mûrit en nous? On sent son âme un jour S'inonder de tristesse et de mélancolie, Et c'est fini!... L'amour vient comme la folie, Apportant la douleur et chassant la raison.
Je veux bien m'occuper de votre guérison,
Car je puis d'un seul mot calmer cette démence :
Savez-vous ce que c'est, l'amour sans espérance? Un mal imaginaire I — Un peu de volonté L'eût en vous au début bien aisément dompté : Mais voici pour guérir la recette certaine : Demandez-vous un jour où tout cela vous mène.
GASTON
Qu'importe? En ce moment qu'ai-je besoin d'espoir ?
Je suis à vos genoux, vous me laissez vous voir,
Je n'ai jamais rêvé félicité plus haute.
Il me faut cependant le pardon de ma faute :
Mon humble amour n'a pu beaucoup vous irriter,
Son hommage en effet n'eût pas osé monter,
Sans l'aide du hasard, jusqu'à la femme aimée.
Ainsi lorsque l'on suit du regard la fumée
Qui flotte, aux jours de fête, au dessus de l'autel,
On la voit s'arrêter à mi-chemin du ciel :
L'offrande ne va pas si haut que la prière :
L'une se perd, tandis qu'invisible et légère
L'autre atteint — seule, hélas ! — l'inaccessible azur.
PAULE
Enfant! vous croyez donc encore à 1 amour pur?
GASTON
Oui ! je crois que l'on peut aux côtés d'une femme S'enivrer seulement des extases de lame. Je vous aime, il est vrai, comme on aime à vingt ans ; Mon sang jeune contient les sèves du printemps, Et j'ai des désirs fous que je maîtrise à peine Quand votre main distraite ou votre douce haleine Effleure mes cheveux comme un zéphyr léger; Mais je sais dominer ce trouble passager. C'est à la fois beaucoup et peu que je désire. Un serrement de main, un regard, un sourire, Me rendraient, je le sens, si pleinement heureux!... Voyons! un tel amour n'est pas bien dangereux!
PAULE
Il troublerait pourtant ma tranquille existence. Je me défie un peu de vos airs d'innocence. Avant que d'éclater, la flamme couve aussi. J'ai vécu dans le calme et la paix jusqu'ici, J'aurais peur... ou du moins je n'aurais guère envie D'introduire, à mon âge, un remords dans ma vie.
GASTON
Vous causer un souci, Madame : Moi?... grands Dieux!
Avez-vous pu me croire à ce point orgueilleux De prétendre occuper un instant vos pensées? L'ai-je donc essayé, dans ces heures passées Naguère à vos côtés? Non! mon bonheur secret N'était pas exigeant, n'était pas indiscret : Était-il criminel? je ne saurais le croire. Il est des biens que Dieu laisse à tous ici-bas : La fraîcheur de la source où l'on ne peut pas boire, Le parfum de la fleur que l'on ne cueille pas.
Ah! si vous disiez vrai ! Mais ce n'est pas la vie, Gela! L'on cède un jour à quelque basse envie, Et l'on trouble la source, et l'on brise la fleur.
GASTON
Non! mon timide amour ne peut vous faire peur ; Il est, je vous l'ai dit, d'une réserve extrême, Et lorsque je murmure en tremblant : je vous aime, Je me sens dans le cœur un respect si profond Que vos yeux irrités en scruteraient le fond Sans pouvoir y trouver de mauvaise pensée... Mais quoi ! vous persistez à vous croire offensée? Tenez : peut-être ainsi me comprendrez-vous mieux. J'ai formé mille fois le souhait d'être vieux
En vous voyant toujours de vieillards entourée. Quand ils viennent chez vous passer une soirée, Vous avez pour eux tous un visage riant, Et c'est touchant de voir de quel air souriant, Clémente, vous laissez, comme une souveraine, Tous ces vieux courtisans flatter leur jeune reine. Chacun d'eux a sa part dans votre charité : C'est quelque mot charmant négligemment jeté, Un geste menaçant plus doux qu'une caresse, Que sais-je?... Ils ont alors un regain de jeunesse, Le sang afflue encore à leurs coeurs indigents, Et vous voyez briller sous vos yeux indulgents, Comme un dernier reflet des flammes juvéniles, Les rayons sans chaleur des tendresses séniles. — Je suis inoffensif, si je ne suis pas vieux ; Vous pouvez donc... Hélas! vous détournez les yeux Me refuserez-vous le peu que j'ose attendre?... Par pitié 1 laissez-moi vous voir et vous entendre, Comme vous l'avez fait jusques à maintenant. Souffrez-moi près de vous : je suis si peu gênant!
PAULE
Ne me demandez pas une chose impossible : Mon Dieu! si vous aviez le don d'être invisible, Je pourrais vous laisser rôder à mes côtés,
Gomme l'esprit follet des contes enchantés.
Mais vous garder serait une folle imprudence,
Vous devez le sentir : Je frémis quand j'e pense
Que Claude nous perdrait s'il était indiscret,
Et qu'un autre aurait pu surprendre ce secret.
C'est dit : vous oublierez un moment de folie.
Bientôt, d'ailleurs, j'aurais cessé d'être jolie,
Et ce premier amour n'eût pas duré longtemps.
Je suis bien vieille, allez!... je touche à mes trente ans
GASTON
Nous verrons avant peu des choses inouïes :
Quand les roses de mai seront épanouies
Dans toute leur fraîcheur et toute leur beauté,
Elles regretteront d'arriver à l'été...
C'est pourtant la saison où leur splendeur rayonne !...
Vous me raillez toujours, c'est bien mal!... soyez bonne.
PAU LE
Il faut donc vous céder... Soit! je vous reverrai.
GASTON Dieu!
PAULE
Lorsqu'à l'avenir je me promènerai Selon ce jugement qu'on est venu me lire, Trouvez-vous sur mes pas : vous aurez un sourire. J'espère que je vais vous rendre triomphant! Mais quoi donc ! vous pleurez?... Enfant, maudit enfant!
GASTON
Oui, je suis malheureux!... Oui, je souffre et je pleure. Allons! décidément il vaut mieux que je meure. Je suis las de plier sous ce fardeau maudit D'un espoir impossible et d'un rêve interdit.