‹ La belle que voilà ... 1923Chapitre 15 sur 15 · EUR · texte numérisé non relu

EUR

« Lizzie! Ohé, Lizzie! » au milieu des rires. sl L'orchestre étonné ne jouait pas encore. Lire | zie restait immobile sur sa plate-forme, im. 1! patientée et presque en colère. Mais l’occasion. |

| était si solennelle qu’elle ne pouvait pas se

| hs et attendre encore un peu.

É Peut-être était-ce la fragilité de sa sil- * houete du corps menu, seul au milieu de “la scène : peut-être l'humilité naïve du cos-

me, a Jupon court à fleurs, du corsage

à pauvre aux manches relevées ; ou bien encore

| était-ce la simplicité enfantine de sa figure

blanche sous les cheveux légers, son air s0-

Mlennel d'attente. Mais Lizzie, toujours 1im-

“mobile, figée et digne sous les appels fami-

| Le avait quelque chose d’étrangement

- pathétique.

L'orchestre attaqua un air de danse, et Vauditoire, amusé et sympathique, se tuttout Ë à fait en voyant que la petite poupée s'était F mise à danser.

re fe Me |

Elle dansa avec soin, suivant exactement la cadence, un peu ennuyée parce que l’or- …chestre jouait à son gré trop fort et qu’elle

FE D pnait de n'être pas entendue.

L: En face d'elle, il y avait une vaste salle { presque comble ; d'innombrables rangées de

lé

sièges occupés par des spectaleurs, hommes et femmes, qui étaient silencieux. Tout cela étaitexactement comme elle sel étaitimaginé.

Après les premières mesures, sa vué se troubla

un peu, et elle ne vit plus devant elle qu an.

grand espace béant peuplé de figures attenti-\

ves, vers lesquelles le tapotement léger de ses pieds sur les planches s'en allait comme.

un appel poignant.

Il y eut un passage difficile, très vif, et la. \ peur désespérée d’être en retard sur la mesure la remplit d’une angoisse fiévreuse ; mais … après cela, c'était un rythme plein et facile, » un chant clair, léger, joyeux, qui l’emporta . toutentière. Elle eut envie de tendreles mains « À pour offrir ses paumes ouvertes, de se lisses :

osciller avec la mesure, de chanter avec tout

son corps l’hymne de désir et d’ ren 1

Tous ces gens qui écoutaient, comment pour-

rait-elle leur faire comprendre ? Mais les pa

roles de l’oncle Jim lui revinrent à la mémoire : « Surtout, pelite, pas de singeries ! ». Et elle laissa retomber ses bras à ses côtés.

Il fallait pourtant bien qu’elle se fit ans

pe e

| dre, et elle essaya de faire passer dans sa & danse tout ce qu'il lui était interdit d’expri- À mer autrement. D'une cadence preste et légère, elle fit un naïf alleluia, le psaume déli- À rant d’une petite créature jeune et grisée de À soleil ; et quand le rythme retomba, languit,

- se traîna un peu, elle leva vers la salle béante | | ses yeux enfantins, et raconta d’un tapotement À incertain et monotone sa courte vie incolore,

| 1 longue d’ennui, son espérance découragée, le À rêve encore mal défini, obseur et fragile.

- Et c'était fini ! Elle entendit arriver la der- X nière mesure avec une surprise affolée, fit cla- | quer ses derniers coups de talon très fort en [4 guise d'appel, de protestation, — c'était trop » court ; on ne pouvait pas la juger là-dessus ;

c'était si important pour elle ; elle aurait dû.

| Ë — et l'orchestre était silencieux, la salle était É sortie de son immobilité, emplie soudain de

É mouvements divers et d’un grand bruit con-

b fus. Lizzie, oubliant la révérence gracieuse

qu'elle avait projetée, descendit de la plate-

. forme etrentra dans la coulisse, un peuétour-

die, la gorge serrée, prenant les dieux à té-

moin que c'était trop court et qu’elle pouvai faire beaucoup mieux.

Un gros monsieur l’arrêta par le poignet et sans lâcher prise, avança de deux pas € prêta l'oreille. Elle écouta aussi, et se dit qu'il y avait beaucoup de gens qui applaudissaient, mais qu’ils n'avaient pas l'air de claquer bien: fort. Une voix de femme, aiguë comme un | sifflet, cria au-dessus du tumulte :

— Lizzie !.. Lizzie !... Engcôo! |

Le gros monsieur se to hocha la tèté d’un air paternel et dit : |

— C'est un succès, petite, un vrai succès !

Et une jongleuse américaine montra des dents éblouissantes en un sourire protecteur:

Après ? Eh bien, après il y eut la délibéra®| tion du Jury ; la proclamation du résultat, |

accueillie par denouveaux cris d'enthousiasme de la galerie ; et on amena Lizzie au milieul

“ de la scène pour lui remettre deux souverains! |

neufs dans une petite bourse de peluche bleue!

Après il y eut toutes les amies qui attendaient

à la porte, débordant d’une affection ; jusque | là insoupçonnée et de félicitations suraiguss

es fit sonner sur le trottoir. | Mais au milieu de tout cela, Lizzie ne pou-

elle se répétait doucement à elle-même tout e long de Mile End Road, que c'était trop ourt et que cela ne pouvait pas compter.

omment ? C'était déjà fini ? Les figures familières, les voix connues, le décor de chaue jour, rien de tout cela n'avait changé ; out était comme auparavant, et voilà que M Faith Street s’ouvrait de nouveau devant elle, étroite et sombre, ramassant entre ses muailles souillées l’air étouffant du soir, tous es relents pauvres, et la tristesse de la nuit.

É Quand Lizzie s’éveilla, elle euttout de suite … conscience du grand calme qui régnait à la fois dans la maison et au dehors ; le silence “de la rue n’était troublé que par dE vagues bruits domestiques et l’écho lointain d’une | voix Di use Elle se frotta les yeux, murmurs : « Dimanche » et se renfonça dans

LEZZIE BLAKESTON

l’oreiller. Un peu plus tard, elle rouvrit le yeux sans bouger, et tout ce qui s'était pass la veille lui revint à la mémoire par image successives. Elle se souvint des deux souve rains qu’elle avait confiés à l'oncle Jim pou plus de sûreté, et l'importance de la somm lui fit chaud aucœur. Après quelques instant de réflexion, elle se dit que le mal qu'elle s'était donné valait vraiment bien cela ; et après quelques instants encore, elle se trouva | assise dans son lit, les genoux sous le menton, : tremblant d'indignation.

Pour deux livres, quarante shoes deu: petites pièces d’or, qui ne lui serviraient rien, elle avait vendu son avenir ! Voilà c qu’elle avait fait. Elle s'était perfectionnée, dans un art d'agrément à force de labeur et!

de persévérance , elle avait acquis un talent, un talent rare, qui lui avait coûté de longs efforts et avait par conséquent beaucoup d valeur ; une grande espérance, l’espéranci de jours méilleurs, d’une vie différente, de la. revanche qui devait tôt ou tard venir, l’avai | pénétrée, accompagnée partout et toujours,

LIZZIE BLK ESTON

avait fait supporter les injustices des homes et du sort, les longues heures d'atelier,

: PRÈ

les souliers percés, la margarine rance, les”

| chapeaux sans plumes, et bien d’autres cho- D: et puis les événements avaient suivi leur Fe le jour de l’apothéose était venu, voilà que tout était fini ! De tout ce que lui “avait promis sa juste espérance, il ne restait qu'une bourse de peluche bleue qui contenait deux souverains ; rien n’était changé ; la vie allait reprendre comme autrefois, avec tte différence qu'elle n'avait pie rien à attendre. | M Elle ne comprenait pas bien ce qui s'était passé. Elle ne savait pas à qui s’en prendre; mais il y avait eu quelque part une malhon- L teté, un vol ; et comme ce qu'on lui avait | “escroqué était son dû, son unique bien et | l'essence de sa vie, l'injustice était si criante et le vol si cruel qu’un Dieu juste n’aurait jamais dû les tolérer. + 4 “ Lizzie se disait toutes ces choses, assise s ur son lit, les bras autour de ses genoux repliés, et une crise de colère impuissante

contre l’iniquité des hommes lui fit monter | les larmes aux yeux. Le passé étant plein de” | mélancolie et le présent incertain, elle essayas pour se consoler de se figurer encore unes fois le futur sous des couleurs éclatantes :« mais après un court effort d'imagination, son. pauvre courage s’écrouka, et l’idée des lon-. gues années à venir la secoua d’un ou | d'horreur. Elles se présentaient comme une!

longue trame grise, tissée de travæl et d’ en-| nui, où la suite interminable des jours tra-. çait le même dessin monotone. Elle pouvait.

se figurer très exactement ce que serait l’avenir, parce qu’il serait tout pareil à l’autre. fois ; seulement autrefois, il y avait au bout | des longs jours mornes la clarté consolantew! d’une promesse, la promesse de toutes les | choses qui n'étaient pas arrivées... Lizzie sé souvint d’avoir lu dans un livre, imprimé en | grosses lettres pour les petits enfants, l'his | toire d’une fée qui marchait « au milieu d'un | nuage doré » ; elle ressentit une sorte de | vanité amère à songer qu’elle avait, elle aussi, | marché dans un nuage doré, éblouie et aveu= |

‘ | gle ; et il ne restait plus du beau nuage que

deux fragments dérisoires, enfermés dans

“ une bourse de peluche bleue.

Au milieu de son désespoir, il lui vint

‘4 à l'idée qu'il y avait, comme chaque diman- … che, le marché de Middlesex Street, à quel-

[4 ques minutes de chez elle, et que les deux — souverains tant méprisés, employés judi-

— cieusement, pouvaient après tout faire bien «…. des choses. Elle se leva, fit sa toilette avec

le plus grand soin et descendit. Sa mère lui fitobserver que quand on sortait de son lit à cette heure-là, il était absolument futile d’espérer trouver quelque chose à manger. Lizzre sourit avec hauteur, et alla s’asseoir sur le pas de la porte pour attendre l'oncle. Il ar- riva bientôt, et sur sa demande, lui remit le trésor avec un sourire d’indulgence.

En descendant Mile End Road, Lizzie son-

+ geait que c'était quelque chose d'étonnant et

de presque tragique, la petitesse du prix en quoi s'était résumé son rêve. Elle tenait là

dans sa paume fermée tout ce qui restait

d’un monde de mirage, échafaudé lentement

ur E) 5e FN é à GC (dt SE

248 \ JAZZIE BLABESTON |

et dissipé en un soir; ces deux pièces d’or {| étaient en quelque sorte des reliques, tout … ce qui restait pour prouver aux autres et lui rappeler à elle-même l'existence du bel édi- » fice fauché, | o | Quand elle arriva à Middlesex Street, elle x se souvint tout à coup qu'elle n'avait encore | rien mangé, el elle déjeunasurle champ d’une \ portion d’anguille à la gelée, de deux glaceset | d'unetablette dechocolat ; ensuiteelleselaissa \ prendre dans la foule et suivit la rue jusqu'au bout, regardant les étalages. 4 Elle était encore perplexe quand une pous- “| sée subite la projeta vers un coin de trottoir | où s’alignaient des paires de chaussures ; à vrai dire, elle eût préféré réserver son argent | pour des objets moins utiles, mais la voix de | la raison se fit entendre, et elle fit l’acquisi-

tion d’une paire de souliers jaunes un peu usés, mais pointus à ravir. Refusant l'offre d’un journal pour les emballer, elle alla s’as-

seoir sur le trottoir dans une petite rue laté- « rale, mit les souliers jaunes et abandonna les vieux. Quand elle eut fait cela, elle se dit

ZA B B DLAHKSTON

à une longue hésitation, ellese de pour une + fourrure. On était en août, mais le marchand dissipa ses derniers doutes en lui assurant que les fourrures vraiment belles se

portaient toute l’année. Elle acheta encore un

collier de perles, une broche, un nœud de velours rose dont elle orna son chapeau, et un mouchoir de soie safran avec son initiale Lodée en bleu. Après cela, elle ne pouvait

‘vraiment plus s’apitoyer sur elle-même ; et

on souci principal fut de disposer ces divers ornements avec assez d’art pour qu’on pût ques voir tous au premier coup d'œil.

Quand cela fut fait, elle remonta White- 1e Road jusqu’au « Pavillon», puis revint

sur ses pas, marchant lentement au milieu :

: du trottoir, mais s’applhiquant à ne pas TÉVÉz | *

ler dans son maintien un orgueil de mauvais

| goût. ans foisrevenue, elle ea quedans

hasard bien habillée, elle irait se montrer, | dans des sphères plus élégantes ; et sans

attendre plus longtemps, elle empoigna sa |

jupe à pleine main, prit le coin de sa four- | rure entre ses dents pour ne pas la perdre, … et rattrapa un omnibus en trois enjambées. | Comme ce n’était pas le moment de regar- | der à la dépense, elle prit un ticket de trois À

pence, se réservant de descendre quand bon |

Jui semblerait. Elle hésita plusieurs fois et se {

leva à moitié, mais se contint, et ne quitta |

l’omnibus que quand le conducteur annonça | « Marble Arch! » d’une voix lassée. |

Lizzie, débarquée sur le trottoir, regarda ) | la grille et dit « Hyde Park ! » À demi-voix, d’un ton chargé de respect ; puis elle épousseta sa fourrure à petites tapes tendres, prit | le mouchoir de soie safran à la main, et entra dans le grand monde avec simplicité

Il est bon de se promener dans les rues et |

de regarder les étalages, il est doux de man-

ger lentement une glace à la framboise, doux : aussi de rester tard au lit le dimanche matin, M ou bien d'aller en voiture jusqu’à Eppmg-Fo-

rest et de reposer ses yeux sur de l'herbe vraiment verte et des arbres qui ne soient pas . plantés en rangées ; mais marcher doucement dans les allées d’un parc, par un beau soleil, quand on a une fourrure neuve, des souliers jaunes, un collier de perles et un mouchoir de soie brodé est plus délicieux que tout cela. C’est une joie si complète et si pure que toutes les satisfactions de vanité mesquine finissent par disparaître. On se sent sorti de la dure carapace des jours de travail, installé dans un cercle supérieur où les toilettes éclatantes, le décor ratissé et les manières polies. rendent la vie douce, facile et belle ; et par sympathie les gestes les plus ordinaires et même le cours naturel des idées prennent une distinction mystérieuse.

Lizzie se promena donc dans Hyde-Park et Kensington-Gardens tant que dura le jour, et fut parfaitement heureuse. A la fin de la journée, elle se dirigea vers le kiosque de la musique et s’assit à quelque distance pour

. jouir de ses dernières heures. Le soleil des- cendit derrière les arbres lointains, borda de

nuances éclatantes et douces quelques nuages à épars et disparut tout à fait. Au milieu de … l'ombre qui tombait sur le pare, la musique » continuait à se faire entendre, jouant des airs |

militaires, au rythme martial et gai, auxquels la venue lente du crépuscule peer une mé- Jlancolie inattendue.

Lizzie restait sans bouger dans son fau- à

teuil, résolue à ne partir que le plus tard possible, et sentant pourtant que son bonheur

s'en allait. H faisait trop sombre maintenant … pour qu’on pût voir sa fourrure, ni le nœud

rose de son chapeau, ni le mouchoir de soie qu’elle tenait pourtant à moitié déployé sur ses genoux. L’obscurité la repoussait impi- ; toyablement dans sa sphère : elle n'était Fe.

qu'une petite chose insignifiante, Era dans la nuit. à.

Quand la musique se tut, des gens dé | élaient assis se levèrent et passèrent devant elle pour s’en aller ; il y avait surtout des da-

mes, des dames à démarche molle et balan-

cée, dont la silhouette devinée dans l'ombre #

avait un aspect d'élégance raffinée. C'étaient

LAB BLARESTON |

: de grandes dames, assurément, qu'elles . fussent ou non titrées ; la molle son dé leurs moindres gestes disait aux tiers!

Maintenant nous rentrons chez nous, dans 0$ maisons où il y a des lumières douces, es lits à colonnes et de la vaisselle d’'ar- Live se souvint du soir où l'oncle ich :

avait éveillé son grand désir en parlant des duchesses qui n'auraient pas su danser. Eh D bien, elle savait danser, elle, danser comme s grandes démos à n'auraient jamais pa ee

D. h'étaient même pas venues au « Pine à on » pour lui voir gagner le premier prix, | et si elles étaient venues, elles l’auraient ou- - bliée en moins d'une heure, retournant à ‘ : leurs plaisirs, à leurs jolies choses et à leurs jolies vies, pendant que la petite Lizzie renait dans les régions noires, avec ses deux | souverains, et au dedans d’elle quelquechose de cassé qui ériait son agonie. L'argent était déjà en partie dépensé ; il lui: avait donné

1elques heures de satisfaction, et voici que

29 LIZZIE BLARESTON

c'était déjà fini, et l’autre voix au dedans d’elle recommençait sa clameur lamentable, lui rappelait sans répit son désespoir, sem-. blait la pousser vers quelque redoutable.

asile.

Elle se leva aussi et s’en alla vers la grille ; elle n’essayait plus d’avoir Pair distingué.

D'abord elle sentait qu’elle n’était même pas

bien habillée ; elles n’avaient pas de fourru-

à F | res les autres, et probablement si elles avaient \ vu la sienne, avant qu’il fit nuit, elles au-

raient ri. Elles auraient ri doucement, sans. éclats, par politesse, et elles auraient passé”

en balançant les hanches dans leurs jupes” soyeuses et molles vers les équipages qui les attendaient certainement un peu plus loin. Le. beau mérite de savoir danser ! C'était moins” difficile que d’être riche, et moins spirituel

que de porter de jolies toilettes et de ne rien

faire !

Dans les allées sombres du pare, et plus.

tard sur l’omnibws qui la ramenait vers Mile. End, Lizzie sentit au milieu de son souci se lever en elle un étrange orgueil : l’orgueil de:

ceux qui ont nourri de grands rêves et n’ont pas étécompris. Il y aurait une sorte de noblesse amère à promener dans Faith Street, même dans la corderie, la conscience d’aspirations méconnues. Elle se sentait maintenant délivrée des obligations mesquimes et des devoirs vulgaires, appelée à marcher dans ces sentiers semés de lauriers et de ronces où s’en vont les grandes âmes que la vie a

“ traitées injustement.

Cet orgueil tomba quelque peu quand elle arriva à la maison, où le reste de la famille était rassemblé. Sur la table, il y avait un pot de bière et des verres ; même Bunny avait auprès de lui un peu de bière dans le fond d’un

. gobelet et mangeait des noix avec diligence. — Blakeston vit du premier coup d'œil les or-

nements nouveaux et fronça les sourcils ; mais l’oncle Jim admira sincèrement :

— C’est étonnant, dit-il, la d#férence que

ça fait tout de suite, un peu de toilette chez

une jeune fille ! | Lizzie garda un silence tragique, et Bunny, devinant sa tristesse, lui offrit des noix.

L’oncle poursuivit placidement :

— À la bonne heure ! On s'amuse quand on peut, et puis le lundi au travail ! S’pas, petite ? |

La « petite », les lèvres serrées, retira son |

chapeau, posa sa fourrure : puis s’abandon-

nant soudain, elle se laissa aller sur la table, ?

et la tête entre les coudes, sanglota éperdu- … ment. Les noix échappées de sa main rebon-.

dirent sur la table et roulèrent par terre, où |

Bunny les ramassa.

Au milieu du silence stupéfait, la voix à

mouillée de Lizzie prononça piteusement :

— Je ne veux pas ! Oh! je ne veux pas !

* L’oncle qui ne comprenait pas encore, de- »

manda avec lenteur :

— Qu'est-ce qu’elle ne veut pas ?

Entre deux hoquets désespérés, elle répon-

dit faiblement :

— Travailler. Oh ! je ne veux pas |

Entendant cette prétention éhontée, Bla- e keston père voulut protester avec nn à

Mais l’oncle l’arrêta de la main.

Il chercha laborieusement quelque hs

| | 3 ASE LIZZIE BLAKESTON 227

‘3 à dire, et ne trouva rien. Mrs. Blakeston qui 4 prenait pas au sérieux les nerfs de jeune …

À examinait la fourrure avec intérêt. Au bout de quelque temps, l'oncle Jim, ayant . définitivement reconnu son impuissance à | trouver des paroles de consolation, offrit un

| peu de bière, et voyant que ce subterfuge ne

… suffisait pas à arrêter les larmes, il lui con- | seilla d'aller se coucher.

Elle monta l'escalier en sanglotant tou- | jours, se déshabilla et pleura longtemps sur » l’oreiller. La vie était trop dure ; le chemin des grandes âmes était tout en Fees sans

- aucuns lauriers ; et même oubli du sommeil

| É L. lui était d'aucun réconfort, à cause du len- . demain qui venait déjà.

ne. A cinq heures un quart, Lizzie se leva,

… descendit allumer le fourneau à essence et

. emplir la bouilloire, et remonta s’habiller. A

roir pendu à un clou ; quand elle s’en servit » pour arranger ses Ho elle constata

En

côté de son lit, il y avait un morceau de mi- di

qu’elle avait les. yeux rouges, et dit à haute

pe à LIZZIE BLAKESTON

voix : « Ça m'est bien égal ! » En regardant | avec plus d'attention, elle découvrit autre

chose : c’est qu’elle ne pourrait jamais

rien.

avoir l'air d’une héroïne, d’une héroïne de .

Les héroïnes du crime et du vice, 1 ré- | voltées avaient une mine altière, des yeux.

profonds au regard dominateur, un teint mat, des lèvres de carmin, un port de tête arro-.

gant, enchanteur et cruel. Elle, Lizzie, n'avait.

rien de tout cela. Comme héroïne vertueuse,

DE se

er

innocente et persécutée, elle eût été plus vrai- :

semblable, mais celles-là avaient toujours un

air de distinction chaste, de vertu éclatante ‘

qui les marquait pour le triomphe inévitable

de la fin. Ce qu’elle voyait dans les débris den miroir c'était, sans illusion possible, la figure d’une petite jeune fille ennuyée et lasse, qui

se préparait à travailler toute la journée, pour huit shillings par semaine, et n’aimait pas cela. Il n’y avait donc pour elle aucun espoir M Quand elle eut fait cette constatation, elle. s’aperçut qu’elle n'avait plus que juste le” temps de boire son thé en toute hâte et d'em—

PCR CANON 4 (LA FR k es TAG ren FOR 73 k ?

' LIZZE BLAKESTON | 299

D. porter un morceau de pain pour manger en - route.

Elle arriva en grignotant dans Mile End

- Road, et la gloire du soleil levant au-dessus

des maisons la frappa comme une offense.

- Elle se dit : « Elles sont encore au lit, les

grandes dames ! » et regarda le ciel rose avec

hostilité ; le fait d’être levée à temps pour voir

- l'aurore était la preuve amère de sa servitude. …— Mais ce ne fut que quand elle se retrouva à

… j'atelier, à sa place coutumière, attelée de nouveau à la longue tâche fastidieuse, qu’elle … goûta tout à fait l'horreur de la vie qui re-

commençait.

. Ilse pourrait fort bien que dans vingt-

cinq ans elle fût encore là. Vingt-cinq ans ! . Elle essaya de se représenter combien cela faisait de jours, et abandonna bientôt le cal- - cul, arrivée à des chiffres tels qu’ils cessaient - d’avoir.aucun sens. Le ronronnement continu des machines semblait le symbole même de - l'éternité. Elles marchaient sans heurts, in- Jlassables, rapides, exemptes des imperfec- … tions et des faiblesses d’une humanité pré-

caire, et toutes ces choses qui tournaient sans arrêt, les volants, les longues tiges d’acier, les courroies et les engrenages, c’étaient des … vies, des vies, des vies, des viesquipassaient. | Elles se suivaient en longues files inépuisables, faisaient quelques tours rapides, s’usaient et passaient dans le vide, remplacées par d’autres, toutes résignées et dociles. . | D'innombrables générations se succédaient sans plainte, et déjà la machine appelait de | son ronronnement doux les petites filles qui avaient cru lui échapper.

L'heure du déjeuner amena toutes les amies, qui exigeaient le récit détaillé de tout ce qui s'était passé, de ce qu'avait dit le di- ©” recteur du « Paragon » et de la façon dont … elle allait dépenser les deux souverains. Mais Lizzie n’était pas en humeur de causer ; la . curiosité de ces prétendues amies lui parut Sotte et vulgaire, et leurs exclamations diver- … ses, qui se traduisaient toutes par : « A-t-elle « de la chance, cette Lizzie ! » la choquèrent h. comme des propos déplacés au cours de fu- … nérailles. Car elle portait en terre ce jour-là

ungrand secret plein d’orgueil, quelque chose comme les restes d’une personne de haute naissance qui aurait vécu en exil et dont, / même après sa mort, il serait interdit de révéler le nom. Elles ne comprenaient pas, les —. autres ; elles ne comprendraient jamais, et — elles l’ennuyaient. Naturellement, quand elle “ montra sa mauvaise humeur, on l’accusa de —. vanité ridicule, et les camarades coupèrent … court à leurs félicitations pour dire d’un ton … moqueur : ;

…. — Ah !ça paraît dur de se remettre au tra- - vail quand on a passé sur les planches ! 11 faudra pourtant s’y faire, ma fille !

Lizzie répondit :

— Peut-être !

Et elle rentra la première à l'atelier.

Les machines tournaient toujours ; il sem-

… blait qu’elles dussent continuer ainsi pendant 1}: … des siècles et des siècles et que toutes les — générations à venir suffiraient à peine à as — surer leur besogne ; mais Lizzie n’était plus — disposée à se résigner. Une fièvre de révolte … haletait en elle et faisait trembler ses mains,

et toute sa volonté frêle se cabrait contre le destin. Ce qui l’exaltait surtout, c'était l’iné- |

galité de la lutte : d’un côté, il y avait une

grande loi irrésistible et peut-être juste qui,

depuis le commencement du monde, ployait sous le même joug les résignés et les réfractaires, et de l’autre côté, il y avait la petite

Lizzie qui se dressait en face de l’inévitable | | et prétendait échapper au sortcommun. Pour-

tant, illui faudrait céder tôtoutard, à moins.

Elle s’arrêta un instant dans son travail, les |

yeux ouverts sur la muraille ; et quelque

chose de grand et de solennel entra dans la

longue salle emplie de poussières, voila le dé-

cor mesquin, couvrit tous les bruits de la vie «

vulgaire, et lui chuchota à l'oreille des pro- :

messes d'évasion.

Elle songea : « Comme c’est simple yet s’étonna de n’y avoir pas songé plus tôt. C'était 4 une revanche, en somme, la seule possible, Hs mais éclatante ; un défilancé à toutes les gran- k des puissances oppressives ; une fin tragique. : et belle qui terminerait sans déchéance un L grand chagrin. et elle avait lu dans les jour-«

CET iv

5 naux que cela ne faisait presque pas mal. Les

2 laient cela, seraient contraintes au respect ; st les amies de la corderie percevraient confusément qu'elles avaient caché au milieu d'elles une âme plus haute et plus pure ; et quand de: Sonnerait le glas de son départ, il y aurait quelque part dans l'infini une voix juste et | ‘compatissante qui annoncerait:

— — Celle qui s’en va, c’est la petite Lizzie, qui 1 savait danser !

4 | Une fois que l’idée fut venue, elle ne songea même pas qu'il pût y avoir lamoindre hésitact tion : c'était la solution glorieuse et simple, qui répondait à tout, et pour laquelle elle n'avait besoin de la permission de personne.

à t elle serait une héroïne, après tout !

Les heures qui passèrent après cela furent | ia ouces et faciles, et les moindres choses pri- | L rent un sens mystérieux, comme ennoblies à le reflet de ce qui allait venir. Quand da journée de travail fut finie, Lizzie quitta Mine avec un sourire affable et s’en alla le # ong de Commercial Road vers les docks, un

“prandes dames elles-mêmes, si elles appre-

peu émue, mais pleine de fierté. Elle sentait qu’elle allait faire là quelque chose de grand | et d’héroïque, qui devait la relever à jamais 4 au rang dont elle avait cru un moment dé choir, et mettre un sceau de noblesse authen- À tique sur ses opérations avortées. Les gens à diraient : « 11 fallait vraiment qu’elle eût une. : nature supérieure au vulgaire, puisqu'elle est. morte d’avoir été méconnue ! » Et la mort lui. ; donnerait ainsi son auréole plus selerien | et plus sûrement que le succès. . 11 Elle avait marché assez vite et *épereut qu’il était encore trop tôt ; la nuit ne faisait que commencer. La rivière serait sillonnée de chalands et de vapeurs ; elle pourrait être dérangée, et elle désirait finir sans hâte, doucement, dans un cadre auguste de silence et de paix. Elle s’en alla donc par les rues, | regardant autour d’elle par curiosité : tout. ce. : qu’elle voyait, gens, maisons et boutiques, : était laid, indistinctement laid ; il n’y avait. rien [à qui valût un regret. D’ lion elle le. comprenait maintenant, même les maisons de West-End avec leurs façades à colonnes, les

squares tranquilles et distingués, les maga-

sins aux épais lapis, et même bijoux et four-

rures n'auraient pu la satisfaire tout à fait. Elle disait cela sans envie et sans dépit et - elle en donnait la preuve, puisqu'elle allait “renoncer à jamais à l'espérance de toutes ces choses, que personne n'aurait pu lui retirer. Quand la nuit fut un peu avancée, elle se dirigea de nouveau vers la rivière, longea l’église de Limehouse et suivit les rues obs- “cures en cherchant l'endroit qu’elle avait en vue. Elle le trouva bientôt : c'était un pas- “sage étroit entre deux murailles qui menait à un tronçon de quai; des deux côtés l’eau du fleuve clapotait doucement contre les hau- “tes parois de wharfs déserts ; du quai par- “tait une passerelle qui conduisait à un pon- “ton ancré dans le courant, où s’amarraient . les vapeurs.

—. Au coin du quai, il y avait un public-house dont les fenêtres étaient encore éclairées :

“quand elle-se fut assurée qu'il n’y avait us personne dehors, elle passa vite et sans faire

L'eau était parfaitement calme ek ot le ponton se balançait doucement, en oscillations paresseuses, comme bercé par le re:

mous de quelque chose qui venait de passe De l’autre côté, c'était la double cbscurité de l’eau noire et des murailles sombres des e trepôts ; çà et là les lumières de quelqu vapeurs immobiles se reflétaient dans .

fleuve en longues traînées vacilantes ; le si flement lointain d’un remorqueur s 'étouffa dans la nuit ; les bruits divers de la cité arr vant par intervalles en échos confus, et c’éta tout. Ce ponton qui oscillait doucement s l’eau sombre avait des airs d'asile, et sa s litude recueillie semblait en vérité une pro: messe de la paix définitive. | Lizzie arriva là en courant, vit les lumi res miroitant dans l’eau, presque sous.

pieds, et s'arrêta. Elle savait qu’à gauc cn très loin c'était la mer, et de l’autre côté Lon dres, et elle fut contente de voir que la marée descendait. Elle songea quelle chose vaste et mystérieuse c'était qu'une rivière, qui tri versait d’un bout à l’autre les villes des hom=

mes en poursuivant au milieu d’eux sa vie à elle, que rien n’avait pu changer. Combien

en avait-elle déjà porté dans ses eaux troubles

et roulé sur ses bancs de vase, de ces cho-

ses semblables à ce que la petite Lizzie allait devenir ? Pauvres filles qui avaient été poussées au dernier refuge pour avoir cru que - l'honneur ou l’amour étaient des choses d’im-

- portance ; vieilles gens qui avaient trop lon- |

} gucment et trop durement vécu et ne se sen- … taient pas la force d’attendre davantage ; - faillis, vaincus et délaissés, ils étaient venus à

elle, etilsavaient trouvé ce qu'ils cherchaient,

- comme elle allait le trouver à son tour.

Elle fit deux pas vers le bord et s’arrêta

encore une fois. Elle n'avait pas peur de la

mort, Lizzie ; seulement... elle avait grand

peur de l’eau noire, et elle recula lentement

jusqu'au milieu du ponton et s’efforça de se rappeler son grand chagrin afin de s’exalter un peu. |

Il vint tout à coup, avec son cortège de dé-

sillusions, d'iniquités et d’intolérables ennuis.

… De toutes celles qui avaient cherché un asile

sal

qui eut pu avoir d'aussi ie rase Lizzie ! La belle affaire d’avoir été trahie délaissée ! La ee douleur de n avoir pas de quoi manger ! Elle ! On lui avait volé s espoir : des puissances occultes et malfaisa tesluiavaient suggéré un réve obscur, l’avaie nourri, attisé, fait croître d’un jour à l’autre pour l’escamoter soudain d’une façon incor préhensibleet cruelle! Il ne restait plus qu’une grande détresse, l'avenir interminable et va: gue, le travail fastidieux... Et les deux souverains déjà dépensés ! Re Quand elle eût songé à tout cela, Lizzie couvrit les yeux de ses mains, marcha dro devant elle, sentit le sol manquer sous ses pieds, et se laissa aller en frissonnant... ;

Au rez-de-chaussée de la maison de Fait Street, le conseil de famille était rassembl Mr. Blakeston père regarda la montre de beau-frère, et dit avec amertume:

— Voilà ce que c’est quai on leur lai

quarante sous à ces petites ! Ça Perse)

| : Bah! ditail. A cet ee on dit çà, 4e so P is le lendemain on n’y pense plus. Ilne pes se Fo en somme : tout a bien

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