‹ La besace d'amourChapitre 28 sur 33 · LA VIERGE D'IVOIRE · texte numérisé non relu

LA VIERGE D'IVOIRE

Grand récit canadien inédit par JEAN FÉRON

No. 2 (Suite) -Il fit sa déclaration et voulut se reti-

rer.

— Quel est votre nom? demanda l'officier en charge.

— Danjou. . . Philippe.

— C'est bon, vous pouvez vous retirer.

On fit des recherches pour retracer la mère sans coeur qui avait abandonné son enfant, mais inutilement. r...,.

L'enfant fut confié aux Soeurs Grises de la rue G-uy.

On le baptisa sous le nom de Philippe Danjou.

Cinq ans après il fut adopté par la femme d'un tavernier de Samte-Cunégonde. Le couple était sans enfant, et la femme pensa que ce petit garçon pourrait retenir le mari qui avait déserté presque son foyer. En effet, le tavernier n'entrait chez lui que pour dormir, et combien de nuits encore passait-il hors de sa maison !

L'enfant, assez joli, très intelligent et d'une nature douce et joyeuse, parut en effet rattacher l'homme à son foyer. Plus tard, quand il fut arrivé à l'âge de dix ans, il fut placé dans un collège. Très studieux, il commença de s'instruire, et durant six ans il fut presque admiré de ses professeurs. Il possédait de grands talents et faisait prévoir qu'il se taillerait une large situation dans le

monde. Mais survint la mort de sa mère adoptive, et cet événement fut pour le jeune homme le plus grand malheur.

Car, une fois seul dans la vie, le tavernier se jeta dans la débauche. Il oublia son enfant adoptif, vendit sa maison et ses meubles et se mit en pension. Il buvait énormément et se livrait aux dépenses les plus extravagantes, si bien qu'il alla à la banqueroute.

Un jour, il disparut sans laisser d'adresse.

Résumé du chapitre précédent :

Sur la rue Notre-Dame à Montréal, M. Philippe Danjou, jeune homme côtoyant la misère, sans emploi depuis plusieurs mois, trouve une statuette en ivoire. Quelques heures plus tard il réussit à trouver une position.

Philippe Danjou est un enfant trouvé, qui fut recueilli par un brave journalier.

Philippe Danjou, qui atteignait dix-huit ans, se trouva tout à coup seul et sans protecteur. Il fut contrait d'abandonner le collège pour gagner sa vie. Il chercha d'abord une place clans les bureaux d'affaires, et ce fut avec beaucoup de peine qu'il parvint à trouver un emploi auprès de deux avocats associés; et encore cet emploi n'était-il que temporaire. Les avocats n'avaient besoin de cet employé que pour trois mois environ. N'importe ! Philippe accepta la place en attendant mieux.

Une fois ces trois mois écoulés, Philippe se remit en quête d'une position, mais n'ayant aucune personne influente pour le recommander, il ne réussit pas à se placer. Pour ne pas crever de misère il fit toutes les besognes : il travailla sur le port au décharge- ( Suite à la page 82)

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82 LA VIE CANADIENNE

LA VIE CANADIENNE

LITTÉRATURE ET LITTÉRATEURS (Supplément au "Roman Canadien")

Publié dans le but de mettre plus de vie dans le monde littéraire Canadien et de coopérer à l'oeuvre du "Roman Canadien".

Nous recevrons avec plaisir tous manuscrits que Von daignera nous soumettre et si refusés, seront retournés à nos frais.

Correspondances, adressez :

"La Vie Canadienne"

Casier postal 969 MONTEE AL

La maison Edouard Garand est le siège d'une entreprise littéraire qui semble appelée à un développement considérable. Bien que la tentative date d'hier, tout un catalogue est déjà dressé, mentionnant les oeuvres qui sont redevables de leur publication au bienveillant patronage de cette solide organisation d'imprimerie et de librairie. Plusieurs jeunes talents s'y sont révélés, grâce aux encouragements qu'ils auraient difficilement trouvés ailleurs.

Avant de se faire un nom, en effet, il ne suffit pas de produire: les débutants du monde intellectuel sont trop souvent arrêtés, dès leurs premiers essais, par la difficulté de trouver un éditeur consciencieux. Dans la généralité des cas, ou bien on leur impose des déboursés préalables dépassant leurs ressources avec perspectives lointaines de recouvrement, ou bien on leur promet un pourcentage problématique, souvent dérisoire, et on les frustre du bénéfice que méritait un long et pénible labeur. Ici, aucune exploitation de ce genre: la maison fait examiner les manuscrits par des critiques compétents, et elle se charge de tous les frais d'impression et de publicité. Une organisation rationnelle assure l'écoulement rapide des ouvrages, ce qui permet d'offrir aux ouvriers de la plume une rémunération des plus convenables; de cette façon, les nouveaux professionnels ne travaillent pas uniquement pour la gloire, dont les fumées grisantes ne s'accompagnent d'aucune vertu magique pour garnir une escarcelle en détresse.

Ce serait déjà beaucoup que d'aplanir les obstacles d'ordre matériel pour ceux qui débu-

tent dans la carrière des lettres, de lancer leurs ouvrages et de les accréditer dans le public. Mais, au surplus, le sens pratique de cette administration se met au service d'une cause éminemment nationale, le développement de la production littéraire canadienne-française; seuls peuvent faire partie de l'association les auteurs canadiens écrivant en français, ou lee auteurs directement venus de France pour habiter le Canada. Il n'y a pas que des novices: les écrivains naissants y voisinent avec leurs aînés. Le champ d'activité de cette entreprise s'était borné tout d'abord aux romans canadiens inédits; mais l'affluence des propositions a eu tôt fait d'élargir ce domaine: le plus récent catalogue porte comme annonce, sur la couverture: Romans — Poésie — Théâtre — Voyages — Critique. Voilà des débuts pleins de promesses.

F. CHARBONNIER, Ptre.

Docteur es- lettres, Lauréat de l'Académie Française.

LA VIEEGE D'IVOIRE (Suite de la page 81)

ment des navires, dans les chantiers de construction, se fit terrassier, remplit les fonctions de garçon d'hôtel. Mais il avait horreur de ces métiers, non pas que le travail par lui-même fût déshonorant, mais parce qu'il coudoyait tous les jours une classe d'hommes avec lesquels il n'était pas fait pour vivre. Il désirait donc ardemment se créer une situation sociale plus élevée. Mais ce n'était pas facile, si peu facile qu'il lui fallut trois années de recherche pour enfin trouver un poste dans l'administration d'une compagnie d'assurance. On le plaça à la correspondance. Il fut actif, docile et ponctuel. Mais un jour il arriva qu'une lettre chargée disparut du courrier qu'on avait apporté. Ce courrier avait été déposé sur un pupitre en attendant que le préposé au dépouillement des correspondances fût arrivé. Le pupitre de cet employé se trouvait voisin de celui de Philippe Dan j ou. Durant quelques minutes Philippe était demeuré seul dans la pièce affectée aux employés de la correspondance. Aussi, lorsqu'on eut découvert que cette lettre chargée manquait, les soupçons tombèrent-ils sur le pauvre garçon.

Il se défendit . . . Hélas ! telle est notre société aveugle et stupide que plus l'on crie son innocence, plus l'accusation pèse sur l'in-

N'oubliez pas d'acheter le mois proch ain, "Le Grand Sépulcre Blanc", par Emile Lavoie, et vous ne le regretterez point.

LA VIE CANADIENNE

nocent et plus la culpabilité semble évidente. Philippe eut beau clamer son innocence, plaider non-coupable, les soupçons demeurèrent. On fit plus : le directeur et un officier de police appelé en toute hâte voulurent induire le jeune homme à avouer son crime ! Philippe se révolta. Il ne connaissait pas le coupable, mais il se souvenait que plusieurs employés étaient venus dans le bureau, et il déclara qu'un moment lui, Philippe, s'était absenté. Mais cela ne pouvait rien prouver en faveur de l'accusé, et les soupçons restèrent sur lui. On ne l'arrêta pas, mais on le congédia de l'assurance.

Pour Philippe ce ne fut guère mieux qu'une arrestation et même une condamnation, car de ce jour il lui fut impossible de trouver un autre emploi dans les bureaux d'affaires. C'est alors que vinrent la dêche terrible, la misère, la faim, le désespoir !

Chose inouie, voilà que tout à coup Philippe trouvait un homme qui paraissait avoir confiance en lui, et une joie immense gonflait son coeur. Oui, M. Roussel, le négociant, avait trouvé dans Philippe Dan j ou un misérable plutôt qu'un coupable.

Philippe marchait donc alertement après avoir quitté les magasins de la rue Saint-Paul.

— Maintenant, pensaitil, il est important que je mange un peu. J'ai faim. . . Depuis trois jours que mon estomac n'a rien reçu, et je sens mes forces s'en aller très vite. Oui, mais avec quoi manger?. . . Il faut que je trouve du crédit d'ici demain, car demain, après ma journée faite, je pourrai me faire avancer un dollar ou deux. Cet argent me suffira bien jusqu'à samedi, jour de paye.

Ce jour-là était mardi, et pour un homme qui n'a pas mangé depuis trois jours il doit lui sembler que le samedi, jour de paye, est très éloigné encore !

Philippe se mit à repasser dans sa mémoire tous les restaurants qu'il connaissait, avec l'espoir d'en trouver un où il aurait peut-être chance d'avoir un repas à crédit.

Et au bout d'un moment il murmura :

' — Bon, je pense que ce restaurateur ne me refusera pas mon souper !

Philippe revint sur la rue Notre-Dame et se dirigea vers l'Est. Il marchait maintenant la tête haute, il avait une place, il al-

Fleur Lointaine, roman canadien inédit par F. Provançal, docteur es-lettres, lauréat de l'académie Française, que nous publierons prochainement est appelé à un grand retentissement.

lait gagner de l'argent et finirait peut-être pas se tailler un bel avenir. Il pouvait maintenant regarder le monde sans rougir : demain il serait sorti de la geuserie dans laquelle il avait pataugé malgré lui. Demain serait un jour nouveau, le commencement d'une vie nouvelle, et Philippe souriait à l'aube qui naissait.

La monnaie à-p- Philippe.

Il ne faut ni dire ni penser que tous les bossus sont vicieux et méchants, non ! Il s'en troive qui, à cause de la déformation de leur être, maudissent la nature qui les a fait mal venir; leur caractère devient jour après jour plus acariâtre, plus malendurant, et ils finissent pas devenir tout à fait insupportables.

Il n'en était pas ainsi du restaurateur chez qui Philippe se rendait, car ce restaurateur était bossu; mais en dépit de ses manières un peu rudes c'était, au fond, un très brave homme.

Son nom à ce bossu était Amable Beaudoin. Depuis bien au-delà de vingt ans il tenait restaurant sur la rue Notre-Dame, à droite, après avoir dépassé la vieille construction qu'on a convenu d'appeler "Château Ramsay". Les habitués de ce restaurant appartenaient surtout à la classe des ouvriers du port. Mais aux jours de Marché on y voyait des agriculteurs qui venaient vendre leurs produits sur la place du Marché Bonsecours. De temps à autre on y remarquait encore des employés du commerce et des garçons de bureau. Mais "pour ces messieurs" Amable Beaudoin avait eu la délicatesse de faire aménager une demidouzaine de petits cabinets que fermaient des rideaux de velours vert.

Le Bossu — comme on l'appelait très souvent — n'était pas riche, mais tout ce qu'il possédait était à lui. L'immeuble dans lequel se trouvait son restaurant était sa propriété. Il lui avait fallu quinze années de dure économie pour devenir le propriétaire de cette construction en pierres grises, vieille peut-être de soixante-quinze ans, mais solide encore. Par la location d'une boutique de sellier en bas, tout à côté de son restaurant,

LA VIE CANADIENNE

et d'un logement en haut, avoisinant le sien, Amable arrivait, avec les bénéfices que donnait le restaurant, à mettre quelques épargnes à la banque.

Il avait une grosse famille : neuf enfants, dont huit filles et un garçon. Ce garçon, âgé de 19 ans, était l'aîné.

Malheureusement, presque tous les enfants du bossu étaient maladifs, et le pauvre homme ne cessait d'acheter des médicaments, des pilmles, des toniques, et des ci et des ça, sans compter les consultations et les visites des médecins. Mais passe encore, s'il ne se fût agi que de courir de temps à autre chez le pharmacien. Mais il y avait pire que cela dans la famille du restaurateur : il y avait un malade impotent, et c'était l'unique enfant mâle. A l'âge d'une douzaine d'années le bambin avait failli mourir de la fièvre scarlatine. On l'arracha à la mort, mais la paralysie s'empara de tous les membres de l'enfant, et depuis cette époque il était demeuré nuit et jour étendu sur un grabat, sans force et comme mourant à petit feu.

Sept années, énormément longues, s'étaient ainsi passées. Amable ne voulait pas voir mourir son unique rejeton mâle, et il j l'avait pas regardé à la dépense pour essayer de ramener son fils à la santé et à la force. Il avait appelé les meilleurs médecins de Montréal, mais la science médicale était tou-

jours demeurée impuissante à rendre la vigueur aux membres perclus.

C'était décourageant !

La maladie, sous quelque forme qu'elle se présente, est toujours une croix très lourde pour ceux qu'elle affecte et elle jette sur les joies intimes du foyer un voile sombre. Amable souffrait peut-être plus que son fils et il maigrissait excessivement. Naturellement, cette souffrance morale jointe aux tracas de tous genres finissait par aigrir quelque peu le caractère pourtant assez jovial d 'Amable Beaudoin.

Quant à sa femme, on pouvait dire que c'était une vraie crème d'épouse. Et bien qu'elle fût maigre et chétive, elle demeurait vigoureuse. C'était une vaillante qui ne ménageait pas ses peines pour ses enfants. Et puis elle était d'un caractère égal, elle souriait toujours, beau temps mauvais temps, ne se plaignait jamais, et elle était l'ange de ce foyer.

C'est donc chez le Bossu Amable Beaudoin que Philippe Dan j ou alla, ce soir-là, demander pitance.

Il était un peu après six heures.

Quand il pénétra dans la salle commune, il vit presque toutes les tables occupées par des personnes qui lui étaient inconnues. Il avait un moment espéré y découvrir une figure amie qui lui serait venue en aide

Pour paraître prochainement :

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