‹ La besace de haineChapitre 22 sur 32 · CHEZ LE GOUVERNEUR · texte numérisé non relu

CHEZ LE GOUVERNEUR

Ce fut deux jours après que M. de Vaudreuil arriva à Québec. Il n’y venait que pour un court séjour, dans le but de régler certaines affaires importantes. En ces derniers jours de mars, on ne savait pas encore sur quel point du pays se porterait l’offensive anglaise. Ce n’est qu’à la fin d’avril qu’on allait apprendre l’arrivée d’une grosse flotte à Louisbourg, dont quelques vaisseaux allaient remonter le Saint- Laurent dans le but de faire les premières reconnaissances. C’est alors que le gouverneur et ses officiers se porteraient sur Québec avec la principale armée.

Lorsque M. de Vaudreuil venait dans la capitale, il y avait réceptions officielles et réceptions privées, et la liste des personnes qui désiraient avoir audience pour une raison ou pour une autre était préparée bien à l’avance. Cette liste était la première chose qu’on présentait au gouverneur dès qu’il mettait le pied dans la capitale. Le gouverneur prenait un repos de deux ou trois jours, puis il ouvrait la salle des audiences. Or, le jour même que M. de Vaudreuil prit connaissance de la liste très longue des personnages qui demandaient une audience, ayant vu au bas de cette liste le nom de Flambard, il dépêcha un commissionnaire pour prévenir le spadassin qu’il lui accorderait cette audience le soir même. M. de Vaudreuil n’était arrivé en la capitale que du midi, en traîneau et escorté de quelques jeunes officiers canadiens de Montréal.

Si M. de Vaudreuil accordait de suite et la première audience à Flambard, c’est parce qu’il connaissait toute la valeur de notre héros qui, un jour, avait réussi contre bien des coteries puissantes de la cour de Versailles à faire rentrer M. de Maubertin dans la faveur royale. Avec un tel homme c’était un honneur que de compter, et M. de Vaudreuil voulait en outre se ménager un ami dans la personne de Flambard.

Notre héros se présenta donc le soir même au Château Saint-Louis, mais non comme le spadassin fanfaron et audacieux que nous connaissons, mais plutôt comme un bourgeois aisé, vêtu de la culotte de soie noire, d’une redingote de velours brun,

et portant pour tout ornement le jabot de dentelle. Cette fois, devant notre ami les portes du Château s’étaient ouvertes comme d’elles-mêmes, et les gardes et huissiers rangés dans le vestibule, s’étaient inclinés sur son passage. Car Plambard était maintenant fort respecté. C ’était un personnage. D’abord on avait appris qu’il avait été à diverses reprises reçu par le roi à la Cour de Versailles, ce que n’obtenaient pas toujours les plus hauts personnages de la plus grande noblesse. Et puis, il faut bien le dire, on le respectait surtout à cause de sa rapière. Pourtant, ce soir-là, Flambard apparaissait sans arme ; mais on savait comment ce prestigieux bretteur pouvait armer sa main. Ensuite, parmi les gardes et huissiers Plambard était reconnu comme l’ami de Jean Vaucourt, capitaine de la maison de M. de Vaudreuil. Et, enfin, mieux que tout cela, Plambard avait le premier l’honneur d’une audience avec le gouverneur ; il passait avant Bigot, avant Varin, avant Péan, avant tous les plus grands personnages de la capitale ! Ce qui n’était pas pour amoindrir son prestige.

Plambard défila donc devant les huissiers courbés et les gardes admiratifs, il passa avec, à ses lèvres, son sourire narquois qui lui était coutumier.

M. de Vaudreuil le reçut dans la salle des audiences, sans témoin.

— Monsieur Plambard, dit-il en offrant courtoisement un siège à son visiteur, j’ai pensé que vous ne pouviez avoir à me communiquer que des affaires de la plus grande importance ; c ’est pourquoi j ’ai voulu vous recevoir sans retard.

— Excellence, répondit Plambard en s’inclinant, je suis très reconnaissant de cette marque de courtoisie. Je comprends que, comme ministre du roi en ce pays, vous êtes disposé à m’accorder la même bienveillance qu’à diverses reprises notre Bien-Aimé a bien voulu me témoigner. Je vous remercie, et je désire vous assurer de mon dévouement entier et de ma gratitude. Et c’est cette gratitude, excellence, qui me fait venir à vous aujourd’hui, et me fournit l’opportunité de vous mettre au courant de certains faits dont, dans la multiplicité de vos besognes et de vos tracas, vous n’avez pu être informé.

— Se passe-t-il quelque chose d’extraordinaire en cette bonne ville de Québec ? demanda M. de Vaudreuil avec beaucoup d’intérêt.

— Oui, excellence. Mais, d’abord, je me permettrai de vous instruire de la mort de monsieur de Maubertin, si vous ne l’avez déjà apprise.

— C’est vrai, j’avais été informé du trépas du comte l’automne dernier. Pauvre comte, c’était un grand serviteur du roi.

— C’était, après vous, excellence, le meilleur serviteur du roi Louis, et c’était un grand homme dont, je le crains, on ne saura reconnaître les services qu’il a rendus à la France dans l’Inde.

— Je vous crois, mon ami, sourit M. de Vaudreuil flatté par l’éloge délicat que Flambard venait de lui adresser.

- — Si vous avez appris le décès du comte de Maubertin, vous n’avez pu apprendre la disparition — je n’ose dire la mort — de sa fille Héloïse, l’épouse de votre capitaine des gardes.

-j-Ah ! madame Vaucourt serait-elle morte aussi? fit avec inquiétude Vaudreuil.

— Voilà ce que je ne saurais affirmer. Mais, une chose sûre, elle a été enlevée de sa demeure au mois de juillet dernier, en pleine nuit, par des inconnus. Et comme témoin de ce rapt, j’ai le père Croquelin qui fut bâillonné, garrotté et mis dans l’impossibilité d’empêcher le crime. Monsieur le marquis, madame Vaucourt a été enlevée avec son enfant.

— Avec son enfant! s’écria Vaudreuil avec surprise. Mais il y a déjà longtemps, si l’affaire s’est passée au mois de juillet ! Avezvous fait des recherches?

— J’ai fouillé la ville de fond en comble, inutilement.

— N’avez-vous pas confié l’affaire au lieutenant de police et à monsieur l’intendant?

Flambard se mit à rire.

Vaudreuil le regarda avec étonnement.

— Pardonnez-moi, excellence, mais je vois que nous ne nous entendons pas. Je vous ai dit que j’ai fouillé tout Québec, hormis quelques maisons que je n’ai pu visiter, entre autres celle de . . .

Flambard parut hésiter et regarda profondément le marquis.

—Parlez ! dit M. de Vaudreuil.

— La maison de l’Intendant, acheva Flambard.

— -Mais vous n’allez pas soupçonner monsieur l’intendant? se récria Vaudreuil.

— Ah ! ah ! ricana Flambard, j’ai pensé juste en disant que nous ne nous entendons pas, excellence !

— Expliquez-vous, je vous prie ! dit le marquis avec une sorte de défiance que Flambard saisit.de suite dans les regards et l’attitude du gouverneur.

• — Monsieur le marquis, voulez-vous me permettre avec vous mon parler franc comme j’ai eu avec le roi? Car, monsieur, je vous le dis sans fanfaronnade, j’aurais pu aller au roi, et je sais que le roi m’aurait entendu et que je me serais entendu avec lui. Mais sachant que le roi avait ici son représentant et son ministre, et que ce ministre savait aussi bien que le roi rendre justice, je suis venu à lui !

Yaudreuil sourit au compliment et répliqua avec plus de bienveillance :

— Soit, monsieur Flambard, je vous accorde votre franc parler.

— Merci, excellence, vous augmentez de cent pour cent ma dette de gratitude envers vous. Maintenant, je vais droit au fait. Je vous ai dit que madame Vaucourt avait été enlevée et que sa trace n’avait pu être retrouvée ; ceci vous l’ignorez. Mais vous n’ignorez pas l’attentat commis sur la personne de Deschenaux... pardon! si je ne dis pas Me sieur”, j’en suis incapable. . . attentat dont vous connaîtrez plus tard les causes. Et vous n’avez pas été sans apprendre le suicide de Mlle Pierrelieu. . .

— En effet, interrompit Yaudreuil, cet événement a fait jaser beaucoup les gens du pays.

— Un événement, monsieur? Allons donc, ce n’était qu’un incident. L’événement n’était pas encore mûr, et cet événement, c’était la mort de Jean Yaucourt et de sa femme!

— Oh ! oh ! monsieur Flambard, s’écria le marquis de Vaudreuil, êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez? Est-ce que Jean "Vaucourt n’a pas tenté de se suicider ?

— Non ! rétorqua rudement Flambard.

Yoici le poignard qu’une main inconnue a planté dans le sein du capitaine.

Le gouverneur examina attentivement ce poignard.

— Croyez-vous qu’avez cette arme, demanda-t-il au bout d’un moment, on puisse arriver à connaître l’assassin ?

— Yoici encore, reprit Flambard sans répondre directement, un autre poignard semblable, comme vous voyez, au premier !

— Oui, admit Vaudreuil, ces deux armes se ressemblent beaucoup.

— Eh biend excellence, celle-ci, la seconde, a frappé à mort le père Yaucourt !

— Mais alors, s’écria Yaudreuil avec stupéfaction, vous connaissez peut-être la main qui a dirigé ces deux armes?

- — Je la connais, monsieur le marquis, et c’est pourquoi je suis venu vous demander pleins pouvoirs pour démasquer le personnage.

— Qui est-il? je le démasquerai moi-même. Car c’est moi, ici, qui suis chargé de rendre justice et de l’appliquer.

— Je le sais, monsieur, et voilà bien pourquoi je suis venu à vous; je suis venu pour vous demander de me déléguer vos pouvoirs de justice.

— Ne puis- je les exécuter moi-même? fit Yaudreuil avec hauteur.

- — Vous ne le pourriez pas! répondit froidement Flambard.

— Pourquoi ?

— Parce que vous n’oserez pas !

— Et vous oserez, vous?

Cette fois Yaudreuil était plus surpris qu’irrité.

- — Oui.

- — Eh bien ! cria Yaudreuil avec une sourde colère, j’oserai également. Nommez-moi le criminel, et fût-il la plus haute tête du pays, cette tête tombera !

— Bien, je prends votre parole, excellence, écoutez !

Et lentement, froidement, accentuant chaque syllabe, Flambard prononça :

— La main qui a frappé de ces poignards le père Vaucourt et son fils, c’est la main droite du vicomte de Loys, votre lieutenant de police !

— De Loys!... s’écria Vaudreuil en se levant.

Il regarda Flambard avec un air si sceptique, que le spadassin se mit à ricaner avec mépris.

— Ah ! monsieur, je savais bien que vous n’oseriez, dit-il.

— Mais, monsieur Flambard, le vicomte de Loys ne peut être accusé de ces attentats !

— Moi, je l’accuse, excellence!

- — Mais comment expliquer que Monsieur Bigot me l’ait recommandé?

— Monsieur Bigot ! se mit à rire encore Flambard. Tenez, excellence, je vois bien que nous ne nous entendrons pas. Bientôt, j’irai trouver le roi qui, lui, m’entendra!

Vaudreuil tressaillit et pâlit. Il avait devant lui un homme, un homme véritable, un homme qui savait ce qu’il disait, un homme capable à lui seul de détrôner un roi! Vaudreuil savait en outre, que cet homme lui demandait des pouvoirs qu’il aurait pu prendre de lui-même sans en demander la permission à qui que ce fût. Et Vaudreuil savait encore que cet homme était plus à ménager qu’à froisser, et que cet homme, le cas échéant, pouvait lui être d’une grande utilité. Il résolut donc d’écouter la voix de Flambard et de lui accorder ce qu’il demandait.

- — Voyons, monsieur Flambard. répliquat-il, expliquez-vous un peu plus clairement, je veux vous entendre comme le roi luimême vous entendrait.

— Comment m’entendrez-vous, dit rudement Flambard vexé, puisque vous défendez déjà ceux que j ’accuse !

— -Vous accusez donc monsieur Bigot?

- — Je l’accuse d’avoir fait assassiner le père Vaucourt. Je l’accuse d’avoir conspiré pour faire assassiner Madame de Ferrière et sa nièce Héloïse de Maubertin, comme je l’accuse d’avoir voulu assassiner le comte lui-même! Et de combien d’autres crimes j ’accuse ce Bigot ! Ah ! excellence, s’écria Flambard, en se levant avec un air digne et grave, il n’est pas possible que vous n’ayez pas un peu deviné les mijoteries de ces êtres tortueux que sont Bigot, Deschenaux, de Loys et de tant d’autres reptiles qui rampent dans leur sillage ! Il n’est pas possible que vous n’ayez pas entendu les clameurs du peuple demandant du pain que Bigot gaspillait ! Il n 'est pas possible . . .

— Au fait, interrompit brusquement Vaudreuil avec colère, j’ai reçu bien des plaintes, mais je les croyais très exagérées. Monsieur de Montcalm a lui-même écrit au roi et à son ministre monsieur Berryer pour se plaindre de Monsieur Bigot ; mais moi, personnellement, je n’avais rien à dire, et j’avais trop à m’occuper des choses de la guerre pour songer aux affaires intérieures du pays dont s’occupait l’intendant.

— Je vous comprends, excellence. Et je comprends aussi que vous n’ayez pu surprendre l’effrayant complot que méditent dans l’ombre ces enenmis du roi et de la Nouvelle-France.

Longtemps, alors, Flambard parla à voix plus basse au marquis de Vaudreuil, lui donnant, détails par détails, toute l’administration malsaine et horrible de Bigot et ses stipendiaires. Il éclaira à ce point le gouverneur que celui-ci s’écria, quand Flambard eut achevé son récit :

— Oh ! monsieur, vous m 'ouvrez terriblement les yeux, et vous m’ouvrez les yeux alors qu’il est peut-être trop tard, puisque monsieur de Bougainville est actuellement en France avec tous les documents et mémoires pour mettre le roi au courant de la véritable situation.

—Et vous savez maintenant, sourit Flambard, que le roi, par tous ces documents et mémoires très incomplets, ne sera pas mis au courant de la véritable situation?

- — C’est vrai.

—Soyez rassuré, monsieur le marquis, j ’ai écrit au roi également, je lui ai adressé un mémoire, et mon courrier est parti par ce même navire qui emportait là-bas monsieur de Bougainville, et le roi saura. . . le roi doit savoir à l 'heure qu ’il est !

— Oui, mais le roi aura-t-il le temps d’agir avant que ces traîtres nous aient tout à fait vendus et perdus?

— Si le roi veut, il peut ! Mais voudra-til? Ou, du moins, son entourage demandera-t-il au roi d’user de fermeté? Et puis, ces mémoires que nous avons adressés au roi, ne seront-ils pas interceptés ! Voilà ou j’ai des doutes et des craintes, excellence, parce qu’il se trouve à la cour de Versailles des personnages puissants qui ont accordé toute leur protection à Bigot, des personnages qui feront tout ce qu’il est possible de faire pour écarter de Bigot les orages qui pourraient fondre sur sa tête! Car il y a toujours à la cour madame de Pompadour. . .

— Oh ! madame de Pompadour a perdu bien du prestige, dit Vaudreuil avec dédain.

Qui le dit, excellence ?... des gens qui ne savent pas ! Mais moi, je sais ! Car j ’ai dû, pour voir le roi, m’agenouiller devant Madame ! Car e ’est Madame seule qui ouvre les portes du roi! Ne voit le roi que qui possède un laissez-passer de Madame de Pompadour! Ah! excellence, si vous pouviez voir la terrible comédie qui se joue

à Versailles! Elle est si affreuse, si tragique, qu’elle finira dans le sang et le déshonneur de la France entière !

L’accent de Flambard était si prophétique que Vaudreuil frissonna.

— Monsieur, continua Flambard, permettez-moi un avis : si, un jour, vous avez besoin d’aide ou de protection à la cour de Versailles, présentez-vous à Madame de Pompadour, quoiqu’il vous en coûte! Si vous avez à plaider devant le roi une cause quelconque, prenez pour avocat Madame de Pompadour ! Si votre tête chancelait un jour, excellence, c’est moi qui vous le dit, prosternez-vous devant Madame de Pompadour, quelque humiliant que cela vous paraisse! Car sans elle, tout n’est rien, comme rien est tout ! C ’est la maîtresse de la France, c’est notre maîtresse à nous, monsieur, quoique nous nous rebutions ! Et elle sera notre maîtresse, quoique nous fassions pour nous en débarrasser ou pour en débarrasser la France, aussi longtemps que le roi sera son esclave ! Aussi longtemps qu’elle fera des ministres du roi ses esclaves ! Aussi longtemps qu 'elle maintiendra la noblesse de France dans l’esclavage! Car elle est plus reine que la plus grande des reines, d’un souffle elle peut jeter à bas des empires puissants! Et cette reine, monsieur, acheva Flambard en frappant la table de son poing, ne tombera que sous les coups d’une autre reine plus puissante, mais hélas! trop lente... la Mort !

— Oui, oui, murmura Vaudreuil, songeant le front dans les mains, c’est terrible ce que vous dites, et vous faites entrer dans mon esprit de sombres pressentiments. Monsieur Flambard, vous me faites peur !

— Et moi donc qui n’ai jamais connu la peur ! ricana sourdement Flambard. Eh bien ! oui, j ’ai peur aussi . . . j ’ai peur, mais pas tant de cette femme là-bas que de ce Bigot ici, et que je vous ai dépeint à clair.

— Par Notre-Dame ! cria tout à coup Vaudreuil en se levant et en frappant du pied, si c’est ainsi que vous dites, je vous donne carte blanche. Tant pis, ma foi, pour les traîtres et les assassins que vous démasquerez . . . frappez !

—Merci, excellence... je frapperai!

Et Flambard, s’étant incliné, prit con¬

gé.

QUE VA DEVENIR IIELOISE DE MAUBERTIN ?

Contre Héloïse, martyre, le sort semblait s’archarner, ou plutôt ses ennemis ne cessaient de méditer les plus affreux tourments. Et ses amis semblaient demeurer impuissants à l’arracher aux monstres qui la tenaient prisonnière.

Après avoir reçu carte blanche de M. de Vaudreuil, Flambard s’était de suite mis à l’oeuvre, secondé par le père Croquelin qui, en dépit de son âge avancé, ne voulait pas demeurer tout à fait inactif. Le père Croquelin se bornait à fureter, et c’était l’un des meilleurs moyens pour découvrir un indice. L’indice... voilà seulement ce que Flambard demandait ! L 'indice nécessaire pour confirmer ses soupçons, ensuite il marcherait ! Et cet indice, Flambard allait bientôt l’avoir, après avoir réussi à gagner à prix d’or un domestique du Palais de l’Intendance, un domestique chargé de surprendre les secrets de Bigot et de son âme damnée, Deschenaux.

Le matin de ce jour, où Flambard avait été reçu par le marquis de Vaudreuil en audience privée, Bigot avait appelé son secrétaire et lui avait dit rudement :

- — Mon ami, cette Héloïse de Maubertin, devient encombrante et elle finira par nous attirer quelque foudre secrète. J’ai reçu, par un courrier qui m’est arrivé par voie de la Nouvelle- Angleterre, une lettre m’annonçant que Flambard avait écrit au roi et m’avait dénoncé comme traître et renégat.

Disons ici, comme fait historique, que Berryer, alors ministre de la marine en France, avait écrit une longue lettre récriminatoire à l’intendant, lettre qui avait jeté l’effroi dans l’âme peu sensible de Bigot-

— Or, voilà un ennemi, avait poursuivi l’intendant, à qui nous n’avons pas assez pensé. Je m’imagine bien que Flambard nous soupçonnait de nous être emparés de la fille du comte de Maubertin, et, comme une manière de se venger, il a écrit au roi ses soupçons.

Deschenaux se mit à rire.

—Flambard ne savait pas et il ne sait pas encore, dit-il.

— Non ? Pourquoi ?

— Parce que si Flambard avait su que 1a. fille du comte était en notre pouvoir, il serait venu nous la prendre. Il avait appris qu’elle était, un jour, chez Mlle Pierrelieu, il y est allé. Donc, s’il n’est pas venu à nous, c’est qu’il ne sait pas !

— Es-tu bien sûr, au moins, qu’il ne sache pas?

— J’en suis sûr, parce que Flambard, quand il sait, agit avec la rapidité de la foudre.

— Eh bien ! craignons la foudre ! Héloïse de Maubertin doit mourir, elle doit mourir parce que Jean Vaucourt, son mari, est revenu à la vie et à la force, parce que bientôt il quittera l’hôpital, et parce que Jean Vaucourt et Flambard vont finir par nous perdre. Il faut qu’elle disparaisse, ami, il faut qu’elle meure!

— Soit, consentit Deschenaux, elle mourra !

Et il partit sur ces mots.

Or, un domestique préposé au service direct de l’intendant avait entendu cette conversation, un domestique qui avait à se plaindre d’une injustice quelconque de la part du secrétaire de Bigot, un domestique qui s’était mis à haïr Deschenaux, et sur ce domestique Flambard était tombé par hasard. Par hasard ?... C 'était peut être une de ces mille voies secrètes dont se sert la Providence pour secourir la vertu et châtier le mal !

C ’était en avril seulement que Flambard avait pu acquérir les services de ce valet qui lui avait rapporté ce colloque entendu un jour entre l’intendant et Deschenaux. Sur le coup Flambard crut qu’Héloïse avait été définitivement rayée du monde des vivants, car il se doutait bien que Bigot et Deschenaux étaient hommes à accomplir dans le plus bref délai cette terrible décision. Flambard fut dont désespéré de sauver la jeune femme, lorsque quelques jours plus tard, le même domestique vint 1 ’assnrer que la femme de Jean Vaucourt vivait encore. Où? Voilà ce qu’il ne savait pas; mais il soupçonnait que la jeune femme demeurait la prisonnière de Deschenaux dans la maison de l’intendant, rue Saint-Louis.

— Eh bien! s’était dit Flambard, je pense que j 'aurai bientôt le fil conducteur !...

Revenons maintenant à Deschenaux.

Après avoir pris la décision, de concert avec son patron l'intendant, de mettre à

mort Héloïse, Deschenaux, cependant avait hésité. Après avoir aimé Héloïse, il la haïssait maintenant à ce point qu’il l’eût vouée aux plus atroces souffrances. Pourquoi cette haine subite? Parce que Héloïse, bien qu’elle fût en son pouvoir, l’avait détourné de son but infâme : Desehenaux n’avait pu approcher la jeune femme plus que les convenances permettaient. Après les premières déceptions, était venue une sorte d’indifférence moqueuse, puis, peu à peu, la haine avait surgi. La tuer !... cela avait été la première pensée de son âme jalouse, envieuse et vindicative ! La tuer, oui. . . mais la mort était une délivrance et non une souffrance ! II réfléchit longtemps. H chercha quelque torture raffinée, il tourmenta son esprit inventif à tel point qu’un matin, en se levant après une orgie, il crut avoir trouvé. II grinça des dents avec rage, avec une joie sauvage, avec haine.

— Voilà comment je la briserai ! se dit-il.

C’était aux derniers jours de mai.

Deschenaux manda auprès de lui le chef des gardes et cadets de la maison de l’Intendant.* C’était ce Verdelet que Flambard, comme on se le rappelle, avait pendu puis dépendu dans le logis du père Vaucourt à la Basse- Ville. Verdelet qui jusqu’à ce moment où il s’était trouvé sur le chemin de Flambard, avait fait partie des gardes de M. de Vaudreuil, avait conçu une telle haine contre Flambard, que cette haine avait rejailli sur Jean Vaucourt presque instantanément. Aussi, en apprenant que Jean Vaucourt avait été nommé au poste de capitaine des gardes, s’en allat-il demander à Bigot de l’enrégimenter parmi ses gardes et cadets. Bigot, qui de suite avait pensé que, plus tard, il pourrait peut-être utiliser cette haine du garde à son profit, s’entendit avec M. de Vaudreuil et prit ce Verdelet à son service.

Mandé par Deschenaux, Verdelet se présenta.

— Verdelet, dit-il, je vais encore mettre ton dévouement à l’épreuve.

— S ’agit-il encore de Flambard? Et dans le regard de Verdelet jaillit un effluve sanglant.

Deschenaux sourit et reprit :

—Oui, de Flambard et d’autres, de ceux qu’il appelle ses amis!

— Monsieur, ordonnez !

— Bien. Pour le moment, tu vas te rendre chez le sieur Cadet et le prier de me venir voir sur-le-champ.

Verdelet ordonna à u'n valet d’écurie de lui seller un cheval et il partit à toute bride pour la rue Saint-Jean où habitait, près de la Porte, le munitionnaire.

Une heure après, une magnifique berline, avec cocher et valets de pied en grande livrée de soie, s’arrêtait devant la porte de l’intendant, et Cadet, gros et gras, luxueusement habillé et tapageusement chamafré, couvert de pierreries, poudré, fardé, parfumé, et portant l’épée en verrou, oui, Michel Cadet descendit précieusement de sa voiture supporté par deux valets et pénétra dans la belle demeure de l’intendant. Mais, disons-le encore, cette demeure de l'intendant n’avait pas cette apparence de haut faste que possédait la physionomie de celle de Cadet ; car Bigot, moins fantasque peut-être, ne faisait pas autant d’ostentations. que ce Cadet, ce parvenu idiot, fils de boucher, passé maître-boucher et devenu, par la baguette magique d’un Bigot, l’un des puissants et des maîtres de la Nouvelle-France.

Donc, Cadet se présenta à l’invitation de Deschenaux à qui il ne pouvait rien refuser, de même qu’il ne refusait rien à l’intendant ; car Cadet, tout puissant qu ’il était, ne pouvait rien sans Bigot et Deschenaux, de même que, peut-être, Bigot et Deschenaux fussent tombés sans la complicité de Cadet. C’était toujours la chaîne dont chaque maille ou chaînon devait être ménagé avec soin. Qu’un anneau se disloquât, et la chaîne se brisait !

— Mon cher ami, commença Deschenaux, je suis malade !

Cadet tressaillit et s’écria :

- — -Au fait, en entrant, je vous ai trouvé un peu pâle et languissant; qu’avez-vous, mon ami?

— Je ne sais... c’est une sorte de langueur qui m’étreint de toutes parts.

— Ne serait-ce quelque reste de ce coup de poignard . . .

— Dont m’a fait présent cette excellente mademoiselle Pierrelieu, mon ancienne fiancée? sourit ironiquement Deschenaux.

Non, je ne pense pas, ou plutôt je ne sais pas !

— N’avez- vous pas consulté le médecin de monsieur l 'intendant ?

Deschenaux se mit à rire.

— Mon cher Cadet, dit-il, si vous étiez malade, est-ce que vous consulteriez le médecin de monsieur l’intendant?

- — Moi ! fit Cadet avec surprise. Mais. . . j ’ai mon médecin à moi, vous savez bien !

— Oui, je sais. Je connais même assez bien maître Autliier, c’est une lumière. Mais en supposant que vous n’auriez pas de médecin attitré?

— Eh bien ! je ne sais pas. . . Entre nous, voyez-vous, mon cher, je n’ai pas bien bien confiance en ce vieillard qu’est maître Ravenot, le médecin de monsieur l’intendant!

— Pourtant, il a fait presque des miracles. . .

— Oui, peut-être, mais il y a longtemps. Il était plus jeune alors, maintenant. . .

— Vous avez raison, Cadet, interrompit Deschenaux, et je pense comme vous. Je n’ai nulle confiance en maître Ravenot et c ’est pourquoi j ’ai songé à vous demander de me passer votre médecin que je récompenserai largement, soyez-en sûr.

— -Certes, certes, je suis tout disposé à le mettre à votre disposition. Oh ! maître Authier n’a pas son pareil dans toute la Nouvelle-France et, naturellement, il me coûte ce qu’il vaut. Mais j’ai avec lui pour mon argent. Avec lui, je suis sûr et certain, car il est médecin, un vrai médecin ; et, en plus, c ’est un chimiste remarquable.

— Il est peut-être même un peu sorcier, se mit à rire Deschenaux.

— Ne riez pas. . . il éteindrait du feu avec de 1 ’liuile !

— Il est magicien !

— C’est un savant, ami Deschenaux, c’est un savant que la mort redoute. Essayezle!

— -Oh ! je vous crois de tout esprit. Ainsi donc, c’est convenu, vous me l’enverrez?

— Il sera ici dans une heure, si vous le voulez.

- — Dans une heure, c’est bien, je l’attendrai. Car, je vous le répètg, je ne me sens pas très bien.

— C ’est tout ce que vous désiriez de moi ? demanda Cadet en se levant.

— C’est tout.

—Mais vous n’aviez qu’à me faire faire cette demande par Verdelet, et maître Authier serait déjà ici.

— Je sais, mais j’ai préféré vous le demander à vous-même. Je vous fais donc mes excuses, si je vous ai dérangé.

— Nullement, nullement, mon ami, je suis toujours à la disposition de ceux de mes amis qui ont besoin de moi ... A votre service, moncher, à votre service !

Et Cadet s’en alla, empesé, digne, mais grotesque.

Deschenaux se mit à ricaner avec mépris.

— Quel vil bouffon ! murmura-t-il.

Puis il se mit à méditer, le front durement plissé.

Il était assis sur un divan de ce petit salon tout encombré de bibelots en lequel nous avons introduit le lecteur une fois, alors que Mme de Ferrière et Héloïse de Maubertin étaient venues, de la part de Flambard, porter un message à l’intendant.

Après avoir longtemps réfléchi, il se leva et se mit à marcher lentement tout en tenant ce soliloque :

- — Oui, ce maître Authier possède bien la science dont j’ai besoin. 11 est précisément l’homme qu’il me faut. C’est un individu sans honneur que Cadet a tiré de l’ignominie et qu’il s’est attaché à prix d’argent. Il a fait de cet homme son esclave. Et cet homme peut tout faire, pourvu qu’on y mette le prix. Et, pourtant, à le voir, à l’entendre, on le prendrait pour un saint homme ! Oh ! tout ce que peut jouer d’abjectes comédies l’homme pervers et dégradé !...

Deschenaux parlait-il de lui-même? Certes, tout ce qu’il pensait d’Authier pouvait parfaitement s’adapter à sa propre personne morale. Mais de soi il ne pensait pas ce qu’il pensait d’un autre. Deschenaux, comme tous les hommes dépourvus de justice et de noblesse de coeur, aimait confesser sans absoudre. Lui, ne se confessait pas, mais il s’absolvait toujours. Il était prêt à jeter à Dégoût tout homme qui n’avait pas le sentiment de 1 ’honneur ! Et lui-même, ce sentiment de l’honneur, l’avait-il?. . . Certes, on ne saurait lui reprocher de jeter à Dégoût, ce maître Authier que nous n’avons guère vu à l’oeuvre encore. Seulement, nous savons qu’il avait été chargé de veiller sur le comte de Maubertin prisonnier dans la maison de Cadet, il avait été comme le geôlier du comte, et cela nous suffit pour le juger.

— Oui, poursuivit Deschenaux, voilà l'homme qui me vengera, qui nous vengera tous, sans qu’il y paraisse, sans que la jus¬

tice ait à nous faire le moindre reproche, sans qu’elle ait à nous soupçonner le moindrement. Tuer la femme de Vaucourt, c ’eût été mettre un cadavre sur notre chemin, et un cadavre qui, un jour, aurait pu témoigner terriblement contre nous. Oh ! nous la tuerons quand même . . . mais nous ne la tuerons pas dans son corps. . . nous la tuerons seulement dans son esprit !

Ici, Deschenaux s’arrêta et se tut. Puis il pencha la tête comme pour mieux rassembler des idées qui peut-être lui échappaient. et il reprit :

— Je me souviens qu’il s’est présenté quelque part en France un cas en tout semblable : un mari jaloux avait réussi à tuer l’esprit de sa femme! 11 avait ensuite obtenu du roi qu’il la répudiât pour se remarier. . .

Deschenaux ricana sourdement et poursuivit :

— Il est vrai que mon cas n’est pas le même tout à fait, car je ne suis pas marié, moi. Mais cette jeune femme, que je n’aurais pas détestée après tout, finit par me faire peur! Oui, je dois m’avouer que je la redoute ! Pourquoi ?... C ’est un pressentiment, un instinct chez moi ! Car je n’ose la toucher. . . je n’oserais même la percer d’un coup de poignard, tant je découvre dans ses yeux, lorsqu’elle me regarde, un quelque chose de tragique qui m’épouvante! Donc, s’il y a un moyen, je tuerai son esprit !

Un domestique vint annoncer l’arrivée du docteur Authier.

— Bien, dit Deschenaux, faites entrer !

La minute suivante, le médecin de Cadet pénétrait dans le petit salon. C’était ce même personnage que nous avons peu connu et qui avait veillé sur la personne du comte de Maubertin. Il était grave, compassé, et affectait un air très digne dans ses vêtements tout noirs. Comme l’avait dit Deschenaux, à le voir on l’eût pris pour un saint homme. Mais c’était l’un de ces nombreux comparses qui vivaient alors dans les entourages de ces hommes affreux qui tenaient en leurs mains indignes les destinées de la Nouvelle-France.

Le docteur, en entrant, sourit et dit d’une voix douce et papelarde :

— Monsieur Deschenaux, j ’accours sur l’ordre de son excellence Monsieur le Munitionnaire pour me mettre à votre service !

Maître Authier, dit Deschenaux, le munitionnaire a dû vous informer que je suis malade.

Parfaitement, monsieur. Aussi, suisje un peu surpris de touver devant moi un homme en très bonne santé !

Comment! s’écria Deschenaux avec un grand étonnement, rien qu’à me voir vous trouvez que je suis en très bonne santé?

— Je trouve et je le crois, monsieur, sourit le docteur. Autrement, la science ne serait plus la science !

— Ah ! fit Deschenaux avec une joie diabolique qui fit sauter son coeur de démon, vous êtes donc plus savant que je croyais?

— Monsieur, répliqua gravement maître Authier, la science ne connaît ni limites ni bornes. Quant à moi, personnellement, je suis tout disposé à mettre à votre service le peu que je sais.

— Mais si je vous demandais quelque chose de très difficile à faire . . .

— J’essaierai l’impossible, bien que, comme vous savez, à l’impossible nul ne soit tenu !

— Certes, certes. Je voulais dire... si, par exemple, j 'employais votre savoir à accomplir un acte de vengeance?

Sans sourciller le médecin répondit :

— Je n’ai pas à demander pour quels motifs on me soumet un patient. Je traiterai selon que vous me dicterez. J’accomplis des ordres, je ne les discute pas !

— Bon ! pensa Deschenaux ravi, voici un homme vraiment stylé. Je tiens donc mon affaire, car cet homme m’appartient.

— Maître, reprit Deschenaux, je tiens à vous dire de suite que vos services seront largement rétribués, car je n’aime pas faire travailler pour rien — pour la gloire comme on dit — les hommes de science !

— Voilà que nous nous entendrons bien, monsieur, riposta le médecin en riant, puisque moi-même je n ’aime pas travailler ‘ ‘ ad gioriam !”

Deschenaux se mit à rire.

— Commandez, monsieur ! reprit Maître Authier.

— Auparavant, je vous poserai une question du problème que je médite depuis ce tio ndu problème que je médite depuis ce matin : pouvez- vous tuer l’esprit d une personne ?

Vous voulez dire : enlever son intelligence ?

— Surtout la mémoire ou le souvenir !

— Rien de plus facile. Seulement, le traitement diffère selon le sexe de la personne. Est-ce une femme ou un homme?

— Une femme, maître, une jeune femme !

— Mariée ou . . .

— Mariée et mère d’un enfant âgé, si je ne me trompe, de dix-huit mois ou à peu près.

— Ah ! ah ! ce sera un peu plus difficile par rapport à la mémoire de la patiente. Car, si je comprends bien, vous désirez que cette femme ne se souvienne pas du passé, ou, tout au moins, qu’elle ne puisse le reconstituer ?

- — Je veux qu’elle oublie le passé et surtout les êtres qui ont été mêlés à sa vie, entendons-nous bien !

— Je vous comprends. C’est là où est la vraie difficulté chez la femme mariée et mère. Je connais bien des cas, et tous sur un point sont identiques : celui de la mère. Elle oubliera tout, elle oubliera sa mère, elle oubliera son mari, mais elle n’oubliera jamais qu’elle a ou qu’elle a eu un enfant. Voilà un des mystères de la maternité que la science n’a pu encore démêler. Cette jeune mère se souviendra toujours de son enfant ; vingt ans se passeront, elle demandera encore son enfant, elle le croira à l’âge où elle l’aura vu pour la dernière fois.

— Pourrait-elle reconnaître cet enfant, une fois qu’il serait devenu homme?

— Oui, et voilà bien le plus profond du mystère. Je me souviens qu’à Nantes, je pense, un cas s’est présenté où une jeune mère avait perdu la raison dans un naufrage. Elle fut placée dans une institution d’aliénés. Dix-huit ans après, son fils, devenu jeune homme, se présenta à elle, et elle le reconnut. Et le reconnaissant, elle recouvra la raison et la mémoire.

— C ’est mystérieux et miraculeux !

— C’est le secret de la nature chez la femme-mère. Il y a en elle un ressort caché qu’il ne nous est pas possible d’atteindre et de faire jouer selon qu’on le désire. Si cette jeune femme, qui nous intéresse, a un enfant, il faudra éviter avec soin qu’elle revoie cet enfant; et, alors, je vous jure qu’elle restera le reste de ses jours ce que nous la ferons.

— Imbécile ?... fit Deschenaux avec un sourire terrible.

— Inconsciente, pour le moins.

— C’est convenu, maître Authier. Je vais vous faire donner des appartements et .je vous introduirai au sujet.

— Je me mettrai à l’oeuvre immédiatement.

— Combien de temps durera l 'opération ? demanda Deschenaux.

- — Quinze jours.

- — C’est peut-être un peu long.

- — J’essaierai d’y aller plus vite. Si le patient, ou mieux la patiente est bien préparée, par le jeûne notamment, j’y pourrai mettre dix jours.

— Je pense qu’elle est très bien préparée.

— En ce cas, je mets dix jours.

Deschenaux parut éprouver une jouissance inouïe, car pour ne pas laisser voir sa joie intérieure, il se mordit violemment les lèvres.

Pauvre Héloïse de Maubertin ! comme elle était loin encore d’arriver au bout de son calvaire ! Maintenant la haine et la vengeance allaient essayer de la réduire à 1 ’état de la brute !

Et dire que c’étaient de tels hommes, comme aurait pensé Flambard, qui avaient en leurs mains les destinées de cette belle colonie! Ah! oui, c’était bien au fond d’un gouffre insondable que la conduisaient irrémédiablement ces monstres qui affectaient des sentiments d’humanité et se vantaient de porter avec eux l’honneur de la France !...

— La charité pour l’amour du bon Dieu!... murmura dans l’ombre d’une ruelle obscure de la basse-ville une voix pleurante et chevrotante.

Un vieux mendiant, tout voûté, tout cassé, tout plissé, tout en haillons, et à l’air si misérable qu’il aurait fait naître la pitié dans le coeur le plus endurci, tendait un chapeau crasseux.

— La charité, mes bons gentilshommes !

répéta le vieux.

Or ceux à qui s’adressait cette prière lamentable, n’étaient autres que le “Chevalier de Pertuluis” et Regaudin son inséparable. Tous deux portaient fièrement de superbes uniformes de grenadier, des uniformes tout neufs sortant des magasins du

roi. Et les deux chenapans, toujours armés de l’inséparable rapière, avaient pris des airs de hauteur et de dignité qui n’eussent pas manquer de faire pouffer de rire ceux qui les connaissaient. De fait, le mendiant qui leur tendait son chapeau, plissait rudement les lèvres pour ne pas laisser passer l’éclat, de rire qui l’étouffait, car ce mendiant c’était le père Croquelin. Le jière Croquelin toujours à l’affût des nouvelles, le père Croquelin, furetant, épiant, écoutant, pour découvrir un indice sur l’enlèvement et la disparition de l’enfant d’Héloïse de Maubertin.

— Ventre-de-grenouille ! jura Pertuluis en s’arrêtant, voici, Regaudin, un pauvre diable de mendiant qui nous gagnera une place au ciel, donne-lui le contenu de ton gousset !

— Ah! mon bon Pertuluis, ce pauvre homme te délivrera du mal de tes péchés, pour (Jeu que tu lui verses les dernières cent livres qui te restent.

— Ventre-de-biche ! Regaudin, il me semble qu’il nous revient quelque chose sur la caisse de moniseur l’intendant, fais-lui un bon sur la dite caisse !

— Mes braves gentilshomems, pleurnicha le père Croquelin, un simple petit sou. . .

— II n’est pas mesquin, le vieux ! se mit à rire Pertuluis.

— Il est vraiment digne d’un bon, Pertuluis.. . mais d’un bon coup de patte!

— Bonnes excellences . braves sei¬

gneurs. . . un denier !

— Regaudin, reprit Pertuluis, ce brave homme me fait venir une goutte à l’oeil, je ne peux résister !

Et, tirant une pièce d’or, il la tendit au vieux, disant :

— Brave mendiant, tu m’as frappé au coeur, voici un louis avec lequel tu feras dire une messe pour le bonheur du Chevalier de Pertuluis.

— Merci, mon digne chevalier, je ferai dire deux messes pour. . . pour le repos de votre âme !

Pertuluis tressaillit.

Mais déjà Regaudin à son tour tirait un louis d’or de son gousset et disait :

— Pauvre vieux mendiant, vous avez troublé ma sainte pitié et mon noble coeur se fend de chagrin à la vue de votre misère. Voici, vous ferez dire deux messes pour le repos du corps du sieur écuyer de Regaudin !

— Merci, mon généreux écuyer, je ferai dire trois messes. . .

- — Bien, bien, mon brave, interrompit durement Pertuluis qui entraîna son compagnon vers la ruelle où était la taverne de la mère Rodioux.

Pendant qu’ils s’en allaient le nez en l’air, 1a. mine conquérante, le père Croquelin termina sa phrase si brutalement coupée par Pertuluis :

— -Oui, oui, je ferai dire trois messes pour que le diable rouge vous fasse griller pendant cent mille siècles et cent mille autres, vauriens de chenapans !

Et, ricanant, sautillant, le père Croquelin se mit à suivre de loin les deux grenadiers.

— Voilà deux fripons qu’il importe de surveiller, s’était-il dit.

Il s’arrêta bientôt en entendant s’élever derrière lui. pas loin, d’immenses éclats de rire.

Instinctivement il se jeta dans une impasse obscure. Il avait vu que ces éclats de rire venaient d’une troupe joyeuse de jeunes hommes qui s’avancaient de son côté.

Le soleil venait de se lever lumineux et chaud. Ses rayons roux plongeaient dans les eaux tranquilles du bassin de la rivière Saint-Charles. Une brise odoriférante des senteurs de la terre fraîchement remuée, de lilas en fleurs et d’un léger salin de mer, soufflait comme une caresse sur la cité. Et l’on pouvait penser, à respirer cette brise suave, à regarder ce soleil triomphant, que la terre entière éclatait de joies puissantes et de bonheur infini.

— Vive la Besace de Haine!... clamèrent, non loin où se tenait dissimulé le père Croquelin, des voix jeunes et heureuses.

L’instant d’après, l’ancien mendiant vit passer devant l’ouverture de l’impasse une troupe de jeunes gentilshommes, pour la plupart gardes et cadets de l 'intendant Bigot, qui entouraient un jeune seigneur portant à son dos cette besace même qu’on avait, un jour, trouvée au dos du père Croquelin, et à laquelle était encore attachée la même banderole avec ces caractères tracés à la main :

Et le jeune seigneur qui portait la besace, et les gardes et, cadets qui l’accompa¬

gnaient en lançant vers le ciel clair et serein des chants joyeux et des huées, paraissaient ivres ! En effet, tous sortaient d’un bouge de la basse-ville où ils avaient passé la nuit à faire festin et gagnaient la haute-ville.

Le père Croquelin avait jeté un regard ardent à ce jeune seigneur qui portait à son dos la Besace de Haine. Puis, il avait fermé les yeux, chancelé, et s’était appuyé au mur d’une baraque pour ne pas tomber. Quoi ! est-ce que le père Croquelin allait maintenant s’évanouir rien à voir passer une troupe de joyeux vauriens qui menaient le charivari... charivari! charivari!... Allons donc ! est-ce qu ’à tous les jours il n’avait pas vu semblable cortège défiler par quelque ruelle ou rue de la cité? N’avait-il pas l’habitude de voir la jeunesse de l’armée et de la garnison faire fête en s’amusant son saoul et en criant sa gaieté à tue-tête?

Oui, en vérité! Mais ce matin-là, c’était autre chose : la vue de cette Besace de Haine l 'avait presque frappé de vertige ! Cette Besace?... Non, pas tant cette Besace encore que la vue de celui qui la portait ! Car celui-là, ce jeune seigneur, jamais de sa vie le père Croquelin ne l’oublierait, car il lui avait réservé un chat à celui-là. . . Car celui-là s’appelait le vicomte Fernand de Lovs, et c’était le lieutenant de police!...

C 'était, inimaginable et c 'était vrai !

- — Allons ! se demanda le père Croquelin indécis, faut-il suivre ce brillant et joyeux cortège, ou simplement me remettre aux trousses et chausses de ces deux imbéciles de Pertuluis et Regaudin ?... Car j ’ai reçu ordre formel de ne pas perdre de vue nos ennemis! Oui, mais le vicomte n’est-il pas l’un des plus dangereux de nos ennemis? Tandis que les deux autres. . . Bah! je suis sûr qu’à ces deux-là maître Flambard, un de ces quatre matins, leur montrera sa rapière et c ’en sera fini ! Mais de Loys . . . Oh ! celui-là, comme Bigot, comme Deschenaux, comme Varin, a quelque chose dans le ventre qu’il serait intéressant de connaître! Bon! c’est dit, je suis la fête!

Sans plus, le mendiant se mit à accompagner de loin et en rasant les murs des maisons la joyeuse compagnie qui pénétrait dans la haute-ville.

Au bout de vingt minutes le père Croquelin vit la troupe se disperser juste en

face de la maison qu’habitait le vicomte, et clans cette maison n’entrèrent que le vicomte lui-même et son compagnon de plaisirs de Coulevent.

Au loin, les groupes qui se dispersaient faisaient encore entendre dans le calme de la cité :

— Vive la Besace de Haine !

— Ah ! oui, Vive la Besace de Haine ! ricana longuement le père Croquelin. A7ous la portez avec vous, vous la semez de tous côtés cette haine, et un jour elle vous empoignera et elle vous serrera le coeur si fort que vous en étoufferez tous, tas de jeunes écervelés que vous êtes ! Ah ! oui, elle vous étouffera... elle vous étouffera, par les deux cornes de Satan ! comme dirait maître Flambard.

— Maître Flambard !... murmura subitement l’ancien mendiant en tressaillant.

Durant l’espace d’une minute ou deux il parut réfléchir, puis tout à coup il partit à grands pas vers la rue Saint-Louis.

Un quart d’heure après il frappait à la porte de la maison de Jean Vaucourt.

Flambard vint ouvrir.

- — Ah ! ah ! le père Croquelin ! Comment se fait-il qu’on vous revoie sitôt et si essoufflé?

— Vous allez le savoir. Entrons cl’abord !

Flambard introduisit l’ancien mendiant dans ce petit salon que nous connaissons, et dans lequel nous retrouvons le capitaine Jean Vaucourt, un peu maigre encore, mais vigoureux et fort, se promenant les mains au dos. Le front du jeune homme demeurait barré d’un pli de profonde mélancolie.

— Ah! ça, père Croquelin, demanda le capitaine en arrêtant sa marche, avez-vous appris quelque nouvelle intéressante ?

— Ce n’est pas une nouvelle que je vous apporte. Vous allez voir : je venais de rencontrer deux individus. . .

— Ah ! ah ! interrompit Flambard, Pertuluis et Regaudin, je parie?

- — Justement. Je pense qu’ils se rendaient chez la mère Rodioux.

— Vous dites “je pense”, interrompit Jean Vaucourt, ne les avez-vous pas suivis?

— Je les suivais, mais j’ai fait une autre rencontre qui m’a paru intéressante.

Le père Croquelin narra ce que nous savons de cette troupe joyeuse de gardes

et de cadets qu’il avait vue défiler aux cris de “Vive la Besace de Haine!”

— Et c’était de Loys qui portait la Besace, vous êtes sûr ? demanda J ean Vaucourt le sourcil terriblement froncé.

— J’en suis sûr, capitaine.

— Et vous assurez, dit à son tour Flambard, que vous l’avez vu entrer chez lui avec de Coulevent?

- — Ivres tous deux, oui !

Alors Flambard marcha vivement jusqu’à Jean Vaucourt, lui mit une main sur l’épaule et dit avec un accent résolu :

— Capitaine, le marquis de Vaudreuil m’a dit de frapper; eh bien! le moment est venu de frapper ... j’y cours !

— Attendez, dit Jean Vaucourt, je vous accompagne.

—Vous voulez être sûr que cette vermine qu’est de Loys recevra son châtiment?

— Je veux être témoin, répondit gravement le capitaine.

- — C’est bien, venez. Quant à vous, père Croquelin, vous pouvez reprendre le chemin de la basse- ville. Et si d’ici une heure ou deux il survenait quelque chose d Important, vous nous trouverez chez le vicomte de Loys.

Flambard et le capitaine partirent aussitôt pour se rendre au domicile du vicomte.

Le domestique qui vint ouvrir refusa d’abord de les recevoir affirmant que son maître était absent. Mais Flambard, lui. affirma qu’il mentait plein sa gorge, gorge qu’il avait bonne envie de trouer de ce poignard qu’il lui fit voir. Intimidé, le domestique les laissa entrer.

Flambard connaissait les lieux par une description que lui avait faite le père Croquelin, cette fois où on avait fait parader l’ancien mendiant avec la Besace de Haine à son dos. Donc, en pénétrant dans le petit vestibule, Flambard n’eut qu'à pousser une porte à sa gauche pour entrer dans un petit salon, puis de là dans cette chambre à coucher où nous avons suivi, un matin, Deschenaux qui y était venu pour informer de Loys de l’échec qu’avaient subi Pertuluis et Regaudin dans leur tentative d’assassinat contre Jean Vaucourt.

Flambard et le capitaine trouvèrent le vicomte et son ami, de Coulevent, couchés, tout vêtus, sur le lit et profondément endormis dans l’ivresse.

— Je parie, murmura Flambard, qu’il faudrait un coup de canon pour les réveiller.

— Qu’avez- vous l’intention de faire? demanda Jean Vaucourt.

— Vous allez le voir, capitaine.

Il prit une des couvertures du lit et la tailla en lanières. De ces lanières il garrotta de Coulevent, et il manoeuvra si légèrement que l’autre ne se réveilla point. Et tout en travaillant Flambard souriait narquoisement.

— Qu’est-ce cela? demanda tout à coup Jean Vaucourt qui examinait la chambre.

Il venait de ramasser sur le plancher cette besace qui portait encore son inscription : LA BESACE DE HAINE !

— C’est justement l’ancienne besace du père Achard, se mit à rire Flambard. C ’est cette Besace d’Amour que vous aidez chez vous et qui fut ravie par ce jeune blancbec.

— Oui, oui, je crois la reconnaître. Je me rappelle aussi l’histoire que m’a contée l’autre jour le père Croquelin.

— N’est-ce pas coïncidence bizarre, reprit Flambard, que cette besace, que d’abord il avait appelée La Besace d’Amour, il l’ait baptisée La Besace de Haine et qu’il la porte aujourd’hui à son dos? Et, tout comme le laboureur qui porte le sac à froment, le vicomte porte et sème la haine ! A présent vous allez voir qu’il la récolte et qu’il en a plein son sac !

Et, ricanant, Flambard attacha les mains du vicomte qu’il secoua ensuite rudement.

De Loys ouvrit des yeux stupides qu’il promena sur les deux hommes sans paraître les reconnaître d’abord.

Puis, voulant faire un geste, il s’aperçut que ses deux mains étaient solidement liées. Puis il vit encore son compagnon garrotté et qui continuait de dormir. Puis, encore, il regarda attentivement les deux hommes immobiles devant lui. Et alors un voile sembla se déchirer devant ses yeux à demi voilés encore par les fumées du vin, et il poussa une exclamation de stupeur qui réveilla de Coulevent.

— Trahison ! cria de Loys.

— A mort! hurla de Coulevent en essayant de se lever.

II retomba aussitôt sur le lit, livide d effroi en murmurant :

— C ’est Flambard !...

— Et Jean Vaucourt ! prononça le spadassin.

De Loys, égaré, croyant faire un rêve, s’était mis debout. Puis, obéissant à une pensée soudaine, il fît un bond vers une panoplie.

Flambard éclata de rire.

— Où allez- vous, monsieur le vicomte?

demanda-t-il narquois.

De Loys fit entendre un grondement de rage en constatant que ses deux mains étaient liées, il avait paru l’oublier. Mais, comme s’il eût été tout à coup pris de folie, il se rua tête baissée contre Flambard.

Lui, d’un coup de genou, envoya le vicomte sur le tapis de sa chambre où il se roula en hurlant de fureur impuissante, en mordant ses liens pour essayer de les briser.

Flambard ricana longuement.

— Voilà, dit-il, un lieutenant de police en jolie posture !

Puis il se baissa, saisit le jeune homme d’une main, le souleva et le laissa choixdans un fauteuil.

— Maintenant, mon garçon, dit-il sur un ton froid, venons-en aux choses sérieuses !

— Que voulez- voixs faire de moi? interrogea le vicomte avec un regard de haine brillante aux deux hommes.

— Avant de faire nous voulons savoir, dit laidement Flambard, et savoir ce que tu as fait de l’enfant d’Héloïse de Maubertin, l’épouse du capitaine Jean Vaucourt.

— Je ne suis pas le père de ce bâtard et je. . .

—Misérable! cria Jean Vaucourt en se jetant sur le vicomte l’épée à la main. Et il allait peut-être perforer le jeune homme de part en part, quand Flambard l’arrêta.

— Laissez, capitaine, dit-il, cet insulteur et cet assassin aura bientôt l’opportunité de cracher toute sa bave et son venin, c ’est moi qui vous le dis !

Jean Vaucourt fit entendre un grondement, remit son épée au fourreau et alla reprendre sa place à quelques pas plus loin.

De Coulevent, livide et tremblant, regardait sans bouger et sans mot dire, croyant peut-être qu’il faisait un rêve monstrueux.

- — Tu n’es pas le père de cet enfant, vicomte de Loys, répliqua Flambard, mais tu t’es fait son ravisseur comme tu as ravi la mère. Eh bien ! si tu tiens le moindre-

ment à la vie, je t’adjure de dire ce que tu as fait de cet enfant !

De Loys regarda longuement Flambard comme s’il eût voulu s’assurer de la sincérité de Flambard qui semblait lui laisser l’espoir de vivre encore.

— Vous me jurez, dit-il, que vous n’attenterez pas à ma vie, si je vous dis où est cet enfant?

— Veux-tu que je t’en fasse le serment?

— Jurez !

— Soit. Au nom du Christ qui nous voit et nous entend, je jure que tu auras vie sauve, répondit solennellement Flambard.

— C ’est bien, j 'accepte ce que vous venez de jurer. De Coulevent, ajouta-t-il en se tournant vers son ami, tu es témoin de ce serment !

De Coulevent fit un signe affirmatif de la tête.

— Maintenant, parle, mais parle vite !

menaça Flambard.

— Cet enfant, répondit de Loys, a été confié à des mendiants de la basse-ville, le père Raymond et sa femme.

— Ah ! dit Flambard avec joie et en regardant Jean Vaucourt qui avait également tressailli d’une joie indicible. Mais tu es sûr de ne pas me mentir au moins, reprit de suite le spadassin.

— J ’ai dit que j ’ai confié cet enfant au père Raymond et à sa femme. A présent, entendons-nous : si l’enfant n’est plus là, ce n ’est pas ma faute !

— Tu n’as pas revu l’enfant?

— Ni le père Raymond. J’ai versé cent livres au père Raymond pour garder l’enfant au moins un an.

— JTn an ! dit Flambard en réfléchissant.

Il ajouta :

— Il se peut fort bien que le mendiant garde l’enfant durant un an dans l’espoir de toucher au bout de l’an un autre cent livres. Mais ce n’est pas tout, sans te demander compte de la mère que nous avons retrouvée.

Ici, Flambard ne mentait pas. Sachant qu 'Héloïse était chez Bigot, il la considérait comme retrouvée. Toutefois, pour être plus sûr il demanda :

— Tu savais, n’est-ce pas où elle était?

— Qui ? demanda de Loys. La femme de ce. . . du capitaine Vaucourt?

— Oui, ricana Flambard.

— Vous l’avez retrouvée chez monsieur l’intendant, n’est-ce pas?

— Parfaitement, répondit Flambard sans broncher.

— Eh bien! moi, je n’ai appris la chose qu’hier seulement.

Il se peut que de Loys mentait. Enfin, n’importe! Et Flambard, qui avait mille peines à contenir sa joie, reprit :

- — Peux-tu maintenant me dire qui a tué le père Vaucourt au mois de septembre 1756?

— Eh! s’écria de Loys avec impatience, un lieutenant de police est-il censé savoir absolument qui sont les auteurs de tous les forfaits et crimes qui se commettent dans un pays?

— Certes non, sourit Flambard. Mais ce crime-là, tu sais qui l’a commis?

- — Comment puis-je le savoir? Et ensuite que m’importait ce père Vaucourt?

- — C’est bon, dit Flambard. Je passe à une autre question. Sais-tu qui a enfoncé un poignard dans la poitrine de Jean Vaucourt à l’Hôpital-Général, alors que tu étais là toi-même, blessé d’un coup d’épée que tu reçus d’un certain nommé Flambard ?

Et le spadassin ricanait toujours.

Mais, cette fois, de Loys se troubla.

— Voyons, reprit Flambard qui avait saisi ce trouble, dis seulement ce que tu sais !

— Je ne sais qu’une chose, répondit sourdement le vicomte, que Jean Vaucourt avait tenté de se suicider.

— Oui, qu’il avait tenté seulement, puisque tu le vois ici bien vivant. Néanmoins, il a conservé l’arme avec laquelle il s’est frappé, la voici !

Et brusquement Flambard mit sous les yeux du vicomte atterré le poignard qu’il avait abandonné dans le sein du capitaine.

De Loys était devenu si livide que Flambard pensa un moment qu’il allait s’évanouir de terreur.

— Et à présent, vicomte de Loys, continua Flambard sur un ton terriblement grave, voici le poignard qui a frappé à mort le père Vaucourt . . . regarde !

Et il exhiba l’autre poignard.

Terrifié, le vicomte demeurait tremblant et les yeux fermés. On sentait qu’un hoquet d’épouvante battait dans le fond de sa poitrine.

Jean Vaucourt s’approcha et d’une voix blanche prononça :

— Oui, Flambard, voilà bien l’assassin de mon pauvre père !

— En ce cas, qu’il meure! dit Flambard en se reculant, car votre père du fond de sa tombe demande vengeance !

— Oh ! épargnez-moi ! plaida de Loys en se levant pour tomber à deux genoux.

A l’écart, le spadassin laissa entendre un sourd ricanement.

— Pensez à votre serment de tout à l 'heure ! lui fit observer le vicomte.

—J’y pense. J’ai juré de ménager ta.

vie, si tu me disais où était l’enfant d’Héloïse de Maubertin et de Jean Vaucourt, je tiens ma parole !

Alors, Jean Vaucourt parla :

— Or, moi j ’ai juré de venger la mort de mon père le jour où je découvrirais son assassin, et je veux tenir parole à l’âme de mon père. Vicomte de Loys, ajouta-t-il sur un ton glacial et résolu, tu vas mourir !

Jean Vaucourt décrocha un pistolet à une panoplie, l’arma tranquillement et en approcha le canon de la tempe gauche du malheureux jeune homme.

— Fais ta prière à Dieu ! ajouta-t-il solennellement.

De Loys se mit à pleurer abondamment en balbutiant au travers de ses sanglots :

-Faites-moi grâce, capitaine . . . grâce !

Il se montrait aussi lâche devant le châtiment qu’il avait été fanfaron dans le crime.

— Fais un acte de repentir, dit encore froidement Jean Vaucourt, car il ne te reste qu’une minute !

Il appuya quelque peu sur la détente de l’arme à feu.

Dans une seconde de vision terrible, le vicomte revit tout son passé odieux et il embrassa tout un bel avenir devant lui ! Il frissonna longuement. Mourir au moment où il est permis de tout espérer de la vie ! Mourir quand on vient de naître seulement ! Laisser une vie pleine de promesses et de plaisirs, pour embrasser l’odieuse mort!. . . Il poussa soudain un cri terrible. . . un cri qui traversa les murs de la maison, un cri qui se répandit dans les rues avoisinantes, un cri qui fit tressaillir Jean Vaucourt et blêmir Flambard. . . Et dans le tressaillement qui l’agita une seconde, Jean Vaucourt, sans le vouloir, pressa trop fort la détente du pistolet et le coup partit . . . La détonation parut secouer la maison entière. Mais, chose éti ange, de Loys n’était pas tombé! Il s’était re¬

levé, comme activé par un ressort puissant, et il demeurait immobile, éperdu, fou, la tempe gauche ensanglantée, un filet de sang coulant le long de sa joue ... un filet de sang qu’il étancha du revers de ses mains liées! La balle du pistolet n’avait qu’éraflé la tempe.

— J’ai manqué! dit tranquillement Jean Vaucourt en jetant l’arme fumante. Donne-moi un pistolet, Flambard!

Le spadassin tira de sous sa capote de grenadier un pistolet et le tendit au capitaine.

De Loys comprit qu’il n’avait pas de pardon à espérer de cet homme, et la peur le tua presque : il s’affaissa à plat ventre sur le tapis de la chambre en hurlant d’épouvante.

A cette minute, une main frappa doucement dans la porte de la chambre. Flambard alla ouvrir. Il recula aussitôt avec surprise en découvrant devant lui une soeur tourière qui lui souriait tristement.

C’était Marguerite de Loisel.

— Vous! dit Jean Vaucourt.

— Capitaine, j’ai entendu un cri affreux alors que je passais sur la rue. Croyant que c’était quelque malheureux qui demandait assistance, je suis accourue.

— Voici, en effet, un malheureux et un misérable, répondit le capitaine en désignant de Loys qui râlait sur le plancher.

Marguerite comprit tout ce qui se passait. Elle attira le capitaine à l’écart et lui demanda à voix basse et suppliante :

— Jean Vaucourt, voulez- vous m’accorder une faveur?

— Je ne saurais rien vous refuser, mademoiselle, après tout ce dévouement dont vous m’avez entouré à l’hôpital, parlez!

— Donnez-moi la vie de cet homme !

Le capitaine frémit.

— Ne savez- vous pas, dit-il, qu’il a tué mon père?

— Je sais, capitaine. Mais si je vous demande sa vie, c’est parce que, à cette heure où notre colonie va être attaquée de tous côtés par un ennemi formidable et acharné, nous avons besoin pour la défendre de tous les bras jeunes et valides! C’est parce que vous n’avez pas le droit, même pour le plus haut motif, de vengeance, même pour la meilleure raison de justice, vous n’avez pas le droit, dis-je, de priver votre pays, votre roi, des bras dont

ils ont besoin ! Me comprenez- vous, Jean Vaucourt ?

- — Je vous comprends, mademoiselle, et je vous accorde la faveur que vous me demandez. Mais après la guerre, je vous reprendrai cette faveur; car alors je devrai, tel que j ’ai juré, venger la mort de mon père !

—Eh! capitaine, s’écria Marguerite avec un sourire mélancolique, qui sait si votre vengeance ne sera pas alors accomplie, et si Dieu lui-même ne s’en sera pas chargé sur les champs de bataille ?

— Vous avez peut-être raison, Marguerite !

Et Jean Vaucourt, jetant son pistolet, saisit le bras de Flambard et dit :

— Mon ami. allons chercher ma femme !

Puis se tournant vers Marguerite :

— Ah ! cette fois, Marguerite, là où nous allons je n’aurai nulle pitié. . . Nous allons chez Bigot !

— Oh ! quant à cet homme, répondit Marguerite gravement, je vous l’accorde volontiers : il est plus coupable peut-être que ce jeune homme qui n’a été qu’un instrument aveugle !

Elle sortit en même temps que Jean Vaucourt et Flambard, laissant de Loys toujours affaissé sur le parquet de sa chambre et de Coulevent stupide d’hébètement.

Mais avant de quitter tout à fait la maison, Marguerite de Loisel dit à un domestique :

- — Aeeourez près de votre maître de suite, car je pense qu’il a besoin de grands soins1!

Effaré parce qu’il avait entendu et deviné, le domestique se précipita vers la chambre à coucher du vicomte.

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