TRAITÉ PRÉLIMINAIRE
Sur la Canonisation des Saints.
Depuis quJi/ s'est formé dans le christianisme une infinité d'hérésies, qui toutes combattent le culte et l'honneur que l'on rend aux saints , et qui traitent d'idolâtres ceux qui les honorent et qui les invoquent, l'Eglise ro~ moine n'a rien omis, pour autoriser et justifier ce culte. S'il y a des cérémonies auxquelles elle apporte plus de précautions, c'est sans doute la Canonisation des saints. // est bien juste et tout-à-fait convenable de décerner ce rang d'honneur aux amis de Dieu, pour reconnaître leur mérite en ce monde, pendant qu'il est récompensé d'une gloire éternelle dans l'autre. D'ailleurs, lorsqu'il s'agit de faire rendre ce culte religieux à quelque serviteur de Dieu, le Saint-Siège est d'une exactitude si scrupuleuse dans l'examen de ses vernis, pf d'une rigueur si sévère dans le jugement qu'il en porte, que, quand il serait destitué de l'assistance divine, il serait impossible, à en juger selon les règles de la prudence humaine, qu'il se trompât dans ses décisions sur ce point. Non content d'une vertu distinguée dans, les hommes qu'il canonise, il exige une vertu héroïque ; et, quelque diligence qu'il apporte pour s'assurer de cette héroïcité par la déposition authentique de plusieurs témoins oculaires et irréprochables, il veut que le témoignage des hommes soit confirmé par celui de Dieu même. Ainsi, ce n'est pas assez que les hommes attestent avec serment plusieurs actes héroïques des vertus les plus sublimes, il fautqueDivxj autorise leur témoignage, et s'en explique lui-même par la voie des miracles. — // ne faut pas, ou reste, s'imaginer que le Saint-Siège admette sans choix toutes sortes de miracles : il n'y a sorte de précautions dont il n'use pour discerner les vrais d'avec les faux. D'environ cent miracles qui furent proposés à la Congrégation pour la canonisation d'un saint des derniers siècles, il n'en approuva qu'un teul, et la congrégation fut suspendue jusqu'à ce qu'il plût à Dieu d'en opé-
rer de nouveaux. — Après toutes ces recherches, perquisitions et témoignages, on ne peut pas contester à l'Eglise le droit de célébrer la fête d'un saint, et de permettre l'usage des autres cérémonies attachées à cette solennité. Il est vrai que l'Eglise n'en a pas toujours usé de même à l'égard de tous les saints qu'elle honore, et quil y en a un grand nombre qui ont été seulement canonisés par la voix du peuple ou par des Eglises particulières ; mais elle a eu ses raisons pour changer de méthode, et rendre cette cérémonie plus solennelle : nous les verrons dans la suite. Contentons-nous, pour le présent, d'admirer, de révérer sa conduite, et de porter le même respect aux saints quelle déclare maintenant pour tels quàceux quelle a reconnus de toute antiquité.
[Les superstitions païennes]. — Dans le paganisme c'a été non-seulement une superstition ridicule, mais une profane impiété qui a régné longtemps en Grèce et parmi les Romains, de mettre au nombre des dieux les empereurs après leur mort, et les grands hommes qu'on avait regardés comme des héros durant leur vie. Ces apothéoses se faisaient avec des cérémonies et des magnificences qui imposaient aux yeux des peuples, et leur inspiraient des sentiments de religion pour des personnes souvent vicieuses, qui ne méritaient que la haine et le mépris de ceux mêmes qui les adoraient. Cet aveuglement pitoyable et ce culte insensé a été entièrement aboli par la religion chrétienne ; mais il est étonnant que, depuis, il se soit élevé des hérétiques qui se sont mal à propos scandalisés de ce que l'Eglise, par une coutume observée de tout temps, a honoré et mis au nombre des saints les martyrs et ceux qui ont mérité cet honneur par une vie sainte, soutenue de miracles et de l'estime des personnes dignes de foi, qui ont examiné leurs vertus, leurs belles actions et les grands services qu'ils ont rendus à Dieu et à l'Eglise. C'est, entre autres, l'injuste reproche que les protestants lui font encore aujourd'hui, en l'accusant tout au moins d'un culte superstitieux, comme étant un reste du paganisme et une idolâtrie déguisée, qui n'a changé que de nom, en déclarant bienheureux dans le ciel ceux qu'elle a cru avoir mené une vie sainte sur la terre. Il y a une énorme différence entre l'aveugle superstition des païens, et le culte religieux rendu aux saints reconnus et déclarés tels ; l'Eglise n'en use ainsi envers eux que pour rendre justice à leur mérite, afin d'exciter le commun des chrétiens à l'imitation de leurs vertus : au lieu que l'apothéose des empereurs païens ou de héros souvent fabuleux n'était qu'en faveur de quelques princes ambitieux, qui se faisaient quelquefois rendre les honneurs divins et appeler immortels, pendant leur vie, par ceux là même* qui pouvaient être témoins de leur mort.
[Ce que e'est que la canonisation]. — Ce Traité de la canonisation des saints se rapporte à trois points : Le premier, de savoir si les saints doivent être canonisés ; le second, à qui il appartient de les canoniser ; le troisième, si le jugement de l'Eglise en cela est infaillible. — Mais auparavant il faut savoir ce que c'est que la canonisation, afin de s'en former une juste idée. La canonisation n'esl autre chose qu'un jug-emcnf public,
une déclaration faite par ceux qui président dans l'Eglise, touchant la béatitude et l'honneur religieux qui doit être déféré aux saints qui sont dans la gloire. Les raisons qui obligent l'Eglise à ce juste procédé sont
— 1°. Afin que Dieu soit honoré en ses serviteurs ; — 2°. Que l'Eglise en soit édifiée ; — 3°. Que les chrétiens soient d'autant plus excités à la vertu, et enfin — 4°. Pour rendre témoignage au symbole de la foi, qui tient pour article de foi la communion des saints. — Outre cela, il faut remarquer que l'honneur rendu aux saints béatifiés n'est ni profane ni politique, mais sacré et religieux, et comprend huit points principaux :
— 1°. Que celui qui est canonisé soit inséré au catalogue des saints, avec commandement à tous ceux qui reconnaissent l'Eglise de croire qu'il est bienheureux, d'en parler, d'en écrire et de l'honorer en cette qualité. — 2°. Qu'il puisse être invoqué dans les prières publiques. — 3°. Qu'on puisse bâtir des églises, chapelles, oratoires, autels et monuments en sa mémoire et sous le titre de son nom. — 4°. Que l'on en puisse célébrer l'office, et offrir à Dieu le très-auguste sacrifice en son honneur, et en action de grâces de la gloire qui lui a été conférée. — 5". Que l'on puisse établir des jours de fêtes en son nom. — 6°. Que l'on en puisse faire des images et des portraits, et qu'on lui rende un honneur supérieur à celui qui est accordé aux statues des princes, en signe de la gloire et de la béatitude dont il jouit dans les cieux, étant inséparablement uni à la Divinité. — 7°, Que ses reliques soient conservées honorablement, et proposées au peuple pour être révérées d'un culte religieux. — 8°. Que les pèlerins puissent accourir pour lui rendre leur respect, visiter l'endroit où il est inhumé, offrir leurs vœux à Dieu, et pratiquer les dévotions que l'on a exercées de tout temps envers les saints reconnus pour tels dans l'Eglise.
[Il est convenable de canoniser les saints]. — Dieu, qui est la règle infaillible de toute justice, nous enseigne, dans l'un et l'autre Testament, qu'il est convenable de canoniser les saints. — Il nous l'enseigne d'abord dans l'Ancien-Testament, par la bouche de l'Ecclésiastique, lorsqu'il dit : Il y en a plusieurs dont on a perdu le souvenir ; leur mémoire a péri comme s'ils n 'avaient jamais été ; ils sont nés, eux et leurs enfants, comme s'ils n'étaient jamais nés. Mais ceux-ci sont des hommes de charité et de miséricorde, et les œuvres de leur piété subsisteront à jamais. C'est en leur considération que leurs enfants subsistent éternellement, et leur race, non plus que leur gloire, ne finira point. Leurs corps ont été ensevelis en paix, et leur nom vivra dans la succession de tous les siècles. Que les peuples publient leur sagesse, et que l'assemblée sainte chante leurs louanges (Ch. xliv). Il met ainsi au nombre des saints tous les patriarches et les prophètes, à cause des rares qualités qu'ils avaient possédées pendant leur vie. — Nous voyons, dans le Nouveau-Testament, que S. Luc, aux Actes des Apôtres, canonise de la sorte S. Etienne, S. Jacques-le-Majeur. S. Pierre, S. Paul, Barnabe
et Silas : d'où l'on peut inférer que Dieu a laissé le pouvoir à son Eglise d'en user de même à L'égard de ceux qu'elle juge digne de cet honneur. [Motifs d'houorer les saints]. — Qui est-ce qui pourra nier que l'honneur ne suive la vertu, comme l'ombre le corps ? Qui peut refuser d'honorer ceux que Dieu honore ? Qui pourra jamais rendre autant d'honneur aux saints qu'ils en reçoivent de Dieu ? Qui ne sait combien peuvent sur nos âmes, pour les exciter à la piété, les exemples de ceux qui ont été comme nous ? Quand nous entendons ou voyons, dans leurs statues, leurs images et autres monuments, comment ils ont surmonté la chair, le monde et Satan, quoique entourés des mêmes ennemis, exposés aux mêmes périls que nous, sujets aux mêmes infirmités, et quoiqu'ils portassent le trésor de la grâce, comme parle l'Apôtre, dans des vaisseaux d'argile, que pouvons-nous penser ? Ne faisons-nous pas un même corps avec eux ? N'est-ce pas le discours de l'Apôtre, écrivant aux Hébreux et aux Remains : Ne perdez pas le souvenir des prélats qui vous ont annoncé la parole de Dieu, desquels vous devez suivre la foi, considérant quelle a été la fin de leur conversation. Jésus-Christ est le même hier et aujourd'hui, et le ser-a éternellement. C'est comme s'il disait : Jésus-Christ peut être en vous ce qu'il a été en eux ; comme il le fait entendre encore par ces autres paroles : Xous sommes, dit-il, plusieurs membres en un corps...., et nous sommes les membres les îtns des autres. Or, il est convenable de distinguer les amis de Dieu que nous appelons saints. Que l'on nous dise maintenant à qui il appartient d'en ordonner les honneurs, et s'il est raisonnable d'en laisser la disposition à la fantaisie de chacun, ou s'il n'est pas plus à propos de s'en rapporter à l'Eglise et à ceux qui y président.
[A qui il appartient de. canoniser les saints]. — La canonisation des saints est ou particulière ou générale : particulière quand quelque saint est déclaré tel dans une province ou dans un seul diocèse : générale, quand il est reconnu pour tel universellement. De la première manière, chaque évêque pouvait autrefois canoniser dans son diocèse, comme nous voyons dans S. Cyprien. Epitre iv« du IIP livre, où il commande qu'on lui donne avis promptement lorsqu'un martyr aura rendu témoignage à Jésus-Christ par l'effusion de son sang, afin, dit-il, d'en faire mémoire dans les oblations et sacrifices. Mais comme, par la trop grande facilité des évoques, il s'était glissé quelques abus dans les catalogues et registres des Eglises particulières, Alexandre III et Innocent III, souverainspontifes, ordonnèrent que désormais aucun ne fût reconnu pour saint sans l'approbation du Saint-Siège Apostolique. Aussi n'y a-t-il maintenant d'autre canonisation que la canonisation générale, laquelle appartient de droit à l'Eglise, ou au Saint-Père qui la représente. En effet, il nous est commandé de recourir à l'Eglise dans les choses douteuses, par exemple ce qui concerne la vie. les mœurs et les miracles des saints.
C'est donc à l'Eglise, c'est-à-dire aux Conciles quand ils se peuvent assembler, et à leur défaut à celui qui est le chef du concile, et sans lequel nul concile ne peut être légitime, d'en faire le jugement et d'en publier la décision.
y* jugement de l'Eglise là-dessus est infaillible]. — 11 n'y a point d'apparence que nous devions écouter l'Eglise, sous peine d'être déclarés païens, en tout autre différend qui pourrait survenir touchant la religion, et qu'en celle-ci, qui est de telle importance, il nous fût permis de résister au jugement de l'Eglise et de nous émanciper de son obéissance. Il n'y a point d'apparence que la divine Providence voulût permettre une telle erreur dans son Eglise, que de laisser honorer une personne qui se serait déshonorée elle-même et qui servirait d'objet à son éternelle justice. Les miracles aussi que Dieu fait à l'invocation des saints confirment le jugement porté par la chaire de S. Pierre, attendu que ce sont autant de témoignages divins, qui nous obligent à reconnaître la main toute- puissante de celui qui seul peut opérer des effets au-dessus des forces de la nature. Or, si jamais on usa de diligence à discerner les vrais miracles d'avec les faux, c'est lorsqu'il est question de juger du bonheur des saints. Nous croyons qu'Alexandre, César et Pompée, ont été ce que Plutarque en raconte, appuyés sur la simple autorité et sur le seul témoignage de cet auteur et de ses semblables : et nous ferions difficulté de recevoir les preuves que Dieu même nous fournit dans le jugement que porte son Eglise !
[Avec quelles précautions on procède]. — Par toutes ces preuves et ces témoignages, on voit avec quelle circonspection l'Eglise catholique nous propose le culte des saints, et l'on doit remarquer qu'il n'y a point d'affaire au monde dont la recherche soit plus recommandée et faite plus exactement que celle de la vie, mœurs, trépas et miracles de ceux à qui elle donne ce titre. Outre l'information sur les lieux par des personnes députées particulièrement pour cette affaire; outre les serments, les attestations, l'uniforme consentement, et les témoignages humains et divins que l'on y examine avec toute l'application possible ; outre cela, dis-je, l'on indique encore des jeûnes et des prières publiques, afin qu'il plaise à Dieu d'éclairer et d'assister son Eglise dans une matière de telle importance, qui entraîne avec elle un vrai culte, ou une superstition sacrilège si elle mettait au nombre des saints plusieurs personnes sans avoir auparavant examiné leur vie et leur mort, Il n'est aucunement probable, à ceux qui ont l'opinion qu'ils doivent avoir de Dieu et de sa providence, qu'il veuille abandonner son Eglise et la tromper en cette affaire importante, principalement après lui avoir promis son Saint-Esprit, et après s'être engagé, envers toutes sortes de personnes, que quand deux ou trois seront assemblés en son nom il sera au milieu d'eux. D'où il est aisé de cou-
clore qu'il est impossible que l'Eglise, en se trompant elle-même, veuille aussi tromper les fidèles, après môme leur avoir demandé leurs suffrages.
[Si la décision de l'Eglise exige notre foi). — Les théologiens font ici une question dont il est à propos qu'un prédicateur instruise ses auditeurs : c'est de savoir si l'on peut ou si l'on doit croire comme un point de foi qu'un saint béatifié ou canonisé par le Saint-Siège, dans les formes ordinaires, est effectivement bienheureux et jouit de la gloire dans le ciel. Il n'est pas difficile de répondre à cette demande, en disant que, bien qu'il soit ■véritable et infaillible que tel saint soit bienheureux, cependant ce ne peut être un objet de foi divine. Car, si on considère cette vérité en elle-même, n'étant point un objet révélé en particulier, l'Eglise n'a garde d'obliger les fidèles à cette croyance, si ce n'est à l'égard de ceux dont nous avons, dans l'Ecriture, une spéciale révélation, comme S.Jean- Baptiste. S. Etienne, Ste Elisabeth et autres. Que si l'on considère cette vérité par les principes dont on l'infère et par un raisonnement théologique, il est de foi que tout saint déclaré tel par l'Eglise, après les formalités requises, est véritablement bienheureux. Selon la maxime des philosophes, la conclusion d'un syllogisme suit toujours la partie la plus faible d'où elle est tirée : (par exemple, dans le sacrifice de l'autel, il est de foi que toute hostie consacrée contient le véritable corps du Sauveur, et on est obligé d'adorer l'hostie que le prêtre élève en célébrant la Messe, mais il n'est pas de foi que telle hostie soit véritablement consacrée, ou que le prêtre qui la consacre soit véritablement ordonné) : il pn est de même de la canonisation de chaque saint en particulier : il n'est pas de foi que tel saint soit dans la gloire ; mais ce serait, assure S. Bo, naventure, une terrible et téméraire incrédulité d'en douter; et, comme on traiterait d'hérétique celui qui ne voudrait pas adorer l'hostie qu'élève le prêtre en disant la Messe, de même on a sujet de croire que celui-là est rebelle aux sentiments de l'Eglise qui refuse de croire qu'un saint qu'elle a canonisé dans les formes ordinaires est bienheureux dans le ciel.
[De la comparaison des saints entre eux J- — C'est une témérité de vouloir faire comparaison des mérites des saints, et S. Jérôme traite d'indiscrets et d'esprits peu sensés ceux qui entreprendraient d'examiner si de deux saints l'un est plus grand devant Dieu que l'autre, et s'il le surpasse dans l'état de la gloire : Sanctorum mérita stultè comparant. Mais on peut sans imprudence, et même avec sagesse, faire comparaison des bonnes œuvres et des actions des saints en jugeant les unes plus méritoires, plus louables, plus agréables à Dieu que les autres, parce que Dieu nous a donné dans l'Ecriture des règles pour les discerner de la sorte et les connaître. Il ne nous a pas révélé lequel des bienheureux dans le ciel est
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plus élevé et plus glorieux ; mais il nous a révélé, par exemple, que l'obéissance vaut mieux que le sacrifice, et qu'il faut quitter l'autel pour aller se réconcilier avec son frère.
[La canonisation réservée au Pape]. — Les Souverains-Pontifes, ayant remarqué que les évoques et les métropolitains, qui continuaient d'user de leur droit, se rendaient quelquefois trop faciles à recevoir les preuves de sainteté et laissaient glisser divers abus, évoquèrent le droit de canoniser les saints au Siège apostolique, comme une des causes majeures dont il lui appartenait de connaître. On ne crut pas que, pour rendre authentique la canonisation d'un saint, ce fût assez que le Souverain-Pontife s'en expliquât de vive voix ou par écrit, sans revêtir cette action religieuse des formes et des solennités juridiques. C'est ce qui a paru au sujet même d'Innocent III, qui avait regardé la canonisation comme un droit dévolu au Saint-Siège. Ce pape, par une bulle de l'an 1208, ou plutôt par une lettre circulaire adressée à la noblesse de cinq provinces de France, déclara le B. Pierre de Castelnau martyr pour la foi, ajoutant à sa gloire qu'il avait été à propos qu'il mourût pour empêcher que toute la nation ne pérît, et que son sang serait un bain salutaire pour laver les taches de l'hérésie, et en même temps une semence qui allait produire de grands fruits dans l'Eglise. Cependant, parce que ce souverain-pontife en est demeuré là, on n'a point cru devoir faire porter publiquement à ce martyr la qualité de saint, ni rendre général par toute l'Eglise le culte qui lui est rendu en particulier dans son pays et dans son ordre.
LAisage du droit nouvellement acquis au Saint-Siège, soit qu'il fût reçu, soit qu'il fût contesté, n'a point empêché que quelques évêques aient encore entrepris, depuis ce temps-là, de canoniser les saints qui étaient particuliers à leurs Eglises. Nous en voyons plusieurs exemples. L'Eglise romaine n'a point rejeté ces manières de canonisations particulières, dont tout l'effet était renfermé dans les bornes d'un diocèse ou d'une province ; mais elle n'a point été longtemps sans les attirer encore à elle, à l'exclusion de tout le monde. Elle en a fait une nouvelle cérémonie que nous appelons béatification, qui est une espèce de provision et de dispositif pour la canonisation générale, et une permission d'honorer cependant le saint d'un culte religieux dans une Eglise particulière, dans un pays limité, dans une communauté ou dans un ordre entier. Cette nouvelle espèce n'a été introduite que depuis qu'on a jugé à propos de ne plus traiter la canonisation des saints que par de longs délais, pour s'assurer davantage de la vérité dans les voies des procédures les plus sévères. — On crut d'abord qu'un espace de cinquante ans après la mort du saint suffirait pour avoir lieu de découvrir tous les mauvais artifices dont on pourrait surprendre le Saint-Siège ; on reconnut bientôt qu'un siècle entier n'était rien de trop, et l'on a vu des procès de canonisation
DES SAINTS. ÎJgiJ
durer près de doux coins ans. Ces moyens de purger le culte des saints dans l'Eglise n'ont pas seulement arrêté pour la suite des temps la lioence démesurée de multiplier dos saints inconnus; ils ont contribué encore à on faire reconnaîtra beaucoup de faux dont la mémoire devait être réprouvée.
[Friioijtâ sur la [litière • — Chacun doit tomber d'accord — lu Que canoniser quelqu'un ne vont pas dire le faire ou le rendre saint, mais le déclarer tel, et le mettre dans le catalogue de ceux que l'Eglise honore comme bienheureux. — 2° Que, supposé Tin vocation des saints permise et salutaire, il est expédient, et même nécessaire, que l'Eglise détermine ceux que l'on peut invoquer et honorer, pour ôter la liberté à chacun de se forger des dévotions à plaisir, et pour fermer la porte à toutes les superstitions. — 3° Que les saints peuvent être reconnus saints en trois manières : par le témoignage de l'Ecriture, comme l'ont été Siméon, Zacharie, Elisabeth, Jean-Baptiste; par le consentement des peuples, comme il a été dit dos anciens docteurs de l'Eglise grecque et latine : S. Athanase, S. Grégoire de Nysse, S. Basile, S. Jean-Chrysostôme, S. Jérôme, S. Ambroise, S. Augustin, et autres; enfin, par une recherche exacte, prudente et fidèle des preuves de leur sainteté, pendant leur vie et après leur mort; surtout par des témoignages divins qui ne peuvent mentir, comme sont les miracles : telle a été la canonisation des S. François, Dominique, Bonaventure, S. Thomas d'Aquin, S. Louis roi de France, S. François dePaule, et autres qui se célèbrent aujourd'hui dans l'Eglise catholique. — 4° On avouera que ce n'est pas aux particuliers de discerner les vrais miracles d'avec les faux, attendu les illusions de l'Antéchrist que l'Ecriture appelle signes et prodiges mensongers. — 5° Que cela appartient à ceux que l'Eglise commet pour examiner, et surtout au vicaire de Jèsus-Christ qui s'est réservé ce soin. — 6° Si quelqu'un veut soutenir que le Souverain-Pontife peut se tromper en approuvant un saint, on peut aussi avec raison lui dire que lui-même peut se tromper en réprouvant le saint ou les marques de sa sainteté. — 7° Qu'il est bien plus assuré de s'en tenir au jugement de ceux que le Sauveur a commandé d'écouter comme lui-même qu'au sien propre, vu même que, comme il a été dit, jamais on n'examine aucune vérité avec plus d'attention que quand il est question de donner au peuple une règle touchant l'honneur, l'imitation et l'invocation des saints; joint aussi qu'il n'y a rien, en toute cette action, qui répugne à la parole de Dieu, et qne personne n'est contraint de s'adresser aux saints, pourvu qu'il ne réprouve pas la dévotion des autres, et qu'il célèbre les jours qui lui sont ordonnés par l'Eglise. — Enfin, chacun accordera sans hésiter que l'Eglise qui est au ciel ne fait qu'un corps avec celle qui est sur la terre, que celle-là connaît celle-ci, et que raisonnablement celle-ci doit reconnaître celle-là.
[Abtts anciens]. — Il s'est trouvé parmi les catholiques des gens de bien, de sainte vie même, en qui Famour de la vérité nJa pas toujours eu la force de redresser la pente que tous les hommes ont au mensonge et à la fiction. On vit, dans les temps apostoliques, un homme de ce caractère en la personne de S. Papias, évêque d'Hiéraple, qui se disait disciple des Apôtres et des anciens qui avaient vu Jésus-Christ. Papias, avec toute sa piété et tout le zèle qu'il avait pour la religion, n'aurait pas été éloigné d'admettre de fausses histoires de Jésus-Christ et des Apôtres, étant crédule à l'excès et facile à recevoir tout ce qu'on lui rapportait sous ces grands noms, sans se soucier d'en faire le discernement, ensuite il le débitait de même aux autres, et l'on sait qu'il a fait passer des faussetés et des rêveries pour des faits et des sentiments des Apôtres. Des gens de ce caractère, comme il s'en est trouvé presque de tout temps dans l'Eglise, sont aussi capables de faire des fausses histoires que les hérétiques. La différence, qui consiste en ce qu'ils ne se trompent que parce qu'ils sont trompés les premiers, peut bien les rendre plus excusables que les hérétiques et les imposteurs, qui sont les premiers auteurs de la fourberie ; mais elle n'en produit pas moins de fâcheux effets dans l'esprit de leurs lecteurs, et le mal est d'autant plus incurable que l'idée ou le préjugé que l'on a de leur mérite fait de plus profondes impressions.
[Motifs qui ont porté L'Igti» à canoniser les saints]. — Nous voyons que, dans [es premiers siècles de l'Eglise, les fidèles menaient une conduite si régulière et si sainte, que plusieurs d'entre eux après leur mort ont été canonisés par la voix commune des évoques et de tout le peuple ; mais, la piété des chrétiens s'étant affaiblie de siècle en siècle, les chrétiens ne laissaient pas de mettre toujours au nombre des saints les personnes qui s'étaient distinguées pendant leur vie par des vertus éclatantes. Or, l'Eglise s'étant aperçue qu'il commençait à se glisser quelques abus dans cette conduite, l'amour qu'elle a toujours eu pour la vérité Fa portée à examiner avec plus d'exactitude et de sévérité les mœurs et la conduite des saints qu'on a voulu canoniser depuis ces premiers temps. C'est ainsi qu'elle a voulu s'en attribuer le pouvoir, et s'en est réservé l'autorité, afin de détourner ses enfants de toutes les superstitions où elle-même serait tombée si elle se fût contentée d'admettre au nombre des saints les personnes vertueuses qui lui ont été proposées depuis sur la simple déclaration des peuples, et souvent même des amis, des parents, des disciples ou des maîtres de ceux qui les proposaient. C'est ce qui a obligé cette bonne mère, pour ne se point tromper ni tromper ses enfants dans une affaire de cette importance, à tenir pour suspects les témoignages de ces personnes, jusqu'à ce qu'elle ait fait des recherches et des perquisitions très-exactes, employant pour cet effet
des années entières à examiner de près la naissance, la vie et la mort des personnes que Ton veut honorer de ce titre.
[Les saints douteux]. — L'Eglise toujours appliquée à maintenir la pureté dans le culte comme dans la foi et les mœurs de ses enfants, a trouvé moins d'inconvénients à ne point relever la mémoire des saints et des martyrs douteux qu'à s'exposer à en honorer de faux. Les Pères du concile de Laodicée en Phrygie, qu'on croit s'être tenu sous Constance ou Julien-1' Apostat, défendirent sous peine d'anathème de quitter les saints de Jésus-Chsist reconnus pour tels, et d'aller s'adresser à ceux qui étaient reconnus saints par les hérétiques, soit qu'ils eussent été adoptés par eux, soit qu'ils eussent été eux-mêmes dans l'hérésie. L'Eglise ne porte pas néanmoins sa sévérité jusqu'à exclure tous ceux que l'on croit morts dans l'erreur, ou dans quelques sentiments déclarés hérétiques. Elle ne fait point difficulté de mettre au rang de ses plus grands saints des personnes que les millénaires et les autres sembleraient pouvoir revendiquer sur elle. Mais elle a cru en devoir retrancher d'autres de sa communion pour s'être rendus fauteurs des hérétiques jusqu'à la fin et être morts excommuniés, quoiqu'ils eussent reçu les honneurs d'un culte religieux de la part des peuples.
Dans les siècles heureux de l'Eglise primitive, il était plus aisé aux saints de trouver des historiens dignes d'eux, et tels qu'ils étaient euxmêmes. S. Luc en laissa l'exemple à ceux qui auraient assez de résolution pour le suivre. Cependant nous ne savons pourquoi Dieu a permis qu'il y ait eu si peu de saints qui soient entrés après lui dans cette carrière, et que les plus saints d'entre ceux qui y sont entrés n'aient pas toujours été ceux qui y ont le mieux réussi. Les saints de tout temps se sont bien moins appliqués à écrire les actions des autres qu'à faire euxmêmes des actions dignes d'être écrites pour l'instruction publique. Il faut avouer néanmoins qu'il ne nous reste guère de vies particulières des saints distingués des cinq ou six premiers siècles de l'Eglise qui n'aient quelque saint pour historien. Cette opinion a continué même dans les siècles postérieurs, où les saints et les bons écrivains sont devenus plus rares. Car S. Euloge de Cordoue, par l'histoire des martyrs de son temps, S. Bernard par celle de S. Malachie, S. Bonaventure par celle de S. François, ont contribué beaucoup à la maintenir.
( Objections] . — On forme ici deux objections contre l'autorité de l'Eglise : un prétendu passage de S. Augustin, et les vies de quelques saints que les plus savants critiques tiennent pour apocryphes, lesquelles néanmoins sont reçues parmi les peuples, qui fondent là-dessus leur dévotion envers ces bienheureux. Quant à la première, on veut faire croire à S. Augustin qu'il a prononcé cette sentence : Multorum corpora honorantur in terris quorum animai torquentur in gehennâ. Ces paroles ne se trouvent en aucun T. xvii. 19
endroit des œuvres du saint ; et, quand elles seraient sorties ou de sa plume ou de sa bouche, elles s'entendraient des rois et des monarques païens, que la vanité a portés à se vouloir immortaliser par des moyens indignes, jnsqu'à faire élever sur leurs cendres des monuments superbes qui les fissent respecter de la postérité : telles ont été les Pyramides d'Egypte. Ou il faut dire que S.Augustin parlait des saints supposés,ou, ce qui est encore plus probable, qu'il voulait parler des martyrs des donatistes, honorés par les hérétiques de leurs temps, quoique véritablement leurs âmes fussent plongées dans les enfers avec celles des autres hérétiques. — La seconde objection regarde les saints dont la vie, la mort, et généralement toute l'histoire ne nous est pas tout-à-fait connue et bien circonstanciée ; mais nous avons d'ailleurs assez de preuves de leur sainteté.
| Les actes dos martyrs]. — Pour recueillir les Actes des Martyrs, ily avait deux manières; ceux qu'il ne fallait que recueillir, et ceux que l'on composait après coup. Les premiers, que l'on appelait originaux, étaient des actes judiciaires, parce que c'étaient les plus considérables d'entre les gouverneurs de provinces qui faisaient le procès aux martyrs,sous les empereurs païens. Ces actes, qui n'étaient autre chose que des interrogatoires dressés dans les formes ordinaires, se conservaient dans lesgreliès publics: c'est delàqueles chrétiens avaient soin de les tirer pour les transcrire ; ce qu'ils faisaient souvent dans toute l'étendue des questions des juges et des réponses des accusés, souvent aussi par extrait ou par abrégé. Les greffiers n'avaient pas coutume de les refuser ; plusieurs personnes allaient quelquefois prendre copie des mêmes actes. Chacun faisait ensuite de sa copie l'usage qu'il jugeait à propos, soit pour lui donner une forme plus historique, soit pour en faire une traduction d'une langue en une autre, soit enfin pour la réduire en abrégé. On met aussi parmi les actes originaux ceux que les martyrs composaient eux-mêmes lorsqu'ils en avaient la commodité, comme ont fait Ste Perpétue, S. Flavien, S. Montan, et quelques autres ; ceux que les chrétiens présents aux audiences décrivaient en même temps que les greffiers, et ceux que les témoins mêmes de leurs combats dressaient incontinent après la consommation de leur martyre, comme ont fait les fidèles de Smyrne, ceux de Carthage et l'Eglise de Lyon.
Les actes de la seconde espèce que l'on reçoit encore comme des titres authentiques, sont ceux qui ont été tirés immédiatement de ces originaux. Ils n'en sont pour l'ordinaire que des abrégés, d'où l'on a retranché les formules ennuyeuses de la procédure judiciaire, auxquelles les auteurs ont substitué quelquefois leurs réflexions ou des ornements d'éloquence. Ces actes étaient remis entre les mains des évêques ou de quelques autres inspecteurs, pour les revoir avant de les publier ou de les laisser au peuple. Les plus courts et les plus simples ont presque tou-
jours été jugés les meilleurs. C'est principalement dans ces deux qualités que Ton a cru trouver le vrai caractère des actes authentiques, et elles ont toujours servi à les faire distinguer d'avec ceux qui étaient faux dans leur source ou corrompus par des paraphrases.
Les vrais et les faux actes des martyrs se multiplièrent dans l'Eglise jusqu'au temps de la cruelle persécution de Dioclétien, comme l'on voit croître ensemble le bon grain et l'ivraie dans le même champ jusqu'au temps de la moisson. Mais, par suite de l'édit que ce prince donna, l'an 303, contre les écritures saintes et les autres titres de notre religion, la plupart de ces actes furent, enveloppés dans le même incendie que les livres sacrés. Ceux qui se gardaient dans les églises périrent sous leurs ruines ; ceux qui étaient dans les maisons des lecteurs ou des particuliers furent livrés aux commissaires païens, qui brûlaient tout sans discernement. Cela fut cause que quantité de faux actes de martyrs, composés par les hérétiques, se trouvèrent enveloppés dans la perte des véritables qui se lisaient dans les assemblées des fidèles, et que les païens comprenaient confusément sous le titre général d'écritures de notre religion. Avant cette grande persécution, Arnobe avait déjà reproché aux gentils la guerre qu'ils faisaient aux livres des chrétiens, parce qu'ils remarquaient que cette lecture les fortifiait dans leur foi, et les animait à la défense de la cause pour laquelle les martyrs avaient souffert. Ce fut par des vues semblables que les persécuteurs et les juges faisaient quelquefois brûler les procès des martyrs, sans souffrir qu'on les mît au greffe et qu'on en délivrât des copies.
fjilleniont]. — Nous ne pouvons que louer les mémoires de Tillemont, qui est une histoire de la vie des saints, à quoi il témoigne s'être appliqué particulièrement dans un travail opiniâtre de quarante années, dont le public commence à jouir depuis quelque temps. S'il a recherché celle des hérétiques et des païens, ce n'a été que pour la faire servir à ce dessein principal. Il n'en exceptait pas même l'histoire des empereurs. Les actes anciens et authentiques des martyrs s'y trouvent dans leur pureté originale, accompagnés de ce qu'il y a de plus certain dans les meilleurs monuments de l'Eglise, pour en rendre l'histoire plus accomplie. Les actes suspects y sont examinés avec une liberté pleine de modestie, et une exactitude venant d'un esprit éclairé, judicieux, dégagé de prévention. Les actes faux en sont bannis, mais souvent de telle manière que l'on en retient ce qui peut servir à conserver ou à orner la mémoire des saints dont ils ne donnent qu'une connaissance confuse ; cependant, il a toujours eu soin de prendre de bonnes mesures pour ne pas tromper la piété des fidèles en prétendant l'édifier, sous prétexte que ce qui s'est dit d'incertain sur cela aurait été consacré ou sanctifié par la bouche des SS. Pères, à qui il a toujours gardé le respect.
|L'Eglise n'approuve pas tous les sentiments des saints canonisés]. — L'Eglise nous a fait connaître en plusieurs rencontres que, lorsqu'elle canonise les saints, elle ne prétend point canoniser tous leurs sentiments. Ainsi, quelque honneur qu'elle leur rende après avoir solennellement consacré leur mémoire, elle ne suppose pas que, dès qu'ils sont canonisés, on ne puisse pas condamner ce qui se trouverait véritablement condamnable dans leurs écrits et leurs sentiments. Cela regarde aussi les saints reçus depuis les dernières formes de canonisationjuridique, c'est-à-dire depuis le douzième siècle, sous le pape Alexandre III, quoique l'on ait apporté plus d'exactitude et de sévérité dans l'examen de leurs sentiments comme de leurs actions. C'est ce que quelques-uns ont cru pouvoir observer à l'égard de S. Antonin de Florence et de quelques autres saints, qui n'avaient point la liberté do respirer d'autre air que celui de la scholastique ; de même à l'égard de quelques saintes femmes qui n'ont pas suivi toute l'exactitude des sentiments de l'Eglise lorsqu'elles ont voulu publier leurs visions et leurs révélations : à l'égard môme de divers saints élevés au-dessus des autres fidèles par leur spiritualité, et remplis des sentiments de la théologie mystique. Ce n'est point déroger à la canonisation des saints que d'avouer les erreurs qui se rencontrent dans leurs écrits. Une tache dans le soleil ne lui ôte point sa clarté. — L'Eglise, dans le temps même où elle se reconnaît éclairée de la doctrine des saints qu'elle canonise, est si éloignée de vouloir adopter ou garantir tous leurs sentiments, qu'elle se réserve toujours le droit de revoir et de juger les points de doctrine qui pourraient leur être échappés. Il est donc inutile de prétendre que tout ce qui est dit par des saints canonisés, ou par ceux dont la mémoire est en bonne odeur dans toute l'Eglise, doive être à couvert de la censure ou reçu sans examen. Ce privilège n'est dû qu'aux auteurs des livres canoniques, selon S. Augustin, qui, au sujet de S. Cyprien même, témoigne qu'il se peut trouver des erreurs dans les écrits des plus savants d'entre les docteurs et les orateurs chrétiens, quoiqu'il ne s'en trouve point dans les écrits des pécheurs, et que Dieu le permet ainsi afin de relever l'autorité des saintes Ecritures.
[Abus dans l'opinion et le titre de sainteté]. — Tout le monde nJa pas les mêmes idées de la sainteté, et n'est pas également instruit de ce qui regarde les saints, ou du moins n'est pas disposé de la même manière à leur égard. Ceux qui se connaissaient le mieux en sainteté ne convenaient pas toujours en quoi elle consiste, ni des marques qui doivent servir à la faire reconnaître. C'est ce qui a fait l'ambiguité de la réputation de tant de saints lorsque, pour en juger, l'on s'est arrêté à considérer séparément leurs actions, au lieu de former son jugement sur toute la conduite de leur vie et sur leur mort. Ce jugement n'appartient de droit qu'à l'Eglise; les peuples, qui se le sont souvent attribué, ont bien pu être les témoins et les dénonciateurs, mais jamais les juges de la sainteté. Il est vrai que.
dans les siècles heureux où les marques de la sainteté n'avaient encore rien d'équivoque, les témoignages des peuples passaient pour des jugements sûrs, et suffisaient souvent pour donner un titre et un rang parmi les saints. Mais, par un vice ordinaire à la multitude, cette liberté dégénéra depuis en une licence qui produisit divers abus, et qui obligea l'Eglise d'y remédier en retirant son droit a. elle, et en se prescrivant aussi des bornes par de sages constitutions. Ces abus qu'elle entreprit de réformer s'étaient introduits différemment; mais ils marquaient presque tous le penchant de l'homme dans la corruption de sa nature. On retournait insensiblement aux superstitions dont on s'était défait en quittant le paganisme ; on cherchait à rendre à la mémoire des morts des honneurs religieux, que l'on n'osait plus appeler divins depuis qu'on était devenu chrétiens, mais qui ne différaient presque que par l'objet des honneurs que l'apothéose ou la consécration procurait, parmi les païens, à ceux des hommes qu'ils élevaient au rang de leurs dieux.
Les sentiments naturels de la reconnaissance et de la vénération que l'on a pour ses maîtres et ses bienfaiteurs ont fait principalement consacrer la mémoire des princes et des grands ; il suffisait souvent qu'ils n'eussent pas été vicieux, qu'ils eussent marqué du zèle pour la religion, et de la bonté pour les peuples, qu'ils eussent bâti des monastères, doté des églises et des hôpitaux ; on ne s'arrêtait pas même aux défauts considérables qui avaient paru dans la conduite de leur vie, lorsqu'ils avaient rendu des services importants à l'Eglise. La piété de leurs sujets allait à mettre même au rang des martyrs ceux d'entre eux qui avaient été mis à mort injustement, lorsqu'ils avaient moralement bien vécu, quoique souvent il ne fût point question de la religion parmi les causes ou les motifs de leur mort. L'abus de ce culte que l'affection, la flatterie, la servitude ou l'intérêt faisaient rendre aux princes par leurs peuples s'es^ fait voir quelquefois jusque dans les bruits qu'ils répandaient des miracles qu'ils leur attribuaient de leur vivant même. Ils prétendaient que ces miracles, qui n'étaient que des fruits de l'imposture, seraient des titres suffisants pour établir l'opinion de leur sainteté, démentie par leurs actions.
Les évêques ont eu pour l'ordinaire plus de part au culte qu'on rendait par esprit de religion. Souvent ils emportaient dans le tombeau le titre de Saints qu'ils avaient porté de leur vivant, et y conservaient la vénération qui y avait été attachée. Ce titre se donnait à la dignité épiscopale, quelquefois même à la profession du christianisme, dans laquelle tout le monde est appelé à la sainteté. C'est en ce sens que non-seulement des évêques et des prêtres, mais beaucoup de laïques de l'un et de l'autre sexe, l'ont porté pendant plusieurs siècles, sans que ni le schisme ni l'hérésie où quelques-uns étaient engagés le leur ait fait perdre de leur vivant. Plusieurs l'ont retenu après la mort : c'est ce qui a souvent
trompé la simplicité ou l'affection des peuples, qui leur ont décerné les honneurs d'un culte religieux sur l'équivoque de ce titre, sans en examiner le fondement. Il paraît que c'est à la faveur d'une telle équivoque que l'on a fait glisser dans les Martyrologes les noms d'Eusèbe de Césarée en Palestine, fauteur de l'arianisme, et de plusieurs autres encore, dont la doctrine ni peut-être les mœurs n'étaient pas irrépréhensibles. On mit encore en usage d'autres moyens de multiplier le nombre des saints, qui ne devinrent guères moins suspects à l'Eglise. La facilité de les recevoir croissait à mesure que la véritable sainteté diminuait : de sorte qu'elle donnait sujet de croire qu'on cherchait à compenser les pertes du ciel par le gain qu'on faisait faire à l'Eglise, en la remplissant de saints nouveaux, dont quelques-uns n'étaient tels peut-être que dans l'opinion des hommes. C'est ce qui parut principalement sous les deux premières races de nos rois, où l'on peut dire que le prix de la sainteté baissa extrêmement. On voyait des familles entières, et assez nombreuses, qui n'étaient composées que de saints, dont chacun devait avoir un jour son culte religieux à part. On commença ù. y admettre non-seulement de simples néophytes adultes, mais des enfants au-dessous de l'âge de discrétion; c'est-à-dire des saints sans coopération, qui n'avaient rien mêlé du leur aux mérites de Jésus-Christ ; des saints qui font peut-être le plus grand nombre des bienheureux dans le ciel, mais qui ne sont pas ceux que l'Eglise se propose comme des objets du culte de ses enfants, à moins qu'ils n'aient souffert pour la cause de Jésus-Christ, comme les S. Innocents de Bethléem, comme S. Cyr, fils de Ste Juliette, martyr de trois ans, et quelques autres; comme encore divers enfants massacrés, dans les siècles postérieurs, par les Juifs au temps de leur pâque, en haine de Jésus-Christ. L'ambition et l'affection naturelle entrèrent aussi dans les motifs de la multiplication des saints : on vit employer l'argent ou le crédit dans les familles pour faire recevoir en ce nombre son parent, son ami, son compatriote ; et l'on croyait se procurer par ce moyen de la gloire devant les hommes ou de la protection auprès de Dieu. Il suffisait quequefois d'être mort un certain jour, comme le Vendredi-saint, pour être saint dans l'opinion des peuples, se faire dresser des autels, et faire porter des flambeaux et des offrandes à son tombeau.
[Réforme de ces abus]. — C'est pour remédier à tous les désordres qui se commettaient dans les premiers siècles que l'Eglise a établi des règles nouvelles pour la canonisation des saints. On y prescrivit des formes juridiques, propres à garantir de la surprise et des artifices de l'imposture ceux à qui il appartenait d'examiner les titres de sainteté présentés par les peuples. Le terme même de canonisation n'a été employé que fort tard, pour marquer la réception authentique d'un bienheureux au catalogue des saints que l'Eglise honore d'un culte public, et l'on ne voit pas qu'il ait été d'usage en ce sens avant le douzième siècle. Mais on com-
mença dès la fin du dixième à se servir des formes d'une canonisation régulière : ce qui se fit dans le temps où les évêques commencèrent à recourir à l'autorité du Saint-Siège pour porter les souverains-Pontifes à étendre par toute l'Eglise le culte du saint qu'ils proposaient, et qui pour l'ordinaire n'était reconnu et honoré que dans leurs diocèses particuliers. — Ainsi, on peut donner trois âges différents à la manière de canoniser les saints dans l'Eglise : le premier qui a duré depuis l'établissement du culte religieux des martyrs jusqu'au dixième siècle ; le second jusqu'au temps d'Alexandre III, qui monta sur le trône en 1159, et le dernier depuis ce souverain-pontife jusqu'à nous.
Le plus ancien que nous connaissions des décrets de canonisation solennelle faite par les souverains-pontifes, à la sollicitation des étrangers, est la bulle que Jean XV publia l'an 995, à la prière de Ludolphe, évoque d'Ausbourg en Allemagne, pour mettre S. Ulric au catalogue des saints. Le souverain-pontife assembla dans le palais de Latran un concile l'évèques, de prêtres, de diacres, et de toutes les autres personnes du clergé de Rome, pour écouter les propositions de l'évêque. Ce prélat fit la lecture du livre de la vie et des miracles du saint en pleine assemblée, et, sur les délibérations des évêques, le Pape consacra la mémoire de S. Ulric, évoque d'Ausbourg, par un culte public: ce qui s'entend d'une canonisation générale, qui devait avoir lieu dans toute l'Eglise, ou du moins dans toute la France et l'Allemagne, parce qu'il paraît que le saint était déjà honoré dans l'Eglise particulière: d'Augsbourg, par l'autorité des évoques du lieu.
Les souverains-pontifes commencèrent, au douzième siècle, à faire entendre que la canonisation des saints, qui devenait déjà fréquente entre leurs mains, était une affaire à traiter dans le concile général, et qu'on la devait regarder comme l'une des plus importantes de l'Eglise. Ils ne prétendaient pas que ce concile dût être œcuménique; ils l'appelaient seulement général, lorsqu'il s'y trouvait des prélats de divers Etats ou royaumes, et qu'ils y présidaient eux-mêmes. Quelque temps après, on ne laissa pas encore de voir un exemple éclatant de la canonisation épiscopale en France, sans qu'il y fût fait mention de l'entremise ou de l'autorité du Pape. C'est celle de S. Gauthier, abbé de Saint- Martin de Pontoise, qui fut célébrée dans des formes très-solennelles, et en même temps très-canoniques, par l'archevêque de Rouen, assisté des évêques de Paris et de Senlis. Non contents de lever le corps et d'en faire la translation soixante ans environ après sa mort, ils ordonnèrent encore une fête, et accordèrent des indulgences fort précieuses à ceux qui visiteraient ses reliques et qui réclameraient son intercession.
[Cérémonies de la canonisation]. — On a ajouté par degrés beaucoup de choses dans les formes juridiques et dans les cérémonies de la canonisation, pour la rendre plus auguste et plus sacrée, et l'on a composé divers
traités que l'on peut consulter. Quelques-uns estiment que le cérémonial en fut fixé et établi vers Fan 1347, sous Clément VI. Avant ce temps, on avait commencé à accorder aux fidèles des indulgences au jour de la fête. L'un des premiers exemples qu'on en voit, est celui d'Honorius III, qui en donna quelques jours à la canonisation de S. Laurent de Dublin, faite en 1226. Grégoire IX, son successeur, fut celui qui les étendit à une année et au-delà. Ainsi, tous ceux qui ont paru dans l'Eglise, ou qui sont morts en réputation de sainteté depuis environ le treizième siècle, ne sont point honorés d'un culte public s'ils ne sont canonisés ou béatifiés juridiquement par le Saint-Siège, ou déclarés saints par un concile œcuménique, comme plusieurs le disent de S. Roch. Il en faut excepter ceux que l'on a laissés ou insérés de nouveau dans le Martyrologe romain, depuis sa réformation faite sous Grégoire XIII et Sixte V. Mais il ne se fait plus de ces inscriptions sans quelque bref du Pape et quelque décret de la congrégation des Rites pour l'établissement de la fête et de l'office. C'est ce qui a paru principalement au sujet de S. Jean de Matha et de S. Félix de Valois, à l'ordre desquels on a voulu épargner les frais de la canonisation, parce qu'il aurait fallu les faire sur la bourse des captifs.
Pour fermer l'entrée à de nouveaux inconvénients , le pape Urbain VIII lit un décret, en 1625, renouvelé en 1634, pour empêcher de rien publier touchant les vertus ou les miracles des personnes que l'on croit saintes, sans l'approbation de l'ordinaire. Il en donna un autre, en 1631, pour interdire le titre absolu de saint ou de bienheureux à ceux qui n'en sont point qualifiés authentiquement par l'autorité de l'Eglise romaine. Au reste, comme ni les actions saintes sans miracles, ni les miracles sans actions saintes, ne suffisent pour la canonisation d'un bienheureux, selon que s'en est expliqué le pape Grégoire IX, il y a eu aussi des rencontres où les actions saintes et les miracles joints ensemble n'ont pas eu la force de faire canoniser ceux qui n'ont pas assez réparé le scandale causé à l'Eglise, soit par leur conduite soit par leurs écrits.
1 Ce qui doit précéder la canonisation d'un saint]. — C'est un pur hasard si une affaire d'importance réussit sans qu'on ait pris les mesures et les précautions nécessaires, et médité par quels moyens on peut être moralementassuré d'un heureux succès. Voilà ce que fait l'Eglise, par une sage conduite, lorsqu'il est question de la canonisation d'un saint: — Premièrement, dans les procédures avant de le déclarer tel par les formes ordinaires; — En second lieu, dans les cérémonies et les règles prescrites dans la déclaration authentique de la sainteté de la personne en question, et de l'honneur qu'on peut lui rendre après cette solennelle canonisation. — Pour ce qui regarde les procédures qui doivent précéder la déclaration authentique qu'une personne est sainte et bienheureuse, voici ce qu'en
a écrit un bon auteur. — 1° Quelque prince souverain, ou une nation entière, ou les magistrats avec les peuples d'une ville, proposent au souverain-pontife celui qu'ils souhaitent qu'on mette au nombre des saints, lui exposent les actions de piété, les miracles et les services qu'il a rendus à Dieu et à l'Eglise, ce qui se doit faire souvent et pendant plusieurs mois et même plusieurs années, afin que, par ce délai et cet intervalle, la vérité des faits soit mieux reconnue. — 2° Le bruit avantageux et la réputation du mérite et des miracles de la personne ayant toujours continué, et même augmenté, les instances et les humbles prières pour obtenir cette canonisation doivent aussi se réitérer, et alors le Pape, dans un consistoire qu'on nomme secret, acoutume de proposer celui dont on poursuit la béatification avec tant d'instance, et dans ce même consistoire on ordonne que tout ce qu'on a allégué touchant la sainteté de cette personne soit mis par écrit, le pays, la province, la condition du saint; ensuite, la liste de ses miracles, la dévotion qu'ont les peuples pour sa mémoire, et enfin tout le reste qui peut servira une plus parfaite connaissance du mérite et de la sainteté de la personne. Puis, on donne commission aux évêques, ou à des gens d'une probité reconnue, d'en faire une exacte et fidèle recherche. — 3° Si ces évêques et autres personnes d'autorité assurent que le rapport qu'on a fait des actions du saint est très-constant, le Souverain-Pontife demande l'avis des cardinaux, si pour faire cette perquisition on doit députer une commission spéciale de personnes choisies dans ce même consistoire secret. — 4° Si l'on est résolu de députer quelques-uns de cette compagnie, on le fait savoir aux évêques par une bulle expresse, et on leur enjoint de s'enquérir, avec lesdits députés, particulièrement des œuvres de miséricorde que le saint a exercées, des autres actions d'humilité et de patience, et enfin de ses miracles, et on leur recommande de s'informer de tout ce détail avec prudence, exactitude et fidélité, selon qu'il est prescrit dans la bulle qu'on leur envoie. Le tout ainsi examiné et mis par écrit, cacheté et scellé de leur sceau, doit être envoyé immédiatement au Pape. — 5° Le Pape le met entre les mains de quelques auditeurs de la Rote, et d'autres personnes d'une prudence et d'une capacité consommées, qui l'examinent encore avec soin et application, y ajoutant leurs propres sentiments et faisant leurs remarques. — 6° Toutes ces choses, ainsi disposées et rédigées par écrit, sont enfin une dernière fois examinées par le Souverain-Pontife et par le collège des cardinaux avec la dernière rigueur, et on voit si tout semble être en état pour déclarer la canonisation légitime, faite dans toutes les formes ; et, si le Pape juge qu'on doive procéder à la canonisation, on le déclare et on le définit. — 7° Les patriarches, archevêques, évêques et abbés qui se trouvent alors à Rome sont appelés au consistoire, qui devient public : le Pape y fait un rapport de ce qui s'est passé dans cette affaire, sans toutefois déclarer ce qui a été défini, et demande sur ce sujet leur avis et leur sentiment.
Le jour assigné pour cette solennité, on y dispose le peuple par un jeûne public et par une solennelle procession, qui se fait avec les habits et ornements convenables ; on y chante à haute voix les litanies et autres prières, jusqu'à ce que Ton soit arrivé au lieu où se doit célébrer la fête.
[Comment elle se faitj. — Ce serait ici le lieu de rapporter en détail ce qui se passe dans cette auguste cérémonie, si elle n'était assez connue par la relation qu'on en fait chaque fois que l'on canonise quelque saint. Mais, pour ne rien omettre sur ce sujet, voici ce qu'en dit un auteur, de l'ordre de S. Augustin. — Sitôt que l'on est arrivé au lieu où se doit faire la cérémonie, le Souverain-Pontife, prosterné devant l'autel, redouble ses prières, et conjure tous les assistants de joindre les leurs aux siennes pour demander à Dieu son secours particulier dans une affaire si importante ; et, tous s'étant mis à genoux, on chante le Veni Creator. L'hymne achevée, le Saint-Père se lève et prononce définitivement que celui dont il s'agit doit être mis au nombre et au catalogue des saints, et déclare que chaque année on en doit faire la fête. Cette sentence définitive étant prononcée avec majesté, on chante en musique le TeDsum; après quoi le Pape dit la messe en l'honneur du saint, avec toute la solennité possible. Quand elle est finie, le postulateur de la cause et les autres qui ont procuré cette cérémonie rendent d'humbles actions de grâces au Souverain-Pontife, pendant qu'on entend de tous côtés le son des cloches, le bruit du canon, les tambours et les trompettes, et toutes les marques de la réjouissance du peuple. Il ne reste plus que d'ordonner une bulle de cette canonisation, et de prier les notaires publics de l'expédier au plus tôt pour la satisfaction tant de la ville que de toute l'Eglise et la vénération de tous les fidèles : bulle qui contient la permission de célébrer la messe du nouveau saint, d'en faire l'office, de lui dédier des temples, des oratoires et des autels, et de lui rendre tout le culte que l'Eglise permet de rendre aux saints de même rang et du même caractère de sainteté ; et, afin de porter les fidèles à s'en acquitter avec plus de ferveur, le Pape accorde de grandes indulgences à ceux qui l'invoqueront avec dévotion.
Voici l'exemple d'une bulle de ce genre. C'est celle de la canonisation de S. François Régis par le pape Clément XI.
« Le Saint-Esprit nous avertit qu'on doit un tribut de louanges à ces hommes glorieux qui, riches en vertus, se sont rendus illustres dans leur nation, c'est-à-dire aux saints et aux élus du Seigneur que la divine bonté a pris plaisir d'orner des dons les plus éclatants de ses différentes grâces. Et certes, il est bien juste que les fidèles s'empressent d'honorer ceux que le souverain juge couronne dans le ciel d'une gloire immortelle, et dont il atteste la sainteté sur la terre par les miracles qui suivent leur mort, afin que les peuples racontent leur sagesse et que l'Eglise publie leurs louanges. Comme, parmi ces hommes illustres, la divine
Providence a fait éclater partout la gloire de son serviteur Jean-François Régis, nous manquerions aux devoirs du pontificat où il a plu au Seigneur de nous élever, quoique cette dignité soit fort au-dessus de nos mérites et de nos forces, si nous n'employions le pouvoir que nous avons reçu d'en haut à augmenter le culte et la vénération dudit serviteur de Dieu, pour la gloire du Seigneur, pour l'ornement de l'Eglise catholique et l'édification du peuple chrétien. Ayant donc examiné et pesé avec soin et maturité toutes les procédures et informations juridiques faites par nos vénérables frères les cardinaux de la congrégation des sacrés Rites sur la sainteté et les vertus héroïques dudit serviteur de Dieu, et sur les miracles qu'on assurait que Dieu avait faits par son intercession et pour manifester aux hommes sa sainteté, nous avons fait encore assembler devant nous cette même congrégation, qui, après avoir pris l'avis des consulteurs, a jugé d'un commun consentement que nous pouvions, quand bon nous semblerait, déclarer bienheureux ce serviteur de Dieu. C'est pourquoi, ayant égard, comme la bonté paternelle le demande, aux pieuses instances de plusieurs de nos vénérables archevêques et évêques de France, nous accordons, de l'avis et du consentement des cardinaux ci-dessus marqués, par l'autorité apostolique et la teneur de ces présentes, que ledit serviteur de Dieu soit désormais appelé bienheureux, que son corps et ses reliques soient exposés à la vénération des fidèles, avec faculté de les porter aux processions, et que chaque année, le jour de son décès, on en récite l'office et qu'on en dise la messe, suivant les rubriques du bréviaire et du missel romains. »
Et des hommes apostoliques.
AVERTISSEMENT
Puisque S. Paul dans l'ordre des saints que Dieu a choisis et appelés à son service, donne le premier rang aux Apôtres, qui ont été ses coadjuteurs dans l'ouvrage du salut des hommes, il est bien juste, dans l'ordre que nous observons en ce Supplément pour le Commun des saints, de commencer par les mêmes Apôtres, qui ont été les premiers fondements de l'Eglise, et qui ensuite l'ont étendue en portant les lumières de la foi jusqu'aux nations les plus barbares et les plus éloignées. C'est pourquoi, ne pouvant, comme nous l'avons déjà dit, fournir des matériaux pour chaque apôtre en particulier, non plus que pour les personnes apostoliques qui ont suivi leurs traces et continué leurs travaux, nous n'en parlerons qu'en commun.
COMMUN DES APOTRES. ;j()l
[Ce que nous devons aux Apôtres]. — Je sais, Messieurs, que tous les Apôtres sont les Pères communs des chrétiens, qui ont arrosé l'Eglise de leur sang, et l'ont rendue féconde par leur mort ; je sais que nous devons à leurs travaux la grâce de notre conversion, l'espérance de notre salut, et que, s'ils ne nous avaient instruits par leurs discours ou par leurs écrits, nous serions encore ensevelis dans les ténèbres de l'erreur et du péché : car ce sont ceux qui ont porté la parole de Jésus-Christ par tous les endroits de la terre : In omnem terram exivit sonus eorum. Les plus grands conquérants sont inconnus où les Apôtres sont révérés, et le nom de Pierre et de Jean est plus illustre que celui d'Alexandre et de César. Mais je sais aussi que, entre ces glorieux prédicateurs de l'Evangile, il n'y en a point à qui nous ayons plus d'obligation qu'à S. Paul. Car, outre qu'il est l'Apôtre des gentils et qu'il a été choisi de Dieu pour nous délivrer de la tyrannie du démon et de la servitude du péché, il est encore le modèle des prédicateurs et l'idée sur laquelle se doivent former tous ceux qui ont l'honneur de publier l'Evangile. (Le P. Senaut, de l'Oratoire).
[Les vertus apostoliques.] — Quelque éclatants qu'aient été les miracles que les Apôtres ont faits, ils ont encore été plus illustres par leurs vertus. Que ne méditons-nous souvent ce que l'Ecriture nous apprend de leur zèle, de leur désintéressement, de leurs travaux, de leur fidélité, de leur ardente charité, afin de nous animer par de si beaux exemples! Quelle patience ! quelle force ! quel courage ! Jamais ils ne vont avec plus d'ardeur dans quelque lieu que quand ils savent qu'ils y souffriront de cruelles persécutions. La mort présente à tout moment, bien loin de les ébranler, ne sert qu'à fortifier leur courage et à leur faire concevoir de plus grandes espérances. Ils prêchent encore Jésus-Christ dans le temps que le bourreau a le bras levé pour exécuter la sentence prononcée par un cruel tyran. Quel martyre plus long, plus rigoureux, plus difficile à souffrir, que celui par lequel le saint que nous honorons a eu le bonheur de finir sa vie ? Les tyrans et les bourreaux en inventeraient en vain de plus cruels : les afflictions, les persécutions, le fer, la violence, ne sépareront jamais de l'amour de Jésus-Christ ceux qui lui sont si étroitement unis. Au milieu de tous leurs maux, ils demeureront victorieux par celui qui les a aimés. Voilà quels ont été ceux que Jésus-Christ a choisis, et à qui il a donné le nom d'Apôtres. (Lambert, Année évangëlique).
| Sainteté des Apôtres.] — Les Apôtres sont des hommes tout spirituels, des hommes détachés du monde, des hommes au-dessus de tout intérêt, des hommes non-seulement saints, mais d'une sainteté consommée, des hommes pleins de Dieu et \ides d'eux-mêmes, en un mot, des hommes parfaits et irrépréhensibles. Ils ne sont plus, dit S. Chrysostôme, cet or de la terre grossier et informe, tel que la terre le produit, mais cet or purifié et éprouvé, qui a passé par le feu : Igné examinatum, probatum terne, purgatum septuplùm (Ps. 11). Or, le feu par où ils ont passé c'est, ajoute S. Paul, notre Dieu lui-même : non plus notre Dieu irrité et faisant éclater, comme autrefois, le feu de sa colère sur les pécheurs, mais le Saint-Esprit répandant avec profusion ses dons et ses grâces, et consumant par le feu de son amour tout ce qu'il y a dans ses élus d'impur et de terrestre : Deus enim noster ignis consumens est (Bourdaloue. Sermon de la Pentecôte).
[Zèle des Apôtres et les prodiges qu'ils ont faits]. — En quelque endroit que je porte les yeux, je ne vois que miracles du zèle des Apôtres. Ici sont des aveugles éclairés, des malades guéris et des morts ressuscites ; là, c'est un peuple gagné à Dieu et délivré des lacets de Satan, pour parler le langage de l'Ecriture, et par toutes les voies du salut tracées : In omnern terrean exivit sonus eorwn (Ps. 18). Zèle aussi étendu que l'univers, zèle supérieur à tous les obstacles et à tous les périls, zèle contre lequel les puissances de l'Enfer liguées n'ont jamais prévalu. Pour le comprendre, ce zèle, approfondissez, si vous le pouvez, les contradictions que les Apôtres ont eu à soutenir, l'amertume de leur vie, la durée de leurs travaux et la continuité de leurs peines. Parcourez en esprit ces vastes régions et ces mers immenses par où ils ont passé, malgré les périls et les fatigues. Brûlés du zèle de la maison de Dieu et du salut des âmes, rien ne les a rebutés, ni la misère ni la pauvreté. Ils vont annoncer l'Evangile, apprendre aux nations barbares la connaissance du vrai Dieu, ruiner l'empire du démon et y substituer celui de Jésus-Christ. — La moisson était grande, Seigneur, mais vous aviez des ouvriers zélés, laborieux et infatigables. A peine les Apôtres ont-ils reçu le Saint-Esprit, qu'ils commencent à parler, à se déclarer : Repleti sunt Spiritu-Sancto^ et cœperunt loqui (Act. n). Voilà le premier effet de leur zèle. Mais pour qui parlent-ils ? pour qui se déclarent-ils ? Pour Jésus-Christ, dont ils se considèrent désormais comme les ambassadeurs , comme les hérauts, comme les témoins fidèles. Honteux de n'avoir osé jusque-là lui rendre le témoignage qu'ils lui devaient, confus de n'avoir pas eu le courage de prendre sa cause en main et de soutenir ses intérêts, indignés contre eux-mêmes de l'avoir déshonoré par une désertion et une fuite pleines de faiblesse, et résolus de réparer ce scandale par la ferveur de leur confession et aux dépens de leur vie, que font-ils? Animés du nouvel esprit qui vient de descendre sur eux et les fortifier, ils sortent du Ce-
naele où ils s'étaient tenus cachés, ils paraissent dans les places publiques, ils entrent dans les synagogues, et se produisent devant les tribunaux pour y semer la parole de Dieu. (Bourdaloue, Ibid).
[lu apôtre doil être a réprouve des persécutions.] — Les Apôtres, selon le portrait que le grand Apôtre nous en fait lui-même, étaient des hommes qui se livraient à toutes sortes d'injures, d'outrages, de tourments, pour la prédication de l'Evangile. Quelques gens envieux et pleins d'artifice prêchaient l'Evangile, pour susciter une persécution plus cruelle à S. Paul et pour rendre sa captivité et ses fers plus rudes ; mais qu'importe, dit-il, pourvu que leur malice et ma patience dans mes travaux servent à faire connaître partout Jésus-Christ? Voilà les sentiments que nous devons avoir pour les desseins de Dieu, dont il nous fait les instruments. Quand il ne faut, pour en assurer le succès, que souffrir, souffrons avec joie : heureux que Dieu attache ainsi sa cause à la nôtre, et que, nous faisant souffrir pour les intérêts de sa gloire, il soit intéressé par sa gloire même à nous consoler et à essuyer nos larmes. (Fénelon, Sermons choisis).
[Prédication par l'exemple |. — Un prédicateur apostolique est plus persuasif par les exemples que par les raisons. On réplique toujours à celles-ci, mais on n'a rien à répliquer à ceux-là. Les exemples sont toujours plus éloquents que les discours. Une sainte doctrine qui n'est pas soutenue par la sainteté d'une vie exemplaire n'a qu'un éclat faible et demi-éteint; il faut que la conduite du prédicateur prévienne les esprits en faveur de sa morale. Jésus-Christ a commencé par faire avant que de prêcher. Une vie molle, une vie mondaine et immortifiée dans un prédicateur affaiblit étrangement son éloquence. On ne peut pas se persuader qu'il croit lui-même les vérités qu'il prêche, quand il ne fait rien de ce qu'il dit. (Croiset, Année chrétienne).
[les hommes apostoliques doivent être désintéressés.] — Lorsque vous combattez pour la foi ou pour la doctrine de Jésus-Christ contre le libertinage et l'erreur, que ce soit le zèle seul pour la gloire de votre maître qui vous fasse agir. Quand Dieu menace de détruire l'impie Babylone, il déclare qu'il enverra des guerriers qui ne rechercheront ni l'or ni l'argent, qui combattront sans intérêt et sans faire de quartier à personne : Suscitabo super eos Medos, qui argentum non quœrent nec aurum velint, sed sagittis parvulos interficient (Isai, xm). Tel doit être le caractère d'un ouvrier évangélique. Ennemi implacable de l'erreur et de l'impiété, il leur déclare une guerre ouverte partout où il les aperçoit ; nulle considération n'est capable de lui faire trahir la vérité ; il attaque le vice jusque dans ses derniers retranchements. Mais pour cela, quel désintéressement, quelle pureté de zèle ne faut-il pas? (Ségneri, Méditations).
[Ils doivent se sanctifier eux-mêmes]. — Tandis que les ouvriers évangéliques font part aux autres des lumières que le Seigneur leur a communiquées, tandis qu'ils prêchent sur les toits les vérités qu'on leur a dites à l'oreille, leur principale occupation doit être de les pratiquer exactement euxmêmes. Que servirait-il, en effet, aux ministres de l'Evangile de gagner à Jksus-Christ tous les hommes, s'ils venaient à perdre leur âme? S. Paul lui-même, tout favorisé qu'il était des dons du Ciel les plus extraordinaires, appréhendait ce malheur, et tous les hommes apostoliques ne sauraient trop le craindre à son exemple : car leur perte est infaillible s'ils n'ont une vertu proportionnée aux dangers de leur ministère. Or, pour l'acquérir, cette vertu ferme et à l'épreuve des secousses et des tempêtes, il faut qu'ils aient sans cesse recours à la prière, qu'ils se rendent bien attentifs à ce que Dieu leur dit alors, qu'ils gravent profondément dans leur esprit les vérités qu'ils méditent. Tant de ministres sacrés ne tombent dans le relâchement, et ensuite dans le crime, que parce qu'ils se négligent dans l'exercice de la prière, et qu'ils n'y écoutent pas Dieu attentivement, ou qu'ils ne conservent pas avec assez de soin ce qu'ils y apprennent. Ils ne retiennent que ce qu'il faut dire aux autres, et tout ce qu'il y a de personnel leur échappe ; ils ne songent qu'à parler aux autres, et ils ne se disent rien à eux-mêmes. (Ségneri).
| Humilité nécessaire]. — Voici ce que l'Ecriture nous rapporte de la vocation de Moïse. Dieu l'appelle, il lui déclare qu'il veut l'envoyer à Pharaon pour délivrer son peuple. Moïse répond : Qui suis- je? Suis-je en état d'aller à Pharaon ? N'est-ce pas une entreprise au-dessus de mes forces que de prendre sur moi de délivrer les enfants d'Israël ? Premier sentiment d'un serviteur fidèle : il rentre en lui même ; il est pénétré de son indignité. Moïse avait raison de se défier de lui-même. Mais que ne devait-il pas espérer quand le Seigneur lui déclare qu'il sera sa force et qu'il sera avec lui ? N'en êtes-vous pas étonnés ? Moïse résiste encore après une telle promesse. Le peuple, dit-il, ne me croira pas. Moïse ne craint point de représenter à Dieu ses, talents, qui lui paraissent trop faibles et trop petits. 11 faut que le Seigneur, pour se faire obéir, commande plusieurs fois, qu'il menace, qu'il paraisse en colère. — Conduite merveilleuse d'un homme juste qui craint Dieu, qui brûle d'un saint désir pour son service, mais qui connaît le poids de l'emploi dont Dieu veut le charger. Moïse exécute avec fidélité tous les ordres de Dieu : il surmonte tous les obstacles ; il est heureux dans toutes ses entreprises. Pourquoi cela ? C'est que le Seigneur est avec lui, comme il sera toujours avec tous ceux qui suivent ses ordres, qui seront exacts à ne rien entreprendre qu'après l'avoir consulté, et après avoir connu sa volonté. {Discours sur la vie ecclésiastique, par Lambert).
j Vocation"!. — Jésus-Christ appela ses disciples, et il en choisit douze d'entre
COMMUN DES A.POTRBS. '."Uo
eux, qu'il nomma Apôtres. Jésus-Christ envoya les. douze. Hélas ! si les Apôtres s'étaient oflerts d'eux-mêmes, s'ils n'avaient pas été envoyés, tout leur travail eût été inutile, et ils n'auraient rapporté aucun fruit. Jésus-Christ leur a ainsi parlé : Ce n est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis, et je vous ai établis afin que vous alliez et que vous rapportiez du fruit. Les Apôtres rapportaient du fruit parce qu'ils ont été choisis. Si l'Évangile fait peu de fruit, c'est, la plupart du temps, parce qu'il est prêché par des ministres que le Seigneur n'a pas appelés. — Après que le Maître s'est expliqué, il est presque inutile de faire parler les serviteurs.Ne laissons pas néanmoins d'entendre lesApôtres.Une vérité aussi essentielle ne peut être trop solidement appuyée. Les Apôtres ont confirmé avec zèle la vérité qu'ils avaient apprise de leur maître. Peut-on décider plus nettement que S. Paul la nécessité de la vocation ? Nul ne s'attribue à soi-même cet honneur, mais il faut y être appelé de Dieu comme Aaron. (Le même).
[Les belles prérogatives il'im apôtre]. — Il me semble que c'est faire en peu de mots à notre saint un assez ample panégyrique, que #de dire qu'il a été l'un de ces conquérants de l'univers. Il me semble que c'est mettre sa gloire en un assez beau jour que de le faire voir rempli de cette charité apostolique, après en avoir fait voir un si grand chef-d'œuvre dans sa vocation, puisqu'elle comprend excellemment toutes les vertus, et que, après que l'Ecriture l'a nommé entre les princes de la terre qui jugeront toutes les nations que leurs miracles et leurs vertus ont soumises au joug aimable de l'Evangile, on ne peut aisément y ajouter d'autres éloges qui ne soient faibles et inutiles. Car qu'y a-t-il de plus glorieux et de plus illustre que d'être choisi d'un Dieu pour être le dépositaire de tous ses secrets et le dispensateur de ses mystères, pour être un de ces astres brillants de la première grandeur dont il veut éclairer le monde, pour être un vase sacré, plein de l'esprit de Dieu, afin de porter dans le cœur de tous les hommes ce feu divin après l'avoir reçu avec tant de profusion ? Celui dont nous parlons a eu des beautés singulières, des lumières qui lui ont été propres, des courses et des mouvements particuliers, des effets et des influences qui, pour n'être pas tout-à-fait connues, n'ont pas laissé sans doute d'être très-salutaires et très-remarquables. (Verjus, Panêgyr. de S. Matthieu).
[L'esprit de douceur et d'humilité]. — S. Paul voulait qu'on considérât les apôtres comme les ministres de Dieu et les dispensateurs de ses mystères ; mais des dispensateurs fidèles, qui ne prêchaient que Jésus-Christ, et qui ne se prêchaient point eux-mêmes : qui ne voulaient point qu'on s'attachât à eux, mais à Jésus-Christ, dont ils étaient les serviteurs, et en qui ils étaient les serviteurs de tous ceux auxquels ils annonçaient l'Evangile. Ils avaient, en effet, appris à être doux à l'exemple de celui qui les envoyait comme des agneaux au milieu des loups pour changer les loups en agneaux, en ne les combattant et en ne les terrassant que
par leur douceur et leur patience. Les Apôtres ne s'élevèrent pas euxmêmes à l'apostolat ; ce fut le Fils de Dieu qui les choisit et qui les appela, dit l'Evangile. Attendons tout, comme eux, de la bénédiction de Dieu, et soyons de ces justes sur la tête desquels il se plaît à la répandre. Il n'est pas besoin que nous nous fassions craindre des ennemis de Dieu par la puissance des miracles ; mais il est nécessaire que nous tâchions de plaire à Dieu par la foi, et aux hommes par la douceur et l'humilité de cœur que le Sauveur nous a tant recommandées. Ne nous élevons pas de nous-mêmes ; mais remplissons dignement la place où le Seigneur nous a mis. Gardons les préceptes qu'il nous a donnés par ces premiers prédicateurs de son Evangile ; efforçons-nous de les accomplir avec amour. (Le Tourneux, Année chrétienne).
[Un apôtre doit vivre conformément a l'Evangile qu'il prêche |. — Ne vous flattez pas de pouvoir jamais vous rendre utile au prochain, ni de lui faire goûter les vérités de l'Evangile, si vous n'êtes vous-même rempli de ces vérités saintes, et si vous ne les mettez en pratique. C'est du sein de celui qui croit en Jésus-Christ que doivent couler ces fleuves d'eau vive qui se répandent ensuite au-dehors, et qui portent de tout côté l'abondance et la fertilité : Qui crédit in me flumina de ventre ejus fluent aquœ vivœ (Joan. vu). Si votre cœur n'est pas d'intelligence avec votre langue, si votre conduite dément vos discours, eussiez-vous l'éloquence des plus grands orateurs, ce torrent de vaines paroles se dissipera bientôt, et, après un bruit de quelques moments, les lieux où il aura passé demeureront aussi secs et aussi stériles qu'auparavant. Ce ne sont que les plus pures maximes de l'Evangile que vous proposez, ce sont des eaux claires et salutaires en elles-mêmes ; mais ces eaux, en passant par un canal infecté du poison de la vanité ou de l'intérêt, ont perdu, pour ainsi dire, une partie de leur vertu et de leur efficace ; et Dieu veuille que votre conduite n'ait pas plus de force pour combattre, dans l'esprit de vos frères, la vérité de ces maximes, que n'en ont vos discours pour en inspirer la pratique ! Remplissez-vous donc tellement de ces eaux salutaires, que vous les puissiez communiquer avec abondance à tous ceux qui vous approchent ; qu'elles sortent de votre cœur avec cette véhémence et cette impétuosité à laquelle rien ne résiste : sans cela, vous espérez en vain que Dieu bénisse jamais vos travaux. Vous exhorterez, vous instruirez, vous arroserez; mais, celui à qui seul il appartient de donner l'accroissement n'agréant point votre ministère, vous ne serez que comme un airain qui résonne, ou une cymbale qui fait du bruit. (Ségneri, Méditations).
[Le Saint-Esprit transformé]. — Mais encore, quels hommes pensez- vous qu'étaient les Apôtres avant que le Saint-Esprit vînt leur enseigner toute vérité ? Ah ! Chrétiens, quelle merveille ! des hommes remplis de défauts, des hommes, selon le reproche de Jésus-Christ, insensés et lents à croire,
stulti et tardi corde ad credendum ; des hommes charnels et ne voulant juger des choses de Dieu que par les sens : Nisi videro, non credam ; des hommes que le Sauveur lui-même avait eu peine à supporter, et à qui, dans le moment de son indignation, il avait dit : 0 generatio incredula, quamdni vos patiar ? c'est ainsi que l'Evangile nous les dépeint ; et telle était, même après la résurrection du Fils de Dieu, la disposition où ils se trouvaient encore, puisque Jésus-Christ, en se séparant d'eux et montant au ciel, leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur. (Bourdaloue, Sermon de la Pentecôte).
[Bxemple de S. Etienne |. — A combien de pécheurs pourrais-je adresser ces reproches qu'Etienne faisait à une nation aveugle et rebelle ? Il y a si longtemps qu'on vous prêche dans cette chaire les vérités du salut ! Dieu vous a envoyé des ministres de son Evangile qui vous ont même persuadés, des prédicateurs éloquents et touchants que plusieurs ont écoutés avec fruit. Si donc il y avait de ces coeurs indomptables et inflexibles de qui S. Etienne parlait ; Dura cervice et incircumcisis cordibus, pourquoi, leur dirai-je, vous obstinez-vous à ne pas sortir de votre désordre, et pourquoi opposez-vous aux saintes maximes de la sagesse chrétienne, dont on a soin de vous instruire, une fausse sagesse du monde qui est ennemie de Dieu ? Car voilà, hommes du siècle, ce qui vous endurcit et ce qui vous perd. Comme les Juifs voulaient être sages selon leur loi et non pas selon la loi de Jésus-Christ, vous voulez être sages selon le monde, intelligents, prévoyants, habiles selon le monde ; vous voulez accorder Jésus-Christ avec le monde, son Evangile avec les lois du monde, son esprit avec l'esprit du monde. Tout convaincus que vous êtes de vos devoirs envers Dieu, vous ne pouvez vous résoudre à aller contre le torrent du monde ; vous craignez la censure du monde, vous vous faites une obligation et une nécessité de vous conformer aux usages du monde, et de vivre comme on vit dans le monde. Tel est le principe de cette dureté de cœur qui, comme un obstacle invincible, arrête votre conversion. Or, pensez-vous que ces Juifs soulevés contre Jésus-Christ, et dont S. Etienne avait entrepris de combattre l'infidélité, fussent plus coupables que vous dans leur endurcissement et dans leur impénitence ? Je soutiens, moi, que votre endurcissement est sans comparaison plus criminel, et que par mille endroits leur impénitence a dû paraître devant Dieu plus excusable et plus pardonnable que la vôtre. Non, ne nous flattons point: ces Juifs que S. Etienne. a confondus, quelque idée que nous en ayons, étaient moins infidèles que nous. Ils péchaient par un faux zèle de religion, et nous péchons par un fonds de libertinage qui va souvent jusqu'à l'irréligion. Ils fermaient leurs oreilles et leurs cœurs à la parole de Dieu : et nous, par un outrage encore plus grand, nous n'entendons cette parole que pour en être les censeurs et les prévaricateurs. (Bourdaloue).
[Les Apôtres, lumière du monde j. — Le Fils de Dieu, s1 adressant à ses Apôtres, 1rs appelle la lumière du monde : Vous ('tes, leur dit-il, la lumière du monde. C'est une lumière qui doit se manifester et se faire voir dans tous les lieux de la terre. Le Sauveur, pour faire connaître cette obligation qu'il impose à ses Apôtres de publier la vérité dont ils étaient les dépositaires, se sert de la parabole d'une ville, laquelle, étant située sur lamontagne, ne peut être cachée. Il ajoute ensuite quon n'allume point la lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier afin quelle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Quelle est la conséquence que le Fils de Dieu tire de cette parole ? La voici clairement expliquée dans les paroles suivantes: Ainsi, que votre lumière luise devant les hommes, afin que voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans le ciel. Matth. v. — Les Apôtres sont la lumière du monde ; mais ils n'ont pas d'eux-mêmes cette glorieuse qualité : ils ne sont lumière qu'en tant qu'ils sont éclairés par celui qui est la véritable lumière. Il y en a un, comme nous l'apprenons de S. Jean, qui est la vraie lumière et qui éclaire tout homme venant aa annule : c'est celui qui a dit en parlant de lui-même : •A- suis In lumière du monde : criai oui aw fait no marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. Jksus-Christ donc est la vraie lumière, et quand les hommes sont appelés la lumière du monde, c'est un bien qu'ils n'ont pas d'eux-mêmes, mais qu'ils ont reçu de celui qui est la source de toute lumière. Jésus-Ciikist étant la lumière par essence, il n'est pas étonnant qu'il se soit appliqué à lui-même ce qu'il avait dit de ses serviteurs. Vous venez de voir que, quand il a dit, dans le sermon sur la montagne : On n allume point la lampe pow la mettre sous le bois- -c"i, il adressait la parole à ses Apôtres. Il a employé la même parabole dans notre Evangile ; mais les paroles qui précèdent, et les circonstances dans lesquels il se trouve, font voir que c'est lui-même dont il prétend parler. (Lambert, Année évangéliqué).
[Sentiment des Pères sur la vocation des Apôtres], — De toutes les preuves de la divinité de Jésus-Christ et de la vérité de la religion que nous professons, tous les pères et les théologiens ont regardé la vocation des Apôtres comme l'une des plus fortes et des plus invincibles. Soit que nous nous arrêtions à la grandeur de ce projet et à l'extrême difficulté d'y réussir., soit que nous considérions le succès qu'il a eu et le bonheur avec lequel cette religion s'est perpétuée et conservée, soit que nous réfléchissions sur les moyens qu'on a pris et sur les personnes qu'on a choisies pour conduire heureusement cet important ouvrage, tout nous y paraîtra surnaturel et divin. »
Ce n'est pas une république en idée, comme celle de Platon, qui voulait que tous les hommes vécussent sous de mêmes lois, qui prétendait que, comme il n'y avait qu'un monde, il n'y eût aussi qu'une même coutume et un même genre de vie. Excellents projets, mais qui ne subsis-
tuent que dans l'imagination d'un esprit rêveur, dont S. Augustin a dit que, s'il revenait au monde, il s'étonnerait de voir qu'une religion qui lui eût paru ridicule, se soit établie par tout l'univers, pendant qu'à peine a-t-il pu lui-même ramasser quelques disciples dans un petit coin de la terre. Mille obstacles, apparemment insurmontables, s'y opposaient. L'aveuglement et la superstition des païens, qui depuis plusieurs siècles adoraient de fausses divinités ; l'orgueil et l'opiniâtreté des Juifs, qui, ayant reçu leur religion du vrai Dieu, se croyaient bien fondés à ne la jamais abandonner ; la douceur des lois déjà établies et confirmées par un long usage ; la sévérité d'une autre toute nouvelle, qui réduisait les hommes à une austère et humiliante discipline ; tout cela répugnait au bon sens et rendait impossible l'exécution de ce dessein. Il fallait dire aux païens : Votre religion est sacrilège et abominable, détruisez vos temples, abattez vos autels, brisez vos statues ; vos dieux sont des dieux fabuleux : il n'y en a qu'un seul, qui est le véritable, et c'est celui que nous adorons. Il fallait dire aux Juifs : Votre Loi était bonne autrefois : mais, à présent elle est abrogée ; vous avez eu les figures qui sont passées, mais la vérité qui a paru subsiste ; on vous a fait des promesses, mais celui qu'on vous avait promis est venu : cérémonies, sacrifices, offrandes, purifications, prêtres, victimes, temple, solennités, rien de tout ce culte ne vous est permis. Qui n'eût cru absurde le projet d'une telle religion, et n'eût absolument désespéré de son succès ? (Eloges historiques des saints).
[Tons nous sommes Apôtres]. — Qui vous empêche d'exercer quelquefois un apostolat extérieur ? Un peu de fermeté et de courage en de certaines rencontres, de douceur et de condescendance en d'autres, une sage discrétion à vous humilier et à vous élever, à faire valoir les droits de Dieu et à vous relâcher des vôtres ; à mettre par de judicieuses remontrances tantôt le vin, tantôt l'huile sur les blessures de vos frères ; une pieuse curiosité de vous informer des voies propres à réconcilier des ennemis, à mettre la paix dans les familles désunies, à procurer le repos à des maisons affligées que les procès et les mésintelligences menacent d'une entière ruine ; une sérieuse application à voir ce en quoi vous pourrez reconnaître les grâces de Dieu et lui faire hommage des avantageuses qualités dont il vous a doué : ce sont là autant de moyens de travailler, comme ces saints Apôtres, à la gloire de l'Evangile. {Ibid.).
non
[Mission des apôtres] . — La moisson est abondante, les ouvriers sont en petit ibrc : priez donc le Maître de la moisson d'y envoyer des ouvriers. Ce sont les paroles que Jésus-Christ dit à ses disciples lorsque, touché de compassion à la vue des troupes dispersées dans la plaine, il les regarda comme des brebis qui manquaient de pasteurs pour les conduire; lorsque,
jetant les yeux sur tant de peuples assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort, il lui sembla voir de vastes campagnes jaunissantes d'épisi mais près d'être ravagées par la tempête faute de moissonneurs qui prissent le soin de les recueillir et de les serrer dans les greniers du Père de famille. Or, le Sauveur avait alors en vue le salut des brebis d'Israël, pour lesquelles il était particulièrement venu, et la vertu de cette prière devait principalement se faire sentir à ses apôtres, qu'il était sur le point d'envoyer par toute la terre ; mais, comme il savait bien que la grâce de la prédication évangélique, rejetée par les Juifs, devait être transportée aux nations ; que cette vigne, frappée d'une malheureuse stérilité par la négligence de ce peuple ingrat, devait être livrée à d'autres, qui la rendraient féconde, et que, pendant la durée de son Eglise, il y aurait toujours des temps où la disette des ouvriers apostoliques laisserait en proie aux incursions du sanglier farouche cette même vigne arrosée du sang de Jésus-Christ et des Apôtres, etdont les pressoirs ont regorgé de celui des martyrs, il demande au Père éternel des hommes remplis de son esprit, enrichis de ses dons et de sa science, pour secourir l'Eglise dans les nécessités pubKques et pressantes et les conjonctures difficiles où elle devait se trouver pendant le cours de sa durée. C'est à l'efficace de cette prière, qui embrassait tous les temps et tous les peuples, que la religion doit le présent inestimable du grand saint N., dont j'entreprends de faire aujourd'hui l'éloge. {Essais de Panégyriques).
[Diversité des dons]. — Dieu, dont la grâce prend plusieurs formes, dit l'Apôtre, et fait ses opérations en plusieurs manières, ne donne pas toujours les mêmes qualités aux ministres qu'il envoie extraordinairement pour être les fondateurs ou les restaurateurs de la religion ; quelquefois il prend des hommes sans naissance, sans éducation, sans science, sans politesse, et même avec des défauts directement opposés aux emplois qu'il leur veut confier, afin que les effets merveilleux produits par des instruments si disproportionnés fassent mieux reconnaître, dit S.Augustin, la cause divine et supérieure d'où ils empruntent leur force. Nous lisons dans l'Ecriture que Moïse se défendit d'aller parler à Pharaon de la part de Dieu, en lui disant qu'il avait un défaut de langue et qu'il n'était pas éloquent ; que Jérémie, voyant que le Seigneur voulait l'opposer comme un mur d'airain à la maison de Juda, lui allégua son bégaiement pour excuse, et lui dit d'une voix tremblante : A, a, a, Domine, nescio loqui ! que les Apôtres, destinés à convertir la terre, étaient des hommes grossiers, tirés de la lie du peuple, et pour ainsi dire tout pétris du limon de leurs barques. Mais nous savons aussi qu'Isaïe, ce grand prophète, était sorti de la famille royale, que David monta sur le trône pour y chanter les louanges du Seigneur, et pour devenir l'organe éternel de toutes les voix consacrées à ce saint exercice ; que S. Paul
joignait une parfaite connaissance de la loi à un zèle ardent pour la défense de ses traditions, lorsqu'il fut séparé pour être le docteur des nations, et nous no pouvons assez admirer dans ses Epîtres ces profondes et divines expressions où toute l'éloquence humaine ne saurait atteindre; et, enfin, que Jésus-Christ, appelé le Messie pour la singularité de sa mission, d'un ordre tout différent des autres, voulut sortir de la maison royale de David, et que les femmes s'écriaient, en l'écoutant, que jamais homme n'avait parlé de la sorte. C'est ainsi que Dieu remplit S. N. de talents proportionnés aux grandes choses qu'il voulait opérer par son ministère. (Essais de Panégyriques).
[J.-C. s'est servi des Apôtres pour appeler les hommes à la foi]. — Comme JÉsus- Christ voulait appeler les hommes à la foi par le ministère des apôtres, les instruire par les prophètes, les gouverner par les pasteurs , il a donné aux uns la grâce de l'apostolat, aux autres le don de prophétie, et ainsi du reste. Il a donc donné d'abord les apôtres. Ce nom signifie envoyé, et est donné à ces douze que Jésus-Christ choisit avant sa passion, parmi tous ses disciples, pour être les premiers prédicateurs de l'Evangile. Il leur associa depuis soixante-et-douze autres disciples ; mais, comme il ne leur donna pas un pouvoir absolu comme aux premiers, il ne leur donna pas non plus le même nom. On entend par le nom d\//jùtres ceux que Jésus-Christ choisit lui-même, après son Ascension, pour remplir les fonctions de l'apostolat avec ceux qu'il avait choisis avant sa passion. Tels furent S. Matthias, S. Paul et S. Barnabe. Enfin, le nom d'apôtre s'est étendu à tous ceux qui ont été les premiers fondateurs des Eglises, mais avec cette distinction qu'ils ne s'appellent apôtres qu'à l'égard des Eglises qu'ils ont fondées. C'est en cette manière que S. Denys est Tapôtre de Paris, au lieu que les apôtres établis par Jésus-Christ, soit avant soit après son Ascension, sont apôtres à l'égard de toute la terre. Car c'est à eux qu'il a été dit: Allez par tout le monde, et prêchez à toute créature. Or, quoique Jésus-Christ ait choisi la plupart de ses apôtres avant son Ascension, on peut dire néanmoins qu'il les a donnés à son Eglise depuis qu'il est monté au ciel, parce que, leur ayant défendu de sortir de Jérusalem avant qu'ils eussent reçu le Saint-Esprit, il les a donnés vraiment pour apôtres lorsque, les remplissant du Saint- Esprit après son Ascension, il leur donna toutes les grâces de l'apostolat et leur en fit exercer les fonctions. (Le Tourneux, Année chrétienne).
[Consolation lorsqu'on fait peu de fruit]. — Les bons et fidèles serviteurs travaillent quelquefois de toutes leurs forces, et ne voient aucun fruit de leur travail ; mais Jésus-Christ les console par ces paroles, qu'il met en la bouche du maître de ce serviteur paresseux : Vous deviez donner mon ai'gent aux banquiers, et je l'aurais retiré avec intérêt. Ce n'est que la
paresse que Dieu condamne dans ses ministres, et non le succès de leurs travaux. Il veut qu'ils plantent et qu'ils arrosent, et il se réserve l'accroissement. Il leur ordonne de panser les malades, mais c'est lui qui les guérit. Ils font de l'argent de leur Seigneur l'emploi qu'il leur ordonne d'en faire, et il en retire le fruit qu'il lui plaît ; ils travaillent avec zèle, parce qu'il leur est commandé de travailler ; si c'est avec succès, ils sont humbles, et ne s'attribuent pas un fruit qu'ils savent bien ne venir que de Dieu. Si leur travail est inutile à ceux qu'ils voudraient servir, ils ne s'abattent point, étant assurés que la récompense de leur obéissance et de leur fidélité ne peut être perdue. C'est sur ces principes que ce saint ministre du Seigneur a réglé toute sa conduite; et, quoiqu'il travaillât avec succès et avec zèle pour gagner des âmes à Jésus-Christ, il ne s'en est jamais attribué la gloire. {Le même).
[Utiliser chacun soutalentj. — Si les personnes que Dieu appelle au ministère de son Eglise ne doivent pas enfouir les talents et les dons particuliers qu'ils ont reçus pour le service des autres, puisque Dieu leur en doit faire rendre compte, chaque fidèle, dit S. Grégoire, doit aussi prendre garde à l'usage qu'il fait de tous les biens, soit de la nature, soit de la fortune, soit de la grâce, que Dieu lui a mis entre les mains. Tout vient de Dieu et tout doit être rapporté à lui : l'autorité d'un père sur ses enfants et d'un maître sur ses serviteurs, le moyen que les richesses donnent de faire l'aumône, le crédit qu'on peut avoir auprès des puissances, toutes les bonnes qualités soit de l'esprit soit du corps, comme la force, la santé, le bon sens, l'intelligence, etc. Le riche qui n'assiste pas le pauvre, le supérieur qui ne fait pas servir et adorer Dieu par ses inférieurs, le favori qui n'emploie pas son crédit pour empêcher l'innocent d'être opprimé ou pour le tirer de l'oppression, sont autant de serviteurs infidèles, qui ne rapportent pas à leur Seigneur le profit qu'il attend de l'argent qu'il leur a donné. Tout peut servir, et tout est talent à une âme fidèle. Celui-là même qui n'est capable de rien fait de son incapacité un talent qu'il rapporte à son maître, s'il en est plus humble, plus docile, moins entreprenant. Soyons seulement bons serviteurs, et aimons celui que nous servons, et nous trouverons moyen d'employer tout à son service, de tirer de tout l'accroissement de sa gloire et le salut de nos âmes {Le même).
[Ne suivie que l'esprit de ÛieuJ. — Les apôtres, dans l'exercice de leur saint ministère, ne suivaientpoint d'autres mouvements que ceux qui leur étaient inspirés par l'Esprit divin. Ils n'élèvent au ministère sacré que ceux dont ils peuvent s'assurer qu'ils sont remplis du Saint-Esprit. Quand ils envoient les ministres du Seigneur, ils les choisissent suivant le commandement et l'inspiration de l'Esprit divin. Quand ils étaient assemblés dans les conciles, ils décidaient ce qui leur était suggéré par le Saint-
Esprit: l'isum est Spiritui-Sancto et nobis. Quand on refuse de les entendre, ils ne font point difficulté d'assurer que l'on résiste au Saint- Esprit. Au milieu des tourments les plus cruels et des emplois les plus pénibles de leur apostolat, le Saint-Esprit les consolait, les fortifiait, les remplissait de joie (Lambert, Année évangélique).
[Tous nous devons rendre témoignage à J.-C.]. — Si les Apôtres n'ont été élevés à ce haut ministère que pour rendre témoignage à Jésus-Christ, nous ne sommes disciples de ce divin Sauveur que pour lui rendre témoignage nous-mêmes, et il nous dit à tous : Vous rendrez témoignage de moi (Joan. m). On ne rend pas seulement témoignage à Jésus-Christ en prêchant l'Evangile comme les Apôtres, car tous les chrétiens no sont pas chargés de prêcher l'Evangile ; et néanmoins tous les chrétiens ont une obligation indispensable de rendre témoignage à Jésus-Christ. Qu'appelle-t-on rendre témoignage au Sauveur des hommes ? Suffit-il, pour cela, d'avoir été baptisé, de croire en lui, de recevoir les sacrements de l'Eglise, de faire quelques actions extérieures que la religion nous prescrit? Non sans doute, ce n'est pas assez. Voyez mes œuvres, disait le Fils de Dieu : les œuvres que je fais rendent témoignage pour moi que c'est mon Père qui m'a envoyé (Joan. v).
Voulez-vous examiner sérieusement si vous rendez témoignage à Jésus-Christ? Voyons vos œuvres. Combien de temps donnez-vous à la prière ? Avez-vous soin de vous prosterner devant Dieu pour vous anéantir en sa présence? Faites-vous quelques œuvres de mortification? Pouvez-vous vous rendre à vous-mêmes ce témoignage que vous vous contraignez, que vous vous privez de certains plaisirs, que vous combattez vos inclinations ? Avec quelle patience recevez-vous les tribulations dont votre vie est agitée ? De quel œil regardez-vous cet ennemi dont vous prétendez avoir reçu quelque injure ? Répandez-vous dans le sein des pauvres une partie de ce bien dont Dieu vous a comblé ? Voyons vos œuvres : La foi sans les œuvres est une foi morte, comme dit l'Apôtre S. Jacques. Tous ceux qui me diront Seigneur, Seigneur, n entreront pas dans le royaume des deux, mais celui-là seulement y entrera qui fait la volonté de mon Père. Tous ceux qui me diront Seigneur, Seigneur, c'est-àdire tous ceux qui prennent le titre de chrétien, tous ceux qui invoquent le nom du Sauveur, n'entreront pas pour cela dans le royaume du ciel, mais celui-là seul y entrera qui accomplit la loi, qui remplit les devoirs du chrétien, et qui, par un grand nombre de bonnes œuvres, témoigne qu'il sert Dieu avec fidélité et avec amour [Année évangélique).
[Merveilles de la prédication apostolique |. — Qu'est-il arrivé aussitôt que les Apôtres ont jeté le filet, sur la parole de leur Maître? Qu'il est beau de méditer les prédictions du Sauveur et d'en considérer l'accomplissement! L'ûme est enlevée ; on reconnaît le doigt de Dieu quand on examine avec
attention ce qui nous est rapporté du progrès de l'Evangile dans les Actes des Apôtres et dans les écrits des Pères de l'Eglise. C'est là qu'on se convainc que l'établissement de l'Evangile suffit seul pour démontrer incontestablement la divinité de la religion chrétienne ; c'est là que l'on se convainc qu'il n'y avait qu'un Dieu qui pût assurer les Apôtres d'un événement si difficile, et qui était si fort au-dessus de leur portée ; c'est là que l'on se convainc qu'il eût été impossible que la promesse du Fils de Dieu se fût accomplie par le ministère des Apôtres à moins qu'un Dieu n'eût été leur guide et leur soutien. S. Pierre, à qui Jésus-Christ s'était particulièrement adressé, à qui il avait dit, Avancez en pleine eau et jetez vos filets pour pêcher, S. Pierre a jeté le filet sur la parole de son Maître. A sa première prédication il convertit trois mille hommes, à la seconde prédication il en convertit cinq mille. Courage, divins pêcheurs : tendez vos filets. Vous commencez à sentir les effets de la promesse de Jésus-Christ.
Qui est celui qui a conduit les Apôtres lorsqu'ils ont fait cette pêche surprenante, dont celle de l'Evangile n'est que l'ombre et la figure ? Qui est celui qui a fortifié les Apôtres lorsqu'ils ont fait la conquête du monde entier? C'est Jésus-Christ, au nom duquel ils ont jeté le filet. Qui est celui qui soutient l'Eglise attaquée de toutes parts, soit par ceux qui l'ont abandonnée, soit par ceux qui sont dans son sein, mais qui la déshonorent par une vie opposée aux maximes de l'Evangile? C'est le Fils de Dieu, l'époux de l'Eglise, qui est sa force et son appui. L'Eglise, quoique toujours combattue, a toujours été victorieuse : n'en cherchez point d'autre cause que celle que S. Paul nous apporte. C'est que Jésus-Christ est le chef de l'Eglise, qui est son corps, dont il est aussi le Sauveur. L'Eglise est soumise au Fils de Dieu: le Fils de Dieu aime l'Eglise, et s'est livré à la mort pour elle. (Ibid.).
|J.-C. a rempli les Apôtres de son zèle]. — Jésus-Christ, tout plein de zèle, a communiqué son esprit à ses Apôtres, et les a remplis de zèle pour bien exercer les fonctions de leur état. Ce zèle était absolument nécessaire aux Apôtres. Il fallait sans doute, un zèle très-grand pour bien exécuter tous les commandements que Jésus-Christ leur avait imposés. Les Apôtres avaient à comparaître devant les rois et les puissants de la terre (Matth. x, 16) ; des hommes timides et dépourvus de zèle auraient-ils pu se résoudre à publier la foi de Jésus-Christ, lorsque cette foi était contredite dans tous les lieux du monde, lorsque, pour épouvanter les ministres de l'Evangile, on employait les plus terribles menaces, et qu'ils ne pouvaient espérer d'autre récompense de leurs travaux que des supplices très-rigoureux? La première disposition dans laquelle les Apôtres devaient entrer, c'était d'être préparés à consacrer leur vie, à tout moment, pour le salut de leurs frères. Jésus-Christ leur avait dit que l'homme ne peut donner une plus grande preuve de son amour que d'immoler sa vie pour
s?s omis. Dès que les Apôtres se sont consacrés à Jésus-Chrit, leur plus grand plaisir a été de donner à leurs frères cette preuve de leur amour- Tous les hommes sont devenus leurs amis, mais des amis chéris, des amis pour qui l'on s'estime heureux de prodiguer sa vie, surtout quand il est question de retirer ceux que Ton aime des voies de l'erreur, et de les conduire dans le chemin qui mène à Dieu. (Discow*s sur la vie ecclésiastique, par Lambert).
[Travail apostolique.] — Si le succès de la prédication de S. N. fut grand, elle lui coûta beaucoup de peines et de fatigues. Durant plusieurs années il ne cessa de travailler à arracher les épines du champ qu'il cultivait, à le planter, à l'arroser et à le rendre fertile. Et que ne souffrit-il pas en cette culture ? Il employait les journées entières à prêcher, à peine avait-il quelque moment de loisir pour manger, et il ne mangeait que pour soutenir la nature. Comme sa faim était le salut des âmes, sa viande était aussi la volonté du Père céleste. Tantôt il enseignait les infièles, tantôt il instruisait les nations, tantôt il visitait les malades, tantôt il exhortait les vierges, tantôt il baptisait, tantôt il imposait les mains pour donner le Saint-Esprit, tantôt il célébrait les sacrés mystères. Au lieu d'employer la nuit au sommeil, il la passait en prières et en contemplation. Il demandait à Dieu, avec larmes, les forces dont il avait besoin pour supporter le travail de son ministère. Il examinait sa conduite en sa présence ; il le remerciait du progrès que l'Evangile faisait par sa parole ; il lui en rendait toute la gloire, et ne réservait pour lui que la confusion. Quand de la prière il passait à la contemplation, qui peut expliquer la sublimité des connaissances que Dieu lui donnait de ses grandeurs et de ses vérités? Elle était proportionnée à l'amour d'un Maître qui l'aimait chèrement, à la capacité de son âme qui était un vaisseau d'élection, à l'office de docteur des nations et d'apôtre. (Eloge de S. Paul par Godeau, dans son livre intitulé Eloge des Evoques.)
[Aimer la retraite]. — Jésus-Christ, parfait modèle des pasteurs, étudie les besoins de ses disciples, proportionne le travail à leurs forces, ménage leur faiblesse, leur procure du repos, et soulage les fatigues de leur apostolat par les douceurs de la retraite. Quelque sanctifiantes que soient les occupations extérieures des hommes apostoliques, elles ne doivent être ni outrées ni continuées jusqu'à l'excès; un trop long et trop fréquent commerce avec les enfants du siècle est ordinairement dangereux aux enfants de lumière ; ils ont besoin, pour entretenir leur zèle, de venir souvent le ranimer auprès du Sauveur. La prière, la méditation, le recueillement, le silence, sont les aliments de ce feu sacré, sans lesquels il est en danger de se ralentir et de s'éteindre. La vie active est utile au prochain, la vie contemplative est nécessaire à nousmêmes ; travaillons au salut de nos frères, mais appliquons-nous encore
plus à notre propre perfection. Voilà l'ordre de la véritable charité. Le négliger pour suivre une autre règle, ce n'est plus zèle, c'est humeur, c'est tempérament, c'est amour-propre, qui préfère naturellement l'éclat du grand jour à l'obscurité de la retraite. Si vous voulez être parfait et imiter les Apôtres, sachez joindre l'action de Marthe à la contemplation de Madeleine.
Pour profiter aux hommes, il ne faut pas toujours être avec les hommes ; un homme apostolique profite souvent plus à ses frères par ses entretiens avec Dieu que par ses instructions ou par ses prédications les plus pathétiques. Moïse servit bien plus efficacement le peuple de Dieu en priant qu'en combattant pour lui. Le temps que nous employons à traiter, pour ainsi dire, face à face avec le Seigneur dans la retraite imprime je ne sais quel caractère de gloire et de sainteté qui attire les peuples, et qui les rend plus respectueux et plus dociles. On ne parle jamais mieux et plus utilement de Dieu que lorsqu'on l'a écouté luimême dans la solitude ; c'est dans le désert qu'il a formé les prophètes et les apôtres. — Donnez-nous, ô mon Dieu, les ailes de la colombe pour aller nous reposer en vous, sur ces saintes montagnes où vous prenez plaisir de vous communiquer à vos ministres en leur parlant cœur à cœur. O doux repos ! sainte solitude ! que vous avez de charmes pour une âme qui vous connaît ! Qu'on quitte volontiers l'Egypte quand on a une fois goûté la manne du désert ! (Le P. la Neuville, Morale du Nouveau- Testament).
[Nécessité de l'humilité], — Rien de plus subtil que l'orgueil, que la vaine gloire, que la complaisance en soi-même : ces vices, qui sont presque imperceptibles, s'insinuent jusques dans le cœur des disciples, et même sous les yeux de Jésus-Christ. Le sacré caractère dont les ministres évangéliques sont revêtus, le haut point de gloire où ils sont élevés dans l'Eglise, l'autorité et le pouvoir qu'ils ont reçus du Sauveur, sont quelquefois pour eux le sujet d'une grande tentation, s'ils ne sont bien attentifs à ce qui se passe dans leur cœur. Il ne leur arrive que trop souvent de se perdre par les choses mêmes qui, dans les vues de Dieu, ne doivent servir qu'à les sauver plus sûrement en sauvant les autres. Veillez donc sur vous-mêmes, soyez toujours dans la défiance : vous ne comprendrez jamais assez combien l' amour-propre est artificieux et séduisant. Quelque heureuses qu'aient été vos entreprises, quelque éclatants que soient vos succès, quelque saintes que paraissent vos œuvres, souvenez-vous que ce n'est point votre bras, mais la vertu du nom de Jésus- Christ, qui opère en vous et par vous toutes ces merveilles ; que c'est donc à lui, et à lui seul, que vous devez en attribuer toute la gloire, sans en détourner la moindre partie sur vous (Le même).
| Bonheur des douze apôtres]. — Heureux apôtres, heureux disciples qui avez
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éto si glorieusement mais si gratuitement préférés aux plus grands prophètes, aux plus saints rois de la maison de Juda, vous l'avez vu, ce Rédempteur d'Israël après lequel ils avaient si longtemps soupiré! vous vous êtes étroitement unis à lui, vous avez marché sur ses pas, vous l'avez pris pour modèle, vous avez ouï les sacrés oracles de cette sagesse incarnée, vous avez écouté sa parole, pratiqué ses maximes! Voilà précisément ce qui vous a élevés en quelque sorte au-dessus des Jérémie, des Daniel, des David, des Josaphat. Mais à qui tient-il, ô mon Dieu, que nous ne jouissions des mêmes privilèges, que nous n'obtenions la même gloire, nous que vous avez fait naître dans des temps où vous l'offrez à tous les hommes? Si c'est être heureux, ô Jésus, de vous avoir vu revêtu de nos infirmités durant les jours de votre chair passible, quel bonheur pour nous de vous voir aujourd'hui, par les yeux de la foi, dans la splendeur des saints, assis à la droite de votre Père, de nous appliquer les fruits de votre sang, de nous nourrir de votre chair immortelle, et qui communique elle-même l'immortalité à la nôtre ! Y pensons-nous assez, à ce bonheur ? Y sommes-nous assez sensibles ? en avons-nous assez de reconnaissance ? en profitons-nous assez? {Le même).
[Compte à rendre à Dieu]. — Les Apôtres firent au Sauveur un ample et exact détail de tout ce qui leur était arrivé durant leur excursion apostolique. Voilà le modèle des ouvriers de l'Evangile, et de tous ceux qui s'occupent au dehors à secourir le prochain. Rendre compte à Jésus- Christ — 1° C'est examiner en sa présence si le motif qui nous fait agir a été pur, et notre intention droite ; s'il ne nous est point échappé do fautes par précipitation ou par lenteur, si notre conduite a toujours été également soutenue et par la prudence du serpent et par la simplicité de la colombe. — 2° C'est rapporter à Dieu seul toute la gloire du succès qu'il a donné à nos travaux, sans lui en dérober la moindre portion par un retour orgueilleux sur nous-mêmes. — 3° C'est gémir devant lui de l'aveuglement et de l'infidélité des peuples qui ont rejeté la parole du salut, ou qui n'en ont point tiré tout le profit qu'ils devaient. — Tel est le caractère du serviteur prudent et fidèle que le Seigneur a chargé du soin de sa famille : est-ce le vôtre ? Avez-vous le zèle, la fidélité, la sagesse nécessaires à un emploi si saint et si sanctifiant? Demandez donc souvent ces vertus au Père des lumières; travaillez avec le secours de sa grâce à les acquérir, et ne vous engagez dans le sacré ministère qu'après les avoir acquises ; sans cela, vous ferez bien des fautes et peu de fruit {Morale du Nouveau-Testament, du P. La Neuville).
[Ne point se glorifier |. — Qu'un disciple de Jésus-Christ connaît mal le caractère de son maître, qu'il entre peu dans l'esprit de sa vocation, lorsqu'il met sa joie dans la gloire extérieure qui accompagne quelquefois son travail! S'il s'appliquait à étudier les desseins de Dieu, il trou-
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verait souvent dans ses plus glorieuses fonctions, bien plus de sujets de se confondre que de raisons de s'applaudir. La bénédiction qu'il a plu au Seigneur de répandre sur vos travaux est moins à vous qu'au prochain. Vous êtes donc bien vain et bien frivole si vous vous attachez avec tant de complaisance à un bien où vous avez si peu de part. Mais, quand tf vous appartiendrait davantage, y a-t-il de quoi occuper un cœur qui ne doit être rempli que de Dieu. Faibles instruments des plus éclatants succès, qu'y trouvez-vous qui vous soit propre et dont vous puissiez vous glorifier justement? Los qualités personnelles, l'esprit, l'éloquence que vous trouvez en vous ne sont point à vous, et il vous est dangereux de trop ouvrir les yeux sur ces talents naturels : serait-il plus juste, vous sera-t-il plus permis de les ouvrir sur des grâces surnaturelles et purement gratuites que le Saint-Esprit ne vous a confiées que comme un bien étranger qui doit uniquement tourner au profit de vos frères ? Ne vous considérez donc que comme un économe ; soyez fidèle dans la dispensation de ces richesses; mais ne soyez pas assez insensé pour vous laisser enfler par la grandeur des trésors dont vous n'avez que l'administration {Le même).
AVERTISSEMENT
Comme, dans le christianisme, le pins grand acte de la charité chrétienne est le martyre, ou témoignage du Sauveur, l'Eglise a toujours pris un soin particulier d'honorer la mémoire de ceux qui ont donné leur vie et versé leur sang pour la défense de leur foi et pour en attester la vérité. C'est ce qui leur a fait donner, dès les premiers siècles, le nom de Martyrs, c'est-à-dire témoins de la religion qu'ils professaient, aussi na-t-elle point exigé d'autres preuves pour les déclarer saints, par une canonisation solennelle, qu'une justification authentique qu'ils ont souffert la mort pour Jésus-Christ. Ce seul titre de Martyr lui a fait dédier des temples en leur nom, célébrer leur fête, les prendre pour patrons des Eglises et des pays oh ils ont souffert. Il y a peu de villes qui ne se fasse honneur d'en produire quelqu'un dont on célèbre la fête par les cérémonies ordinaires, et particulièrement par une prédication et l'éloge qu'on en fait.
Mais comme il arrive souvent que, à cause de la multitude des martyrs, celui dont on fait le panégyrique n'est connu et honoré que dans le lieu où l'on célèbre sa mémoire, qu'on ignore même toutes les circonstances de sa mort, on trouvera de quoi remplir un discours dans le Commun des martyrs en s'étendant sur la fermeté de la foi qu'on doit présumer dans un martyr dans la. grandeur de son courage, dans les tourments qu'on lui a fait souffrir dans les promesses ou dans les menaces qu'on lui a faites pour ébranler sa constance, comme il est très-probable. C'est sur quoi nous nous sommes étendus nous-mêmes, dans ce Supplément pour le Commun des Martyrs.
| La force chrétienne dans le martyre |. — Le monde, dit S. Augustin, attaque avec deux sortes d'armes les soldats de Jésus-Christ ; tantôt il les caresse pour les séduire, et tantôt il les menace pour ébranler leur constance. Mais nous en serons toujours les vainqueurs pourvu que nous ne soyons point si lâches que de nous rendre esclaves de nos plaisirs, ni si timides que de céder à la cruauté d'autrui. L'un et l'autre est un effet de la force : cette généreuse vertu triomphe de tous les maux que les hommes craignent le plus. Elle aime le péril, elle aspire au martyre, elle ne regarde point ce qu'elle souffre, mais ce qu'elle gagne ; elle ne se soucie pas par quel chemin elle marche, pourvu qu'elle arrive à sa fin, et tant s'en faut que les tourments soient l'objet de sa frayeur, qu'ils font une partie de sa couronne. Les héritiers de Jésus-Christ n'appréhendent point les supplices ni la mort ; ils s'en repaissent. La mort est à leur égard une résurrection avancée, et les supplices des fleurs qui leur promettent le fruit de la gloire : Non terrent Crucifixi hœredes mortis supplicia, sed pascunt et reficiunt maturatœ resurrectionis lœtabunda solem* nia, dit S. Cyprien. Le mépris qu'elle fait de tous les plaisirs de la vie ne lui est pas moins glorieux que celui des souffrances et de la mort : elle triomphe des douleurs de la mort en attaquant, et des délices en fuyant. Son premier mouvement est de courir à la croix, d'aller audevant de la mort, de la regarder sans peur et de la souffrir avec joie. (P. Nouet, Entretien sur S. Vincent).
Pour être martyr, il faut souffrir, il faut mourir ; il faut souffrir et mourir pour une bonne cause. La hardiesse le fait souffrir, la crainte le fait mourir. L'amour de Jésus-Christ le fait souffrir et mourir pour une bonne cause. Ab ipso enim patientia mea (Ps. 61) : voilà le nerf de sa force ; voilà la force qui soutient son esprit, voilà l'esprit qui anime son courage, selon cet oracle du concile d'Orange : Fortitudinern gentilium mundana cupiditas, fortitudinern ckristianorum Dei charitas facit : l'amour du siècle fait toute la force des païens, et l'amour divin celle des chrétiens. Il y a du plaisir à souffrir pour Dieu; mais c'est un plaisir miraculeux, qui n'appartient qu'à Jésus-Christ de qui l'Ecriture-Sainte dit qu'il a fait des opprobres sa plus délicieuse nourriture : Saturatus est opprobriis ; et à ces hommes célestes, qui étant animés de la force de son esprit, vont aux supplices et aux tourments comme au centre de leur repos. (Nouet).
[Les martyrs ont fondé la foi]. — La plus glorieuse qualité qui soit dans l'Eglise est celle de martyr. C'est un acte de foi, de force et de charité tout ensemble, et l'on peut dire, avec S.Cypiïen, que le titre de martyr est en quelque manière au-dessus de celui d'Apôtre. La raison que ce S. Père en donne est qu'il n'y a rien déplus grand dans le christianisme que la charité, et que l'acte le plus héroïque de cette vertu est le martyre, selon cette parole du Sauveur : Majorent charitatemnemohabet quàm ut animam portât quis pro amicis suis. Le même S. Père appelle les martyrs les princes de la foi et les fondateurs de la religion chrétienne : ce qui a fait dire à Tertullien que l'Eglise, qui s'est accrue par les persécutions, a été couronnée par le martyre de ses enfants : Ecclesia persecutionibus crevit, martyriis coronata est. Cette couronne glorieuse que l'Eglise a reçue de son époux ne devait pas manquer à ceux qui l'ont fondée, c'est-à-dire aux saints Apôtres, et surtout à leur chef, sur lequel le Sauveur du monde Ta établie ; et, comme la principale fonction de l'apostolat était de rendre témoignage à la divinité de Jésus- Christ et à la vérité de l'Evangile, ils n'auraient pu remplir dignement leur ministère, et dans toute son étendue, s'ils n'avaient rendu, par l'effusion de leur sang, le témoignage le plus authentique de leur foi, et donné la marque la plus éclatante de leur charité et de leur parfaite ressemblance avec le Fils de Dieu. Que si le disciple bien-aimé n'a pas fini sa vie par le martyre, c'est que, étant présent à la mort du Sauveur, il l'avait suffisamment souffert au pied de la croix, sur le Calvaire. (Essais de Panégyriques).
[Souffrir pour Dieu]. — Dieu qui est impassible par l'éminence de son être, demeurant dans la singularité de sa nature, peut bien agir avec sa toute, puissance, mais il n'est pas capable de souffrir. Sa béatitude l'éloigné si fort de la douleur, que 'tout ce qu'il peut faire pour lui donner accès auprès de sa personne, c'est d'en permettre la vue à ses yeux et la complaisance à son cœur. L'homme, au contraire, qui est un néant revêtu d'impuissance et de faiblesse, est capable de souffrir ; mais il n'est pas capable de goûter le plaisir de la souffrance. Son cœur n'y trouve que de l'amertume ; et,, comme il est obligé de juger des choses selon le sentiment qu'il en a, il ne peut, par la raison naturelle, se persuader que son corps soit aussi à son aise sur le chevalet que s'il était sur les fleurs, que les ongles de fer qui le déchirent le caressent, que les dents de lions le flattent en le dévorant, ou que, étendu sur la croix, il y repose aussi doucement que sur le coton et sur la plume. S. Pierre était le chef des Apôtres, le premier témoin de la divinité de Jésus-Christ, le plus courageux et le plus fervent de ses disciples ; et toutefois il ne pouvait goûter l'ignominie de la croix. Son zèle, encore trop aveugle pour en connaître la beauté, se rebuta la première fois qu'il en ouït parler ; mais en voulant le détourner d'un dessein si glorieux, il offensa son Maître, et T. XVII. 21
attira sur lui ce reproche plein de sévérité : « Retirez-vous ! vous êtes mon ennemi, vous ne goûtez pas les choses divines : Non sapis ea quœ Dei sunt. » Ce qui me fait dire que, pour souffrir, il suffit d'être homme : mais, pour goûter le plaisir de la souffrance, il faut être plus qu'homme, il faut avoir le cœur d'un Dieu. L'exercice de la patience est humain, mais le goût en est divin.
Souffrir, c'est une faiblesse commune de la nature ; mais souflrir avec plaisir, c'est un miracle de force, dont toute la gloire est due à l'amour de Jésus-Christ. L'amour, dit S. Chrysostôme, est le principe de notre force : rien n'est dur à qui aime tendrement, rien ne lui paraît fâcheux ni difficile, ni mortel. Il défie les dangers, il méprise la mort, il surmonte toutes choses. Tel était le caractère de notre saint, que le ciel semble avoir choisi, par un dessein particulier, afin de faire voir jusqu'où pouvait aller la force d'un courage chrétien qui ne respire que la gloire de Jésus- Christ. C'était un homme miraculeux qui était né pour souffrir et pour mourir, au lieu que les autres naissent pour jouir des biens de la vie. Entre les hommes, les uns vivent de plaisirs, les autres de gloire, les autres d'espérances et de désirs. S. N. ne vivait que de douleurs et de martyres. La souffrance était le seul objet de ses vœux, le but de son ambition, la source de ses joies, et ce qui est singulier en ce grand saint, c'était la cause de sa force qui le faisait subsister par tout ce qui a coutume de nous détruire. ( Vie de Jésus du P. Nouet).
| Patience et haine de soi-même]. — « C'est par votre patience que vous posséderez vos âmes : » c'est-à-dire, vous vous sauverez par la patience, comme vous vous perdrez si vous refusez de souffrir, et si vous ne demeurez fermes dans la foi au milieu des supplices. C'est ce que Jésus- Christ répète ailleurs, en ces autres termes : « Celui qui se hait en ce monde se conserve pour la vie éternelle » : car trouver, gagner, posséder, sauver son âme sont la même chose, et on ne se trouve, on ne se sauve, que par une patience persévérante et qui demeure ferme jusqu'à la fin. Il faut aller jusqu'au bout, il faut essuyer toute la fatigue, il faut vaincre tous ses ennemis, pour recevoir le salaire et la récompense. C'est cette patience et cette persévérance qui a couronné les martyrs, aux solennités desquels nous lisons ces vérités, qui ne s'adressent pas moins à nous qu'aux premiers fidèles. Car, si nous n'avons pas les Juifs ni les païens pour persécuteurs, nous ne manquerons pas pour cela de persécution. Ne sommes-nous pas dans le temps d'iniquité, où les fidèles se haïssent et se trahissent les uns les autres ? La vérité trouve des ennemis, parmi les chrétiens mêmes, qui font profession de la suivre. Il y a tous les jours des combats à livrer et à soutenir pour elle, soit pour la défendre contre ceux qui l'attaquent, soit pour ne la pas abandonner lorsqu'on ne la peut soutenir sans s'attirer quelque disgrâce. Qui ne voit que l'iniquité s'est accrue et que la charité de plusieurs est refroi-
die I S'il arrive des guerres, des pestes et des famines, nous nous troublons, nous demandons la fin de ces maux, mais nous ne changeons point de vie. 11 s'élève, dans le sein de l'Eglise même, de faux prophètes, qui en séduisent plusieurs en voulant allier les maximes du monde avec celles de l'Evangile et le torrent de la coutume et de l'exemple entraîne une infinité de ces chrétiens froids qui n'ont que le nom de chrétien, mais qui n'en ont point la vertu. Nous trouvant donc dans les mêmes dangers que Jésus-Christ prédisait aux Apôtres, appliquons-nous les avertissements qu'il leur donne, et tâchons de nous enraciner et fonder, avec eux, dans la charité pour les imiter dans leur persévérance. (LeTourneux. Année chrétienne).
[La foi des martyrs]. — Quoique toutes les vertus chrétiennes conspirent à faire un martyr, que la patience et la force l'animent, que la prudence et la sagesse le conduisent, que l'espérance le flatte, et que la persévérance le couronne, il me semble que la foi lui inspire le courage, et qu'elle a autant de part à ses combats et à ses intérêts que toutes les autres vertus. Car, si nous en croyons Tertullien, c'est la foi qui méprise tous les genres de supplices que la cruauté des tyrans a inventés pour étonner la constance des martyrs : Fides famem non timet, contemnit enim propter Deum omne mortis genus ; la foi se moque de la faim, et, comme elle méprise toutes sortes de morts pour l'amour de Dieu, elle ne redoute pas celle-ci plus que les autres. La foi, dit S. Ambroise, met toute sa gloire à entendre et à imiter la croix de Jésus-Christ ; elle la conçoit en la méditant, elle l'imite en la portant, et elle crucifie un chrétien pour le rendre parfait : Fidei gloria, si verè crucem Christi intelligas. Mais, comme S. Cyprien a eu l'honneur d'être martyr, il a mieux connu que les autres ce qu'il devait à la foi, et il a mieux expliqué aussi les glorieux avantages qu'il avait reçus de cette excellente vertu, h C'est la foi, dit-il, qui combat et qui triomphe dans les Martyrs : si quelqu'un manque de courage, c'est parce qu'il manque de foi, et, s'il remporte la victoire dans les tourments, il en doit toute la gloire à la foi. » [Panégyrique de S. Nicolas, par le P. Senault)
| Grandeurs des martyrs]. — L'Eglise ne connaît rien de plus grand que les martyrs; elle les regarde comme ses héros, qui l'ont honorée par leurs travaux ; comme ses pères, qui l'ont rendue féconde par leur sang ; comme ses athlètes, qui l'ont défendue par leurs combats. En effet, il semble que le martyre soit le dernier effort de la vertu et le plus haut degré de la charité. C'est un baptême, dit S. Cyprien, après lequel on ne pèche plus : Martyrium baptismus est, post quem non peccatur. C'est une espèce de contrat que les martyrs signent eux-mêmes de leur propre sang. C'est un combat où ceux qui souffrent sont plus forts que ceux qui les font souffrir : Martyres torti tortoribus fortiores ; et où il semble que
la peine donne du courage et que la douleur fournisse des armes : Martyr suâ pœnâ armatur. Enfin, si nous croyons un Père de l'Eglise, c'est un plus grand avantage d'être martyr que d'être apôtre : Plus est esse martyrem quàm esse apostolum (S. Cyprien). Mais nous sommes persuadés qu'entre les martyrs ceux qui ont le plus souffert sont les plus illustres, que <la grandeur de leur mérite se mesure par la grandeur de leurs tourments, et que ceux-là sont estimés les plus heureux qui ont reçu plus de plaies et qui ont senti plus de douleurs : Martyres dum beatos vocamus, dit S. Jean-Chrysostôme, ex vulneribus beatifîcamus. Suivant ce principe, qui peut bien passer pour un paradoxe puisqu'il choque le sens commun, et pour une énigme puisqu'il ne peut être entendu que par les amants, il faut conclure qu'il n'y a point de martyr qui ait plus souffert ni qui soit aussi plus glorieux que S. ^.{Panégyrique de S. Jean l'Ecanyéliste, par le P. Senault).
[La came l'ait le martyre.] — C'est la cause qui contribue bien davantage au martyre que la peine. Car, comme a dit S. Augustin, Martyres veros non f'acit pœna, sed causa: ce n'est pas le supplice, mais la cause, qui fait le martyre. En effet, si l'on ne considérait que les tourments, il faudrait canoniser tous les coupables, qui ont souffert pour leurs crimes, et donner la qualité de martyrs à tous ceux qui ont fait paraître un peu de courage dans leur supplice. Les démons ont eu des hommes qui ont défendu leurs intérêts, et qui sont morts pour soutenir le mensonge qu'ils avaient publié pendant leur vie. L'ambition a des esclaves qui souffrent autant pour la vanité que les martyrs ont souffert pour la vérité; et l'avarice, toute honteuse qu'elle est, ne laisse pas d'avoir des victimes qui s'immolent pour ses intérêts, et qui hasardent leur vie pour conserver leurs richesses. Il faut donc qu'un homme qui veut acquérir la qualité de martjT endure pour la gloire du Fils de Dieu, qu'il répande son sang, et qu'il perde la vie pour la défense de son Eglise. De ce côté-là, on ne peut pas refuser le nom de martyr à S. N. : car il meurt pour Jésus-Christ, il a l'honneur de publier sa divinité par sa voix mourante, et d'apprendre à tout le monde que celui qui est né dans une crèche est le Fils dé Dieu, puisqu'il a des martyrs comme son Père. {Le même, Panégyrique dts SS. Innocents).
[Le sang et les larmes des martyrs.] — Saint Ambroise a remarqué que, quand le prince des Apôtres eut renié son Maître, il aima mieux pleurer son péché que l'excuser ou le défendre : Maluit causam flere quàm dicere, et quod voce negaverat lachrimis confiteri. Et ses larmes, en cette rencontre, le firent bien mieux écouter que n'eussent fait ses paroles. Comme le sang est plus considérable que les larmes, il parle aussi avec plus de véhémence, et la voix qull forme produit des effets bien plus étranges. Il monte jusqu'au trône de Dieu, demande justice du meurtrier qui Ta ré-
pandu, et ne cesse point de crier que le criminel ne soit puni. Le sang d'Abel obligea Dieu de descendre de son trône, et cet avocat muet plaida la cause du mort avec tant d'éloquence qu'il obtint de son juge la condamnation du fratricide Gain : Vox sangw'nis fratris tuiAbel clamât ad me de terra. David confesse, dans sa pénitence, que rien n'avait tant agité sa conscience que la voix du sang d'Urie qu'il avait si injustement fait répandre ; elle réveillait ce prince toutes les nuits ; elle lui reproebait son crime dans son lit et sur son trône ; et, ne trouvant point d'asile dans son Etat où il put être en sûreté, il était contraint de recourir à Dieu pour être délivré d'un ennemi importun auquel il ne pouvait imposer silence : Libéra me de sanguinibus , Déus , Deus solutis meœ. S'il est donc vrai que les larmes et le sang parlent si haut, s'il est vrai que Dieu les écoute avec quelque sorte de respect, pourquoi ne croirons-nous pas que S. N. ait confessé Jésus-Christ, puisqu'en son martyre il a versé tant de larmes et répandu tant de sang? N'a-t-il pas assez parlé par ses yeux, ne s'est-il pas bien expliqué par ses plaies, et sa bouche sanglante n'a-t-elle pas mieux fait entendre ses intentions que n'eussent fait ses apôtres ?
Ajoutons, avec l'Eglise, que la mort parle aussi bien que le sang, et que celle qui nous ôte la vie prête une voix qui frappe les oreilles de tout le monde. Elle est plus éloquente que tous les prédicateurs, et S. Chrysostôme a remarqué que, quand S. Paul fut obligé de cesser son discours pour ressusciter ce jeune homme que la mort et le sommeil attaquèrent presque en même temps, il le substitua en sa place, et voulut que ce mort achevât la prédication qu'il avait interrompue : Substituit mortuumut concionem absolveret. Et un autre Père a judicieusement observé que lorsque le Fils de Dieu avait guéri des malades, il leur donnait toujours de salutaires avis, et qu'il leur découvrait la cause de leur malheur, pour leur apprendre à l'éviter; mais que, quand il avait ressuscité des morts, il ne leur avait donné aucune instruction, parce que la mort est la plus éloquente maîtresse du monde, et que ceux qui l'ont écoutée n'ont plus besoin de l'avertissement des vivants. — Puisque la mort parle, il ne manque plus rien à S. N. : il est martyr aussi bien que confesseur, et on ne lui peut disputer cette dernière qualité, puisqu'il a confessé Jésus-Christ en parlant, puisqu'il l'a confessé en mourant, et que, selon le langage des Pères, mourir pour Jésus-Christ c'est confesser Jésus-Christ. Ne lui refusons donc plus la qualité de martyr, puisqu'il a parlé par ses larmes, qu'il s'est expliqué par son sang, et qu'il s'est fait entendre par sa mort. {Le même).
[Gloire des Martyrs]. — Les martyrs sont les plus illustres entre les saints, parce qu'ils honorent la plus généreuse des actions de Jésus-Christ, et qu'ils essaient de l'imiter en sa mort, où il nous a rendu le plus grand témoignage de son amour. C'est pourquoi j'ai cru que la plus haute
louange que je pouvais donnera vos illustres patrons était la qualité de martyrs, et que c'était leur faire un panégyrique répondant à leur grandeur que de vous montrer qu'ils étaient du nombre de ces glorieux combattants qui ont répandu leur sang pour la gloire du Fils de Dieu. Mais, afin qu'on ne puisse pas me reprocher de leur avoir fait un éloge qui leur soit commun avec les autres martyrs, et de n'avoir pas cherché le caractère particulier qui les en sépare, permettez-moi de vous faire voir, en ce discours, que, par un privilège qui leur est propre et qui ne convient pas à un autre, ils sont martyrs en leur naissance, martyrs en leur vie, martyrs en leur mort, martyrs en leur sépulture.
L'Eglise ne voit rien de plus noble que les martyrs, et, quelque vénération qu'elle ait pour les prophètes, les Apôtres et les évangélistes, elle réserve les derniers respects pour les martyrs de Jésus-Christ. C'a été aussi par leur mort que la Religion s'est défendue, que la foi s'est établie, que la piété s'est accrue, et que l'Eglise même s'est fortifiée : Morte Martyrwn retigio defimsa, ewmlata fides, Ecclesia roborata est, dit S. Ambroise. Les nôtres ne contribuèrent pas peu à sa gloire et à son établissement : car, outre qu'ils endurèrent beaucoup de tourments et que leur constance fit admirer le pouvoir de Jésus-Christ, qu'ils combattirent dans une ville célèbre, où tout le peuple fut témoin de leur courage, ils convertirent beaucoup d'infidèles ; ils opérèrent plusieurs miracles, et vengèrent le Fils de Dieu des ennemis qui vomissaient des blasphèmes contre son nom. Voilà le combat de nos martyrs, et en même temps leur triomphe. (Senault, SS. Gervaià et Protcm).
[Tableau du martyre]. — Le tyran fit venir les prisonniers, et d'abord il tâcha de les persuader par un éloquent discours de sacrifier aux idoles ; mais les fidèles se bouchèrent les oreilles pour ne pas entendre ses blasphèmes contre Jésus-Christ. Après, il employa les promesses et les menaces, les caresses, les présents, l'offre des honneurs et des plaisirs. Mais, comme il vit que tout était inutile pour débaucher les serviteurs du Fils de Dieu du service qu'ils lui voulaient rendre, il se servit des plus effroyables supplices que la fureur des démons put inspirer aux bourreaux en cette occasion. La cruauté n'eut pas plus de pouvoir sur ces cœurs invincibles que la douceur ; il n'y eut de dispute entre eux qu'à qui souffrirait davantage, et qu'à qui souffrirait le premier. Les enfants parurent avec la force des hommes faits, et perdirent avec joie une vie qu'ils ne commençaient qu'à goûter. Leurs membres n'étaient pas encore capables d'être enfermés par les ceps et les menottes, mais ils étaient capables de souffrir patiemment les rasoirs et les ongles de fer. Les filles les plus délicates ne jetèrent pas un soupir quand on versait sur leurs corps du plomb fondu ; leur peine n'était que de se voir nues aux yeux des hommes. Ce n'était pas leurs tourments qu'elles sentaient, leur plus douloureux martyre était celui de la pudeur. Les vieil-
lards manquant de forces corporelles les réparaient par leur courage, et s'estimaient bienheureux de finir la carrière de leur vie si glorieusement. (Eloge de S. Irénée, par Godeau. Livre intitulé, Eloges des évêques).
[Qualités des tourments des martyrs]. — La grandeur des résistances et des victoires dos martyrs se prend de trois qualités remarquables dans leurs tourments : de leur violence, do leur durée, de leur multitude. Il est fâcheux de mourir ; mais quand la mort paraît armée de la violence des supplices et qu'elle est accompagnée de la multitude des tourmonts, il faut un double courage. Il y en a qui souffriraient constamment un supplice pourvu qu'il fût seul ; mais la diversité des tourments et leur violence donne l'alarme à leur imagination et à leur crainte. Enfin, on trouve des courages assez fermes pour souffrir et la multitude et la violence des tourments, s'il les faut souffrir tout d'un coup et en peu de temps ; mais, quand il faut souffrir avec lenteur et peu-à-peu, et que pour souffrir la mort il faut mourir plusieurs fois, cette durée les lasse, et il faut comme trois sortes de courage pour vaincre ces trois qualités de tourments quand elles se trouvent ensemble.
Ce que je trouve de plus redoutable dans les supplices des martyrs, c'est cette application lente qu'on leur fait de différents instruments, et cette impression languissante, afin que celui qu'on tourmente sente et goûte sa mort, qu'il la ressente plusieurs fois et à diverses reprises, et que cette durée lasse enfin son courage. Chose étrange que le ciel s'accorde en cela avec l'enfer ! Dieu semble conspirer avec le démon, puisqu'il le conserve par miracle, et qu'il le fait survivre à ses tourments. Dieu le fait pour faire paraître sa constance, et les démons le font pour ébranler son courage ; mais la foi qui anime son cœur lui donne encore cette différence de courage, qu'il ne se lasse pas par la longueur des tourments, et qu'il demeure aussi inébranlable dans leur durée que dans leur diversité. Et c'est à cette occasion que nous pouvons ici appliquer une belle louange que S. Clément d'Alexandrie donne à la foi, quand il l'appelle onticipatio œternitatis, une anticipation de l'éternité, parce qu'elle ramasse les images de l'éternité du paradis et de ses plaisirs, et qu'elle les applique à l'esprit d'un martyr, en même temps que le démon lui applique l'image de ses supplices. (Biroat, Panégyrique de S. Victor.)
[Rapports du sang des martyrs ayee oelfli de J.-C.J. — Quoique Tertullien ait dit que le sang précieux du Sauveur est comme la pourpre des chrétiens, qu'il les ennoblit et qu'il les élève, nous pouvons ajouter que c'est particulièrement à l'égard des martyrs, lorsqu'ils versent leur sang pour sa gloire et pour son intérêt. Le sang des martyrs a trois rapports avec celui du Sauveur : — 1° Il rend témoignage de sa vérité et de sa gloire ; car.
parlant naturellement, on ne dirait pas qu'un Homme-DiBU ait souffert tant de peines, et qu'il soit mort sur une croix; l'exeès de son amour mettrait quelque obscurité à sa gloire, et pourrait apporter quelque doute dans l'esprit des hommes; mais, pour prouver la gloire du sang de Jésus-Christ, les martyrs ont donné leur propre sang. Les infidèles ont reconnu cette vérité en faisant ce beau raisonnement, dont parle S. Jérôme : Nisi esset verum Evangelium, nunquàm sanguine defenderetur. Ils ont vu monter les martyrs sur les échafauds pour soutenir la divinité de Jésus-Christ; ils ont fait cette réflexion, que, si l'Evangile qu'ils croyaient n'était pas véritable, jamais ils n'eussent résolu de le défendre aux dépens de leur sang : le témoignage de ce sang est le plus efficace et le plus puissant que l'on puisse donner. — 2° Un autre rapport du sang des martyrs est qu'ils rendent la pareille au Sauveur : ils donnent vie pour vie, sang pour sang, suivant la pensée de S. Augustin. — 3° C'est de-là que résulte un troisième rapport, en ce qu'il se fait un mélange du sang de Jésus-Christ avec celui des martyrs : du côté des martyrs, parce qu'ils offrent au Sauveur et leur sang et leurs mérites; du côté du Sauveur, parce qu'il applique le mérite et la valeur de son sang avec celui des martyrs; et puis, de ces deux liqueurs ainsi jointes, il se fait comme un fleuve qui arrose l'Eglise, et qui lui donne sa fécondité et sa force. — La première gloire des martyrs est de rendre témoignage au sang de Jésus-Christ ; la seconde est de lui rendre la pareille, de donner sang pour sang, vie pour vie ; la troisième est de mêler leur sang avec celui du Rédempteur (Biroat, Panég. de Saint Jacques-le- Majeur).
[La voix du sang]. — Tertullien disait que l'Eglise naissante se servait d'une philosophie muette, mais éloquente et persuasive, pour éclairer les principes de la foi, et pour rendre agréable une doctrine si relevée dans sa théorie, si austère et si rude dans sa morale : Elingui philosophiâ vita nostra contenta est. Tous les premiers chrétiens étaient, en ce genre de dire, des prédicateurs très-efficaces : leurs yeux, leur front, leurs mains, leurs démarches, leurs habits, tout ce qui était en eux prêchait la divinité, la sainteté et les perfections de Jésus-Christ. Mais surtout, dit Tertullien, la constance des martyrs au milieu des tourments, cette générosité, cette joie avec laquelle ils recevaient la mort, a été le premier commentaire de l'Evangile et la plus claire interprétation de nos mystères : Illa ipsa obstinatio, quant exprobratis, magistra est. En effet, la voie des préceptes est longue, au lieu que celle des exemples est courte et efficace. Les discours qu'on nous fait de la vertu ne frappent que l'oreille ; mais les exemples nous donnent dans les yeux. Ils font des impressions si fortes sur nos esprits pour les convaincre, que, au jugement de S. Chrysostôme dans l'éloge du saint martyr Babylas, les actions d'une solide vertu sont plus puissantes pour nous persuader que les mi-
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r&olea : Çtmvmcunt magis opéra rirtutis quùmmiracula. Que la bouche des plaies est éloquente ! Que la voie du sang d'un martyr est pressante ! Quel est l'idolâtre qui, à la vue de ces miracles de force, de zèle, de charité, de patience, ne soit pleinement convaincu des vérités qui lui sont prèchées au milieu des tourments ? Que la voix du sang- qui coule fait naître de fortes passions et des mouvements puissants dans les âmes de ceux qui assistent au martyre des saints ! Que les paroles qui sortent de la bouche d'un martyr sont touchantes ! Ce n'est pas, dit S. Bernard, la langue qui parle, c'est un charbon de feu qui jette des étincelles et des flammes : Ignis vibrons est, non lingua loquentis ; et , si lingua est, ignea plané est ; carbones sunt lingua ejus, et ignis quem de excelso misit Christus in ossibus ejus (Texier, Panégyrique de S. André).
[Les martyrs sont des vainqueurs] . — Les défenseurs de la religion qui combattent constamment pour ses intérêts peuvent être contredits, maltraités, humiliés par la main des hommes ; mais ils ne peuvent être vaincus. S. Augustin, parlant des saints martyrs, demande si les persécuteurs de la foi, qui leur faisaient perdre la vie par la violence des tourments, étaient leurs vainqueurs. Vicerunt persequentes, et victi sunt martyres'1. Non, dit-il, ce serait un crime de le penser : Absit. La victoire n'était pour les tyrans qu'apparente et imaginaire : Visi sunt sibi vicisse. Les martyrs souffraient, mais ils n'étaient pas vaincus : Passi, non victi. Ils triomphaient au milieu des supplices, parce qu'ils les enduraient patiemment, avec la charité dans le cœur ; parce que l'Eglise applaudissait à leurs combats ; parce que le ciel les protégeait visiblement et les couronnait. Nous pouvons dire, à proportion, qu'ainsi a triomphé ce saint martyr : premièrement, par sa propre patience ; en second lieu, par les applaudissements de l'Eglise ; troisièmement, par une protection visible du ciel, et c'était pour l'honorer de ce triomphe que la religion l'avait engagé dans le combat : Certamen forte dédit illi ut vinceret (Oraison funèbre du cardinal de Mail! y parlée P. Chalippe, récollet).
[la confession de la foi est essentielle au martyre]. — La confession est une partie essentielle du martyre, et il ne suffit pas d'aimer Dieu avec le cœur si on ne le confesse de bouche : Corde creditur ad justifiant, ore autem confessio fit ad salutem, dit le grand Apôtre. La confession est le commencement du martyre, comme la mort en est la conclusion : Confessio exordium est rnartyrii. Et il semble que S. Cyprien préfère la gloire d'un confesseur qui souffre longtemps dans les prisons à celle d'un martyr qui meurt bientôt dans les tourments : Semel vincit qui statim patitur ; at qui, hinnens semper in pœnis, congreditur cum dolore, nec vincitur, quotidiè coronatur : le martyr qui meurt promptement ne triomphe qu'une fois ; mais celui qui demeure longtemps dans les peines et combat avec dou-
leur sans se laisser vaincre est tous les jours couronné ; et plus son martyre est long et pénible, plus il est saint et glorieux. Comme donc la confession est, pour ainsi dire, Târne du martyre, il faut qu'un martyr publie et la gloire de Jésus-Christ et la vérité de sa religion {Le même).
[Plusieurs ont converti leurs bourreaux]. — Les martyrs ont suivi les traces du Sauveur dans les tourments qu'ils ont soufferts pour sa querelle. Ces grands bommes ont pardonné à leurs bourreaux ; ces médecins charitables ont guéri les frénétiques qui leur avaient donné la mort; et, faisant de leur sang une médecine, ils ont rendu la raison et la santé aux furieux qui l'avaient tiré de leurs veines. Mais, sans m'étendre sur les louanges de tous les martyrs, permettez que je me renferme dans celles des saints que l'Eglise nous représente aujourd'hui, et que je vous fasse voir qu'à l'exemple du Fils de Dieu ils ont obtenu la conversion de leurs bourreaux. — C'est une chose étonnante que ces saints étouffant les justes ressentiments qu'ils avaient de tant d'outrages et de violences, aient prié pour ces ingrats, aient offert leurs douleurs pour leur salut, et qu'ils aient converti par leurs tourments ceux qu'ils n'avaient pu obliger par leurs bienfaits. Nous nous plaignons que la religion chrétienne est trop sévère quand elle nous défend la vengeance et nous recommande l'oubli des injures. Nous disons que Jésus-Christ n'a pas consulté notre faiblesse quand il a dit, dans l'Evangile : Diligite inimicos vestros; et que, mesurant les autres par lui-même, il a cru que nos passions étaient aussi soumises que les siennes. Mais ne vous plaignez plus, puisque vous voyez des martyrs qui font plus que Jésus-Christ ne commande, et qui, non contents de pardonner à leurs bourreaux, s'offrent en sacrifice pour leur salut, et répandent leur sang pour expier les offenses de ces hommes dénaturés.
Que j'appréhende, grand Saint, que votre exemple, qui a converti les infidèles, ne condamne les chrétiens ! Que je crains que ce sang, quia plaidé la cause de vos bourreaux, ne prononce l'arrêt de vos enfants, et que, au jour du jugement, vous ne vous éleviez contre nous, et ne nous convainquiez que les commandements de Jésus-Christ ne sont point impossibles! Evitons ces justes reproches, vivons en sorte que cet avocat ne devienne pas notre juge; imitons cet illustre saint, si nous ne voulons pas qu'il nous condamne ; et, si nous ne pouvons faire comme lui, des cures miraculeuses, essayons d'en faire de charitables. Assistons les malades de nos biens, soulageons leurs misères par notre compassion, mêlons nos soupirs avec leurs larmes. S'ils se plaignent de nous après que nous les aurons servis, souffrons les ingrats, comme les saints ont souffert les furieux, et espérons que les bonnes œuvres qui n'ont point été reconnues des hommes seront récompensées de Jésus-Christ (Le P. Senault).
[Martyre de la vie chrétienne], — Le chrétien qui vit selon les lois de l'Evangile est un véritable martyr, et. s'il ne les observe exactement, on lui peut justement disputer la qualité de martyr. Tota vita, dit S. Cyprien, martyriumreddit Dko. et, nisiilla prœces$erit,mttrtyriurn quod sanguine perkibetw non est martyrium. Toute la vie d'un chrétien n'est qu'un long martyre qu'il souffre pour Dieu ; et, si elle n'est réglée par les maximes de la religion, le martyre qu'il signe de son sang et qu'il scelle de sa mort n'est pas un véritable martyre. Supposé cette vérité, disons que S. N. a été martyr pendant toute sa vie, puisqu'il a enduré les mêmes peines que les bourreaux lui eussent fait endurer, et que, prévenant leur fureur, il a souffert tous les supplices qu'ils eussent pu lui faire souffrir. Car, si les bourreaux séparaient les pères de leurs enfants et les maris de leurs femmes par l'exil, il s'est volontairement séparé de son père, de sa mère et de ses frères; s'ils étaient les richesses et les honneurs aux chrétiens, il a renoncé à tous les deux par une humble pauvreté : s'ils leur faisaient souffrir des tourments, il a inventé mille austérités pour exercer sa patience ; si enfin ils les condamnaient à la mort, il s'est lui-même condamné à une mortification aussi longue que sa vie, et aussi cruelle que la mort.
Il suffit, à ce que nous apprend S. Cyprien, de combattre la concupiscence pour être martyr, et, sans autre bourreau que celui-là, on peut prétendre à la gloire de ces généreux athlètes qui ont triomphé des tyrans : Non deest concupiscentia quœ martyrii materiam quotidianam nobis exhibet. C'est quelque chose même de plus difficile, selon le sentiment de ce grand homme, de vaincre la volupté que de vaincre la douleur, parce que la douleur vient du dehors, et la volupté du dedans; et qui surmonte la douleur surmonte les bourreaux, mais qui surmonte la volupté se surmonte soi-même : Malum omne facilius vincitur quàm volitptas, qui hostem vicit fortior fuit, sed altero; qui libidinem répressif, seipso fortior fuit. Enfin, ce martyre n'est pas seulement une disposition pour acquérir l'autre, mais il est une condition sans laquelle on ne le peut obtenir, puisque, au jugement du même S. Cyprien qui a été martyr, on ne peut vaincre ses bourreaux si l'on n'a vaincu ses passions, et qu'il serait même inutile de vaincre ceux-là si l'on n'avait travaillé auparavant à surmonter celles-ci : Frustra cervicem prœbueris carnifici, nisi prius occideris affectus (De duplici martyr.) (Le P. Senault).
[la grâce produit dans les chrétiens le désir de la mort]. — Quoiqu'un si généreux exemple puisse donner de l'étonnement à tous les hommes, il me semble néanmoins que ceux qui connaissent les principes de notre religion ne s'en doivent point étonner : car le premier effet que la grâce produit dans les âmes des chrétiens, c'est le désir de la mort. — Vous diriez que, dès qu'ils croient, ils cessent de craindre, et que la même vertu qui les fait fidèles les rend courageux. Cette maxime est si vérita-
ble, que S. Augustin nous assure que celui qui craint la mort ne croit pas encore, et n'est pas encore bien persuadé de l'autre vie, puisqu'il appréhende d'y arriver : Nondhm crédit qui mortem timet. Si l'on jugeait de notre foi avec cette sévérité, n'aurait-on pas droit de nous prendre pour des infidèles, puisque nous pâlissons quand la maladie nous attaque, et que, troublant notre santé, elle nous menace de la fin de notre vie ? Les véritables chrétiens ont bien d'autres sentiments : et s'ils sont tels que S. Augustin nous les dépeint, ils vivent avec patience, ils meurent avec plaisir, ils souffrent la vie, et ils désirent la mort : Chris tianus patienter vivit et delectabiliter moritur.
Il ne faut pas s'étonner que la grâce inspire ce désir à tous les fidèles, puisque la mort a changé de condition depuis qu'elle a passé par la personne de Jésus-Christ. Car celle qui était autrefois un supplice est maintenant une faveur ? Justi meritum ft supplicium peccatoris. Celle qui était un châtiment est devenue un sacrifice ; celle qui faisait le sujet de notre crainte fait le sujet de notre espérance, et celle qui tirait des plaintes de notre bouche n'en tire plus que des bénédictions et des louanges. Enfin, c'est la mort qui finit notre exil et commence notre bonheur ; c'est elle qui nous délivre de la prison et nous met en liberté, qui nous garantit de l'orage et nous mène au port. C'est elle, pour m'expliquer par les paroles de S. Bernard, qui, étant l'ennemie de la gloire, nous la procure ; qui, étant la mère de la tristesse, cause notre joie, et qui, étant la porte de l'enfer, nous introduit dans le ciel. Vous étonnezvous donc que, la mort ayant changé de nature, les hommes aient changé de sentiment, qu'ils désirent celle qu'ils craignaient, qu'ils recherchent celle qu'ils fuyaient, et qu'ils appellent à leur secours celle qu'ils regardaient comme leur plus grande ennemie ? C'est dans cette vue que les martyrs la souhaitaient. (Le même).
[Sentiments de S. Cyprien envers les martyrs.]. — Que ne m'est-il permis, disait autrefois S. Cyprien, d'embrasser les corps de ces généreux martyrs qui ont souffert de si cruels tourments pour Jésus-Christ ! Oh ! que je baiserais volontiers ces bouches qui ont confessé son saint nom avec une foi si vive et si hardie ; ces mains qui, ayant refusé d'offrir de l'encens aux idoles, ont été chargées de tant de chaînes et meurtries de tant de coups, ces pieds qui ont été étendusjavec tant de violence et de douleur ; ces vénérables têtes que l'épée du bourreau a séparées de leurs corps; ces membres qui ont été déchirés, disloqués, brisés, couverts de blessures, pour la querelle de Jésus-Christ ! Oh ! que je serais ravi de les voir et de les baiser ! Mais, puisque je n'ai pas cette consolation, faites, adorable Sauveur, que je recueille leur esprit et que je boive après eux votre calice. Faites que, par l'amour des mortifications et des austérités chrétiennes, par une tranquille patience dans les afflictions de la vie, par un parfait renoncement aux plaisirs de la chair et des sens, par un gêné-
reux crucifiement de mes passions et de mes appétits déréglés, j'aie cet esprit de martyre qui supplée au défaut des bourreaux et des différents supplices que la cruauté de vos ennemis pourrait me faire souffrir. {Eloges historiques des saints).
[Miracles que produit le saug des martyrs]. — Le sang que les martyrs ont versé pour Jésus-Christ est fertile en miracles et en bénédictions. Il s'élève jusqu'au ciel, comme la vapeur d'un très-agréable holocauste, pour se résoudre en pluies de grâce sur la terre. Jamais ces grands luminaires, comme S. Augustin les appelle, ne jettent des rayons plus purs et plus féconds que lorsqu'ils semblent s'éteindre ; jamais ces colonnes de l'Eglise ne se soutiennent avec plus de fermeté que quand elles semblent renversées ; jamais ces nuées mystérieuses, comme les appelle encore le même saint, portées par l'Esprit de Dieu en toutes les contrées de la terre pour les rendre fécondes en tant de productions merveilleuses, n'ont éclaté en foudres et en éclairs plus puissants et plus salutaires qu'en disparaissant aux yeux des hommes : Vocem dederunt nubes. (Ps. 7G). C'est alors qu'elles ont brisé les idoles et renversé leurs temples, qu'elles ont donné plus d'épouvante à l'enfer, et ébranlé plus fortement les fondements de la Babylone élevée contre le ciel. La mort de ces saints martyrs est d'un prix inestimable aux yeux de Dieu ; il les en honore comme d'une récompense magnifique des peines et des travaux qu'ils ont soufferts pour son service ; il la joint à celle de son Fils pour l'agrandissement de son royaume, pour l'achèvement de ses victoires et pour l'ornement de ses triomphes ; il s'en sert à rendre leur gloire immortelle, et leurs couronnes incorruptibles. (Verjus, sur S. Matthieu).
[Les tyrans s'étonnent de la constance des martyrs]. — Les martyrs se montraient devant les tyrans et leur répondaient avec une constance dont ils étaient déconcertés. On les mettait entre les mains des bourreaux pour les tourmenter, pour les brûler, pour les crucifier ; et, dans les plus violentes douleurs, ils se félicitaient eux-mêmes et goûtaient les plus pures délices. C'étaient là, dites-vous, des miracles. Oui ; mais le même Dieu qui les opérait dans eux, ces miracles, ne peut-il pas, par proportion et selon les divers états de souffrances où nous nous trouvons, les opérer encore dans nous ? ne le veut-il pas ? n'est-ce pas le même Jésus-Christ qui nous offre sa grâce, à cette seule condition que nous prendrons sa croix chrétiennement, et que nous nous joindrons à lui pour la porter? Est-ce trop nous demander que de nous dire -.Venez à moi, et je vous soulagerai, et je répandrai sur vous toute l'onction céleste : Veniteadme,et ego reficiam vos ? Profitons d'un secours si présent et si efficace. Bénissons mille fois ce Dieu Sauveur d'avoir voulu de la sorte nous adoucir lui-même, et par son exemple et par l'impression de sa grâce, toutes les peines de cette vie. C'était bien assez de nous les rendre méritoires et salutaires ;
mais il ne s'est pas contenté de cela. Il veut que, dès ce moment, notre tristesse, ainsi qu'il le disait à ses disciples, se tourne pour nous en joie : Tristitia vestra certetur in yaudium. Il veut que nous éprouvions la vérité de sa parole quand il nous a proposé comme une béatitude les pleurs, les disgrâces temporelles, les revers de fortune , les persécutions : Beati qui lugent. Confions-nous en sa Providence, lors même qu'elle nous semble moins favorable. (Bourdaloue).
[Obligations que nous avons ;iux SS. martyrs). — Témoins juridiques de la foi de Jésus-Christ, que nous vous avons d'obligations ! Sans vous peutêtre serions-nous encore confondus avec la foule corrompue des païens. Sans vous peut-être gémirions-nous encore dans les lacets de Satan, tristes esclaves de ses caprices. Sans vous peut-être serions-nous encore dans l'aveuglement de l'idolâtrie : car si, en lâches partisans des maximes du monde, nous nous étions laissé emporter ou aux promesses frivoles du siècle ou à la fougue de nos passions, où en serions-nous maintenant ? Gloire immortelle soit rendue à notre divin Réparateur, qui vous a choisis pour être les imitateurs de ses souffrances, les dépositaires de ses vérités, les témoins incorruptibles de sa foi et les soutiens de sa religion sainte, que vous nous avez transmise par vos discours, que vous avez confirmée par la parole de votre vie et par la sainteté de vos mœurs, et que vous avez enfin scellée par votre sang : Jpsi martyre* fidei Chrtstt martyres, id est //>//>/* /idei testes fueruut, dit S. Augustin. (Anonyme).