‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 3)Chapitre 48 sur 55 · S III · texte numérisé non relu

S III

Passages, exemples et applications de l'Ecriture.

Loquar ad Dominuni, cùin sim pulvis Je parlerai à mon Seigneur, quoique je et cinis. Gènes, xvm, 27. ne sois que poudre et cendre.

Non est alia natio tam grandis quœ 11 n'y a point d'autre nation, quelque habeat deos appropinquantes sibi, sicut puissante qu'elle soit, qui ait des dieux Deus noster adest cunctis obsecrationi- aussi proches d'elle que notre Dieu est bus nostris. Deuteron. iv, 7. proche de nous et présent à toutes nos

prières.

Concaluit intra nie cor nieum, et in Mon cœur s'est échauffé au-dedans de meditatione meâ exardescet ignis. Ps. 58. moi, et, tandis que je méditais, un feu s'y

est embrasé.

Dirigatur oratio mea sicut incensum Seigneur, que ma prière s'élève vers in conspectu tuo ; elevatio manuumniea- vous comme la fumée de l'encens; que rum sacriflcium vespertinum. Ps. 140. l'élévation de mes mains vous soit agréable comme le sacrifice du soir.

Immola Deo sacrificium tandis, et Immolez à Dieu un sacrifice de louange, redde AUissimo vota tua. Ps. 49. et rendez vos vœux au Très-Haut.

Prœvenerunt oculi mei ad te diluculo, ut meditarer eloquia tua. Ps. 118.

Septiès in die laudem dixi tibi. Ibid.

Nisi quod lex tua meditatio rnea est, tune forte periissem in humilitate rneâ. Pp. n8.

Deprecatus sum faciem tuam in toto corde meo. Ibid.

Media nocte surgebam ad confitendum tibi, super judicia justificalionis tuœ. Ibid.

Deliciœ meœ esse cum flliis hominum.

Proverb. vin, 31.

Effundile coram illo corda vestra.

Ps. 61.

Non habet amaritudinem conversatio illius, nec lœdium convictus illius, sed lœtitiam et gaudium. Sapient. vin, 16.

Ante 'orationem prœpara animam tuam, et noli esse quasi horno tentans Dkum. Eccli. xviii, 23.

Non impediaris or are semper. Ibid.

{Sapiens) cor suum tradet ad vigilandum diluculo ad Dominum, qui fecit illum, et in conspectu Altissimi deprecabitur. Eccli. xxxix, 6.

Oportet prœvenire solem ad benedictionem tuam, et ad orationem lucis te adorare. Sapient. xvi, 28.

Omni tempore benedic Decm. Tob. îv,

Humilium et mansuetorum semper libiplacuit deprecatio. Judith, ix, 16.

Anima mea desideravit te in nocte, sed et spiritu meo in prœcordiis meis vigilabo ad te. Isaiœ, xxvi, 9.

Teslimonia tua meditatio mea est. Ps.

Meditabar in mandatis tuis quœ dikxi nimls. Ibid.

Opposuisti nubem tibi, ne transeat oratio. Thren. ni, 44.

Consurge, lauda in nocte, in principio vigiiiarum ; efl'unde sicut aquam cor luum ante conspectum Domini; leva ad evm Humus tuas. Thren. II. 19.

Populus hic labiis me honorât, cor aulem corn m longé esta me. Isaiœ, xix,

Danissâ turbâ, ascendit Jésus in monlem solus orare. Matth. xiv, 23.

Mes yeux vous ont regardé de grand matin, en prévenant la lumière, afin que je médite vos paroles.

Je vous ai loué sept fois le jour.

Si je n'avais fait ma méditation de votre loi, j'aurais sans doute péri dans mon humiliation.

Je me suis présenté devant votre face et je vous ai prié de tout mon cœur.

Je me levais au milieu de la nuit pour vous louer sur les jugements de votre loi pleine de justice.

Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes.

Répandez vos cœurs devant lui {devant le Seigneur).

Sa conversation n'a rien de désagréable ni sa compagnie rien d'ennuyeux, mais on y trouve la satisfaction et la joie.

Préparez votre âme avant la prière, et ne soyez pas comme un homme qui tente Dieu.

Que rien ne vous empêche de prier toujours.

Le sage appliquera son cœur et veillera dès le point du jour pour s'attacher au Seigneur qui l'a créé, et il offrira ses prières au Très- Haut.

11 faut prévenir le lever du soleil, afin de vous bénir, et l'on doit, Seigneur, vous adorer au point du jour.

Bénissez Dieu en tout temps.

Vous avez toujours agréé les prières de ceux qui sont humbles et doux.

Mon âme vous a désiré pendant la nuit , et je m'éveillerai dès le point du jour pour vous chercher de toute l'étendue de mon esprit et de mon cœur.

Les témoignages de votre loi sont le sujet de ma méditation continuelle.

Je méditais sans cesse sur vos commandements, que j'ai toujours extrêmement aimés.

Vous avez mis une nuée au-devant de vous, afin que la prière ne passe point.

Levez-vous, louez le Seigneur dès le commencement des veilles de la nuit; répandez votre cœur comme l'eau devant le Seigneur; élevez vos mains vers lui.

Ce peuple m'honore de ses lèvres, mais son cœur est fort éloigné de moi.

Après avoir renvoyé le peuple, JE8U8

monta tout seul sur la montagne pour

prier.

Spiritus est Deus, et eos, qui adorant Dieu est esprit, et il faut que ceux qui

euni, in spiritu et veritate oportet ado- l'adorent l'adorent en esprit et en vé-

rare. Joan. iv, 24. rite.

Oportet sewper orare, et non deficere. Il faut toujours prier, et ne se lasser ja-

Luc. xvin, t. mais de le faire.

Etant persévérantes in communica- Ils persévéraient dans la communion

tione fraclionis panis et orationibus. de la fraction du pain et dans la prière. Act. il, 42.

Orationi instate, vigilantes in eâ gra- Persévérez, et veillez dans la prière,

tiarum actione. Colossens. 4. en l'accompagnant d'actions de grâces.

Sine intermissione orate, in omnibus Priez sans cesse, rendez grâces à Dieu

gralias agile: hœc est enim voluntas en toutes choses: car c'est là ce que

Dei in Christo Jesu. Thessul. v, 17. Dieu veut que vous fassiez en Jésus- Christ.

Volo ergb viros orare in omni loco. Je veux que les hommes prient en tout

1 Timoth. ii, 8. lieu.

Per ipsum {Christum) offeramus hos- Offrons sans cesse, par Jésus - Christ,

tiam taudis semper Deo, id est fructum une hostie de louange à Dieu, c'est-à-dire

labiorum confitentium nomini ejus. le fruit des lèvres qui rendent gloire à

Hebr. xin, 15. son nom.

Audiam quid loquatur in me Domi- J'écouterai ce que le Seigneur mon

nus Deus. Ps. 84. Dieu dira au-dedans de moi.

EXEMPLES DE L'ANCIEN-TESTAMENT

[Moïse lumineux]. — Ce fut dans l'entretien que Moïse eut avec Dieu sur la montagne qu'il devint si lumineux, que les enfants d'Israël, ne pouvant plus le regarder, l'obligèrent de se voiler pour leur rendre sa présence un peu plus supportable. C'est en contemplant la gloire du Seigneur, dit l'Apôtre aux Corinthiens, que nous sommes transformés en la même image, en nous avançant de clarté en clarté par V illumination de l'esprit du Seigneur. C'est-à-dire, selon l'explication qu'en donne Cajétan, que, comme les miroirs qu'on expose directement au soleil en réfléchissent si vivement les rayons et représentent si parfaitement l'image, qu'on les prendrait eux-mêmes pour d'autres soleils, ainsi l'âme qui s'expose aux rayons de la divinité par l'oraison devient si pénétrée de sa gloire, qu'elle est toute transfigurée en l'image de Dieu : In eamdem imaginem transforma-' mur. (II Cor. 3).

[Exemples divers]. — David, quoique chargé du gouvernement d'un grand royaume et du soin distrayant d'un peuple nombreux, nous fait connaître, dans ses cantiques sacrés, qu'il se levait au milieu de la nuit pour bénir le Seigneur, et que sept fois encore durant le jour il recommençait ses louanges. Daniel, mené captif à Babylone, privé de tout exercice de religion et n'ayant plus devant les yeux que des idoles faites de la main des hommes, n'oublia pas pour cela ce qu'il devait à Dieu : il se retira dans sa maison, et, ouvrant les fenêtres, il se tournait du côté du temple de Jérusalem, et adorait Dieu, en trois temps différents de la journée, comme il avait accoutumé de faire auparavant. Ce sera là toute l'occupation des

bienheureux dans le ciel, où nous voyons, selon S. Jean, que les vingtquatre vieillards se prosternent devant Celui qui est assis sur le trône, et qu'ils adorent Celui qui est vivant dans tous les siècles, en mettant leurs couronnes à ses pieds.

La prière que fit Salomon après avoir achevé le temple que Dieu lui avait ordonné de bâtir, est admirable, pleine de hauts sentiments de la majesté de Dieu, pleine de respect, de reconnaissance et d'admiration, dans la pensée que ce Dieu du ciel et de la terre daigne bien demeurer dans ce temple d'une manière toute particulière. Cette prière est rapportée au long dans le 3e livre des Rois, ch. 8. Celle d'Esdras, qui est aussi rapportée au long dans le ch. 9e du premier livre qui porte son nom, n'est pas moins humble et ardente, et renferme tous les sentiments et toutes les conditions d'une fervente oraison. Celles du S. homme Tobie étaient sans doute animées de l'esprit de Dieu et d'une ferveur extraordinaire, étant accompagnées de larmes ; aussi le texte sacré dit-il que l'ange Raphaël les présentait à Dieu, qui les recevait favorablement : Quandù orabas cum lacrymis, ego obtuli oralionem tuam Deo.

EXEMPLES DU NOUVEAU-TESTAMENT

[Noire-Seigneur]. — Quand l'Écriture -Sainte ne nous recommanderait point, en cent endroits, l'exercice de l'oraison, l'exemple seul du Sauveur, qui l'a pratiquée jour et nuit, nous doit convaincre de son excellence, de son utilité et des avantages que nous en pouvons retirer. Car, si celui à qui la gloire était essentiellement due, et à qui même tous les hommes devaient adresser leurs prières, n'a pas laissé de faire de longues et fréquentes oraisons, que ne devons-nous pas faire, nous autres qui ne sommes au monde que pour louer, aimer et servir le souverain Seigneur, à qui nous devons tout, de qui nous espérons tout, devant qui nous ne sommes que de véritables néants, et sans lequel nous ne pouvons rien ? En combien d'occasions nous en a-t-il donné l'exemple ? Il a passé, comme on n'en peut douter, tout le temps de sa vie privée à rendre hommage à son Père éternel, par ses ardentes prières et par une continuelle élévation de cœur et d'esprit. Les quarante jours qu'il passa dans le désert ne furent qu'une oraison. Pendant sa vie active, il se retirait souvent à l'écart, et se dérobait de ses disciples pour prier, et, après avoir employé le jour à prêcher et à instruire les hommes, il trouvait son repos la nuit à traiter avec son Père dans l'oraison.

[Ll Sninlc Vierge], — La Sainte Vierge, la mère de Dieu, peut encore servir emple. L'Évangile n'en parle que dans une seule occasion, par laquelle nous pouvons Juger de tout le reste de sa vie. Ce fut Lorsque les leurs vinrenl à la crèche de son Fila nouvellement né, et qu'elle entendit tout ce qu'on «lisait <lc ce divin Enfant, qu'elle connais :iii mieux que

personne : Maria aulem conservabat omnia verba hœc, conferens in corde suo : elle faisait attention à toutes ces paroles ; elle les repassait dans son esprit, et elle les méditait. Ne doit-on pas croire qu'elle faisait la même chose de tous les mystères qui se passaient en elle, et en la personne de son Fils, dont elle était la première instruite ; et, comme son sexe ne lui permettait guère d'autre emploi, il faut croire qu'elle a passé toute sa vie dans la contemplation des grandeurs de Dieu, dans la méditation des actions et de la vie de son Fils, dans de continuelles actions de grâces des bienfaits qu'elle en avait reçus, en un mot, dans la plus sublime oraison.

[Sainte Madeleine]. — Madeleine, cette sainte pénitente, après sa conversion a eu pour partage, au jugement de celui qui ne peut se tromper, l'exercice de l'oraison et la vie contemplative : partage heureux et préférable à celui de sa sœur, qui était tout occupée de l'action. Maria optimam parlem elegit, quœ non auferetur ab eà. Elle avait fait d'abord cet heureux choix, et a soutenu son caractère dans toutes les rencontres où il est parlé d'elle dans.l'Évangilc. Après la mort du Sauveur, elle a passé ses jours, au rapport de quelques historiens, dans la contemplation des mystères dont elle avait été témoin, en se retirant dans la solitude et] dans une grotte, ne conversant qu'avec les anges.

[S. Paul]. — Dieu se répand quelquefois dans les âmes avec tant d'abondance, d'effusion et de plénitude, qu'elles oublient toutes choses et s'oublient elles-mêmes, et ne conservent plus de sentiment que pour goûter les douceurs de ses communications ineffables. C'est l'état dans lequel était le grand apôtre S. Taul, lorsqu'il fut ravi jusqu'au troisième ciel, où il entendit des secrets et des mystères également inexplicables et incompréhensibles. Il n'a pu nous apprendre précisément ce qui lui arriva dans ces bienheureux moments; il n'a point su, comme il l'avoue lui-même, de quelle manière se passa ce ravissement, si son âme fut transportée toute seule, ou si son corps eut part à cet enlèvement.

[Les premiers chrétiens]. — Ce fut l'occupation non-seulement des Apôtres et des premiers disciples, comme il est rapporté aux Actes, mais des chrétiens de la primitive Église, qui, touchés d'un vrai désir de plaire à Dieu, liaient avec lui, par la prière, une familiarité sainte. Car à peine les persécutions eurent-elles cessé, les fervents, voyant qu'il n'y avait plus moyen d'aller à Dieu tout d'un coup par le martyre, se retirèrent en foule dans les déserts pour se mettre en état de converser avec Dieu. On les voyait s'enfoncer dans les solitudes les plus écartées, s'exposer à la rigueur de toutes les saisons et à la fureur des betes sauvages, pour méditer les vérités éternelles dans le silence du cœur, pour louer Dieu dans le calme de

PARAGRAPHE TROISIEME. oSl

toutes les passions, pour s'unir à lui dans la séparation de tout ce qui eût pu interrompre la méditation des choses divines.

[Marque de conversion]. — Lorsque le Sauveur commanda à Ananias d'aller trouver Saûl, de lui imposer les mains et de le guérir de l'aveuglement dont il avait été frappé sur le chemin de Damas, il le prévint par ces paroles : « Ecce enim oral : car il est en prière. » Les objections que lui fit ce disciple sur la difficulté d'aller trouver uu homme qui passait pour le plus grand persécuteur de son Église tombent devant cette raison; comme si le Fils de Dieu eût voulu dire à Ananias : ne me répliquez pas que Saûl est plein de menaces, qu'il ne respire que le sang de mes disciples, et qu'il a fait une infinité de maux aux chrétiens qui sont à Jérusalem ; car il n'est plus rien de tout cela, depuis qu'il est en prière : Ecce enim oral. La prière l'a transfiguré de loup en agneau, et de persécuteur en apôtre.

APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE

Desolatione desolata est omnis terra; quia nullus est qui recogilet corde. (Jérem. 12). — On ne pèche que faute de méditation et de réflexion. Si vous demandiez à la plupart des réprouvés pourquoi ils sont dans l'enfer, ils vous répondraient que c'est pour n'y avoir pas pensé. La grandeur de Dieu, le jugement, l'enfer, le paradis, sont de si grands objets, qu'à moins d'être stupide on ne peut y penser sans en être ému, ni en être ému sans former quelque dessein de changer de vie. Pouvons-nous nous sauver sans servir Dieu, sans l'aimer? Pouvons-nous l'aimer comme il faut, si nous le connaissons bien? Et comment pouvons-nous acquérir cette connaissance que par la méditation ? Un déluge de crimes a inondé la terre, parce que la connaissance de Dieu n'y est plus, dit le Prophète : Non est scienlia Dei in terra. (Osée 4). Car c'est pour cela qu'on le sert avec tant de lâcheté, et qu'on l'offense avec tant de facilité. L'ignorance de Dieu est la source de la plupart des crimes, mais le défaut de méditation et de réflexion est la source de cette ignorance.

Mihiautem adhœrereDEO bonum est. (Ps 72). — C'est dans les communications de Dieu et dans les unions intimes de l'âme avec cette souveraine majesté qu'elle peut dire, avec le prophète, qu'il est doux et agréable d'être ainsi uni et attaché à Dieu ! ou, comme saint Pierre sur le Thabor : Bonum est nos hic esse. Tandis que le peuple est éloigné de la montagne et dans la terreur, Moïse est conduit jusqu'à la cime, pour négocier avec DiKU, cœur à cœur et face à face, C'est ce qui fait le royaume do DlEtJ en nous, et une espèce de paradis sur la terre, où règne la paix et la joie que lé Saint-Lsi-kit produit. Ah ! s'il est si doux de s'unir à Dieu parmi 1rs mi- I de cette vie, que sera-ce quand L'âme sainto. délivrée de la prison de

son corps, entendra la voix de ce divin Époux qui lui dira : Surge, arnica mca, et veni. (Cantic. 2).

Maria optimam partem elegit, qnœ non auferetur ab eâ (Luc. 10). Ces paroles du Sauveur à Madeleine, qui était aux pieds de cet Homme-DiEu écoutant attentivement et méditant toutes ses paroles, sont communément appliquées à la contemplative, et marquent les avantages que l'oraison et la méditation ont sur l'action, figurée par l'empressement de Marthe à bien recevoir le Sauveur. En effet, la meilleure part, qui ne sera jamais ôtée à l'âme, est l'attachement d'esprit et de cœur à Dieu. Les œuvres de mortification et de miséricorde sont nécessaires en cette vie ; mais elles ne dureront point dans le ciel. Il est vrai que la récompense en sera éternelle, mais l'action passera avec le temps. Il n'y a que ceux qui s'attachent à connaître et à aimer Dieu qui commencent, dans la corruption du corps, qu'ils feront beaucoup mieux quand ils en seront dégagés. Les prophéties mêmes, dit saint Paul, seront anéanties, les langues cesseront, et la science sera détruite. La foi et l'espérance finiront , mais la charité, qui nous tient maintenant unis au souverain bien, sera constante et ne périra jamais.

Domine, antete omne desiderium meum. (Ps. 37). Paroles que saint Augustin explique de la sorte : — Que votre désir soit devant Dieu ; car c'est votre désir même qui est votre prière. Si votre désir est continuel, votre oraison est aussi continuelle, et elle ne doit jamais cesser, puisque ce n'est point en vain que l'Apôtre a dit: « Priez sans interruption. » Mais comment cela se peut-il entendre : pouvons-nous sans cesse fléchir le genou? pouvons-nous toujours avoir le corps prosterné ou les mains élevées au ciel? Non : mais c'est qu'il y a une autre oraison, tout intérieure, qui doitêtre continuelle, et cette oraison est le désir. Si donc vous voulez prier sans cesse, désirez sans discontinuation. Et quoi? la possession de Dieu, ce saint repos qui ne se trouve qu'en Dieu. Votre désir continuel sera en vous une voix continuelle.

Non omnis qui dicilmihi : ((Domine, Domine,)) intrabitin regnum cœlorum. (Matth. 7). — Nous apprenons de Jésus-Christ qu'au jour du jugement tous ceux qui auront dit «Seigneur, Seigneur», c'est-à-dire qui auront prié, n'entreront pas pour cela dans le royaume des cieux. Cela peut sans doute s'appliquer au sujet que nous traitons, puisqu'il est certain que tous ceux qui prient ne sont pas pour cela écoutés favorablement. C'est l'attention du cœur qui donne le prix à la prière, de quelque nature qu'elle soit. C'est l'accord de l'esprit avec la langue qui la fait monter jusqu'au ciel ; c'est le désir intérieur qui fait que Dieu lui prête une attention favorable. Il ne compte pas le nombre des paroles que vous proférez, ni la longueur du temps que votre corps est à genoux, mais les désirs de votre cœur et le recueillement avec lequel il s'applique.

Mane nobiscum, Domine, quoniam advesperascit. (Luc. 24.). — Jésus- Christ, étant avec les disciples d'Emmaùs, feignit de vouloir aller plus loin ; non pas qu'il les voulût passer en effet, mais afin d'entendre de leur bouche ces paroles : « Demeurez avec nous, Seigneur, parce qu'il se fait déjà tard. » Or, la pieuse feinte que le Verbe fait chair fit alors, d'une manière corporelle, est la même que le Verbe fait encore souvent, d'une manière spirituelle, dans l'âme qui s'est dévouée tout entière à lui. Il passe, et il veut qu'on le retienne ; il s'en va, et on lui fait plaisir de l'arrêter pour s'entretenir avec lui dans l'oraison. Ce n'est pas comme la parole, qui vole et qu'on ne peut rappeler : il va et il revient, selon son bon plaisir ; et il est certain que l'âme éprouve en elle-même ces vicissitudes; ce qui fait en elle ce que le Sauveur a dit à ses Apôtres : Encore un peu, et vous ne me verrez plus ; encore un peu, et vous me verrez. Oh ! que ce peu est long, aimable Sauveur ! vous appelez donc un peu de temps celui où nous ne vous voyons point? Il est court, je l'avoue, parce que j'ai mérité de vous perdre éternellement ; mais il est long, parce que je voudrais vous voir à tout moment. (Tiré de saint Bernard, serm. 74, sur les Cantiques).

Fada est, dùmoraret, species vultûs ejus altéra. (Luc. 9). L'Evangéliste S. Luc, en rapportant l'histoire de la transfiguration du Fils de Dieu sur le Thabor, ajoute une circonstance que les autres n'ont point remarquée : c'est qu'elle se fit dans la ferveur de sa prière : Facta est, dùm oraret, species vultûs ejus altéra. Comme pour nous apprendre que c'est dans l'oraison, et par l'oraison même, qu'il se fait en nous un changemement semblable, non de visage à la vérité, mais de vie et de mœurs. C'est là que nous sommes éclairés et tout resplendissants de lumières ; là que nous entendons la voix de Dieu qui nous parle intérieurement, et qu'il nous déclare ses enfants, et nous reconnaît pour tels ; là que nos vêtements paraissent blancs comme la neige; c'est-à-dire que l'éclat de la sainteté de l'âme rejaillit jusques sur l'extérieur ; là que nous apprenons à ne plus parler que de Jésus- Christ mort pour nous, et de l'excès de sa charité à notre égard; en un mot, c'est là que nous devenons tout autres que nous n'étions avant d'être adonnés à un si saint exercice, qui est capable de nous sanctifier.

Clamahit ad me, et ego non exaudiam (Jerem. 33). Comment est-ce que Dieu menace de rebuter nos prières et nos oraisons , lui qui se rend si facile à les écouter, et qui nous a laissé ce seul moyen de fléchir sa colère? Il en ajoute la raison : c'est que, par une négligence volontaire, il s'élève une nue entre nos oraisons et Dieu, qui les empêche de passer jusqu'à lui. Apprenons que les oraisons faites sans attention et sans révérence ne sont pas de véritables oraisons. L'oraison véritable est une conversation avec Dieu, dans laquelle nous lui parlons, ce qui ne peut se faire, si nous &TOH8 l'esprit égaré, distrait et pensant à toute autre chose ; il faut pensera DiKD pour lui parler comme à Dieu; il faut appliquer noire esprit à considérer

sa grandeur pour l'honorer par nos prières : autrement, ce sont des oraisons purement équivoques.

In méditations meâ cxardescet ignis (Ps. 38). Dieu parle avec douceur, lorsqu'il se fait entendre dans le cœur et qu'il y fait sentir ce feu céleste dont David était transporté en prononçant ces paroles : Le feu s'allumera dans ma* méditation. C'est de laque naissent dansles âmes pieuses, parla consolation du Saint-Esprit, l'effusion d'une joie divine, un plaisir sublime que le monde ne peut entendre, par le mépris de celui qui flatte les sens , un inaltérable repos, dans la paix de la conscience et dans la douce espérance de posséder Dieu. Nulle musique, nul chant ne tient devant ce plaisir. S'il faut, pour nous émouvoir, des spectacles, du sang répandu, de l'amour, que peut-on voir de plus beau et de plus touchant que la mort sanglante de Jésus- Christ et de ses martyrs, que ses conquêtes par toute la terre et le règne de sa vérité dans les cœurs?

§iv.

Pensées et passages des SS. Pères.

Oratio est ascensio animœ de terrestribus ad cœlestia, inquisitio supernorum, invisibilium desiderium. Augustin, serm. 236 de temp.

Quid est oratione prœclarius? quid vitœ nostree utilius? quid animo dutcius ? quid in tolâ nostrâ religione sublimius ? August. De misericord.

Oratio est quâ cura Deo loquiniur , quâ Patrem eum dicimus, quâ universa nostra desideria in conspectu rnajestatis ejus effundirnus. Ibid.

Quàm multi deprecantur Deum, et non sentiunt Deum, nec benè cogitant de Deo ! Sonum deprecationis habere possunt, vocem non possunt, quia vila ib\ non est. ld. ibid.

Sine intermissione orare quid est aliud quam beatam vitam, quœ nulla nisi œterna est, ab eo, qui eam solus dare potest, sine intermissione desiderare? August. Epist. 121 ad Probam.

Quod ait Apostolus, « Sine intermissione orate, » sanissime sic accipitur, ut

L'oraison est une élévation de l'âme :

des choses terrestres aux choses célestes; une recherche des biens du ciel, un désir des choses invisibles.

Qu'y a-t- il de plus beau que l'oraison? qu'y a-t -il de plus utile pour nous? quoi de plus doux à l'âme? quoi de plus sublime dans toute notre religion?

C'est par la prière que nous parlons à Dieu, c'est par elle que nous l'appelons notre Père, et que nous répandons tous nos désirs en présence de sa majesté.

Combien de personnes prient Dieu et ne goûtent pas Dieu, n'ont pas de Dieu les sentiments qu'ils doivent! Ceux-là peuvent avoir le son de la prière, mais ils ne peuvent en avoir la voix, parce qu'ils n'ont pas ce qui l'anime.

Prier sans interruption, qu'est-ce autre chose que souhaiter sans cesse d'obtenir la vie éternelle et bienheureuse de Celui qui seul la peut donner?

Ce que dit l'Apôtre, « priez sans interruption, » s'entend parfaitement bien eu

nullatenùs intermittantur certa tempora orandi. Id. De haeresibus, Haeres. 57. Quam multi sortant voce, et corde tacent I et quam multi tacent labiis, et clamant affectuî quia ad cor hominis aures Dei. Affectibus orare debemus.

August. in Ps. 119.

Quidprodeststrepitus oris, muto corde?

Id. in Joan.

Grande miraculum, ut homo, terra et cinis suâ purissimâ oratione cum, Deo confabuletur. Id. serm. 6 de comin.

Omnis sanctus, quandb orat, relinquens humilia vel terrena, in allum mentis extollilur et in sublime rapitur, et cogitatione sanctâ cœlo efîicUur vicinior. III de Apost. Petro et Paulo.

Verè novit rectè vivere qui novit rectè orare. Id. serm. 14 de divers.

Si non vis intermittere orare, noli intermittere desiderare; continuum desiderium tuum continua vox tua est. Id.

in Ps. 34.

Frigus charitatis silentium cordis est, flagrantia charitatis clamor cordis est.

Ibid.

Tune in toto corde clamatur, quandb aliundè non cogitatur. Id. in Ps. 85.

Oratio tua locutio est ad Deum ; quandb legis, Deus tibi loquitur ; quandb oras, cum Deo loqueris. August. in Ps. 85.

Benè fac quidquid egeris, et laudasti Deum. Id. in Ps. 34.

In innocentiâ operum tuorum. prœ~ para te ad laudandum Deum tuum tolâ die. Ibid.

Meditatio prœsentis vitœ in laude Dei esse débet, quia exultatio sempiternœ vitœ nostrœ laus Dei erit. Id. in Psal. 48.

Cum vider o quempiam non amantem orandi studium, nec hujus rei fervidâ vehementique cura leneri, continub mihi palàm est eum nihil egregiœ dolis postulare. Chrysost. I De orando Deo.

(Juisquis non orat Deum nec divino colloquio cupit assidue frui, is mortuus est et vitâ carens, expersque sanœ mentis. Ibid.

Hoc ipsum est evidentissimum argumentum amenliœ, non intelligere magnitudinem honoris , nec amare deprecandi studium. Ibid.

Ârbitror cunctis esse manifestum qubd

ce sens qu'on n'interrompe jamais certains temps destinés à la prière.

Que de personnes parlent de la langue, et dont le cœur se tait! et qu'il y en a, au contraire, qui gardent le silence extérieur et dont le cœur parle ! car c'est au cœur de l'homme que l'oreille de Dieu est attentive. Il faut prier par les affections.

De quoi sert le bruit de la bouebe, pendant que le cœur est muet?

Prodige étonnant, que l'homme, cendre et poussière, s'entretienne avec Dieu, lorsqu'il le prie d'un cœur pur!

L'homme saint, quand il prie, quittant les pensées basses et terrestres, s'élève au plus haut de son esprit ; il est comme ravi dans le ciel, dont il s'approche par de saintes pensées.

Celui-là sait bien vivre qui sait bien prier.

Si vous voulez ne point interrompre votre prière, n'interrompez point vos désirs : un désir continuel est une voix continuelle.

Le refroidissement de la charité est le silence du cœur ; l'ardeur de la charité est le cri du cœur.

C'est alors qu'on crie de tout son cœur, quand on ne pense à aucun objet étranger.

C'est par votre oraison que vous parlez à Dieu, quand vous lisez, Dieu vous parle; quand vous priez, vous parlez à Dieu.

Faites bien toutes vos actions, et dèslors vous louerez Dieu.

Préparez-vous, par l'innocence de vos actions, à louer Dieu pendant tout le jour.

Nous ne devons songer, dans la vie présente, qu'à louer Dieu parce que ce sera la louange de Dieu, qui fera le bonheur de notre vie éternelle.

Lorsque je vois quelqu'un qui n'aime pas la prière, qui ne s'y porte pas avec une grande ardeur, je juge aussitôt qu'il ne demande rien d'important.

Quiconque ne prie pas Dieu, et ne désire pas de jouir continuellement de l'entretien de Dieu, est mort, et même dépourvu de bon sens.

C'est une marque évidente de folie, que de ne pas comprendre la grandeur de l'honneur qu'il y a à prier, et de ne pas aimor cr saint exorcic*.

Je peuse que tout le monde voit c.ai

simpliciter impossibilc sit absque precationis prœsidio cum virtute degere, cumque hâc vitœ hvjus cursum peragere. Ibid

Aptissima arma oratio est; thésaurus certè perpctuus, divitiœ inexhaustœ , portus quietus, occasio tranquillitalis ; deniquè, auclor, parens, fons et radix boiwrum omnium, oratio est. August.

Homil. 5 De nat. Dei.

Quantœ dignilatis sit hominem cum Deo miscere sermonem, neminem latet ; hic honos etiam angelorum superat majestatem; cœterùm, eam dignitatem ratione consequi nemo prorsùs valeat.

ld. Il, De orando Deo.

Orare commune est opus angelorum pariter et hominum, nec quicquam interest, inter nostram naturam et illorum, quod attinet ad deprecationem.

Hœc te séparât à multis animantibus, hœc te sociat angelis, Ibid.

Sicut piscis sine aquâ vivere non potest, atque adeo ex illâ extractus mox déficit ac moritur, ità et anima non potest sine oratione vivere , eâque déficiente, etiam ipsa mox déficit. August.

Ibid.

Postquam deprecatio venerit in animam, omnes vir tûtes simul ingrediuntur. Id. ibid.

Quis non obstupescat et admiretur tantam benevolentiam Dei erga nos, ut mortalibus tantùm honoris largiatur, et dignos habuerit qui cum ipso colloquamur, votaque nostra apud ipsum deponamus ? Id. I De amando Deo.

Nihil œquè facit in virtute crescere atque assidue cùm Deo versari et colloqui. Id. in Ps. 7.

Verè cum Deo fabulamur quotiès vacamus deprecationi. ld. I, De orando Deo.

Oratio est conversatio sermocinatioque cum Deo. Greg. Nyss. De Orat. domin.

Nunc autem manent tria hœc, verbum, exemplum, oratio. Major autem horum est oratio, ea nempè operi et voci gratiam ef/icaciamque promeretur. 'Bernard.

Epist. lui.

Nihil hominem ad quœvis bona opéra facienda et quasvis tribulationes perferendas reddit alacriorem, studio contemplationis vel orationis. Id.

Magnam injuriam Deo facio, cùm

rement que, saus le secours de la prière, il est absolument impossible de vivre dans la vertu et de la pratiquer dans le pèlerinage d'ici-bas.

Nous avons dans l'oraison des armes excellentes; c'est un trésor inépuisable» ce sont des ricbesses immenses, un port tranquille , la paix de l'âme ; enfin , le principe, la mère, la source et la racine de tous les biens, c'est l'oraison.

Personne n'ignore quel honneur c'est pour l'homme de s'entretenir avec son Dieu; honneur qui est même au-dessus de la dignité des anges; honneur enfin que personne ne peut comprendre dans sa grandeur.

Prier est une action commune aux anges et aux hommes, et il n'y a point de différence entre la nature de ces bienheureux esprits et la nôtre en ce qui regarde la prière. C'est la prière qui vous distingue des bêtes, c'est elle qui vous allie aux anges.

Comme le poisson ne peut vivre sans eau, et qu'ainsi il languit et meurt aussitôt qu'on l'en a tiré, de même l'âme ne peut vivre sans la prière, et lorsque la prière manque, l'âme commence aussi à languir.

Quand l'esprit de prière s'empare d'une âme, toutes les vertus y entrent en même temps.

Qui ne sera frappé d'étonnement et d'admiration, en considérant que la bonté de Dieu envers nous est telle, qu'il nous fait assez d'honneur pour nous juger dignes de nous entretenir avec lui, et de lui offrir nos vœux?

Rien ne fait croître en vertu comme d'être et de s'entretenir avec Dieu.

Nous nous entretenons véritablement avec Dieu, toutes les fois que nous vaquons à la prière.

L'oraison est une conversation et un entretien avec Dieu.

Il y a trois moyens de procurer le salut du prochain : la parole , l'exemple, la prière ; mais la prière l'emporte sur les deux autres, parce que c'est elle qui mérite et qui obtient la grâce et l'efficace aux exemples et aux paroles.

Rien ne rend l'homme plus courageux à entreprendre toutes sortes de bonnes œuvres et à soutenir les plus rudes adversités que de s'adonner à la contemplation ou à l'oraison.

Je fais une grande injure à Dieu, quand

illum precor ut meam precem audiat, quam ego, qui fundo, non audio: deprecor illum ut mihi intendat, ego vero nec mihi nec illi intendo. Bernard, x, De anima, 8.

Desidera orationem, familiare cum Deo colloquium : omnis enim oratio sancta et pura cum Deo familiariter agit. S. Ephrem. serm. de S. Virgine.

Mens nostra cœlestis est, et tune orando Deum benè contemplatur , quandb nullis terrenis curis aut erroribus impeditur. Isidorus, 111, De summo bono.

Ex orationis assiduitate stabilitur mens, purgantur cogitationes, solitudo sapit, delectatur Deus, ingenium acuitur, illustratur ratio , animus ad alta suspenditur. Laurent. Justinian. De casto connut». 2.

Quid potest inveniri sanctius iis qui cum Deo commercium habent ? Chrysost.

I, De orando Deo.

je le conjure d'écouter ma prière, que e n'écoute pas moi-même : je le prie d'avoir attention à moi, dans le temps même que je n'ai ni attention à lui ni à moi.

Désirez la prière, qui est un entretien familier avec Dieu : car on traite familièrement avec Dieu par le moyen d'une prière sainte et pure.

Notre esprit est céleste, et c'est Dieu qu'il contemple en priant, quand il n'est point empêché par les soins de la terre ou par l'erreur et le péché.

L'assiduité à la prière affermit l'âme, purifie les pensées, rend la solitude agréable, donne du goût pour Dieu, subtilise l'esprit, éclaire la raison, élève l'âme aux choses supérieures.

Que peut-il y avoir de plus saint que ceux qui sont en commerce avec Dieu ?

Ce qu'on peut tirer de la Théologie.

(Ce que nous dirons ici de l'oraison mentale, est tiré des théologiens mystiques qui en ont parlé plus amplement et d'une manière plus propre à la chaire, sans nous arrêter cependant aux expressions outrées ou inintelligibles de ceux qui ont voulu expliquer ce qu'ils expérimentaient en eux-mêmes, ou qui ont voulu réduire en art et en méthode les faveurs que Dieu fait à des âmes choisies, et où les autres ne peuvent et ne doivent pas prétendre. )

[Définition]. — On définit communément l'oraison « Une élévation de l'âme à Dieu, » ou bien « Un entretien familier avec Dieu, » mais toujours avec un profond respect , et où on lui communique ses affaires comme avec un parfait ami. Or, cet entretien et cette communication se fait ou bien de voix et de paroles, ou purement d'esprit et de cœur. Ce qui font qu'on distingue deux sortes d'oraison, qui sont en usage parmi les chrétiens ; l'oraison ou la prière vocale, dont nous parlerons en son lieu, et l'oraison mentale, distinguée en plusieurs espèces, dont il sera aussi question; quoiqu'une partio de ce que ces théologiens disent de l'oraison

Îj<S8 contemplation.

mentale puisse s'appliquer à la prière vocale, en tant qu'elle est jointe avec celle qui se fait en même temps de cœur et d'esprit.

[L'Oraison mentale]. — L'oraison mentale, considérée dans sa propre différence, est cette espèce de prière formée dans le cœur et qui n'a pas besoin du secours des lèvres, mais qui, sans faire aucun bruit, ne laisse pas de percer les nues et de trouver accès devant le trône de la souveraine Majesté. Cette oraison est l'ouvrage du cœur qui, excité par la force de l'esprit, se répand devant Dieu en de saints mouvements, par lesquels il lui témoigne ou son respect ou son amour, ou sa crainte ou son repentir. Et cette prière est d'autant plus excellente que la prière vocale que, quelque longue et persévérante que soit celle-ci, elle n'est d'aucune valeur, si elle n'est ou précédée ou accompagnée ou suivie de l'oraison mentale.

L'oraison mentale embrasse plusieurs choses, qui sont toutes d'une extrême importance : l'examen de conscience, la considération de la loi de Dieu, l'exercice de sa présence continuelle, le souvenir des quatre fins dernières, l'exposition de nos misères, l'invocation secrète des secours dont nous avons besoin, la contemplation des perfections divines, et plusieurs choses semblables qui sont d'un puissant secours pour arriver à la plus haute perfection.

[Deux sortes d'oraison mentale]. — H faut bien remarquer, en cette matière, qu'il y a deux sortes d'oraison mentale : l'une ordinaire, qui se fait avec l'aide de certaines règles, et on l'appelle Méditation ; l'autre extraordinaire, qui se pratique indépendamment des règles, par un attrait particulier de Dieu ; on lui impose divers noms, suivant la diversité des effets qu'elle produit dans l'âme. Et quoique, pour Tune et pour l'autre, on ait besoin du secours de la grâce, néanmoins la seconde est appelée particulièrement un don de Dieu, et a besoin d'une faveur spéciale du Ciel, au lieu que, pour la première, Dieu ne refuse jamais son assistance, comme il fait souvent pour l'autre, qui est une faveur qu'il fait à qui et pour autant de temps qu'il lui plaît.

[De l'Oraison extraordinaire!. — Pour ce qui regarde cette oraison extraordinaire, dont il ne faut parler en chaire qu'avec beaucoup de réserve et de précaution, puisque Dieu ne l'a point assujettie à nos règles, nous n'en dirons que ce qu'il faut pour faire connaître les grâces que Dieu fait à certaines âmes, auxquelles il se communique plus particulièrement, pour récompenser la fidélité qu'elles ont apportée à l'exercice de l'oraison commune. — Cette oraison se passe tantôt par voie d'illumination, ce qui arrive lorsque Dieu éclaire l'entendement sans une longue suite de discours, par des lumières subites, qui lui font voir sous un certain jour des vérités qu'elle n'avait jamais si bien envisagées; tantôt par voie d'affection, ce qui arrive quand Dieu touche la volonté par des sentiments extraordi-

naires, qui font ressentir des ardeurs qui ne peuvent s'exprimer. Or, ces caresses et ces communications de Dieu, dans cette sorte d'oraison, ont divers noms selon les divers effets qu'elles opèrent dans l'âme : car, si l'âme s'arrête à une simple vue de Dieu et de ses perfections, les théologiens mystiques appellent cette oraison la contemplation. Si, dans cette vue, l'âme perd la pensée et le sentiment de toute autre chose et même de ce qui se passe devant elle, ils disent que c'est Y extase. Si elle la détache entièrement de l'affection des créatures et ne lui laisse d'amour, de désir et d'affection que pour Dieu, jusqu'à souhaiter d'être abîmée en lui, c'est Yunion. Si l'âme ressent que Dieu s'attache à elle par des tendresses d'une complaisance et d'une dilection mutuelle, c'est Yembrassement. Si l'âme s'attendrit dans ces caresses de son Dieu jusqu'à se fondre en quelque manière, par la violence du feu de son amour, c'est la liquéfaction. Si cette oraison, enfin, porte l'âme à se reposer en Dieu par un calme intérieur qui fasse cesser toute action, pour le plaisir qu'elle a de lui être unie et de le posséder, c'est ce sommeil mystérieux et cette oraison de quiétude dont parlent les contemplatifs. — Voilà ce qui a donné occasion à plusieurs traités mystiques, dans lesquels les auteurs qui les ont écrits se sont efforcés de nousreprésenter, d'une manière plus sensible et plus marquée, l'état qu'ils appellent de perfection et de consommation, ou d'union avec Dieu dans l'oraison. S. Denys est celui qui a donné l'exemple à tous les autres, et il a des expressions si extraordinaires, qu'il faut beaucoup d'application pour l'entendre ; et la lecture de ses ouvrages a donné occasion à quelques auteurs de se servir de termes peu communs : comme d'anagogies, de divines métamorphoses, de liquéfactions entières, d'anéantissement total, d'union immédiate de l'âme avec Dieu, et plusieurs autres, sans peut-être entendre eux-mêmes ce qu'ils veulent dire. C'est pourquoi, je ne parlerai pas davantage de cette oraison extraordinaire. Les maîtres les plus éclairés dans la vie spirituelle remarquent seulement que, pour se disposer à ce don extraordinaire d'oraison, sans néanmoins y prétendre ou espérer d'y arriver, c'est de bien user du don ordinaire que Dieu accorde à tout le monde.

[L'Oraison ordinaire]. — L'oraison ordinaire, dans laquelle nous devons nous exercer jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous élever à quelque manière plus sublime, consiste dans l'usage des considérations, des affections, dos résolutions. La considération n'est autre chose que de se représenter un sujet, tel que la piété le suggère, soit parmi les mystères, soit parmi les vertus, soit quelqu'une des quatre fins de l'homme; y faire toute l'attention possible, en remarquer toutes les circonstances, les suites et les con- Béquences, et employer à cet effet sa mémoire et son entendement. Ensuite, il fiait passer aux affections, c'est-à-dire tâcher d'exciter dans son cœur de saints mouvements qui aient rapport à l'objet de la considération; enfin, des affections il faut passer aux résolutions pour mettre en pratique ce que Dieu hou a Inspiré: par exemple, de travailler à L'aoquisi lion d'une vertu

qui nous manque, à la destruction d'un vice auquel nous sommes enclins, à la pratique de quelque bonne œuvre, etc.

[Nécessité de la méditation]. — Toutes les personnes qui ont passé pour sages dans le monde, soit qu'elles aient été éclairées des lumières de la foi ou qu'elles aient vécu dans les ténèbres du paganisme, sont tombées d'accord que, en quelque état de vie qu'on soit engagé, il était impossible d'être vertueux sans le secours de la réflexion et de la méditation. Ce qui doit faire regarder avec compassion la stupidité d'une infinité de chrétiens, qui, élevés dans une religion sainte qui leur apprend que leur bonheur ou leur malheur éternel dépend de la manière dont ils vivent sur la terre, vivent cependant comme au hasard, sans réflexion sur leur conduite, sans penser à ce qu'ils deviendront, ni se mettre en peine de ce qui arrivera après cette vie : de sorte qu'ils suivent sans discernement les premières impressions de leur cupidité, sans se prescrire aucune règle, sans jamais prendre aucun temps pour se représenter ce qu'ils doivent craindre ou espérer, sans avoir jamais devant les yeux la fin où ils doivent tendre ni les voies qu'ils doivent tenir pour y parvenir. Voilà la source de tous les maux du monde : Desolatione desolata est terra, quia nullus est qui recogitet corde.

[Manière de bien faire oraison]. — On trouve assez de livres qui enseignent différentes méthodes de faire oraison, et il ne faut pas priver de ce secours celui qui croira en avoir besoin : mais, quelque utiles que soient ces méthodes, tous ceux qui en ont donné conviennent qu'elles ne sont pas d'une nécessité absolue; qu'elles sont très-utiles, particulièrement à ceux qui commencent ; mais que, s'il arrive qu'on vienne à sentir l'attrait de Dieu, le meilleur est de le suivre, puisque c'est avoir obtenu tout d'un coup ce que l'on pouvait prétendre par les règles. Ce que je crois plus utile que toutes les méthodes, c'est le bon usage des trois puissances de l'âme, la mémoire, l'entendement et la volonté. Le bon usage de la mémoire qui nous fournit les sujets sur lesquels nous devons faire notre oraison, de l'entendement à qui il appartient de faire toutes les réflexions édifiantes, de la volonté qui doit prendre son parti en s'attachant à ce qui est meilleur, c'est à quoi se réduisent toutes les méthodes ; c'est un chemin assuré pour tous ceux qui commencent; c'est ce que les plus avancés ne doivent jamais abandonner; c'est l'abrégé de ce que tous les saints ont enseigné pour bien faire oraison.

[Comment on prie continuellement]. — Toute la vie raisonnable de l'homme se partage entre penser, parler, agir et souffrir ; il n'y a pas un moment, de ceux que nous pouvons appliquer à quelque chose , qui ne soit employé de cette manière : car ou nous pensons , ou nous parlons, ou nous agissons , ou nous souffrons. Quand notre pensée s'occupe de Dieu et que

nous le désirons par des actes bien formés, il est tout visible que nous faisons une prière véritable. Quelquefois, malgré nous, la pensée de Dieu nous échappe par un égarement involontaire : alors , si ces distractions nous déplaisent , les paroles que nous prononçons , étant saintes d'ellesmêmes, et nos discours ne tendant qu'à sa gloire , ne laissent pas d'être acceptés comme de véritables prières. D'autres fois , nous sommes tellement occupés aux actions de piété qui composent le corps de nos devoirs, qu'il nous est impossible d'avoir la pensée actuellement appliquée à Dieu; mais alors ces actions mêmes, faites dans le dessein de lui plaire, de lui obéir et d'attirer sa grâce, sont des prières excellentes, dont la voix s'élève avec facilité jusqu'au ciel. Mais il arrive des temps dans la vie auxquels les souffrances sont si aiguës , les maladies ou les plaies si douloureuses, qu'il est également impossible de penser à Dieu, ou de faire pour son service quelque chose que ce puisse être; mais, dans de pareilles occasions, ces souffrances, unies à celles de Jésus-Christ et acceptées dans l'humble sentiment qu'on les a méritées, sont d'agréables prières aux oreilles de Dieu.

Il est peu important de savoir si l'oraison est précisément une action de l'esprit, qui a sa source dans la charité, comme S. Thomas l'a cru , ou si elle n'est autre chose qu'un saint désir, comme S. Augustin [l'a défini ; si l'expression de nos désirs y est nécessaire, ou s'il suffit de les avoir dans le cœur; mais ce qu'il est important de savoir, c'est que, soit que ce saint désir en soit seulement la source, ou qu'il en fasse seulement une partie essentielle, il est toujours vrai que tout le mérite de la prière, tout ce qui rend agréables à Dieu nos paroles et nos pensées , c'est ce saint désir qui les soutient et qui les anime.

[Oraison de quiétude]. — S. Bernard, donnant la définition de l'oraison la plus parfaite , dit que c'est un attachement immuable qu'on a pour Dieu , et l'état d'une âme éclairée d'en-haut, qui jouit le plus longtemps qu'elle peut de la présence de son bien-aimé. Les paroles qui se disent dans cette conversation , les secrets qu'on y apprend , les délices qu'on y goûte , les secours qu'on y reçoit , les richesses spirituelles qu'on y gagne , tout cela c.-t inconnu à tout autre qu'à celui qui en a l'expérience.

[Du don d'oraison]. — L'oraison est un don de Dieu, selon que S. Augustin le prouve fort amplement et que tous les Pères l'enseignent : de sorte (lue, comme il y a un don de foi et un don de sagesse, il y a aussi un don d'oraison , qui procède du môme principe , qui est l'Esprit sanctificateur. VA comme, sans l'esprit de foi, on ne peut croire avec toute la fermeté couvcnable, ainsi, sans l'esprit d'oraison, il est impossible de prier avec toute la dévotion et tout le recueillement nécessaires.

< >u n'arrive à la contemplation qu'après s'être exercé longtemps dan- ><> dernier degré de l'oraison, et souvent après y avoir souffert bien des

dégoûts, des tentations, et les avoir repoussées avec bien du travail, comme Sli Thérèse rapporte d'elle-même , et qui nous apprend combien est injuste la prétention de ceux qui n'ont pas sitôt commencé à méditer qu'ils veulent entrer dans les états les plus sublimes de l'oraison, choisissant déjà, entre les objets de* la contemplation, ceux qui sont les plus élevés , et méprisant les autres comme bien éloignés de leur perfection. Quoi qu'en disent quelques auteurs qui prétendent avoir trouvé un moyen abrégé pour arriver à la parfaite oraison, le premier état par lequel il faut passer dans cette carrière toute céleste est presque toujours accompagné de peines, de fatigues , de désolations et de combats. Il faut souvent contraindre son esprit pour l'arrêter en Dieu , donner la gêne à sa mémoire pour se représenter les sujets sur lesquels on veut méditer; et, quand on aperçoit que tous ces efforts sont vains , il faut encore contraindre son corps à demeurer dans une posture humiliée, afin que, faisant tout ce qui est en nous, nous ne laissions pas d'honorer Dieu en quelque manière.

On ne peut non plus approuver la conduite de quelques directeurs, qui, sans faire le moindre discernement des esprits et des consciences , sans faire attention à la vie que l'on a menée auparavant, promettent à tout le monde une union chimérique avec Dieu. Que font-ils autre chose que d'aveugler les âmes, que de sécher en elles la source de la pénitence, et mettre des obstacles presque invincibles au salut de ceux qui les croient? On ne saurait manquer d'arrêter longtemps la plupart des âmes à l'expiation de leurs fautes , à la vigilance sur leurs sens , à l'examen sérieux de leur conscience et à l'horreur de leur vie précédente.

[Règles]. — C'est un avis que donnent tous les maîtres de la vie spirituelle , que , pour bien faire oraison , on ne doit pas travailler avec excès son esprit et son imagination , mais plutôt exciter la volonté par des sentiments de dévotion et d'amour envers Dieu, sans s'arrêter aux raisonnements et aux spéculations qu'autant qu'il est nécessaire pour échauffer le cœur. La raison qu'ils en apportent est que, comme l'entendement est le guide de la volonté pour lui faire connaître ce qui est aimable, aussi , lorsqu'il s'engage trop dans la spéculation , il est cause que la volonté ne peut agir et lui dérobe le temps et le moyen de faire ce qu'il y a de plUs important dans l'oraison.

Yoici encore un avis qui n'est pas moins nécessaire que le précédent. Celui qui médite et qui pratique l'oraison mentale ne doit pas se contenter de quelque petit goût qu'il aura senti dans sa prière, ni d'imiter certaines personnes qui, après avoir jeté une larme ou éprouvé quelque tendresse de cœur, pensent que tout est fait ; mais il faut produire les fruits de sainteté, qui sont les bonnes œuvres. Ce n'est pas assez de quelque légère dévotion qui se dissipe bientôt; il faut que l'oraison produise une dévotion solide , qui pénètre jusqu'au fond du cœur pour le détacher des choses de la terre et le porter à l'exercice de toutes les vertus.

L'oraison, de quelque nature qu'elle soit, n'est pas la fin où nous devons tendre en cette vie, mais seulement un moyen pour arriver à la pratique parfaite de la vertu et de la fidélité, pour nous porter à accomplir la loi divine dans toute son étendue. Ainsi, lorsque, dans ce saint exercice, on fait agir les trois puissances de l'âme, on doit tendre à la plus haute perfection, à l'humilité la plus profonde, à la patience la plus invincible, à la mortification des sens la plus vigilante : en un mot, à la pratique des vertus les plus héroïques et à la sainteté de vie la plus conforme à celle de Jésus-Christ.

[Obligation générale]. — Il n'y a point de chrétien qui ne se croie obligé de faire quelque prière à Dieu, et c'est le premier devoir dont ils sont convaincus qu'il faut s'acquitter de temps en temps : mais il est pareillement aisé de les convaincre de la nécessité et ensuite de l'obligation de donner du temps à la méditation des vérités du salut, qui sont la règle de toute notre conduite, et à la considération des véritables biens auxquelles nous devons attacher tout notre amour, parce qu'il n'est que trop aisé de s'infatuer des folles maximes du monde, dont on nous bat continuellement les oreilles, au lieu que nous perdons sans cesse de vue les maximes de la religion, si nous n'avons grand soin de nous les imprimer fortement dans l'esprit. De sorte que prétendre que le cœur soit pénétré des sentiments de la religion, dont on n'a pas même les idées dans l'esprit, c'est une manière de tenter Dieu, parce que c'est vouloir que, par des voies extraordinaires, il nous mette dans une disposition de sainteté, tandis que nous négligeons les moyens ordinaires qui dépendent de nous et que l'Ecriture nous propose pour cela en tant d'endroits. On ne peut donc douter de l'obligation où sont tous les chrétiens de s'appliquer à la considération des biens éternels et à la méditation des vérités du salut, autant qu'ils sont capables de cette application et qu'ils pourront ménager de temps pour cela.

[L'esprit d'oraison et l'oraison d'espril]. — L'esprit d'oraison et l'oraison d'esprit ne sont pas plus liés ensemble par la ressemblance de leur nom que par leur nature et leurs effets. Ce n'est pas la même chose : et voici ce que les théologiens mystiques nous apprennent touchant la différence de l'un et de l'autre: — 1°. L'esprit d'oraison est un désir ardent que les saintes âmes ressentent, et qui les porte à vouloir traiter avec Dieu, de manière qu'elles ne sont jamais si contentes que quand elles s'entretiennent avec lui ; et l'orai-on de l'esprit est l'entretien même de l'âme avec Dieu, ou par pensées ou par affections, ou en ces deux manières ensemble ; — •2". L'osprit d'oraison, c'est l'assemblage de toutes les conditions qui rendent nos oraisons agréables à Dieu ; telles que l'état de grâce, l'attention, la • rence, la confiance, et toutes les autres. L'oraison de l'esprit, c'est l'élévation de l'âme à Dieu, par la considération de ses grandeurs, par LOur de ses bontés, par le désir de lui plaire, et par tous les actes de la t. ii 38

volonté et de l'entendement qui nous détachent des créatures; — 3°. L'esprit d'oraison produit ordinairement l'oraison de l'esprit, parce que le désir efficace de prier passe jusqu'à l'oraison effective, laquelle ne peut être sans les opérations de l'esprit; et, par un retour réciproque, l'oraison de l'esprit produit avec le temps l'esprit d'oraison, par le goût qu'on y trouve et le désir qu'on a de s'entretenir avec Dieu.

[La contemplation]. — La contemplation, par l'usage consacré dans les écrits des SS. Pères, se prend pour l'application sainte de l'esprit et du cœur à Dieu ; en sorte que l'action même de ce pieux exercice appartienne à l'esprit, que le motif de cette application vienne du cœur. Sur quoi il faut se donner de garde de tomber dans l'erreur ou dans l'illusion de ceux qui font consister la contemplation à demeurer oisifs dans l'oraison, sans aucun acte de l'entendement ou de la volonté qui tende à l'action extérieure, comme serait d'acquérir quelque vertu ou de se corriger de quelque défaut, se contentant de considérer simplement, comme on ferait quelque objet sur lequel on se bornerait à jeter les yeux, ou à arrêter ses regards, sans autre fin ou sans réflexion, sur nos devoirs. Il est vrai que Dieu peut élever une âme à une contemplation plus noble et plus élevée que l'ordinaire; mais, tant que vous n'appellerez point au secours les dons gratuits et les grâces extraordinaires, la contemplation la plus sûre, la plus méritoire et la plus capable de sanctifier une âme, c'est celle que nous venons de dire, et à laquelle tout le monde peut aspirer. Et si les contemplatifs de ce temps prenaient pour objet de leur application la sainteté de Dieu, l'exactitude et l'étendue de sa loi, la pureté de ses yeux qui condamnent le mal partout où ils le voient, etc., on ne verrait pas parmi eux tant d'illusions et de dangereuses maximes.

§ VI

Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.

[La prière, remède général à tous les maux]. — La prière est un remède général à tous les maux. Si Dieu est irrité, comment l'appaiscrez-vous, si ce n'est en lui demandant grâce? S'il se cache, comment le rappellercz-vous, si ce n'est par vos soupirs, par vos gémissements, par vos oraisons? D'ailleurs, c'est dans ces entretiens particuliers du fidèle que l'âme s'ouvre, manifeste ses besoins, et que Dieu veut ordinairement la soulager, la consoler «t la remplir. C'est là que le cœur, parlant seul à seul à Dieu, fait paraître son ardeur pour lui, donne des marques plus tendres de son amour ; et

Dieu, pour récompenser cet amour, fait sentir à l'âme les effets de sa présence. C'est dans ce commerce étroit que l'âme étale aux yeux de Dieu combien elle est sensible aux effets de cette miséricorde éternelle, en lui donnant son Fils, en lui destinant une vie infiniment beureuse ; et Dieu couronne cette reconnaissance par de nouvelles marques, plus touchantes et plus sensibles, de son amour. Enfin, c'est dans l'oraison que l'âme s'élève au ciel, qu'elle se transporte jusqu'au pied du trône de Dieu. (Anonyme).

[Le bonheur que l'on trouve dans l'oraison]. — Ce don précieux de la prière, si essentiel à la religion, si glorieux à la créature, si favorable au pécheur, si aimable pour tous les hommes, est cependant, aujourd'hui, ou avili ou négligé ; et c'est pour en inspirer la pratique que l'Église nous en propose un modèle dans les premiers chrétiens, qui n'avaient presque d'autre occupation ni de plus agréable emploi. En effet, ô mon Dieu ! si nous en considérions les fruits et les avantages, quelle consolation et quelle douceur n'y trouverions-nous point ! Obligés de vivre pour un temps dans cette terre d'exil, loin de vous et de votre céleste patrie, que ferions-nous sans cet exercice heureux de la prière? Quelle autre consolation pourrions-nous espérer, sinon ce moyen par lequel nous pouvons nous élever jusque dans le ciel, y entretenir un commerce avec vous, vous y consulter dans nos doutes, vous y exposer nos besoins, vous y porter nos plaintes, vous y offrir nos souffrances et nos peines ? quelle autre ressource pour nous, sinon dans ce saint exercice, par lequel nous pouvons trouver une grâce d'onction qui seule peut adoucir nos chagrins, une main charitable qui essuie nos larmes, une lumière secrète qui éclaire nos pas, un père qui écoute nos vœux, un médecin qui guérit nos maux, un juge qui entre dans nos intérêts, un maître qui nous instruit? quelle autre consolation peut-il nous rester après avoir négligé ce remède? (Massillon).

Si vous aviez, ô mon Dieu ! seulement destiné une heure chaque année à me donner audience, à pourvoir à mes besoins, à me déclarer vos volontés, ne devrais-je pas soupirer après cette heure pendant toute l'année, et me préparer à travailler avec vous, à vous écouter, à recevoir vos bienfaits, qui seraient pour toute l'année suivante la nourriture de mon âme, attendant le retour de cette heure fortunée? D'où vient que je ne converse pas avec vous à tous les moments, comme avec un 'ami sage et fidèle et avec un puissant protecteur, que ni le gouvernement de tout l'univers ni le poids de toute l'éternité n'empochent de penser à moi? Que ne vieil -j'1, dans mes peines, répandre mon cœur devant vous, vous exposer tout, eo qui m'arrive de fâcheux! Que n'ai-jc soin de vous offrir t"u actions, puisque vous voulez bien agréer le peu que je fais

pour von,! {Lrs sou (]',•(! necs du JYotre-SeignewJ .

Èdérez de que!]., utilité il vous est de profiter de cette faveur que vous pouvez obtenir avec tant de facilité et à si peu de frais. Il ne faut,

o96 CONTEMPLATION.

pour cela, ni beaucoup de science ni une grande industrie : si Dieu nous vendait ses dons au prix de nos biens, de nos plaisirs, de notre santé, faudrait-il balancer un seul moment à les acheter à cette condition ? Quelle paresse à nous, quelle insensibilité, de ne pas user de la faveur qu'il nous fait, de ne pas nous en mettre en peine ! Hélas! nous perdons tant de temps dans les affaires, dans les bagatelles du monde; nous consacrons si aisément les jours entiers à nos amis, à de chétives créatures, pour peu de satisfaction qu'on trouve dans leur compagnie: et quand il s'agit de traiter avec Dieu et de faire un quart-d'heure d'oraison, nous regardons cet emploi comme un sujet d'ennui, et nous l'éviterions, si nous pouvions, comme un supplice! Oserai-je dire d'où vient une si étrange répugnance ? elle ne peut venir que du peu d'amour que l'on a pour Dieu, parce que le même esprit, qui est dans le chrétien le principe de l'amour que l'on a pour Dieu, l'est aussi de la prière ; de sorte que, ne ressentant en soi presque aucun mouvement qui porte à la prière, on n'en ressent presque pas non plus qui porte à la charité.

Qu'il y a peu de personnes, dans le monde, qui prient et qui pratiquent cet exercice! Cette femme engagée dans le grand monde s'adonne-t-elle à l'oraison? Hé! comment le ferait-elle? Dormir jusqu'à midi, se parer l'après-dînée, passer le reste du jour au jeu, courir toute la nuit les assemblées, où trouvera-t-on en tout cela un seul moment pour la prière? Si dans les jours de fêtes, on prend un quart-d'heure pour venir à l'Eglise, hé ! Dieu sait encore ce que souvent on y vient faire; on croit s'être mis en son devoir. Allez, vous ne connaissez ni ce que c'est que la prière ni le besoin que vous en avez, et vous paraissez même incapable de rapprendre. (Fromentières, Sermon sur la Prière).

[Conditions]. — Voulez-vous réussir dans l'exercice de l'oraison? retirezvous du bruit des créatures, rentrez dans votre intérieur, demandez-vous à vous-même : d'où êtes-vous et qui êtes- vous pour paraître devant la Majesté incompréhensible de Dieu? Oh ! si votre esprit était rempli de la grandeur divine et de votre bassesse, vous ne seriez pas si froid dans vos affections, si égaré dans vos pensées, si languissant dans le désir de votre perfection, si faible et si inconstant dans les bonnes résolutions que vous prenez. (Le P. Nouet, Méditations).

[Nécessité]. — Les grands moyens de salilt sont les sacrements, les grâces, la parole de Dieu, la lecture des saints livres : mais, sans la méditation, tout cela devient inutile dans la pratique. De quoi servira le sacrement de Pénitence, qui est l'unique refuge des pécheurs après qu'ils ont perdu la grâce ? Ne faut-il pas, pour cela, détester le péché de tout son cœur, aimer Dieu plus que toutes choses? et comment pourrez- vous détester le péché, si vous ne vous accoutumez à méditer l'horreur et l'éuormité qui lui est attachée? Comment pourrez-vous former un acte

d'amour de Dieu, si vous n'êtes point accoutumé à méditer ses grandeurs infinies? Tous les autres sacrements, sont de même. La parole de Dieu, la lecture des saints livres, sont encore des moyens fort salutaires ; mais ils sont tout-à-fait inutiles sans la pratique de la méditation. Qu'on ne s'étonne point si la parole de Dieu n'a aucun effet et si elle ne convertit presque personne : c'est que personne presque ne médite ces grandes vérités, que l'on entend froidement prêcher. (Anonyme).

[Ferveur], — Faites que votre prière soit la voix et le cri de votre cœur, qu'elle parle de son sentiment, qu'elle en explique les affections et les ardeurs; faites, autant que vous pourrez, que votre oraison soit embrasée de ce feu sacré dont parle le prophète, quand il dit : Concalait cor meum intrà me, et in meditalione meâ exardescet ignis. Bannissez-en toute froideur, toute distraction, toute langueur, et ne vous présentez jamais à Dieu pour prier, que ce ne soit de tout l'effort et de toute la plénitude de votre âme. Quand vous vous mettez devant Dieu pour le prier, chassez de son temple tout ce qui ne doit point y être et qui ne convient point à uno action si élevée, suivant l'exemple du Sauveur, qui ne voulut rien souffrir dans sa maison qui ne fut saint, parce qu'elle était destinée à la prière. Je veux dire, rejetez toute vue et toute affection des créatures, afin qu'il soit votre unique objet, et que vous n'ayez que lui seul devant les yeux; commencez toujours votre prière par une profonde reconnaissance de votre néant. (L'abbé de la Trappe, Sainteté monastique).

Faire oraison n'est pas réciter une longue suite de discours, dans lesquels on parle de Dieu et de soi, sans penser ni à l'un ni à l'autre ; ce n'est pas non plus se prosterner par terre, ni tenir les mains levées au ciel : c'est parler à Dieu intérieurement beaucoup plus qu'extérieurement, c'est lui parler par plusieurs mouvements de l'esprit et du cœur; prier, enfin, n'est pas seulement parler à Dieu, c'est encore l'écouter parler luimême dans le fond de notre cœur ; c'est entendre la voix de ses grâces et ses inspirations dans un silence intérieur qui fait que, pendant que notre cœur est tranquille et que toutes nos passions sont dans le calme, Dieu prend un plaisir particulier à se communiquer à nous. (Essais de sermons) .

[En quoi consiste l'oraison] — Il faut être bien persuadé de cette vérité, que l'oraison consiste dans le désir du cœur, et que quiconque veut pratiques l'oraison doit désirer un bien et le chercher. Mais quel peut être ce bien? Il ne faut pas croire qu'il puisse être autre chose que Dieu même. Eu effot, on se trompe si l'on se met dans l'esprit que l'oraison ne soit ri. m que la récitation précipitée de quelques paroles adressées à Dieu, comme font tant de personnes, dans toutes sortes d'états, qui s'imaginent avoir satisfait à cette obligation importante quand elles ont récité à la hâte certaines formules de prières, auxquelles leur cœur non plus que leur esprit

n'a eu aucune part. Mais il ne faut pas non plus tomber dans un défaut contraire, en réduisant cet exercice si excellent à une considération nue et stérile de l'essence divine, sans admettre dans son âme aucun bon mouvement vers Dieu, et que sa possession ne fut pas le souverain bien auquel nous devons aspirer. La véritable oraison, telle que nous l'enseigne la parole de Dieu, consiste donc à le désirer, par des mouvements intérieurs et des affections vives formées dans le fond du cœur. Celui-là seul prie véritablement qui désire l'avènement du royaume de Dieu, la sanctification de son nom, et les autres choses que le Fils de Dieu nous a enseignées. C'est ce que dit S. Augustin sur le Ps. 37e, où il fait voir que nonreulement il n'y a point de prière agréable à Dieu, si elle n'est accompagnée d'un saint désir, mais que ce désir même est la prière.

Ce sont deux choses également certaines, par l'expérience que nous en faisons tous les jours : que, sans l'exercice de l'oraison mentale, pratiquée de quelque manière que ce soit, nous ne saurions entièrement surmonter aucun vice de ceux auxquels nous sommes naturellement portés, ni pratiquer parfaitement quelque vertu que ce puisse être à laquelle nous ayons quelque difficulté naturelle. La raison de la première vérité est que, quelques résolutions que nous prenions de nous défaire de ces péchés et quelque dessein que nous prenions de les combattre, nous y tombons toujours, si nous nous obstinons à nous passer de ce moyen, sans lequel tous les autres ne peuvent être qu'inutiles, parce que notre naturel est si corrompu et nos mauvaises inclinations si vives, le démon si subtil, que, quand nous nous croyons le plus près de la victoire, c'est alors que nous sommes vaincus. Si nous ne faisons de très-sérieuses et très-fréquentes réflexions sur nos misères, si nous ne nous accoutumons à former de très-sincères et de très-ardents désirs de conversion, nous ne saurions rompre la mauvaise habitude que notre esprit a prise déjuger de toutes choses par rapport aux sens, à la volupté, à l'indépendance, aux plaisirs. Nous tournerons toutes choses à notre perte, et notre cœur sera toujours dur aux remords de la ôonscience et aux inspirations du Saint-Esprit, si nous n'apprenons, par l'exercice de l'oraison, à faire faire silence à nos passions, à nous tenir dans la retraite et à être seuls avec Dieu.

On serait infini si on voulait descendre dans le détail de toutes les vertus. Il suffit de dire que l'oraison est nécessaire dans toutes nos actions pour les offrir à Dieu, pour les élever à un ordre surnaturel et les rendre méritoires devant Dieu. Celui qui accompagne toutes ses actions de la prière se rend un parfait imitateur du Fils de Dieu : car ce divin Sauveur, dont chaque action ne pouvait manquer d'être très-agréable à son Père, ne laisse pas de la lui offrir par une élévation intérieure. C'est par la même raison qu'avant de commencer sa mission il se retire dans le désert, qu'avant de choisir ses Apôtres il passe les nuits en prières, qu'en faisant des miracles, tantôt il gémit, tantôt il lève les yeux au ciel, tantôt il se sert de bénédictions. C'est aussi pour cela que, pour commencer sa passion, il

se prépare par une oraison de trois heures, et sur la croix même il ne laisse pas de s'adresser à son Père. C'est ainsi que toute la vie du chrétien devrait être en quelque sorte une oraison continuelle , que l'oraison mentale devrait toujours accompagner ses prières vocales, ses actions, ses souffrances, ses travaux, ses conversations; et, si nous en croyons les saints, le sommeil même devrait se ressentir de cette prière, du moins quand il est interrompu. (L'idée de la véritable oraison, ch. 1er).

[Avantages de l'oraison]. — L'oraison, considérée en elle-même, dit S. Jean Climaque (Grad. 28), est une familiarité sainte et une union sacrée de l'homme avec Dieu; mais, si on la considère selon l'efficacité de sa vertu et selon les effets qu'elle produit, c'est le soutien et la conservation du monde, la réconciliation de l'homme avec Dieu, la mère et la productrice des larmes, la médiatrice de la rémission des offenses, un rempart contre les misères et les afflictions de cette vie, l'exercice des anges, la manne spirituelle qui nourrit tous les esprits, la joie des bienheureux dans le ciel. C'est la source des vertus ; c'est le canal par lequel coulent les grâces et les dons du Ciel; c'est un avancement insensible dans la vertu; c'est la lumière qui éclaire les ténèbres de l'esprit ; c'est un effet et une marque de l'espérance qu'on a en Dieu et le bannissement de la tristesse. Écoutons cette reine des vertus, qui nous crie à haute voix : « Venez à moi, vous tous qui êtes abattus et accablés sous le poids de vos péchés, et je vous soulagerai. Soumettez-vous à mon joug, et vous trouverez le repos de vos âmes et la guérison à vos plaies : car mon joug est doux. »

On connaît, ajoute S. Chrysostôme (13 in Malth.J, combien la prière est une chose précieuse et relevée, en ce qu'il n'y a qu'elle qui soit comparée à cette excellente composition de parfums que Dieu voulait qu'on offrit sur son autel, en reconnaissance de sa souveraine majesté, et qu'il avait défendu expressément qu'on employât à aucun autre usage, parce que, comme le thymiame rendait une odeur douce et délicieuse, la prière de même, bien faite, est infiniment agréable à Dieu, donne de la joie aux Anges et réjouit les bienheureux dans le ciel. « Considérez, dit-il ailleurs (II De orando Deum), quel est le bonheur et quelle est la gloire qui accompagne la prière, où l'âme de chaque fidèle peut s'entretenir seule avec Dieu, où elle peutlui représenter librement ses besoins, où elle peut lui demander tout ce qu'elle désire, et où elle ne désire que ce qu'il demande d'elle. Il n'y a point de langue qui puisse exprimer combien ces communications saintes que les âmes justes ont avec Dieu par l'oraison sont précieuses en ellesmêmes, ni combien elles sont avantageuses à ceux qui ont le bonheur d'en jouir. »

C'est là que notre vertu reçoit toute sa force et son accroissement, parce que le fréquent usa re des entretiens et des conversations familières que Dinu nous permet d'avoir avec la divine Majesté dans l'oraison fait que notre cœur conçoit toujours de plus généreux desseins pour son

service, qu'il s'élève au-dessus de toutes les choses de la terre, et qu'il s'en détache par le mépris qu'il en fait, pour s'unir plus étroitement à Jésus- Christ par la pratique d'une vie toute sainte et toute spirituelle. Enfin, c'est là que le fidèle n'a plus que le ciel devant ses yeux, les louanges de Dieu dans la bouche et son amour dans le cœur. Si l'on voit tous les jours que la fréquentation des personnes vertueuses fait que nous nous sentons portés à la vertu, quels biens et quels avantages ne pouvons-nous pas retirer de ces entretiens tout divins, où le Dieu des vertus nous insfruit lui-même?

C'est une des plus grandes utilités de l'oraison, qu'en la pratiquant nous nous excitons à adorer la majesté souveraine de Dieu, nous nous enflammons à aimer sa gloire, à chanter ses louanges, à reconnaître notre dépendance, à nous offrir à lui sans réserve, à nous présenter^souvent devant lui dans une posture pleine de respect selon le corps, et dans un parfait dévouement selon l'âme. Comme l'adoration est un devoir inséparable de notre nature, elle doit être fréquente dans ses actes, et on peut dire que la véritable piété consiste à la rendre la plus continuelle que l'on peut, quoiqu'il n'y ait que dans l'autre vie qu'elle doive être sans interruption.

Hélas! grand Dieu! de quels yeux voyez- vous la dureté de tant de personnes qui ne pensent jamais à vous, pendant que le plus petit intérêt les rend si soigneuses envers d'autres hommes; qui passent leur vie à rendre des respects assidus aux grands du monde, et qui regardent oomme un supplice le temps d'une demi-heure qu'elles seraient obligées de pas«er en votre présence! Est-ce donc pour rien, ô enfants des hommes, que Dieu nous a donné l'usage de la raison, qu'il a refusé à tant d'autres créatures? Cependant il n'y a que vous qui, étant capables de connaître et de posséder Dieu, lui refusez l'honneur qu'il a prétendu tirer de vous en vous mettant au monde? Le ciel loue la majesté de Dieu en la manière qui lui est propre; les astres ne luisent qu'en son honneur; la terre, la mer, les fontaines, bénissent continuellement celui qui les a faits; les arbres des forêts, les fleurs qui naissent sur la terre, les animaux qui courent, les poissons qui nagent, les oiseaux qui volent, publient chacun à leur manière, la gloire accidentelle du souverain Roi de l'univers. Il n'y a que vous, homme créé à l'image de Dieu, qui soyez inutile dans le monde, qui passiez tous les jours et les nuits sans rien faire à la gloire de votre Créateur! Au lieu de prendre tous les jours certaines heures pour rendre vos hommages à sa souveraine grandeur, vous vous dérobez tout entiers à Celui qui ne vous a faits que pour vous rendre éternellement heureux. (Même ouvrage) .

[L'attention est nécessaire]. — Les saints ont toujours recommandé l'attention dans la prière, et ils ont eu grand soin eux-mêmes d'être recueillis dans un temps si précieux : comme David, qui disait à Dieu dans un sen-

timent de joie mêlé de confiance : Votre serviteur a trouvé son cœur pour vous faire cette prière. En effet, comment voulez-vous que Dieu vous écoute, si vous ne vous écoutez pas vous-même? Comment prétendezvous toucher son cœur, si le vôtre est insensible à vos besoins? Comment oserez-vous espérer qu'il vous regardera, si vous ne faites pas la moindre attention à ce que vous prononcez ? Si vous parliez à un homme avec la même négligence que vous parlez à Dieu, il mépriserait ce que vous lui diriez, et, si c'était une requête que vous présentassiez à un roi, vous pourriez bien vous assurer que vous n'en tireriez jamais aucun avantage. C'est un si grand mal que de prier avec négligence, et de paraître devant lui sans y apporter tout le respect dont on est capable, que ce défaut seul est suffisant pour attirer la colère du Ciel, comme témoigne S. Gyprien. {Epia. 2).

Voici quelque chose d'admirable que S. Augustin dit sur le Ps. 87e : « Considérez, dit-il, tout ce qui se passe dans le cœur humain, et voyez comment nos prières mêmes sont troublées et empêchées par les pensées vaines qui se présentent à notre esprit. A peine se peut-il tenir appliqué à Dieu : il fait tous ses efforts pour s'arrêter, et cependant il s'enfuit en quelque sorte de lui-même; il ne peut trouver de barrière assez forte pour se renfermer; il extravague sans cesse, et ne peut retenir ses mouvements et ses agitations inquiètes, qui l'empêchent de s'appliquer à l'objet sur lequel il médite; en sorte qu'à peine trouvons-nous une seule prière qui soit faite comme il faut. » Peut-être quelqu'un dira-t-il que tout le monde n'est pas sujet à ces grandes distractions : mais l'Écriture nous représente David même, cet homme si saint, qui dit : « Seigneur, j'ai trouvé mon cœur pour prier. » Il dit qu'il a trouvé son cœur, comme si ce cœur avait accoutumé de s'enfuir, et lui de courir après ce fugitif sans pouvoir l'atteindre. Cependant Dieu est si bon que de souffrir tant de personnes qui, au milieu de la prière, se laissent aller à des pensées toutes différentes, pour ne pas dire vaines, dangereuses. Quand nos distractions ne nous appliqueraient qu'à des choses superflues, ce serait toujours une injure faite à la divine Majesté.

Qu'il nous serait aisé d'offrir à Dieu d'excellentes prières, si nous avions soin de faire un bon usage de notre mémoire ! Qu'il nous serait aisé de lier avec Dieu un saint commerce et de nous élever à une parfaite oraison, si nous avions le secret de faire en sorte que cette faculté de notre âme ne nous représentât que des choses saintes, si nous ne la remplissions que de l'idée des vertus , des mystères du Sauveur, des perfections de Dieu ! Ce serait alors que nous entrerions tout d'un coup dans l'oraison d'une véritable quiétude, qu'il nous serait aisé d'arriver à cet état parfait qui a toujours fait le désir des saints. Mais comment prétendez-vous faire ue oraison supportable aux oreilles de Dieu, vous qui n'avez la mémoire remplie que des objets qui vous ont déjà plusieurs fois attire sa colère? Comment espérez-vous arriver aux états sublimes de la contemplation,

vous qui, par votre fréquentation continuelle avec le monde, n'êtes rempli que d'objets agréables , d'histoires facétieuses , de contes ridicules ? Comment, encore une fois, espérez-vous plaire à cette redoutable Majesté, vous qui , embarrassé dans mille affaires qui ne sont pas de votre devoir, mêlé dans cent intrigues où vous risquez votre salut, n'êtes maître ni de vos pensées, ni de votre esprit, ni de votre cœur? Sachez, dit Hugues de S. -Victor, que les choses auxquelles vous avez pensé, soit avec plaisir, soit avec chagrin, avant l'oraison, viendront d'elles-mêmes en foule se représenter à vous au milieu de ce saint exercice , sans que vous puissiez les empêcher, parce qu'elles ne feront que reprendre une place qui leur est naturelle, et à laquelle elles ont droit par la possession où vous les avez mises.

Qui peut assez déplorer l'aveuglement volontaire et funeste de tant de personnes ? Qui peut voir sans gémir que ceux qui , par leur profession , sont engagés à la prière, qui, par les biens de l'Eglise qu'ils possèdent, sont obligés de porter les péchés du peuple et de les effacer au moins par leurs prières, s'ils n'ont le courage de le faire par leur pénitence, que ces personnes, dis-je, au lieu d'être toujours prêtes à parler à Dieu, toujours disposées à s'entretenir avec lui et à s'y préparer par la retraite et le silence, soient toujours parmi le monde , se mêlent de cent affaires , et ne se remplissent la mémoire que de choses capables d'étouffer les mouvements du Saint-Esprit ? Que feraient-elles donc, si elles avaient résolu de ne se jamais présenter à Dieu , et si elles avaient déjà pris l'enfer pour partage ? Ouvrez nos yeux, Seigneur, pour voir si nous ne sommes point nous-mêmes de ce nombre. Envoyez votre Esprit-Saint, qui forme en nous une prière qui vous soit agréable, qui bannisse les fantômes qui nous restent de tant d'occupations vaines et superflues , qui purifie notre mémoire , pour ne la remplir que de choses qui vous plaisent. {L'idée de la véritable oraison.)

[Autres qualités de la prière et de l'oraison]. — Je ne puis approuver les personnes qui, ayant toute la liberté de leur esprit pour d'autres choses, veulent qu'on croie qu'elles sont élevées à un sublime degré d'oraison parce qu'elles se représentent, ou s'imaginent se représenter, l'essence divine, sans permettre à leur entendement aucune action qui leur puisse rendre utile cette espèce de contemplation. Tant que Dieu ne produit point lui-même cette suspension de facultés dans une âme, quand il veut agir en elle par une grâce extraordinaire, la créature ne doit point d'elle-même terminer son oraison à la seule vue intellectuelle ; mais elle doit faire agir l'entendement pour rendre son oraison pratique. Dans la gloire, lorsque nous serons dans un état parfait, nous n'aurons rien autre chose à faire, en voyant Dieu face à face , que de le louer et de lui rendre grâces ; mais à présent la vue que nous pouvons avoir de Dieu par la foi n'est pas notre fin dernière ; il faut aller plus loin. C'est un moyen pour travailler à notre

salut. Il faut non-seulement contempler le Fils de Dieu, mais nous rendre semblables à lui en vertu, en patience, en douceur, en sainteté, en charité, et nous aurons toute notre vie assez à faire.

Il faut être bien convaincu que c'est de la fermeté des actes de notre volonté que dépend le fruit de notre oraison. Si vous ne vous déterminez absolument à aimer le bien, à vous retrancher toutes les occasions de faire le mal, à résister à vos mauvaises habitudes , quelque belles spéculations que vous ayez eues, je dis hardiment que vous n'avez fait que perdre le temps, et que Dieu n'est pas satisfait de cette prière : car de quel œil peut-il regarder des résolutions si faibles qu'il n'en paraît jamais rien dans la conduite de votre vie , et que , malgré toutes les connaissances de votre esprit, vous retombez toujours dans vos faiblesses? Vanité, inutilité des oraisons qui ne se terminent point à la pratique ; vanité et inutilité des spéculations dans lesquelles on n'a pas soin de purifier son cœur, de conformer sa volonté aux lois de l'Évangile, et d'aimer Dieu nonseulement de la langue et par la parole , mais par les œuvres et selon la vérité.

Il faut prier sans cesse. C'est ce que le Fils de Dieu nous ordonne en plusieurs endroits de l'Évangile. Mais comment pouvons-nous exécuter ce précepte? Y a-t-il quelqu'un qui puisse toujours être à genoux ou toujours prosterné, ou avoir toujours les mains levées ? N'est-ce pas là un commandement impossible, puisque, quand nous ne le voudrions pas, il faut donner plusieurs soins aux nécessités de la vie ? Faut-il que les rois cessent de s'appliquer au gouvernement de leurs peuples ? que les magistrats cessent de rendre la justice à ceux qui la leur demandent? que les pères et mères abandonnent le soin de leurs enfants? que les soldats quittent la guerre ? que les artisans renoncent à leurs ouvrages , et que les serviteurs négligent le service de leurs maîtres ? Non : la prière et l'exercice de l'oraison ne dérangent rien parmi les états que l'on peut exercer selon Dieu. L'Apôtre, qui ordonne si précisément aux fidèles de prier sans cesse, n'a fait quitter à personne l'emploi où la Providence l'avait engagé. Il faut savoir en quel sens il nous est commandé de prier toujours, et quels sont les moyens que Dieu nous a donnés pour faire une chose si difficile dans la pratique. S. Augustin nous résout la difficulté , quand il nous dit : « Quelque autre chose que vous fassiez, si vous désirez toujours le ciel, vous ne cesserez point de prier ; si vous voulez prier toujours, ne cessez jamais de désirer : Si non vis inlcrmiUere orarc , noli intcrmitlere desiderare. » D'où il suit que la prière continuelle est une sainte disposition de l'Ame, qui nous fait, presque à tout moment et à chaque occasion, jcier an regard vers Dieu pour tacher de lui plaire : comme l'on dit d'une onne qui a une forte passion, ou qui a un procès extrêmement à <-<rnr, qu'elle y pense toujours , qu'elle ne peuse à nuire ehose, qu'elle en est pdaétrée Jour et nuit, que cela lui revient sans cesse drfni l'esprit. fit*, puisque non- n>vons nimer Dieu plus que toutes cho.ses, puisque Paffaiw

du salut est la plus importante et la plus irréparable , n'est-il pas juste que nous en soyons du moins aussi occupés que des choses temporelles que nous avons à cœur ? (Même ouvrage.)

[Dieu nous éclaire dans l'oraison]. — C'était dans l'exercice de l'oraison que les saints puisaient tant de vérités , qui coulaient ensuite de leur cœur comme d'une source d'eau vive, et nous sommes à présent trop heureux quand nous en pouvons recevoir quelque goutte. « L'oraison, dit S. Jean Climaque, fait connaître à l'âme l'état auquel elle est devant Dieu en cette vie; elle lui découvre par avance l'état auquel elle sera un jour après cette vie, et elle lui trace dans l'esprit comme un rayon de sa gloire dans le paradis. » C'est dans l'exercice de l'oraison que tous ces admirables solitaires , rapportés par Cassien , ont appris ces grandes leçons, qui font encore aujourd'hui l'étude de tous ceux qui cherchent sérieusement à devenir parfaits. C'est aux pieds du Crucifix que S. Thomas a appris la solution des questions les plus difficiles de la théologie , et qu'il a mérité, par la solidité de ses raisonnements , d'être appelé l'Ange de l'Ecole. Et Ste Thérèse ne dit-elle pas d'elle-même que, dans l'oraison, Dieu lui donna la connaissance de quelques vérités des plus élevées de la théologie, et qu'elle était surprise de voir qu'elle concevait même quelque chose du mystère de l'adorable Trinité ? N'oublions pas S. Augustin , puisqu'il est certain qu'il n'a point eu d'autre maître que Dieu , et que c'a été en contemplant la vérité qu'il a acquis cette science profonde avec laquelle il a fait triompher l'Eglise de tous les hérétiques de son temps. J'aurais pu nommer S. Bernard entre les principaux de ceux qui ont reçu ces lumières divines : car qui ne sait que ce grand saint , ayant renoncé dès sa tendre jeunesse à toute la sagesse humaine , en se retirant dans la solitude pour vivre dans l'oubli des hommes, y trouva un trésor de connaissances toutes divines, et que, parmi les chênes et les hêtres de la vallée de Clairvaux , il rencontra la sagesse divine , qui lui remplit l'esprit des plus hautes connaissances ?

Il est vrai que ces sortes de grâces ne sont pas communes , que ce sont des faveurs extraordinaires que Dieu ne fait guère qu'aux saints du premier ordre : mais ce que l'on peut s'assurer de trouver dans l'oraison, c'est la lumière qui nous est "nécessaire pour nous bien conduire dans toutes nos actions, qui est ce que nous devons le plus souhaiter : car que nous servirait de pénétrer tous les mystères de la théologie et de savoir l'explication de tous les passages de l'Écriture-Sainte, si nous sommes dans l'aveuglement à l'égard de notre propre conduite? A ccedite ad Deum, et illuminamini, disait le prophète royal : Approchez de Dieu, et vous serez éclairés.

Quand Dieu vous tiendrait toute votre vie dans le premier degré d'oraison, et qu'il ne vous ferait sentir aucune de ces faveurs qu'il distribue à d'autres avec tant de libéralité , il ne faudrait pas pour cela vous

décourager, mais continuer avec persévérance, et avec foi imiter le publicain, qui, ne se croyant pas digne de regarder le ciel, se contentait de frapper sa poitrine et de dire avec une profonde humilité de cœur : « Seigneur, ayez pitié de moi, qui ne suis qu'un pécheur. » On verra un jour que les grands événements, que l'on attribue communément au courage et à l'expérience des gens de guerre , ou à la sagesse des politiques ou à l'industrie des hommes , auront été des grâces accordées à la ferveur de quelques saintes âmes , qui se seront crues très-imparfaites et très-peu propres à l'oraison, à cause des épreuves et des combats qu'elles auront eu à y soutenir. (Le même.)

[Quelques méthodes de contemplation]. — Il y a des âmes dévotes dont toute la pratique est de rentrer en elles - mêmes , d'y faire comme un oratoire de leur cœur pour y contempler le Sauveur présent par la foi. Elles se le représentent , autant qu'elles peuvent , tel qu'il était dans les douleurs de sa passion, et font, comme à ses pieds, les actes les plus ardents de toutes sortes de vertus. Si ces personnes se rendent fidèles à pratiquer dans leurs actions les leçons qu'on peut apprendre dans une si excellente école, il n'y a point de doute que leur manière d'oraison soit excellente. Nous voyons, dans la vie des saints, plusieurs de ces hommes admirables qui sont montés à une haute contemplation en adorant les perfections divines dans les divers accidents de la vie qui leur arrivent. L'un , en voyant continuellement le feu élémentaire dont il se servait dans son occupation journalière, s'est fait une si forte habitude de penser au feu d'enfer, qu'il en a acquis le don des larmes continuelles dans le souvenir de la justice de Dieu. L'autre, ayant vu porter en terre une personne dont la beauté, durant qu'elle vivait, avait ravi les yeux de tout le monde, s'en est revenu tout abîmé dans une profonde considération du néant du monde , et de l'être de Dieu, qui est seul immuable. Plusieurs, se trouvant dans l'église durant le chant des psaumes, y ont été tellement transportés de joie, qu'ils ont cru avoir senti quelque chose de la félicité des bienheureux. S. Augustin, quoiqu'appliqué continuellement au gouvernement de son diocèse, avait néanmoins le cœur tout embrasé d'un saint amour, quand il proférait ces paroles, dans une profonde contemplation des perfections divines : « Que j'ai commencé tard à vous aimer ! Vous étiez au-dedans de moi ; mais j'étais hors de moi-même, et c'était dans ce dehors que je vous cherchais. Je courais avec ardeur après les beautés périssables , et je périssais avec elles. Vous étiez avec moi, et je n'étais pas avec vous ! Mais enfin vous m'avez appelé ; vous avez crié, et vous m'avez délivré de la surdité , en donnant des oreilles à mon cœur. Vous avez frappé les yeux de mon âme par vos éclairs ; vous avez lancé sur moi vos rayons, et vous avez dissipé mes ténèbres. Vous m'avez fait sentir vos parfums , et je ne plus que soupirer après vous; j'ai goûté la douceur céleste de votre grâce, et je Bena une faim ardente (le vous posséder ! Vous n'avez l'ait que

me toucher, et me voilà tout en feu ! » {V esprit de la véritable oraison.)

[Nécessité de l'oraison]. — S. Bernard, voulant persuader au pape Eugène, son ancien disciple, de ne se pas tellement donner aux affaires qu'il ne se réservât quelque temps pour penser à lui et pour prendre sa nourriture spirituelle, composa les cinq livres delà Considération, où, non content de l'exciter à la fréquente méditation des choses célestes, il lui apprend la manière de les méditer, et, en les méditant, d'élever son esprit et son cœur à Dieu, pour se transformer en lui par la pensée et par l'affection. Au reste, il n'approuve point l'excuse qu'un pape pouvait alléguer, et dont plusieurs couvrent aujourd'hui leur indévotion, en disant que la multitude des affaires ne lui laissait pas assez de loisir pour vaquer à la prière : car enfin , nul n'est obligé de s'occuper de telle sorte au-dehors qu'il se prive entièrement de manger et de dormir. Si donc on ne peut refuser au corps, après le travail , sa nourriture et son repos , à combien plus forte raison doit-on accorder le même soulagement à l'esprit, qui, sans cela, serait accablé ! Or, l'oraison est ce qui fait la nourriture de l'âme, comme la contemplation est ce qui fait son repos , et l'une et l'autre lui servent comme de degrés pour s'élever au-dessus des choses, et pour voir le Dieu des dieux en Sion , de la manière qu'on le peut voir en celte vallée de larmes (Ps. 83). (Opuscules de Bellarmin).

[L'oraison illumine les âmes]. — Si l'obéissance n'avait pas réglé vos devoirs et qu'il dépendît de votre choix de paraître en certains temps devant le Seigneur, pourriez-vous, si vous aviez de la lumière et si vous étiez bien instruit de vos intérêts, ne pas regarder comme un bonheur infini la permission de le voir et de lui parler toujours? La nécessité dont s'afflige cet homme ennuyé de converser avec Dieu serait pour un autre l'objet de son ambition et la récompense de ses désirs. C'est du privilège de Marie qu'il se plaint ; c'est la meilleure part qu'il désire qu'on lui ôte; c'est de Jésus- Christ et de sa présence qu'il est dégoûté ! Quelle consolation ne seraitce point, pour un homme plein d'amour et de foi, d'être toujours devant les yeux de son Seigneur, et d'être certain de lui plaire par cette assiduité?

Notre cœur serait-il déchiré par tant de passions si nous jugions sainement de la valeur des biens que nous négligeons et que nous méprisons? Non, sans doute. Or, c'est proprement, pour ne pas dire uniquement, dans l'oraison que nous nous détrompons des vanités du siècle. Non-seulement parce qu'une âme recueillie, éloignée du bruit, dans le silence, au pied de nos autels, en présence du Seigneur, se sépare en quelque façon des sens, et, loin de les consulter et de suivre leur fatale impression, les tient dans le respect et en captivité; mais c'est qu'alors elle découvre de près là nature des plaisirs d'ici-bas et leur fin: elle y réfléchit à loisir. Démarches,

si utiles pour elle, qu'il est impossible qu'elle les fasse sans mépriser tout ce qui n'est point Dieu.

Il est des pasteurs zélés, des prédicateurs éloquents ; il est des génies sublimes et en même temps pleins de grands sentiments de Dieu, qui mettent au jour des ouvrages où l'on trouve les vérités chrétiennes expliquées avec une netteté charmante ; il est des saints dont l'entretien ne tend qu'à faire goûter les maximes de l'Évangile : à Dieu ne plaise que je veuille diminuer ces sortes d'instructions ! Au contraire, je vous exhorte à vous en servir régulièrement et constamment. Les lectures spirituelles, les saints entretiens, les sermons, les instructions pastorales, ont été de tout temps dans l'Église d'une si grande utilité, que qui les aurait retranchés aurait réduit les fidèles à marcher en aveugles dans la voie de leur salut, et à ignorer les plus essentiels devoirs de leur foi. Malgré cet aveu néanmoins, je ne laisse pas de vous accuser de connaître peu votre religion, si vous ne vous exercez outre cela à l'oraison : car, ne vous y trompez pas, il ne s'agit point ici d'une connaissance vague, superficielle et générale. Un chrétien doit descendre dans le particulier, en pénétrer l'importance, l'étendue, les suites et les conséquences, ne pas confondre ce qui est de précepte avec ce qui est de conseil et de perfection. Il doit savoir quels sont les moyens de les pratiquer dans telles et telles circonstances, engagé qu'il est en tel et tel état. Il doit rappeler dans sa mémoire, répéter souvent, retenir ces termes énergiques, ces expressions pleines d'onction dont le Sauveur nous a donné l'exemple, c'est-à-dire qu'il doit méditer: car je ne crois pas que vous et moi vous conceviez autre chose par ce mot d'oraison.

Est-il rien qui mérite mieux nos soins et nos empressements que le bonheur de parler à cet Être suprême, à ce souverain Maître du ciel et de la terre, à ce Dieu revêtu de gloire et de majesté? L'entretenir familièrement, en être écouté, passer les heures entières en sa divine présence, l'adorer, le contempler, l'aimer : que le cœur de l'homme a-t-il à espérer de plus doux et de plus consolant? Dans ces heureux moments, les Antoine et les Jérôme, et tant d'autres saints, se sont écriés qu'ils avaient un avant-goût du bonheur dont jouissent les saints dans le ciel. De-là on les vit soupirer après la solitude ; ou, quand il ne leur était pas permis de s'enfoncer dans les déserts, choisir le temps de la nuit pour méditer: tant les créatures leur paraissaient indignes de les attacher un seul moment. Le soleil avait beau par sa présence ranimer ce vaste univers ; ils se plaignaient de sa précipitation et de sa vitesse ; et, pour peu qu'ils en eussent été les maîtres, ils n'auraient point banni ce silence profond, à la faveur duquel leur âme se séparait en quelque manière de leur corps et s'envolait jusque dans le sein de Dieu.

inveur répondit un jour à S. Pierre, qui s'efforçait de le retenir, que d'autres soins L'appelaient ailleurs, et qu'il devait quitter un lien pour annoncer l'Evangile dans un autre. Quelquefois la foule de ceux qui le

suivaient rendait ses conversations particulières très-rares et très-difficiles. Zachée,pour le voir un moment, était contraint de montrer sur un arbre. Il fallait monter sur le toit de la maison où il enseignait et y faire une ouverture, pour lui présenterpar cette voie extraordinaire un paralytique dont on lui demandait la santé. Il échappait quelquefois à ses propres disciples, afin de se conserver la liberté de prier seul dans le désert et sur les montagnes pendant la nuit. Maintenant il nous est libre de lui parler toujours et de l'entendre toujours. Nos entretiens ne sont plus interrompus, si nous le voulons. La foule n'embarrasse plus les passages, son ministère extérieur ne l'enlève point à ses amis; personne ne met obstacle à nos prières en le suppliant d'être attentif à d'autres besoins; et nous serions heureux, au milieu même des misères qui nous environnent, si nous savions profiter de la permission qu'il nous donne de l'entretenir longtemps de nos malheurs. (Nicole, De V oraison).

[Faux prétexte] . — H y a une infinité de gens que l'on presse de s'adonner à l'oraison, qui d'ailleurs ont de la piété et un vrai désir de se sauver, mais qui apportent pour excuses qu'ils n'ont ni lettres ni étude, et qu'une ignorance grossière tient dans le mépris et dans la poussière. « Quoi méditer, nous qui pouvons à peine entretenir nos amis ; nous, dont l'esprit est borné au-delà de l'imaginable ! Gela est bon à ces génies sublimes et du premier ordre; il leur est aisé de s'élever jusqu'au trône du Seigneur, et, à l'exemple des anges de percer dans les plus hauts mystères ; mais pour nous, en vain disposerions-nous le sujet et les points de nos méditations ; la matière nous manquerait d'abord, et nous verrions que nous aurions tenté une pratique qui surpasse nos forces. » — Oui, mon cher auditeur, on raisonne de la sorte, et on raisonne mal : car, quoique l'oraison suppose effectivement quelques actes de la part de notre entendement, après tout, l'essentiel dépend de la volonté. Cet exercice est inventé pour embraser les cœurs, pour les porter à aimer Dieu, à soupirer après le ciel, à mépriser les biens de la terre. Le but d'un fidèle n'est donc point alors de s'entretenir dans des réflexions subtiles et délicates : il cherche seulement ce qui peut exciter les affections de la volonté. D'où il suit que les moins savants ont autant et plus de disposition pour réussir dans l'oraison que les plus doctes et les plus grands esprits. {Traité de la prière).

[On se sanctifie par l'oraison]. — Comme on ne devient savant qu'en réfléchissant beaucoup sur ce qu'on étudie, aussi ne devient-on vertueux qu'en réfléchissant beaucoup sur ce qu'on croit. Les grandes conversions sont ordinairement le fruit de quelque réflexion sérieuse, et sans elle les plus terribles vérités de la religion, les accidents qui frappent davantage, les grâces mêmes les plus sensibles, sont sans effet. Qu'un homme considère avec attention la vanité de tout ce qui plaît, de tout ce qui enchante le

plus dans le monde ; qu'il considère de sang-froid l'inutilité de la plupart de nos soins, le vide des plaisirs et le néant de tout ce qu'on appelle grandeur mondaine ; qu'il pense avec application à ce qu'il pensera à l'heure de la mort ; qu'il considère avec quelle rapidité tout ce qui nous flatte à présent disparaîtra alors; qu'il envisage le pitoyable état d'une âme qui va paraître devant Dieu sans jamais avoir presque rien fait pour lui plaire, qu'il se représente son corps dans le tombeau, livré aux vers; qu'un homme considère sérieusement ce qu'il croit de l'enfer, du jugement, de l'éternité ; qu'il en pénètre les rigueurs, qu'il en prévoie toutes les conséquences: peut-il ne se pas rendre à la grâce, laquelle profite toujours de ces heureux moments? (Le P. Croiset, Retraite spirituelle).

Je sais, Messieurs, que le Seigneur n'a point borné l'instruction des vérités chrétiennes à la seule voie de l'oraison, où il semble qu'il nous instruise par lui-même, par l'abondance des lumières qu'il répand dans une âme qui s'approche de lui et qui s'entretient familièrement avec lui. Je sais qu'il est des prédicateurs qu'il anime de son esprit; qu'il est des pasteurs pieux et éclairés qui, s'appliquant à remplir les devoirs de leur état, dissipent les ténèbres de l'ignorance des peuples qui sont commis à leurs soins ; qu'il est enfin des personnes pieuses dont l'entretien ne tend qu'à faire goûter les maximes de -l'Évangile. Ainsi, à Dieu ne plaise que je prétende diminuer l'estime qu'on doit avoir pour ces sortes d'instructions! Mais si, outre cela, vous ne vous appliquez et exercez à l'oraison, vous n'aurez qu'une connaissance générale et superficielle de votre religion, qui demande qu'on descende dans le particulier, qu'on se détaille à soi-même ces oracles émanés de la bouche d'un Dieu, qu'on examine sur quoi roulent ces obligations, qu'on en pénètre le sens, l'étendue, les suites et les conséquences, quels sont les motifs qu'on nous propose pour nous encourager à venir à la pratique de ces maximes ; quels en sont les moyens dans telles et telles circonstances et dans tel état où nous sommes engagés; quels obstacles on y rencontrera. Par conséquent, il faut méditer sur tout cela, réfléchir, examiner ; et c'est ce que nous appelons faire oraison : car je ne crois pas que par-là vous et moi nous entendions autre chose qu'une profonde et sérieuse méditation sur les vérités du christianisme, dont nous sommes plus instruits par ce saint exercice que par les livres, exhortations, entretiens, prédications ; du moins en sommes-nous plus persuadés, plus convaincus, plus pénétrés, plus animés à les pratiquer, parce que c'est dans l'oraison que Dieu communique ses grâces et ses lumières avec plus d'abondance. Àh! mon cher auditeur, qu'un cœur qui s'accoutume à cou verser avec Dieu peut bien s'écrier : Levavi manus meas ad mandata tua B dikxi, et exercebar in luisjuslificationibusî Oui, Seigneur, du moment que j<; vous ai parlé et que je vous ai écouté, ou plutôt que vous m'avez parlé vous-même, j'ai goûté votre sainte loi, vous m'avez instruit de la manière dont Je devais vivre, et enseigné ce que je devais faire pour votre .vice et pour mon bonheur. (Anonyme).

t. IL

[Les personnes du monde]. — Les gens du monde, accoutumés aux oignons d'Egypte, ne peuvent se nourrir de la manne sans dégoût, quoiqu'elle soit le pain des anges, ni trouver du plaisir dans les choses qui sont du culte de Dieu : Animalis homo non percipit ea quœ Dei sunt. Quand Dieu leur demande l'hommage de leurs prières, c'est alors qu'ils sont le moins en état de le lui rendre ; quand il leur parle, souvent c'est alors qu'ils sont le moins prêts à lui répondre. La diversité des pensées qui les agitent, la multiplicité des soins qui les partagent, exercent sur eux une espèce de cruauté, semblable à celles de ces tyrans sous le pouvoir desquels on voyait gémir autrefois les Hébreux, qui étaient le peuple fidèle. Ils étaient si opprimés du travail, et l'accablement d'esprit où la servitude les avait réduits était si grand, qu'ils ne pouvaient écouter Moïse, qui leur parlait de la terre promise. Oui, la servitude des mondains, qui gémissent sous l'empressement des biens du siècle, n'est pas moins rude, quoiqu'elle leur soit peut-être moins sensible. Il est difficile que, dans l'accablement où ils sont et qui suit d'ordinaire cet état, ils puissent avoir la liberté de penser à Dieu, de s'entretenir avec lui, de goûter les délices de l'oraison, et c'est même en vain que Ton parle de Dieu à un chrétien attaché aux plaisirs des sens ; pour goûter la manne qui vient du ciel, il faut quitter les viandes de l'Egypte, c'est-à-dire qu'il faut renoncer aux plaisirs de la terre. Faites-en l'épreuve, mon cher auditeur; renoncez aux plaisirs du monde, et vous goûterez bientôt ces plaisirs ineffables que l'on va puiser dans le sein de Dieu même, par le moyen de l'oraison. (Discours chrétiens).

CHASTETÉ, PURETÉ Et tout ce qui regarde cette vertu.

Je me suis d'abord persuadé que ce sujet ne fournirait pas de quoi remplir un sermon, et que peut-être c'était la raison pour laquelle à peine trouve- t-on un prédicateur, aujourd'hui, qui fasse un discours exprès sur cette matière : mais, ayant vu que tant de SS. Pères s'y sont attachés, et ont trouvé de quoi en faire des livres entiers et de longues épîtres, que nous indiquerons dans le suite, j'ai fait ces deux réflexions : — La première, qu'il faut que ce sujet soit important, puisque tant de grands et de saints docteurs y ont employé leur travail et leur plume ; la seconde, que, bien qu'on n'en fasse pas d'ordinaire la matière d'un discours entier, il y en a peu où l'on ne fasse entrer quelque chose, soit pour détourner du vice de l'impureté, soit pour exhorter à la retenue et à l'honnêteté ; et qu'ainsi il ne peut être inutile de réunir ce que j'ai trouvé de plus remarquable sur ce sujet.

Il faut remarquer que, bien que ce titre ne parle que de la chasteté et des différentes espèces ou parties de celte vertu, il a pourtant une plus grande étendue ; puisqu'on ne peut se dispenser de parler des moyens de la conserver, des occasions de la perdre, des ennemis qui l'attaquent, et des précautions qu'il faut prendre pour s'en défendre ; quoique la plupart de ces choses soien des sujets séparés qu'il faudra traiter en leur lieu.

Je crois qu'il est nécessaire d'avertir, que malgré la différence entre chasteté, continence, pudicité et "virginité, nous les confondrons, en parlant indifféremment des unes et des autres: la différence des états qui les distinguent n'empêche pas que chacun puisse s'appliquer ce qui est propre au sien.

012 CONTINKNCE.

§ rr.

Desseins et plans.

— Le premier dessein qui se présente d'abord sur ce sujet, c'est de faire voir dans les deux parties d'un discours : — 1° Que, de toutes les vertus, la plus délicate, la plus fragile et la plus aisée à perdre, celle enfin qui court ïe plus de dangers, estla chasteté, qui n'est presque nulle part en assurance; — 2° Que jamais, cependant, on n'a plus besoin de force et de courage que pour acquérir, défendre et conserver cette vertu ; quoi que ce ne puisse être que par lâcheté que nous viendrons à la perdre, si nous la violons.

Première partie. — Il faut commencer par faire voir l'obligation étroite et indispensable que la loi chrétienne impose à tout le monde en général, de garder la chasteté propre à l'état où la Providence l'a mise : la chasteté conjugale dans le mariage, et la pureté virginale dans le célibat. Car cette vertu, comme l'on sait, a des degrés différents, dont le plus parfait n'et que de conseil; mais la continence, ou la chasteté qui est propre à chaque état, est de précepte, et l'on ne peut violer ce précepte sans se rendre criminel devant Dieu, Or, pour apporter la fidélité nécesssaire à l'observation d'un précepte, et pour vaincre les difficultés que la corruption de notre nature y ressent, il faut que nous sachions bien ce qu'il ordonne, et que pour cela la vertu, sur laquelle il roule, ou à laquelle^ nous ramène en s'attachant à interdire le vice contraire, soit déterminée ; que ce soit une vertu particulière, distincte des autres vertus, et le sujet propre de cette loi-là. Cette vertu, comme nous venons de dire ici, est ce que Ton appelle plus proprement la chasteté, Car la continence a plus d'étendue, et consiste à modérer les plaisirs en toute sorte de matière, et à les tenir dans les bornes qui nous sontprescritespar la loi de Dieu, quoique l'usage ait confondu le terme avec celui de chasteté et de pureté. Tout ceci étant donc présupposé, je dis que la chasteté est, à la vérité, une vertu noble et excellente, qui nous élève juqu'à la condition des anges, mais la plus fragile et la plus délicate de toutes les vertus, à cause du penchant furieux que nous avons au plaisir qui lui est contraire. —1° Cette vertu est fragile de sa nature : il ne faut qu'un regard, une pensée, une parole et la moindre liberté, pour la ternir: ce qui oblige un chrétien à une retenue continuelle, et à être toujours en garde contre les surprises de ses sens et de tous les objets. — 2° Elle est faible et fragile, à cause de la multitude, de la force et de l'opiniâtreté des ennemis qui l'attaquent, et qui la combattent presque sans cesse et sans relâche; de manière qn'elle a besoin d'un secours tout particulier du Ciel pour se défendre. — 3° Elle est fragile,

parce que, comme parle l'Apôtre, c'est un trésor que nous portons dans des vases de terre, qui peuvent à tout moment se briser contre les écueils qui se rencontrent dans le cours de cette vie : les entretiens, les conversations, les visites, les divertissements, qui sont autant de pièges tendus à cette vertu, et dans lesquels il est difficile qu'elle ne donne. Ajoutez à tout cela que nous la rendons nous-mêmes plus faible en nous rangeant du côté de ses ennemis, quand nous nous exposons à mille dangers, tantôt par notre imprudence, et tantôt de gaieté de cœur, sans faire réflexion que c'est chercher et vouloir sa perte que de s'exposer aux occasions d'être vaincus. — On peut finir ce point en insistant en général sur la facilité de perdre une vertu si précieuse, et en faisant entendre que la légèreté de la matière ne nous excuse point de péché grief et mortel, dèslà que l'action est volontaire, et qu'on cherche le ^plaisir avec réflexion et consentement.

Seconde partie. — Jamais on n'a plus besoin de force et de courage que pour acquérir, pour défendre et pour conserver cette vertu. C'est une conséquence naturelle de la vérité que nous avons établie, et il est aisé do la prouver. Car — 1°. nous avons de puissants ennemis non-seulement à combattre, mais à vaincre, puisque c'est succomber sous leurs efforts que de n'être pas victorieux; — 2°. Nous avons de grands obstacles à surmonter;— 3°. Il nous faut entreprendre des choses extrêmement difficiles pour en venir à bout.

1°. Donc, je l'ai déjà dit, nous avons à combattre une infinité d'ennemis ; mais je dis maintenant qu'ils sont d'autant plus puissants que les attraits, les caresses et les plaisirs sont les armes qu'ils emploient pour nous attaquer, et qu'en ce point la générosité d'un chrétien consiste en ce qui est encore plus difficile que de combattre ailleurs de front, je veux dire à les fuir et à les éviter;

2°. La force et le courage d'un chrétien doit paraître, comme tout autro courage, à rompre les obstacles. Or, le naturel et le tempérament qu'il faut réprimer, nos passions qu'il faut dompter, la mollesse, le luxe, la bonne chair auxquels il faut renoncer, les mauvaises habitudes que nous pourrions avoir contractées qu'il faut déraciner, les attachements qu'il faut rompre, pour conserver cette vertu et fuir ce vice : quels obstacles ! que de difficultés ! que d'empêchements ! que de liens ! De quelle force et de quelle résolution n'a-t-on pas besoin?

3° Si la force et le courage consistent à entreprendre les choses les plus difficiles quand elles servent de moyens pour parvenir à la fin qu'on s'est proposée, il n'y a rien que nous ne soyons obligés d'entreprendre, tant le

minât est ici rude et nécessaire, pour la conservation de cette vertu. Que n'ont point fait les saints? Les uns se sont éloignés de tout commerce avec Les hommes, et retirés dans les solitudes ou dans les cloîtres ; les autres se sont macérés de jeûnes et d'austérités ; les autres se sont défiguré le visage, etc.

H. — On peut montrer que tous les biens sont renfermés dans cette seule vertu, et dire d'elle ce que Salomon disait de la Sagesse : Venerunt mihi omnia bona pariter cum illâ.

1°. Le bien honnête, puisqu'il n'y a rien qui soit plus honorable devant Dieu et devant les hommes. L'Écriture le témoigne; les SS. Pères disent des merveilles sur ce sujet ; il n'est pas jusqu'aux païens mêmes qui n'aient admiré cette vertu, qui n'en aient fait l'éloge, et qui n'aient eu un singulier respect pour leurs vierges ;

2°. Le bien utile s'y rencontre. Quelles grâces, quelles vertus ne nous attire-t-elle point en cette vie, et quel bonheur dans l'autre!

3° On y trouve le bien délectable, la joie et le repos de la conscience, et l'on peut dire, avec S. Augustin, qu'à mesure qu'une personne se prive des plaisirs sensuels du corps, Dieu la comble des plaisirs de l'esprit, des joies et des consolations spirituelles : Intrabas tu pro eis, omni voluptate dulcior.

III. — 1°. Le prix et l'excellence de cette vertu: Non est ponderatio continentis animœ. Elle nous rend semblables aux anges, elle nous approche de Dieu, elle fait l'honneur de nos corps et la beauté de nos âmes, etc ;

2° Les moyens de l'acquérir et de la conserver : la crainte et la présence de Dieu, la vigilance sur soi-même, la fuite des occasions et des objets qui en sont les écueils.

IV. — Ce passage de Tertullien me paraît propre à faire le juste sujet d'un discours : ffœc nos commendat Domino , connectit Christo : beata ipsa, et beatos efficiens apud quoscumque habitare dignatur.

1°. Elle nous rend agréables aux yeux de Dieu, qui, étant la pureté même, a une affection particulière pour cette vertu, et qui ne peut souffrir rien qui lui soit contraire;

2°. Elle nous donne une liaison toute particulière avec Jésus-Christ, par la ressemblance que nous avons avec cet Homme-DiEU, né d'une vierge et qui est le souverain modèle de cette vertu ;

3° Elle fait notre bonheur en cette vie et en l'autre, par l'exemption plus ou moins entière, suivant que cette vertu est plus ou moins parfaite en nous, des misères, de la servitude et des soins de ce monde, et par l'espérance du bonheur que nous attendons dans l'autre.

V. — Je trouve dans l'Ecriture que nos corps ont trois qualités qui nous obligent à les conserver exempts des souillures de l'impureté :

1°. Ils sont appelés les membres de Jésus-Christ, et par conséquent ils doivent participer à la pureté de leur chef mystique : autrement, c'est nous attirer le reproche que S. Paul fait aux personnes qui se plongent dans les ordures d'une volupté infâme : Tollens ergo membra Christi, faciam membra meretricis? (I Cor. 6.)

2°. Ils sont le temple du Saint-Esprit ; ils sont comme consacrés par le baptême et par les autres sacrements, et nous ne devons pas avoir moins de respect pour eux que pour les temples matériels;

3°. Ils sont unis au corps pur et virginal de Jésus-Christ réellement présent dans le sacrement de l'autel : d'où vient que quelques SS. Pères nous appellent Concorporei Christi. Dans quelle pureté donc ne devons-nous point conserver nos corps, qui ont l'avantage d'être ainsi unis à celui du Sauveur du monde !

VI. — 1°. Si lachasteté a sespeines, ses difficultés et ses croix, elle a aussi ses douceurs, ses joies, ses consolations et ses plaisirs;

2°. Si elle a ses ennemis qui la combatteut et qui lui déclarent une guerre opiniâtre, elle a aussi ses secours, ses partisans, de puissants moyens de se défendre, et même de remporter mille avantages sur ses ennemis, et de cueillir les fruits les plus heureux de ses victoires ;

3° Si elle est stérile selon la chair, elle est féconde, selon l'esprit, en mille bonnes œuvres.

VII. — Puisque la chasteté est une vertu, elle doit, comme toutes les autres vertus, avoir premièrement son siège dans la volonté, qui est la partie supérieure de l'âme, et ensuite établir sa résidence dans le corps, par le moyen duquel on en pratique les actes extérieurs.

1°. En tant qu'elle est dans l'esprit et dans la volonté, elle consiste en ce qu'un homme est maître de ses pensées, de ses désirs, et est fidèle et prompt à rejeter les sales idées que les objets extérieurs ont pu faire naître.

2°. En tant qu'elle est dans le corps, elle consiste en ce qu'on est maître de ses yeux, de ses oreilles, et de tous les autres sens, qui peuvent exciter des pensées ou des mouvements contraires à cette vertu.

VIII. — Le précepte de la continence ou la chasteté comprend deux choses: — la première, de s'abstenir des plaisirs défendus; la seconde, d'éloigner de sa personne toutes les apparences qui peuvent donner quelque soupçon d'incontinence, ou préjudicier à l'innocence d'autrui par le mauvais exemple qu'on lui peut donner par-là.

IX. — 1°. Il y a des personnes qui ne connaissent pas le prix de cette a: et à celles-là il en faut faire voir le mérite, l'excellence et les

avantagi

2°. Il y en a d'autres qui ne savent pas à quoi elle nous engage et qui lui donnent des bornes trop étroites: et il faut leur montrer jusqu'où et à quoi s'étend le précepte qui nous eu est fait;

3°. Il y en a qui manquant de courage pour observer ee précepte dan?

fil fi CONTINENCE.

toute sa rigueur : et il faut les exciter par la vue du bonheur et des récompenses que cette vertu leur attirera.

X. — Comme les SS. Tères appellent souvent les vierges des anges, et que c'est l'éloge le plus ordinaire qu'ils leur donnent, on peut appliquer aux vierges et aux personnes pures les deux offices que l'Écriture attribue aux anges :

Le premier : d'être toujours devant Dieu, de le louer, et de ne perdre jamais sa présence de vue.

Le second: d'assister les hommes, de leur inspirer de saintes pensées et de les détourner du mal. De même, les personnes pures et les vierges, qui sont les anges de la terre, sont plus propres à converser avec Dieu, et ensuite à aider les hommes par leur exemple, et à les attirer au service de Dieu par un extérieur modeste et composé.

XI. — 1°. Le précepte que Dieu nous fait de garder la continence propre à notre état n'est point au-dessus de nos forces, quelque prétexte que nous alléguions, tiré soit de notre faiblesse, soit des engagements que nous avons contractés ou des occasions où nos emplois et notre condition nous exposent ;

2°. Il était de l'intérêt de Dieu et du nôtre que Dieu fit un précepte si contraire à nos inclinations, puisqu'autrement le monde eût été rempli de désordres et de malheurs.

XII. — Par le moyen de la pureté, et par la volonté constante de la garder, nous remédions aux plaies que nous a faites le péché originel.

1°. A la concupiscence, que nous réprimons par ce moyen, et dont nous arrêtons les dérèglements;

2°. Aux passions qui se soulèvent dans l'appétit contre la raison, dont la plus forte et la plus intraitable, est celle du plaisir sensuel, qui fait en nous tant de ravages ;

5°. A la faiblesse et à l'inconstance de notre volonté, particulièrement lorsque nous nous engageons par vœu à garder cette vertu dans la plus haute perfection que nous pouvons.

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