XIII. — (Junius.) Jeudi 24 juin
Imprimerie, idem 8
Ce numéro xiii est le dernier de cette nouvelle série.
Dans VAmi du peuple du 8 juin 1790, Marat a
dit : « Tous les numéros du Junius français sont de moi, quoique les trois premiers ue soient pas signés. » Si M. Eugène Hatin, auteur de YHistoire de la Presse en France^ avait étudié Marat, comme il prend soin de l'apprendre à ses lecteurs, il aurait lu cet Avis et tant d'autres de Marat, relatifs à la publication du Jtmius français 'y cette étude alors l'aurait dispensé de prêter au Junius un Prospectus qui n'a jamais existé, et de dire qu'il est porté à croire que le Junius n'était qu'une spéculation échafaudée du nom de Marat.
Dans la bibliographie des faux Amis du peuple^ rien n'est plus difficile que de rendre à César ce qui appartient à César; malveillants ou spéculateurs se cachent sous l'anonyme, et les plus effrontés, sous le nom même de Marat. Tous sont intéressés à donner le change aux acheteurs, chacun s'attribue exclusivement le mérite d'être le seul, le vrai Ami du peuple; leur friponnerie est telle qu'ils recherchent de préférence l'imprimerie Rozé et celle Patriotique, où Marat avait fait imprimer son journal ; mais tous ne pouvant jouir de ce privilège, une partie de ces misérables folliculaires dut s'adresser chez CaroU chez Momoro, chez Rivet et Roux ; bientôt, franchissant les dernières limites du scrupule, tous eurent l'impudence d'indiquer qu'ils étaient de rimprimerie Marat.
Dès lors une suite de réclamations éhontées surgit de ces feuilles indignes : l'un de ces chenapans prévenait le public qu'un autre contrefaisait sa feuille
us FAUX NUMÉROS
pour escroquer l*argent des acheteurs, I* autre reproduisait mot pour mot le même Avertissement; et le public, toujours en quête de son vrai Ami^ ne savait auquel s'en tenir. Un nommé Lestage, étudiant en chirurgie, écrivait à Tun des auteurs de ces faux Amis DU PEUPLE : « Est-ce bien vous. Monsieur, qui êtes l'ami du peuple et le vrai Marat ?... » — Et l'insigne folliculaire insérait effrontément dans sa feuille (18 mai 1790) :
« Réponse de M. Marat.
a M. Lestage ne s'est pas trompé. Un ex-avocat sans lumières et sans littérature a contrefait ma feuille. »
Parfois l'auteur, entravé dans ses honteuses spéculations, disait : « Je préviens mes lecteurs que des raisons indispensables m'ayant fait suspendre ma feuille pendant quelques jours, tous les numéros qui ont paru sous mon titre sont faux. » — Dans une autre circonstance : « Qu'il n'avait cessé sa feuille que pour donner au public le temps de se désabuser sur l'indécence de plusieurs numéros parus successivement sous la signature de Marat et de son imprimerie. » — Un autre, non moins effronté, répliquait: « C'est moi, moi seul, qui ai conçu, imaginé le titre de ce journal patriotique et populaire. La nation est instruite de mes disgrâces et de ma fermeté. Des journalistes infidèles, après ma retraite forcée..., ont eu l'audace de se servir de mon nom, d'imprimer
que leurs diatribes étaient mon ouvrage et sortaient de mes presses. »
S*agissait-il d*établir que Marat (alors en Angleterre) était bien réellement à Paris, l'un de ces faussaires d'écrire : u II est vraiment étrange que tous les journalistes se plaisent à égarer leurs lecteurs sur mon compte. L'un dit que je suis en Suisse, l'autre que je suis en Hollande ; M. Serizier, de la Galette nationale^ assure que je suis à Londres... »
Enfin le plus impudent, comme dit Marat, apposait sur sa feuille un cachet de la forme et de la dimension d'une pièce de deux francs environ; le nom de Marat figurait au milieu en lettres capitales , et circulairement, ces mots dont nous conservons l'orthographe : « Je périrai ou voils serés libre^ »
Dans l'un de ces numéros, qui date de mai 1790, il est dit : « Un nommé Grand, soudoyé par les aristocrates de l'Hôtel de Ville... a eu l'impudence de faire un Ami du peuple... »
Il est bon de remarquer que le nommé i. Grand, imprimeur, était celui à qui Marat venait de confier l'impression de sa feuille depuis le 18 mai 1790, époque de la reprise du journal l'Ami du peuple, époque aussi des poursuites que Marat fit exercer contre tous ceux qui, durant son absence, s'étaient approprié son titre, son nom, sa qualité pour abuser le public sur les sentiments de l'ami du peuple.
Il faut croire que les poursuites furent actives, car, deux jours après, le même faussaire, dans un
nouveau numéro, disait encore : « Je ne sais quel polisson a été rendre plainte contre moi, et a obtenu des ordres (on n*en soupçonnerait jamais de semblables envers un citoyen, et surtout envers un citoyen domicilié) pour arrêter Timpression de ma feuille; il a en conséquence fait fouiller nocturnement vingt imprimeries (le scélérat les conduisait de nuit, car de jour !••• non, il est impossible que des citoyens ayent jamais consenti à une pareille inquisition envers un citoyen galant homme qu'ils ne connaissent pas assez) ; et il présidait lui-même aux alguazils. (Un homme détenu dans les liens d'un décret, conduire lui-même une patrouille !) Il présidait lui-même : ses recherches ont été vaines, parce qu'il s'est précisément adressé aux imprimeries qui ne travaillent et n'ont jamais travaillé pour moi. Enragé de ne point trouver mon ouvrage, il a pris le parti de soudoyer des gens pour arrêter mon numéro du 21... J'apposerai toujours le même cachet et la même devise, pour que des calomniateurs ne m'imitent plus, et je somme les sieurs J. Grand et Yaudin de se trouver demain à trois heures précises au Café du Caveau, au Palais-Royal, oii je confondrai leur imposture, m
Après le verbiage de ces impudents folliculaires, écoutons les plaintes et les protestations de Marat :
« L'ami du peuple, dont on connaît le zèle ardent pour la cause de la liberté... pouvait-il voir plus longtemps son nom flétri par d'infâmes imposteurs, indignes de défendre la patrie, et qui compromet-
talent malheureusement sa cause par les calomnies atroces qu'ils se sont permises contre des citoyens honnêtes^ contre des villes entières, dont les justes réclamations ont été présentées à l'Assemblée natio-. nale. Les personnes clairvoyantes regardent ce honteux manège comme un piège que lui ont tendu ses ennemis, pour le forcer de revenir en France ; ils ont parfaitement réussi. M. Marat redoute moins la pri-. son que le déshonneur; il a vu froidement tous les dangers auxquels il s'exposait en défendant les droits du peuple; et il se croirait indigne de soutenir une aussi belle cause, si on pouvait le croire capable de la moindre des impostures qu'on s'efforce de lui attribuer, dans la vue de soulever contre lui l'opinion publique. » (Notice de l'éditeur de la Lettre de M. Marat à M. le Président de r Assemblée nationale. Avril 1790.)
Peu après cet exposé, dans une publication relative à VOrdre judiciaire^ Marat revient à la charge contre ces misérables écrivailleui's séduits par l'appât du gain, et secondés sous main par les ennemis de la Révolution; mais c'est à la reprise de son journal, dans son n* cvi, du mardi 18 mai 1790, qu'il soulage son cœur ulcéré par tant d'indignité :
« A mon retour de Londres, où j'ai séjourné quelques mois, je trouve mon journal envahi par quatre folliculaires, qui se disputent à l'envie mon titre, mon épigraphe, mon nom, mes qualités, en s'accablant d'injures dégoûtantes chaque matin. Nou-
veaux Sosies, chacun prétend être le vrai ; et telle est l'assurance de leur ton, qu*à la lecture de leur barbouillage je me tâte souvent le pouls pour m*assurer si je ne rôvc pas. Quoi quMI en soit, depuis le 22 janvier, jour à jamais mémorable dans les fastes de la Révolution, jour également signalé par Taudace avec laquelle le ministre des finances (Necker) entreprit d'enchaîner les écrivains patriotes en m'immolant ; par la lâche complaisance avec laquelle le chef de la municipalité (Bailly) , le commandant de la garde parisienne (Lafayette), le Châtelet, se prêtèrent à ses vues criminelles ; par le zèle avec lequel les bons citoyens s'opposèrent k cet attentat, j'ai gardé un triste silence ; et de tant d'écrits dont on me fait le père, il n'est sorti de ma plume que mon Appel à la nation ^ ma Lettre sur V Ordre judiciaire et ma Seconde Dénonciation contre M. Necker.
a Dès lorS; combien de fois n'ai-je pas déploré la perfidie des ennemis de la liberté, qui m'avaient ôté les moyens de servir la patrie? Combien de fois n'ai*je pas désiré que quelque homme estimable, aussi zélé, mais plus habile que moi, continuât l'Ami du peuple? L'entreprise n'était pas sans attraits. A peine les scellés furent-ils posés sur mon imprimerie, que plusieurs intrigants, non moins ineptes qu'effrontés, bien sûrs que je n'irais pas leur intenter procès, profitèrent de la vogue de ma feuille pour en faire une spéculation de lucre. Qu'attendre de ces vils antagonistes, qui ne se lassent pas de
réclamer Tun contre Tautre à la tête de chaque numéro, et de se donner cliacun effrontément pour Tauteur original ? Il m*est tombé sous la main une quinzaine de leurs feuilles ; je ne puis que plaindre la patrie d'avoir de pareils champions, et le public d'avoir de pareils écrivains. Parcourez leurs misérables productions, vous n'y trouverez ni vues, ni observations, ni jugement, ni style; passe encore pour leur ineptie, s'ils connaissaient les bienséances; mais le ton qui règne d'un bout à l'autre est fait pour révolter tout lecteur honnête. Barbouilleurs impitoyables, ils rassemblent gauchement quelques phrases de F Ami du peuple, qu'ils cousent & leur manière, et qu'ils rabâchent à chaque page. Ne pouvant être piquants, ils s'efforcent d'être scandaleux ; ils vomissent de grosses injures contre les malversateurs publics, et se croient de l'énergie quand ils violent sans pudeur les premières règles de la décence. Pantalons travestis en politiques, ils disputent aux harengères le jargon des halles. Du moins, lorsque l'ami du peuple se livrait & son zèle, s'il lui échappait quelques duretés, elles lui étaient arrachées par l'amour de la patrie, elles étaient Texpression de ses vives alarmes.
« Enfin ce qu'il y a de comique, c'est de voir ces turlupins forcenés tenir correspondance en mon nom, s'ériger en censeurs, invectiver celui-ci, louanger celui-là, et me faire tous les malins quelques affaires avec des inconnus.
« Je ne me récrierai point ici contre leur brigandage typographique, mais j'observerai qne le rôle qu'ils jouent est aussi bas qu il est odieux. Il n*y a que des lâches qui puissent se tapir derrière un auteur pour attaquer des hommes qu'ils n'oseraient regarder en face , et il n'y a que des fripons qui puissent 'emprunter le nom d'un auteur pour exercer le métier d'escrocs.
« Si ces contrefacteurs malhonnêtes ne cessent au plus tôt leurs basses pratiques, je me ferai un devoir de les nommer tout haut, et de les traduire devant le public, non comme folliculaires dangereux, mais comme faussaires et fripons. C'est beaucoup trop démériter par un seul trait, que de déshonorer la plume d'un auteur patriote, de desservir la cause de la liberté, et de tromper le public. »
Le lendemain, à propos d'un faux Ami du peuple^ n* CLVii, Marat était obligé de s'inscrire en faux contre un article relatif au duc d'Orléans; et pour mettre un frein à cette licence criminelle, avait obtenu un ordre en vertu duquel il fit donner la chasse aux imprimeurs, éditeurs et colporteurs, dans les rues Percée et Gît-le-Cœur, d'oîi ils se sont enfuis au plus vite.
Deux jours après, nouveau méfait par l'apparition d'un faux Ami du peuple, n° clviii, où les plus dégoûtantes invectives sont prodiguées aux habitants de la ville de Sens.
Rien ne semble pouvoir arrêter l'essor de ces
pestes publiques qui renaissent au fur et à mesure de leur destruction ; aussi chaque jour voit paraître de nouveaux écrits de ces folliculaires dont Teffronterie n'a plus de bornes.
« Qui croirait, s'écrie Marat dans son numéro du 21 mai 1790, qu'après avoir porté plainte de leur brigandage à la police, je serais forcé quelques jours après de revendiquer et mon nom et mes titres usurpés par ces fripons. »
Le 22 mai, Marat reprend la plume contre les indignes coopérateurs des fauoo Amis du peuple :
« J'ai passé la nuit dernière à leur poursuite, et, grâces au Comité de police de Saint-Étienne-du- Mont, une de leurs imprimeries a été saisie; elle est actuellement sous les scellés. Le temps écoulé depuis le moment où la garde s'est annoncée, et celui ou les portes ont été enfin ouvertes, a suffi aux ouvriers pour briser les formes et cacher les feuilles en retiration ; mais dans leur embarras tumultueux, ils ont oublié un tympan, où était l'empreinte du cachet que le plus impudent de mes contrefacteurs venait de fixer à sa feuille...
« Quoi qu'il en soit, l'horrible scandale répandu sous mon nom par ces folliculaires stupides, dégoûtants, barbares et funestes, m'avait alarmé au point de me déterminer à ne plus prendre de repos que je n'en aie fait un exemple. Un sentiment d'honnêteté naturelle, ou peut-être de reconnaissance, a porté les colporteurs à faire exécution de ces écrits indignes, de
sorte que j'espère les voir sous quelques jours totalement extirpés. Alors les lecteurs, trompés par ces écrits funestes, rendront justice au vrai Ami du peuple^ non moins ennemi de la licence que passionné de Tordre, de la paix et de la liberté.
a Je dois dire que mon cœur gémit encore des blessures cruelles faites par ces Iftches assassins à une multitude de citoyens dont je n*ai aucune raison d'attaquer le civisme. N'ayant pu encore me procurer tous ces malheureux écrits, et ne pouvant réparer en détail les maux qu'ils ont causés à mon insu, je m'inscris en faux contre tout ce que contient de calomnieux et d'outrageant les numéros qui ont paru depuis le 22 janvier 1790 jusqu'à ce jour, et j'invite tous ceux qui ont à se plaindre de ces faussaires, de se joindre à moi pour en assurer le châtiment. »
Il faut croire que cette ligue de misérables folliculaires était bien épaulée, car les numéros qui sont parvenus jusqu'à nous témoignent de leur opiniâtre persistance; aussi, dans les numéros de F Ami du peuple^ des 25, 28 mai et i" juin, nouvelles réclamations de Marat, qui sentait peser sur lui, chaque jour davantage, la responsabilité des infamies de cette nuée de vampires qui semaient partout le poison de leurs calomnies.
Déjà un sieur Hugon de Basseville, volontaire du bataillon des Filles-Saint-Thomas, fait circuler contre Marat une violente ^diatribe basée sur les
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calomnies publiées par les fabricateurs de faux Amis du peuple. (31 mai 1790.)
a Indignée de se voir calomniée d'une manière atroce dans le n"" gliv d'une feuille périodique publiée sous mon nom, la municipalité de Sens a député à Paris quelques-uns de ses membres pour porter plainte contre moi à TAssemblée nationale, et me poursuivre en justice. Je me ôuis inscrit en faux contre ces imputations, et j'ai requis ces députés de se joindre à moi pour faire punir les infâmes auteurs du libelle; ce qu'ils n'ont point fait. Et comme s'ils craignaient de me ménager un triomphe éclatant, ils se sont contentés de répandre avec profusion dans le public un mémoire où je suis déchiré sans pitié.
« Dès lors, la municipalité de Montargis, partant de la plainte de celle de Sens, a présenté & l'Assemblée nationale une adresse où je suis dénoncé comme auteur du libelle scandaleux ; j'ai adressé à mon tour & l'Assemblée nationale , au département et au Tribunal de police, mes justes plaintes. Le dirai-je? depuis quinze jours je demande justice à grands cris, et j'implore vainement les tribunaux et les lois pour me garantir des entreprises inouïes d'une bande d'imposteurs qui ont usurpé le titre et l'épigraphe de ma feuille, et qui se disputent scandaleusement mon nom, pour le diffamer à force d'horreur, et m'attirer mille affaires fâcheuses. Vaines plaintes, inutiles réclamations, comme si ces impos-
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teurs étaient soudoyés par les ennemis de la Révolution pour diflhmer ma feuille, qu'ils redoutent ; comme s*ils étaient protégés par les agents de la justice, pour m*ôter les moyens d*ann6ter ce honteux brigandage.
« Enfin j*ai Tait Touiller Timprimerie du sieur Rozé, oii se faisait un faux Ami du peuple^ et oii se fabriquait une foule d'écrits scandaleux contre TAssemblée nationale ; les scellés y ont été ^posés par un commissaire de police de Saint-Étienne-du-Mont; mais, ce qu'on refusera de croire, les scellés ont été levés, contre toutes les règles, dès le lendemain matin ; mystère inconcevable, que je dénonce au tribunal de police, en le laissant au public à percer; il peut fournir la solution d*un intéressant problème sur le crédit actuel des ennemis de la Révolution. »
Désespéré de ne pouvoir, par la justice, imposer silence à ses contrefacteurs, Marat s'adresse à tous les citoyens honnêtes qu'il conjure de vouloir bien détromper le public indignement abusé, et leur renouvelle cette déclaration formelle que, interrompue au n"" cv, du 2^2 janvier 1790, la publication du vrai Ami du peuple n'a été reprise qu'avec le n** cvi, du 18 mai suivant ; que dès lors il n'est pas sorti un seul numéro de sa plume qui n'ait été imprimé chez J. Grand, rue du Foin-Saint-Jacques. Ainsi toutes les rapsodies elles atrocités publiées sous mon nom, et supposées sorties de Vimprimerie Marat, sans adresse de la rue, ne sont que des traits d'impos-
ture. {Ami du peuple^ n* cxxiv, du 5 juin 1790.) Si le lecteur n'a pas oublié certaines réclamations des faussaires, qui tantôt affectaient de n'avoir pas publié leur feuille, toujours pour raisons indispensables ; tantôt se plaignaient des poursuites dirigées contre eux, il comprendra que toutes les mesures que Marat avait prises devaient enfin apporter de sérieuses entraves à leur commerce illicite, quand elles ne faisaient pas manquer d'un seul coup l'édition entière du numéro prêt à être vendu ; c'est ce qui arriva une fois à un distributeur de faux Amis du peuple^ qui fut arrêté porteur de quarante douzaines de ces exemplaires.
Par les récits qui vont suivre, nous allons démontrer que la spéculation mercantile n'avait pas seule part à la fabrication des /atio? Amis du peuple; alors on ne s'étonnera plus, ni des difficultés qu'éprouvait Marat à mettre un frein à ces publications éhontées, ni de l'inefficacité de la police, ni du silence des tribunaux, quand se révéleront au grand jour les noms des principaux instigateurs de ces turpitudes.
Sous la date du 18 juin 1790, Marat fait connaître que l'un des infâmes écrivailleurs qui, pendant son absence, ont forgé sous son nom un faux Ami du peuple^ est le nommé Yaudin, se disant avocat, logé au n"" 63 rue de la Calandre. Il a été dénoncé comme auteur de cet écrit dégoûtant par le colporteur qui le distribuait; et il en est convenu en présence de plusieurs témoins. Ce misérable aboyeur.
soudoyé par les ennemis de la Révolution pour dis^ créditer rAmi du peuple, s'est entendu appeler des noms les plus humiliants avec ce sang-froid qui caractérise les scélérats consommés.
Désespéré d'avoir perdu le gain illicite qu'il faisait sur cette feuille accueillie par le peuple, qui la regardait comme sa sauvegarde» il vient de mettre au jour un libelle ordurier sous le nom de Procureur du peuple, où il se venge en vomissant sur l'ami du peuple mille horreurs.
« Dans tous les pays où justice est faite, il serait condamné comme coupable de faux et d'escroquerie, à avoir le poing coupé. Je le dénonce de nouveau au tribunal de police, auquel j'ai rendu plainte; et je demande, moins comme réparation de toutes les atrocités qu'il m'a faites en m'exposant à la vengeance des citoyens qu'il a lâchement diffamés sous mon nom, que pour prévenir celles qu'il pourrait faire encore, et le punir du préjudice qu'il a porté k la cause de la liberté, qu'il soit enfermé quelques mois à Bicêtre, tenu au pain et à l'ëau, et soumis chaque matin à une correction paternelle. Cet impudent faussaire se sent si bien épaulé, qu'il brave le tribunal de police. J'ose croire que ce tribunal craindra, s'il le laissait impuni, de paraître protéger les imposteurs et les fripons. »
Le zèle des bons citoyens, uni à la persévérance de Marat, triomphèrent un moment des faux Amis du peuple, car de juin à décembre 1790, il y eut
un moment d'accalmie; mais avec janvier 1791 ils reparurent, pour la plupart, avec la même effron^ lerie.
Nous possédons les n" 348 et 351 d'un faux Ami du peuple des 22 et 27 janvier 1791 qui n'est point dans la riche collection des fauco numéros de la Bibliothèque nationale ; nous ne saurions donc préciser le nombre de cette nouvelle série, ce qui nous donne lieu de penser qu'on ne connaîtra jamais au juste tout ce qui a paru dans ce genre.
Nous avons laissé entrevoir que la politique n'était pas étrangère h la publication des faux Amis du peuple; commençons par un des principaux instigateurs de ces honteux procédés :
« Le sieur Desclaibes, ci-devant comte de Clermont-Tonnerre , Tinsigne meneur du club monarchique et le chef des endormeurs, m'est dénoncé comme venant de mettre au jour un faux Ami et un faux Orateur du peuple, sous mêmes formats, caractères, distribution et devise, mais sans nom d'auteur et d'imprimeur. Cet imposteur a pour objet de répandre la fausse doctrine du royalisme sous les auspices de deux écrivains patriotes, et d'égarer les bons citoyens sur la parole de ces deux apôtres de la vérité... L'ami du peuple prie tous les braves colporteurs de faire main basse sur les coquins qui débitent ces faux écrits. » {Ami du peuple du 29 janvier 1791.)
L'entreprise tentée par les ennemis de la Révo-
lution, pour déconsidérer VAmi du peuple par de faux numéros, ayant eu tout le succès qu'en attendaient ces indignes folliculaires, protégés qu'ils étaient parle maire de Paris, le général de la garde nationale, le ministère et les royalistes de TÂssemblée nationale ; les meneurs pouvaient-ils se résoudre h abandonner un système qui favorisait bien mieux leurs projets [que leurs banales et antipatriotiques déclamations? Assurément, non. Le plus affreux scandale et la crainte de la vindicte publique pouvaient seuls les y faire renoncer. Aussi fut-ce le parli auquel s'arrêta l'ami du peuple.
a Depuis dix-huit mois les noirs et les ministériels, les calotins et les robins, les suppôts de Tancien régime et les suppôts du despotisme, en un mot la sainte bande des contre-révolutionnaires du Club monarchien s'agitent jour et nuit pour décrier les Amis de la Constitution, les écrivains patriotes, les défenseurs de la liberté. Les sieurs Marmontel, Suart, Séguier, Gaillard, La Harpe, Duels, Le Mière, Scdaine, Tessier, Lalande, Vie dit d'Azir, Lavoisier, Broussonnet, Morellet, Pastoret, Gondorcet et autres petits écrivains des confréries académiques n'ont cessé de faire gémir la presse pour calomnier sans pudeur le Club des Jacobins. .. Les libelles atroces qu'ils ont publiés de concert avec Desclaibes,d'Esprémeuil, Malouet, contre ces défenseurs de la patrie sont sans nombre ; de même que ceux que la plupart d'entre eux ont publiés avec Corsas, Meudemon-
pas, Durosoi, Royou, Languedoc dit Estienne, Dusaulchoix, Cadet, Dussaulx, Manville, Beaulieu, Grandmaison, contre V Ami du peuple. Que nedirais-je pas, si je voulais rapporter ici les brochures dont ils ont inondé la capitale et les provinces pour détruire l'impression salutaire de ces écrits? N'a-t-on pas vu paraître à la fois cinq faux Amis du peuple^ l'un par Desclaibes, l'autre par Estienne, et tous deux imprimés par le nommé Courret dit de Villeneuve, banqueroutier frauduleux d'Orléans, réfugié à Paris, payé par Bailly et Mottié (Lafayette) pour la publication de ces ordures ; nageant aujourd'hui dans la plus scandaleuse opulence et narguant ses créanciers. Ce coquin, qui a mérité mille fois que le peuple l'assomme, est logé n® 2 rue Christine.
a Le moment est enfin venu de détruire l'engeance infernale des barbouilleurs aux gages des ennemis de la Révolution. Citoyens honnêtes, comprenez donc une fois dans la vie que la liberté n'est faite que pour les hommes qui n'en abusent pas, et qu'il ne doit pas être plus permis aux écrivains de l'aristocratie et du despotisme de répandre leurs maximes pestiférées, qu'à un scélérat de débiter des poisons, ou k un brigand d'attendre les passants au coin d'un bois. Laissez-les réclamer la liberté de la presse, dont ils voudraient se servir pour perdre la patrie ; sourds à leurs clameurs, faites main basse sur leurs écrits, formez-en des feux de joie dans les carrefours. Commencez par ceux des mouchards Estienne et
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Dusaulchoix, qui s'impriment n<» 9 rue de Bussi; par ceux du mouchard Meudemonpas, qui s'impriment rue des Cordiers ; par ceux des mouchards du Club monarchique, qui s'impriment rue Christine. Que tous les colporteurs s'assemblent pour arracher les plaques d'argent des colporteurs de la police, chargés de débiter les faux Amis du peuple, les Contrepoisons, ks Sabbats Jacobites, la Gazette de Paris, VAmi du Roi, Cicéron à Paris, etc.; qu'ils traînent dans le ruisseau tout colporteur saisi avec ces écrits. Sans ces infâmes productions qui dessèchent le trésor public, il y a longtemps que la liberté serait établie dans nos murs. » {Ami du peuple du mercredi 20 avril 1791.)
Dans ce même numéro, Marat publie un extrait d'un faux Ami du peuple du ci-devant comte de Glermont-Tonnerre ; nous nous contentons de le signaler, préférant continuer la divulgation des honteuses manœuvres des ennemis de la Révolution contre l'ami du peuple.
Le k mai suivant, Marat écrivait encore : « Je profite d'un moment de stagnation des esprits pour prévenir mes lecteurs contre les faux Amis du peuple, que Moitié (ci-devant Lafayette) fait imprimer sous mon titre, mon épigraphe, mon nom, dans sa nouvelle imprimerie, rue de la Verrerie, et sous la direction d'un ami du sieur Pastoret, le procureur syndic du département, antirévolutionnaire. Rien n'est sacré pour le général (Lafayette) tartufe et per-
Me 9 faiseur de faux décrets; ce n'était pas assez d'avoir fait publier chaque jour différents écrits pour détruire l'influence de VAmi du peuple sur l'opinion publique» il usurpe encore mon nom pour faire circuler mille fausses maximes dans le public, propager les doctrines les plus funestes, et aveugler le peuple, en attendant qu'il le fasse égorger.
« Je somme les colporteurs patriotes de ne débiter que les Amis du peuple qu'ils prendront euxmêmes chez la veuve Meunier ; de faire main basse sur tous ceux qui se débitent rue de la Verrerie.
a Je préviens les lecteurs amis de la liberté qu'ils distingueront ma feuille des faux Amis du peuple publiés sous mon nom, par cela seul que les auteurs de ces faux Amis sont des endormeurs qui prêchent toujours la paix, la tolérance des prêtres factieux, la patience aux outrages des fonctionnaires publics, la soumission aux lois bonnes ou mauvaises, l'obéissance aveugle des soldats à leurs officiers; des endormeurs qui ont grand soin de taire les prévarications et les conspirations des mandataires du peuple, de l'Assemblée nationale, de la municipalité, du département, de l'état-major, et surtout du général (Lafayette), sur lesquels je crie sans cesse haro en sonnant le tocsin ; des endormeurs qui ne clabaudent que contre les Jacobins, les Sociétés fraternelles, le Club des Gordeliers dont je ne dis jamais rien, si ce n'est pour leur reprocher leur inaction et leur lâcheté. »
Enfin, le 17 mai 1791, on lit encore dans l'Ami du peuple, par Marat, « que les sieurs Desclaibes, Gondorcet, Pastoret et compagnie, font plusieurs faux Amis du peuple, où ils ne rougissent pas de mettre mon nom et celui de la veuve Meunier, chez qui ma feuille se débite ».
Il est donc bien évident qu'à Tépoque de mai 1791, il se publiait encore de faux Amis du peuple sous le nom de Marat, quoiqu'il n'en existe aucune trace à la Bibliothèque nationale ; comme il est non moins évident que tous ces faussaires, en prenant pour indication : de l'imprimerie Marat, sauvegardaient contre les poursuites ultérieures de l'ami du peuple ceux qui, claudestinement, imprimaient de faux numéros, dont la municipalité de Paris favorisait la distribution à l'aide de ses colporteurs médaillés, ou travestis en laquais du roi.
Ici revient, par l'ordre chronologique, la grosse question des faux Amis du peuple, publiés sous le nom de Marat, du 27 juillet au 8 août 1791^ sur lesquels, le premier, nous avons appelé l'attention des bibliophiles.
Quoique cette question soit largement étudiée dans notre Revue bibliographique du Journal de Marat, il nous reste à établir, sous le rapport des faux numéros, certains détails qui ne pouvaient trouver place ailleurs.
Comme point de départ, nous rappelons donc ici qu'on doit conisdérer comme faya> les numéros :
52/i, mardi 27 juillet 1791.
525, mercredi 28 juillet 1791.
525, vendredi 29 juillet 4791.
526, lundi !•' août 1791.
527, vendredi 5 août 1791.
528, lundi 8 août 1791.
Il est certain que pour reconnaître comme faux ces 6 numéros au milieu des 685 qui forment la première partie du journal de Marat, il faut qu'une étude spéciale des œuvres du publiciste ait rendu en quelque sorte familiers ses principes politiques, son style et la facture générale de ses écrits ; il faut en plus de la sympathie pour Tami du peuple, et un ardent amour de la vérité.
Esprit politique à part, voyons à quels indices on peut reconnaître ces faux numéros, dont la disposition du titre, la mise en pages, le format, le choix des caractères, celui du papier, la signature de Marat et jusqu'à l'indication d'imprimerie concourent à tromper l'œil exercé des bibliophiles.
Cependant, si l'on examine avec attention les caractères de l'épigraphe et ceux de l'indication d'imprimerie de chacun de ces six numéros, on remarque que, très-uniformes entre eux, ils diffèrent néanmoins des vrais numéros publiés après le 20 juillet par le genre et l'espacement.
On nous pardonnera les fastidieux détails que nous sommes obligé d'appeler en témoignage, si l'on veut tenir compte que nous avons à vaincre
l*autorité bibliographique de M* Deschiens, et plus encore, le silence de Marat.
Ces 6 faux numéros se reconnaissent surtout à une érudition inusitée qui a frappé M. Eugène Hatin, sans toutefois lui dessiller les yeux ; à des jeux de mots pitoyables ; à un choix d'épithètes ou de qualificatifs dont Marat ne s'est jamais servi ; à une orthographe différente, qui révèle une main inhabile et étrangère, mais dont la typographie d'alors n*avait point à se préoccuper ; au soin même qu'a le faussaire de prévenir ses lecteurs contre les faua> Amis du peuple qui se publient; aux injures prodiguées à Santerre ; à rengagement ridicule que prend l'auteur de ne plus s'occuper de Mottier, démenti par la nécessité de s'en occuper plus que jamais ; à une annonce inexacte, relative au commis du café Fia-* mand ; à Tannonce stupide qu'un citoyen de Lyon a été mis en pièces et mangé par ses assassins ; à la solution de continuité qui existe entre les faux n** 527, du vendredi 5 août, et 528, du lundi 8 août, qui se trouvent séparés par un vrai Ami du œuple^ n° 525, du dimanche 7 août 179i.
Quant à la rédaction, c'est une compilation de phrases pillées çà et là dans les écrits périodiques de Marat, ce qui, bien certainement, n*a pas peu contribué à tromper les lecteurs.
A ces motifs, déjà si nombreux, il faut ajouter que Marat, dans son n** 660, du mardi 29 mai 1792, renvoie à son Tameux n"" 52/i, et notons bien que c'est .
du n* 524 du mercredi 20 juillet 1791 dont il entend parler ; or, si Marat avait publié deux n" 524, il n'aurait pas manqué d'indiquer celui des deux auquel il renvoyait; sa précision, sous ce rapport, ne s'est jamais trouvée en défaut.
Enfin, ce qui justifie toutes nos présomptions, c'est la lacune que laissent tous ces faux numéros dans la collection des œuvres politiques de Marat laissée à sa veuve (Simonne Evrard),
Encore une remarque, et nous terminons.
Dans leur ordre naturel, et sans nous préoccuper présentement des faux numéros, nous considérons comme étant de Marat les numéros :
524, mercredi 20 juillet 1791.
525, dimanche 7 août 1791»
Déjà, on le voit, les numéros d'ordre se suivent exactement; il nous reste à rechercher la suite. Eh bien, le numéro de Marat qui vient immédiatement après le 525, du dimanche 7 août 1791, est le n** 529, du mercredi 10 août 1791, c'est-à-dire la réimpression du numéro de VAmi du peuple qui fut saisi le 21 juillet chez l'imprimeur, et qui n'avait point encore vu le jour ; mais , par une de ces erreurs si faciles dans la typographie d'une feuille toujours à l'index, toujours pourchassée, il semble que du n** 526, qui devait exister sur celte feuille, le compositeur, par inattention, aura fait un n®529, par le simple renversement du dernier chiffre *.
1. Dans la Biographie universelle et portative des contemporains, qui peut être considérée comme un modèle de typographie moderne, il
Une erreur de si peu d'importance pouvaît-elle préoccuper Marat, obligé qu'il était de se soustraire sans cesse à la rage de ses persécuteurs? Cette erreur une fois reconnue après le tirage, le mieux était de continuer ce nouvel ordre de numéros ; ce qui eut lieu en effet, car du n* 529 (pour 526), du mercredi 40 août 1791, au n* 542, mardi SO août 1791, pour ne parler que de cette période, nous n'avons plus à signaler la moindre erreur dans les numéros d'ordre, ni un seul faux numéro.
Après cette lutte acharnée de toutes les plus basses passions réunies contre le patriotisme de l'ami du peuple, on est en droit d'espérer la suppression complète de tous les faux numéros, dont la multitude et la persistance donnent assez la mesure de la réputation des écrits de Marat. Il n'en fut pourtant pas ainsi, car le lundi 14 mai 1792 l'ami du peuple se trouvait, de nouveau, dans la nécessité de revendiquer encore son titre et son nom usurpés par un nouveau folliculaire. « Les ennemis acharnés à perdre la liberté et tous ceux qui la défendent par leur courage et leurs écrits viennent encore d'employer la main perfide qui leur est si familière, en faisant publier sous mon nom, le 10 de ce mois, une feuille portant le même titre que la mienne, numérotée 650, dont le style plat et dégoûtant ne le cède qu'aux
ft^est glissé une erreur du même genre, à propos de la Dénoncialion de Marat contre Necker, il est donné au millésime 1786, pour 1789.
atrocités qu*on voudrait me faire dire, et aux calomnies qu'on y débite dans une Lettre prétendue, adressée à VAmi du peuple, contre quelques individus qui n'y sont indiqués que par la lettre initiale de leurs noms.
« Le plat auteur de cette infamie, en rapportant quelqu'unes de mes opinions sur la corruption qui agissait si puissamment sur la majorité du corps législatif, lorsque, raisonnant dans cette hypothèse, j'appelai sur leurs têtes coupables les vengeances nationales, ajoute, page 3 : — « Que j*ai démontré la nécessité de les punir exemplairement, et qu'il est intéressant au peuple de les massacrer. .. » — Et dans quelles circonstances cet infâme ose-t-il me faire tenir ce langage ! Dans un moment où un décret d'accusation vient d'être porté contre moi... Je n'ajouterai aucune réflexion; le lecteur sentira toute la profondeur d'une telle scélératesse !
tt On. m'apprend à l'instant, ajoute Marat, que le rédacteur de cet écrit est un nommé Bardin, ancien écrivain du palais, et un malheureux ivrogne que la misère poignarde. »
C'est aussi dans ce même Ami du peuple, par Marat, n° 650, du lundi ik mai 1792, qu'est rapporté le fait d'un individu, porteur de la livrée du roi, vendant de faux Amis du peuple, à l'entrée de l'Assemblée nationale, le 3 mai 1792.
Après ce long mais indispensable réquisitoire contre les faux numéros, il nous reste à produire les