JOURNAL L'AMI DU PEUPLE
ATA?IT APPARTBNC A I.A VKUVB MAIIAT
 !a date da 12 bramaire an III (2 nov. 179&), la veuve Marat (Simonne Evrard) fit paraître le Prospectus de la réimpression des Œuvres politiques de Vami du peuple; la réaction thermidorienne, par un décret en date du k ventôse an III (22 fév. 1795) , interrompit brusquement, dès son début, la réalisation de ce projet patriotique, qui aurait porté la lumière sur les fauco numéros qu'on rencontre dans toutes les collections du journal de Marat. Cette réimpresssion n'avait pas été sans soulever des difficultés tout d'abord, car on lit au Prospectus : « ... Aujourd'hui enfin qu'il n'est plus possible de faire prendre le change, Içs ouvrages de Marat vont paraître, malgré les sourdes menées de l'envie qui s'y oppose. »
Puis, passant à l'intérêt capital de cette nouvelle édition, il était dit : « Cette édition aura donc, outre
l'avantage de ne contenir que ce qui est vraiment sorti de la plume de Marat et de n'être plus confondue avec les fausses productions, celui d'être augmentée d'un grand nombre de notes et de remarques , et celui d'être rétablie dans sa première intégrité.
(( Cette édition, à laquelle on donnera les soins les plus scrupuleux, contiendra tous les ouvrages politiques sortis de la plume de Marat, l'ami du peuple, avant et durant la Révolution, savoir :
« 1^ Plan de législation criminelle ;
a S"" Les chaînes de l'esclavage ;
n $"" Offrande a la patrie, et son supplément ;
« h!" Deux dénonciations contre Vex - ministre Secker ;
« 5° Appel a la nation ;
« 6** 685 numéros j outre leurs suppléments, de TAmi du peuple, ou le Publiciste parisien. Plusieur snuméros qui n'ont point paru, par les motifs qui seront expliqués;
c( T 2/i2 numéros du Journal de la République française, ainsi que plusieurs feuilles détachées qui seront insérées dans le volume, suivant Tordre du temps où elles ont paru ;
« 8* L'École du Citoyen, ouvrage posthume. »
Dans un ouvrage publié en 1850, sous le titre : Histoire de la Révolution française, parM. Villiaumé, il est dit que cette collection, dans laquelle Marat a intercalé des notes et les manuscrits qui n'avaient pu
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paraître à cause du bris de ses presses, est en possession de Tauteur, à qui la sœur de Marat (Albertine) Ta transmise en 1835.
M. Yilliaumé dit que notes et manuscrits sont de Marat. C'est possible, mais quelques feuilles manuscrites, présentant la matière de deux ou trois numéros de VAmi du peuple^ ne sauraient remplacer, ni tenir lieu en aucune façon des vingt numéros de VAmi du peuple qui n'ont pu paraître, et dont la veuve Marat, dans son Prospectus, promettait la publication avec les motifs explicatifs.
D'autre part, nous savons que, dans la honteuse expédition du 22 janvier 1790, l'appartement de Marat ayant été mis au pillage par les satellites aux ordres de Necker et de La Fayette, on a enlevé de chez lui, entre autres choses importantes, un rouleau contenant 10/i numéros de VAmi du peuple, corrigés par l'auteur en vue d'une future édition de ses œuvres politiques. Donc, à part certains manuscrits, il nous semble plutôt que la plus grande partie des notes et remarques seraient de la veuve Marat pour la réimpression qu'elle se proposait en novembre 1794; car, manquant presque toujours de temps pour revoir ou corriger ses épreuves, comment Marat, au milieu des mille tribulations qui le forçaient à compter chaque jour avec les ennemis publics sans cesse à ses trousses, comment, surtout après l'expédition du 22 janvier 1790, comment aurait-il trouvé le temps de refaire les manuscrits dont il avait été frustré, et
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toutes les notes et corrections que nous allons dgnaler.
Nous connaissons à Paris, sous le pseudonyme (M. Cas...), un collectionneur dont parle M. Paul Lacroix dans le Bulletin de la librairie à bon marché ^ qui, lui aussi, dans un catalogue, déclare avoir reçu d*Âlbertine une collection annotée ayant appartenu àMarat. Ce n*estpas tout. La collection La Bedoyère possède « des numéros de VAmi du peuple, avec ratures, corrections et additions de la main de Marat; plus de 80 pages in-S** entièrement manuscrites, sans compter de nombreuses notes en marge des numéros imprimés ».
Ainsi, voilà trois collections bien distinctes s'arrogeant chacune le privilège des notes, remarques et manuscrits inédits du journal de Marat; il est bien évident que, sous peine des plus lourdes bévues, il faut faire profit de tous ces renseignements.
Ce qui va suivre est le résultat de laborieuses recherches bibliographiques durant l'exposition publique des livres composant la bibliothèque Solar (décembre J860 et janvier 1861), dans laquelle avait passé la collection des Œuvres de Marat, transmise en 1835 par Âlbertine Marat à M. Villiaumé, qui battit monnaie avec ce souvenir, épave de l'incorruptible ami du peuple.
Nous n'avons pas la prétention d'affirmer que cette vérification, si consciencieuse qu'elle ait été faite, se trouve à l'abri de toute rectification ; nous prions donc l'heureux possesseur de réviser nos
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appréciations, si involontairement nous avons pu noas abuser.
Cette collection, que nous croyions trouver unique sous tous les rapports, se présente sous un aspect informe et une reliure peu digne de son importance; certains volumes sont composés de numéros en toutes marges dans un état parfait; d'autres, au contraire, de numéros abominablement rognés, provenant de collections déjà reliées; d'autres, enfin, du mélange de ces deux genres.
En ouvrant le premier volume, nous avons constaté tout d'abord l'absence du Prospectus, premier et indispensable document où Marat trace d'une main hardie et avec une conviction éclairée la nécessité de l'entreprise et la conduite d'un censeur public.
Poursuivant nos investigations, nous avons vainement cherché une brochure qui parut la nuit du IS au Ik juillet 1790, ayant pour titre : L'Infbrnal
PROJET D^VOILi.
Nous n'avons pas vu un seul numéro du Jdnius FRAPîÇAis, sur treize, tous avoués par Marat. Une collection du journal ne saurait être complète sans le JoNius, dont chaque numéro est en quelque sorte un supplément à celui de L'âmi du peuple.
Impossible également de trouver une brochure de & pages in-8*, sous forme de numéro du journal, et intitulée : Le Moniteur patriote (N* 1), écrit que Marat indique au titre de tous les numéros de son journal.
La Lettre de Maràt a M. Joly est dans Tétat le plus déplorable de vétusté.
Le Prospectus de l'École do Citoten fait aussi défaut. Ce document, seul témoignage d'un ouvrage qui ne put paraître faute de ressources, est le seul qui fasse connaître Tesprit de cet ouvrage, laissé manuscrit entre les mains de la veuve Marat, et dont il n'a plus été question depuis ce moment.
Enfin, dans cette collection des Œuvres complètes de Marat y nous n'avons trouvé aucun placard, et pourtant il en existe une série de sept, qui sont d'un grand intérêt historique, puisqu'ils résument la période électorale pour la Convention Nationale.
Il résulte de nos minutieuses investigations qu'il manque à la collection Yilliaumé-Solar non-seulement toutes les pièces indiquées ci-dessus, mais encore la presque totalité des numéros manuscrits de VAmi du peuple, qui n'avaient pu ou dû paraître du vivant de l'auteur, et de plus, le manuscrit de C École du Citoyen, que la veuve Marat devait aussi publier, selon ce qui est annoncé dans son Prospectus, p. 7. Tous ces manuscrits, toutes les pièces imprimées dont j'ai signalé l'absence ont-ils été remis intégralement par la veuve à la sœur, qui lui survécut dix-sept ans? Âlbertine Marat les a-t-elle remis complets ou incomplets à M . Villiaumé? La dissémination des œuvres de Marat par Albertine au colonel Maurin, à M. Goupil-Louvigny, à M. Villiaumé et à d'autres assurément, est un fait hors de
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doule. Quoi qu'il en soit, trois collections importantes s*arrogent le mérite exclusif des annotations et manuscrits de Marat; si jusqu'à présent il n'en est résulté aucune fâcheuse conséquence pour la mémoire de Marat, tant mieux; mais il est d'une sage prévoyance de se mettre en garde contre toute publication posthume de ces notes, remarques et manuscrits, car il ne faut pas qu'à l'aide de ces écrits on puisse un jour, renouvelant la supercherie de M. de Villenave à l'égard de la Lettre de Marat à Gusman^ ou, y glissant quelques notes perfides, imputer à Marat les sottises ou les infamies de ses lâches détracteurs. Il s'est glissé déjà tant de faux numéros dans son journal, tant de fausses productions parmi ses œuvres politiques, qu'on ne saurait prendre trop de précautions pour éviter d'en grossir le nombre.
Il nous reste à parler d'un fait bien autrement important au point de vue bibliographique que tout ce que nous avons signalé jusqu'ici.
Il s'agissait de confronter la collection de la veuve Marat avec des notes extraites de notre Catologue spécial du journal^ et de constater la valeur de nos présomptions sur une série de numéros de rAmi du peuple qu'aucun bibliographe n'avait encore révoquée en doute, mais qui depuis bien des années avaient fixé notre attention par leur rédaction suspecte.
L'affaire n'était pas sans importance à nos yeux,
en c6 sens que la vérification allait nous fournir une fois de plus la mesure de notre tact dans la connaissance bibliographique des œuvres de Marat.
Par celte vérification, qui a pleinement corroboré nos doutes, et sur laquelle nous reviendrons avec de minutieux détails à propos des faux numéros, nous avons constaté que les numéros :
524, mardi 27 juillet 1791,
525, mercredi 28 juillet 1791,
525, vendredi 29 juillet 1791,
526, lundi 1*' août 1791,
527, vendredi 5 août J791,
528, lundi 8 août 1791,
étaient faux, qu'aucun numéro ne les remplace dans la collection ayant appartenu à la veuve Marat, où ils forment lacune, comme du numéro h& à 50, et du 58 au 69.
Si quelque chose est capable de fixer l'attention des bibliographes c'est la rencontre de trois numéros 525, ayant pour titre VAmi du peuple^ des 28, 29 et 7 août, dont les deux premiers sont faux. Si M. Charles Brunet n'a pas fait erreur, il y aurait môme un quatrième numéro 525 du 27 juillet 179i.
Un document de cette époque, emprunté à Momoro, rédacteur du Journal des Gordbliers, explique la lacune que nous avons signalée, en même temps qu'elle justifie nos observations : » ... Les patriotes, poursuivis avec un acharnement incroyable par les ennemis de la Révolution, sont contraints de
céder à la force, de gémir sur le sort de leur patrie que le deuil de la liberté va bientôt peut-être couvrir d'un crêpe lugubre. •• ' o Le journal de Marat a été saisi, et les formes
ont été brisées dans Timprimerie où il se faisait... »
A cet ensemble de preuves, qui établit Timpossibilité matérielle de faire paraître régulièrement le journal de Marat, il subsiste, nous en convenons, quelques doutes que la réimpression seule des œuvres politiques de Tami du peuple aurait pu dissiper ; c'est le silence de Marat sur ces faux numéros^ et surtout sur la lacune qu'ils laissent subsister dans la seule collection que Marat d'abord, puis sa veuve, destinaient à la réimpression.
Sans nous préoccuper ici des honteuses menées des folliculaires et des ennemis de la liberté, toujours à l'affût pour donner le change au public par de faux Amis du peuple^ si l'on se pénètre de la situation faite aux écrivains patriotes par le massacre du Champ-de-Mars , quoi de plus naturel que durant quinze à vingt jours Marat n'ait pu vaincre la pusillanimité des imprimeurs? « Puissiez-vous, chers frères d'armes, disait Marat en reprenant sa feuille le 10 août suivant, puissiez-vous avoir échappé aux vengeances atroces du tyran des Tuileries, aux perquisitions inquisitoriales et aux fureurs barbares de ses valets et satellites prostitués, les pères conscrits contre-révolutionnaires. »
Quelques pages plus loin, passant en revue les
atrocités des lâches assassins du peuple, il ajoute : (( Qui doute qu6 Bailly n*ait fait traîner en prison l'éditeur de rAmi du peuple, pour découvrir l'asile de Fauteur, et se défaire de lui par le fer ou le poison? »
Dans un pareil état de choses, la dénonciation des faux Amis du peuple était assurément ce qui devait le moins préoccuper Marat, et il était fondé en droit, après cent observations sur ce sujet, de s'en rapporter au civisme et aux lumières de ses concitoyens, pour savoir distinguer le langage toujours digne et les vues élevées de l'ami du peuple, du style diffus, incohérent, trivial et souvent grossier des barbouilleurs de faux Amis du peuple.
Quant au silence de Marat sur la cause de cette lacune, on peut supposer que la nature des événements politiques lui fit ajourner la publication des motifs, puis oublier tout à fait, par les préludes du renversement de la monarchie, le 10 août 1792.
Avant de clore cette revue bibliographique , signalons quelques anomalies qui pourraient bien être le fait inconscient de M. Villiaumé, et qu'à coup sûr on ne saurait imputer ni à Marat, ni à Simonne.
Ce n'est pas sans être étonné que nous avons trouvé dans le journal, relié par les soins de M. Villiaumé, un certain nombre de feuilles de VOrateur du peuple, par Fréron. Nous savons bien que parfois Marat faisait paraître dans la susdite feuille des
articles qui ne pouvaient, assez à tennps, entrer dans Y Ami du peuple ; mais le contenu de tous ces numéros n'étant pas exclusivement de Marat, c'est, ce nous semble, détruire l'unité d'une œuvre que d'y ajouter celle d'un autre. En pareil cas, le mieux serait d'en faire un carton supplémentaire, destiné à faire suite aux Œuvres politiques; mais, en admettant qu'un tel amalgame ait eu sa raison d'être, comment expliquer, dans cette même collection du journal, la présence d'un Prospectus du Journal de Maœimilien Robespierre, et celle d'un numéro du Journal du Diable, rédigé par Labenette, un trës-humble de Lafayette?
En l'absence de toute réimpression faite par les
soins de Marat ou de sa veuve, on ne saurait assez
' protester contre ces entraînements irréfléchis dont la
bibliographie de Marat n'offre que trop d'exemples.