‹ La bien-aiméeChapitre 38 sur 45 · INTERLUDE · texte numérisé non relu

INTERLUDE

Cette cour à bâtons rompus fut interrompue par l'apparition de Somers, de sa femme et de ses enfants sur l’esplanade de Budmouth. )

Alfred Somers, autrefois jeune et pittoresque comme sa propre peinture, était maintenant un homme d'âge mûr, très respectable avec ses lunettes et son régiment de filles de tous âges qui, pour l'instant, contribuaient d’une façon appréciable aux revenus des loueurs de cabines établis sur Ja plage.

Mrs Somers, — autrefois l’intellectuelle et émancipée Mrs Peyne-Avon, — avait aujourd'hui rétrogradé à la disposition d'esprit timide de ses mère et grand'mère, contrôlant soigneusement et strictement toutes les manifestations d'art et de littérature qui eussent pu tomber sous les yeux innocents de ses filles: veillant à ce que toute moelle et toute fibre de vie fût retranchée de leur éducation.

Elle était un exemple vivant de cette triste loi qui fait que les générations successives de femmes ne progressent guère, et perdent en se mariant l'avance intellectuelle qu’elles avaient acquise jeunes filles.

Le peintre de paysages était maintenant un académicien, comme Pierston, mais plus populaire que

distingué. [1 avait renoncé à ce goût particulier et personnel dans le choix des sujets qui le distinguait autrefois. ne peignant plus que les aspects souriants de la nature. Au demeurant ses toiles dans leur genre étaient excellentes, et bien vues des marchands de tableaux et des critiques médiocres.

Grâce aux larges chèques touchés au nom de riches Américains ou Anglais, il s'était fait construire une maison somptueuse mais banale, à Budmouth, et avait pu parfaire l'éducation de ses filles.

La vision de Somers, de sa famille, de sa maison et de sa réputation sociale, de Somers dont les fantaisistes conceptions et les images exubérantes étaient des joies qu'il ne retrouverait jamais, attristèrent Pierston. Lui aussi était un contemporain du peintre... il se sentit un homme fini.

Si forte fut cette impression qu'il s’interdit de remettre les pieds dans la péninsule où vivait Avice pendant les quinze jours que dura le séjour de Somers dans la ville, bien qu'il pût contempler de loin ses contours rocheux matin et soir.

Lorsque le peintre et ses filles, les vacances ter-

minées, regagnèrent Londres, Jocelyn songea aren faire autant. Cependant s’en aller sans dire au revoir à Avice la mère eût été peu amical.

Aussi un soir, sûr de la trouver vers cette heure, il prit le petit train qui relie l'île au continent et à la tombée de la nuit il se trouvait devant la porte de Mrs Pierston. Une lumière brillait au premier étage. La bonne qui vint ouvrir lui annonça que la veuve était gravement malade, sinon en danger. Tandis qu'il hésitait à entrer, sachant que sa fille se tenait

auprès d’elle, Mrs Pierston, qui avait reconnu sa voix, le fit prier de monter.

Il ne pouvait refuser, sans manquer d'humanité; mais soudain il se souvint que la jeune fille ne l'avait jamais vu réellement, ne l'avait aperçu que Île soir, et devait le croire beaucoup plus jeune. Ce fut donc avec appréhension que le sculpteur gravit l'escalier e* pénétra dans le petit salon transformé en chambre à coucher. .

Mrs Pierston était étendue sur un divan, le visage émacié, extraordinairement amaïgrie.

— Entrez, fit-elle en lui tendant la main, que je ne vous effraie pas.

Avice était assise auprès d'elle, occupée à lire. La jeune fille se leva vivement et ne parut pas le reconnaître au premier abord.

— Oh! C'est M. Pierston, fit-elle au bout d’un moment: et inconsciemment, cruelle elle ajouta avec une surprise évidente :

— Je croyais que M. Pierston était.

Sa phrase resta inachevée; mais bientôt, à son attitude, Jocelyn devina la suite : € Bien plus jeune. » S'il ne l'avait pas revue, Pierston aurait peut-être supporté avec philosophie ce cruel jugement. Mais il la voyait; et un sentiment enraciné profondément en lui, et qu'il croyait mort, refleurissait soudain.

Jocelyn apprit alors qu’Avice, pendant ces dernières années, avait été fréquemment sujette à des attaques de ce genre. Angine de poitrine, disait le médecin...

Elle allait mieux en ce moment, bien que très faible encore.

Elle ne consentit pas à parler d'elle et, profitant

d’une absence momentanée de sa fille, elle aborda le sujet qui la préoccupait.

Aucun des remords qui torturaient Pierston à cause de la disproportion des âges, ne l'avait effleurée. Pour elle le sculpteur avait toujours quarante ans. La crainte qu'il cessât ses visites n'avait pas été étrangère à sa fièvre, et dans son inquiétude elle se montra plus franche qu’elle n'aurait voulu.

— Les chagrins et la maladie suscitent toutes sortes de craintes, monsieur Pierston, dit-elle. Lorsque vous m'avez parlé il y a un mois, je n'étais pas enthousiaste; mais depuis j'y ai souvent songé et je serais heureuse que votre projet se réalisât. Merci d'être venu.

— Vous parlez de mon désir d’épouser Avice, chère Mrs Pierston?

— Oui. Vous n'avez pas changé d'idée, n'est-ce pas? Alors je voudrais que vous agissiez et que tout se décide. Avice n’est pas une fille positive comme je l’étais; elle ne consentirait pas à devenir la femme d’un commerçant de l’île. Et je tremble de la laisser seule dans la vie.

— Mais vous n'êtes pas près de la quitter, j'espère, chère vieille amie. ;

— Sait-on jamais? Mes crises, lorsqu'elles me prennent. sont atroces. J'aspire au repos dans ces moments-là. Alors. vous voulez bien d'elle?

— De toute mon âme. Mais elle ne veut pasde moi?

— Je ne crois pas qu’elle vous soit aussi hostile que vous l'imaginez. Je suis sûre que si vous lui parliez ouvertement, sa réponse vous serait peut-être favorable.

Ils rappelèrent alors les premiers jours de leur connaissance.

La jeune fille rentra.

— Avice, dit la mère à brûle-pourpoint, M. Pierston désire vous épouser. Il est plus âgé que vous; mais Je ne crois pas que vous trouviez jamais quelqu'un de meilleur. Voulez:vous de lui pour mari, voyant l’état où je suis et considérant mon désir de vous voir établie avant de mourir?

— Mais, mère, vous n'allez pas mourir; vous allez déjà beaucoup mieux.

— Pour le moment. mais qui sait si demain?

Voyons, répondez. M. Pierston est la bonté même; il est de plus intelligent et riche. Je désire, oh! si ardemment que vous l’épousiez! Je n'en puis dire plus.

Avice jeta un regard suppliant vers le sculpteur, puis baïissa les yeux.

— Désire-t-il vraiment m'épouser? murmura-t-elle d’une voix presque inintellisible en se tournant vers

Pierston. Il ne me l’a jamais dit.

— Ma chérie, comment pouvez-vous en douter?

fit vivement Jocelyn. Mais je ne veux pas que vous me donniez votre main par pitié et contre vos sentiments.

— Je croyais que M. Pierston était plus jeune, murmura-t<elle à sa mère.

— Qu'importe! Quand tant de qualités compensent ce léger inconvénient! Comparez notre position à la sienne. C'est un grand sculpteur, Avice: il a un atelier immense, plein de bustes et de statues que j'ai époussetées autrefois. Cette vie vous conviendrait

certainement. Toute l'éducation que nous vous avons donnée vous est inutile ici. à

Avice ne se sentait pas de force à discuter. Elle avait l’apparente douceur de sa grand'mère, et la question ne semblait la frapper qu’au point de vue des convenances.

— Très bien, je crois qu’il faut dire oui puisque vous me le conseillez, répliqua-t-elle paisiblement après un moment de silence. C'est en effet la sagesse, du moment que vous le désirez et que M. Pierston m'aime, Je... Je

Il semblait à Jocelyn vivre un rêve étrange. Cette curieuse passion l’incita à persévérer en dépit de la sagesse qui lui soufflait : « Va-t'en! »

Mrs Pierston prit-la main d’Avice et la mit dans celle de Jocelyn. On ne prononça aucune autre parole: l'affaire fut regardée comme convenue.

Peu après, on entendit contre les vitres un bruit de sable fin. Pierston ouvrit la fenêtre et vit scintiller au loin le vaisseau-fanal. Une bruine serrée se mettait à tomber avec la nuit.

Jocelyn avait projeté de faire à pied les deux miles qui le séparaient de la gare, mais c’eût été folie par ce temps-là 1l resta jusqu'au souper, et comme, au moment où l'on sortait de table, la pluie tombait toujours. Mrs Pierston l'invita à passer la nuit sous ieur toit.

Quelle curieuse sensation il éprouva à loger dans la maison qu'il! avait habitée enfant, alors que son père menait une vie stricte et que son nom à lui, Jocelyn, n'avait pas franchi les limites du petit village d'East- -Quar: riers.

or

Il dormit peu et dès l’aube se dressa sur son lit.

Pourquoi continuerait-il à vivre à Londres une fois marié? Sûrement, avec une femme jeune, l’île était un lieu de résidence tout indiqué. [1 pourrait louer Sylvania Castle comme il l'avait fait autrefois: mieux même, il l’achèterait.

La vie ne pouvait rien lui offrir de plus désirable qu'une maison sise sur les rochers, égayée par NS et où il finirait ses jours en paix. -

Tandis qu'il réfléchissait, le jour s'était levé; il discerna à quelques pas de lui une silhoutte fantômale.

Son lit était placé vis-à-vis de la fenêtre; en face de lui se dressait un long miroir, et l'ombre qu'il apercevait n'était autre que son image.

L'homme qu'il contemplait dans la glace était de nombreuses années en avance de celui qu'il sentait être. [1 détourna les yeux de ce fantôme ironique et une voix secrète murmura en lui: el! y a de la tragédie dans l'air. »

Il ne put éloigner le spectre et finalement se jeta à bas de son lit.

Soit qu'il se fût surmené ces derniers- temps, soit qu'il vieillit à grands pas, jamais il ne s'était reconnu aussi âgé qu'aujourd'hui, à la lumière froide et dure du matin.

Quelle affreuse injustice! Pourquoi gardait-il une âme jeune dans ce corps décrépit, et par quelle cruauté ne pouvait-il échanger sa misérable carcasse contre un corps jeune e* beau, comme sa Bien-Aimée idéale l'avait fait tant de fois?

Avice vivait maintenant près de sa mère pour la

mieux soigner, et Jocelyn et elle devaient se retrouver au petit déjeuner. Elle n’était pas dans la pièce lorsqu'il y descendit, mais elle y rentra quelques minutes après. Pierston savait que la veuve allait mieux et la perspective de déjeuner avec Avice le rendait tout joyeux.

[1 se leva, la main tendue. Lorsqu'elle le vit en pleine lumière, elle recula, si saisie qu’elle quitta la pièc® prétextant avoir oublié quelque chose. Lorsqu'elle revint, elle était très pâle. Elle s’excusa de son trouble : elle avait veillé sa mère toute la nuit précédente et ne se sentait pas aussi bien que d'habitude.

Pierston ne put surmonter le malaise que lui avait donné le regard terrifié de la jeune fille. Cet incident fortifia ses craintes de la nuit: il y avait de la tragédie dans l'air. [1 résolut — dût-il en mourir, — qu'il n’y aurait aucun malentendu entre eux.

— Miss Pierston, dit-il en s’asseyant, il faut que vous sachiez la vérité avant de vous engager à moi. Si vous me le permettez, je vais vous parler un peu de moi.

— C'esi cela .

— J'ai aimé votre mère autrefois et je voulais l'épouser, seulement elle ne voulut pas, ou plutôt elle ne put.

— Quelle chose étrange! fit la jeune fille en regar-

dant successivement Jocelyn, puis les objets envi-

ronnants. Mère ne m'a jamais dit ça. Après tout, cela n’a rien d’extraordinaire. Je veux dire: vous êtes assez âgé pour cela.

Il vit dans cette remarque une ironie qu'elle n'y avait pas mise et répliqua sèchement :

— Oh! oui, assez âgé! Trop même!

— Trop âgé pour mère? Comment cela?

— Parce que j'avais fait la cour à votre grand'mère déjà!

— Non! Comment est-ce possible?

— J'ai même été fiancé à elle. J'aurais dû l’épouser si j'avais pris la bonne route au lieu de me jeter dans les chemins de traverse.

— Mais c’est impossible, M. Pierston! Vous n'êtes pas assez âgé! Voyons, quel âge avez-vous? Vous ne me l'avez jamais dit.

— Je suis très vieux...

— Ma mère et ma grand'mère! fit-elle en le considérant non plus comme un mari possible, mais bien comme un étrange fossile à forme humaine.

Pierston devina la signification de son regard, mais décidé à aller jusqu’au bout, il ne s’épargna pas.

— Oui. L'amoureux de votre mère et de votre grand'mère, rénétait-il.

— N'avez-vous point été aussi l’amoureux de mon arrière-crand mère? demanda-t-elle avec un intérêt anxieux comme devant un drame passionnant qui étouffait toute considération personnelle.

— Votre imagination vous entraîne. Mais je suis très vieux, vous le voyez.

— Je ne savais pas! fit-elle d'une voix inquiète. Je vous ai jugé sur votre mine et vous ne paraïissiez pas si âgée.

— Et vous, vous êtes très jeune.

Un silence suivit, elle le regardait de temps en temps, et ses grands yeux aux pupilles dilatées avaient

une expression singulière. [] n'aurait su dire si c'était de la pitié ou de la crainte.

Pierston toucha à peine au repas, et tout à coup se leva vivement en annonçant qu'il allait profiter de a beile matinée pour aller se promener sur les rochers.

Aussitôt dehors, il se dirigea vers les hauteurs qui s'élèvent au nord-ouest à un mille de là. Son intention était de rentrer au bout d’une demi-heure, de visiter la malade et de lui rendre sa parole : mais il ne pouvait se décider à cette volte-face : il gagnait du temps, laissait les choses en état.

ll prit donc le chemin qui regagnait Budmouth.

Rien ne se passa jusqu’au soir. Mais alors arriva un billet de Mrs Pierston écrit au crayon :

le suis inquiète de votre brusque départ. Avice semble crotre qu’elle vous a offensé. C’est tout à fait imvolontaire. j'en suis sûre. Je suis bien anxteuse. Repondez-moi un mot pour l'amour du ciel£ Vous n'allez pas nous abandonner maintenant, n'est-ce pas? li y va du bonheur de mon enfant!

« fe ne vous quitterai pas, songea Jocelyn, cela ressemblerait trop à ma première fuite. [1 faut que ce soit elle qui prenne l'initiative d’une rupture! >»

Il se rendit aussitôt auprès de Mrs Pierston, et ta trouva tâcheusement agitée Elle saisit les mains de Jocelyn en pleurant.

— Oh! il ne faut pas lui en vouloir, cria-t-elle. Elie est si jeune. Nous sommes du même sang tous les trois! Mon cœur se brisera si vous l’abandonnez maintenant! Avice!.

Page 1