A HENRY GIRARD
LE
QUARTIER SAINT-SÉVERI]^
Au Moyen A^e, la paroisse de Saint- S<':verin formait une sorte de triangle, aux
lignes tremblées, faussé par le bas, à la pointe écacbée par un carrefour. Ce triangle dont la base s'appuyait sur l'abreuvoir Mâcon et la rue de la Harpe et dont les deux côtés gondolaient, d'une part, dans les rues de la Huchette et de la Bucherie, et de l'autre dans les rues
au Fain et des Noyers, s'acutait brusquement sur la place Maubert qui s'évidait et se recourbait comme un croissant.
Cette sorte de triang-le était couché à contre-fil de l'eau, sur le bord de la beine.
La contexture de ce quartier s'est à peine modifiée. Il suffit de remplacer l'abreuvoir Mâcon par la place Saint Michel, les rues au Fain et des Noyers par le •boulevard Saint-Germain pour s'y retrouver. Le quartier ressemble toujours à une équerre, cassée par le bout, mais l'èxténsion de la rue Mong*e, baptisée dans son nouveau parcours du nom du physicien Lag-rang-e, a déformé le croissant de là place Maubert et substitué au retroùssis de ses accroche-cœurs lés dents d'une fourche. En dépassant la place et
en prolongeant hors de la paroisse la ligne du boulevard Saint-Germain jusqu'au quai, l'on a, reproduite, l'exacte image d'un morceau de Brie dont la pointe s'aiguise à la jonction de ce boulevard et du quai de la Tournelle.
Mais ce triangle réel, complet, est tout moderne. Au Moyen Age, la dernière rue qui s'ouvrait, après la place Maubert, à l'est, était la rue Sàint-Nicolas-du-Chardonnet ; elle courait devant le monastère des Bernardins qui s'étendait jusqu'à la porte de la Tournelle.
Pour se bien figurer l'ancien aspect de ce coin de Paris il faut évoquer le souvenir de certaines villes épargnées de l'Allemagne, ou se rappeler le quartier Martainville, tel qu'il existait, il y
a quelques années encore, à Rouen.
C'était un lacis de tranchées noires, de rues sombres fuyant d'abord droit devant elles, puis dessinant des crochets, s'ag-rippant à celles qu'elles rencontraient tombant, se relevant, grimpant à des échelles de meunier, descendant en des glissades dans des impasses. Les maisons étaient étroites, tout en hauteur, écartelées, sur leur épiderme de plâtre ou de briques, de grandes croix de Saint- André en bois, ceinturées à la taille de poutres peintes. Les étages débordaient les uns au-dessus des autres, semblables à des tiroirs à moitié tirés, de commodes à ventre ; des balcons en demi-luno surplombaient la rue, et, aux angles, des tourelles s'effilaient en l'air en des cornets d'ardoises, en des capuchons relevés de nioines, se terminaient au-dessus
du sol en des volutes de colimaçons, en des culs-de-lampe.
En bas, souvent des piliers soutenaient la panse hydropique de la façade qui saillait sur la tête des passants et formait une galerie couverte abritant des soupiraux, des portes à pentures, des porches à barreaux, à judas, à herses, — et si l'on franchissait ces portes, l'oa accédait dans d'immenses couloirs voûtés tels que des fours, interrompus ça et là par des escaliers en spirales, en vis de Saint-Gilles.
Et ces corridors menaient A des cours aérées, à de spacieux jardins. Petite sur le devant, la maison s'enflait sur les derrières, vivait à la campag-ne. Le bruit cessait, éteint dès l'entrée par ces murailles épaisses, par ces pierres sourdes.
, Retirées et intimes, dès qu'elles tournaie^it le dos aux rues, ces maisons batelaient lorsqu'elles faisaient face au public ; elles se déhanchaient avec leurs buffleteries de chêne noir, titubaient sous leur bonnet en chausse à filtrer de clown, semblaient débiter des boniments au dehors et ne cesser leurs facéties que pour se recueillir en leur céans ; celles de ces bâtisses qui se livraient au commercé adoptaient, tout en restant gaies, l'allure de leur profession ; leurs traits étaient façonnés par le métier des gens ; elles étaient leurs coquilles, étaient agencées exprès pour eux ; le fournil du boulanger, la forge de l'artisan avaient décidé des contours et des ornements des lieux qui les contenaient ; ce n'était pas, comme maintenant , d'indifférentes boutiques ,
aptes à arborer le comptoir d'un marchand de vins, le magasin d'un fabricant de vélocipèdes ou la resserre d'un drbg^uiste.
Le quartier Saint-Séverin fut, dès son orig^ine, ce qu'il est maintenant, un quartier miséreux et mal famé ; aussi regorgeait-il de clapiers et de bouges ; son aspect était sinistre à la fois et hilare ; il y avait, à côté d'auberges de plaisante mine et d'avenantes rôtisseries pour les étudiants, des repaires pour bandits, des coupe-gorge accroupis dans la fange des trous punais ; il j avait aussi, çà et là, quelques anciens hôtels appartenant à des familles seigneuriales et qui devaient s'écarter, avec morgue, de ces tavernes en fête, lesquelles regardaient certainement à leur tour du
haut de leurs joyeux pignoiis le sanhédrin des bicoques usées, des ignobles cambuses où gîtaient les voleurs et les loqueteux.
Mais que ces bâtisses fussent jeunes ou vieilles, riches ou pauvres, elles étaient quand même lancées pêle-mêle dans le tourbillon cocasse des rues qui les conduisaient au galop de leurs pentes, les jetaient dans des pattes d'oie, dans des tranchées, dans des places plantées de piloris et de calvaires ; et, là, d'autres maisons s'avançaient à leur rencontre, leur faisaient la révérence, ou dansaient en rond, le bonnet de travers, les pieds dans un tas de boue. Puis le cercle de la place se rompait et les rues repartaient, se faufilaient en de maigres sentes, finissaient par se perdre dans des
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allées en sueur, dans les tunnels obscurs des grands porches.
Au milieu de ce sabbat de chemins égarés et de cahutes ivres, la foule grouillait, harcelée par les cloches qui la conviaient aux offices, arrêtée par des moines qiii quêtaient au nom de « Jésus, notre Sire », amusée par les cris des marchands qui se croisaient, par les chandeliers qui bramaient à tue-tête :
« chandoille de coton, chandoille ! » par rherbier qui annonçait ses amis fleurant comme baume, par Toubloier cher aux enfants, le fabricant de gâteaux secs et de rissoles, qui lançait ce refrain singulier^ tout à la fois surpris et peureux : « Dieu !
qui appelle l'oubloier ? »
• .11 y avait, dans chaque rue, comme une foire à demeure. Les négociants har-
paient la clientèle, se disputaient si bien
sa bourse qu'un édit décréta que aul ne pourrait ag-uicher le chaland, tant
qu'il serait dans la boutique d'un autre ; c'était la retape commerciale, telle qu'elle se pratiquait, il y a quelques années encore, ainsi qu'un souvenir des vieux âges, sur le carreau du Temple.
La nuit, tout ce hourvari deô affaires cessait. Le couvre-feu sonnait à Saint- Séverin ; chacun se barricadait et fermait boutique ; les rues, éclairées par les veilleuses placées au pied des Vierges debout dans leurs cages treillissé'es de fer, valsaient, silencieuses, dans l'ombre.
Alors les écoliers ribaudaient avec' les voleurs et les filles. Bien que le prévôt de Paris eût, au xiv® siècle, rendu une ordonnance prescrivant aux femmes qui
s'asse«iblaient à l'abreuvoir Mâcon et dans d'autres lieux de se retirer, le soir, après dix heures, sous peine de vingt sols parisis d'amende, les filles n'en pullulaient pas moins, soutenues par les étudiants et les filous, et elles ne tenaient pas plus compte de ces injonctions que de celles qui leur défendaient de porter des robes traînantes, des collets renversés et des chapeaux d'écarlate ou des jupes rouges.
Les mendiants, les prostituées et les grinches sont restés depuis le Moyen Age dans ce coin de ville, mais les étudiants semblent l'avoir pour jamais quitté- Us ne franchissent guère maintenant le boulevard Saint-Germain et le boulevard Saint-Michel qui enserrent le labyrinthe des vieilles rues. A l'heure
actuelle, le quartier Saint-Séverin, le seul, à Paris, qui conserve encore un peu.de l'allure des anciens temps, s'effrite et se démolit chaque jour ; dans quelques années, il n'y aura plus trace des délicieuses masures qui l'encombrent. On nivellera d'amples routes, l'^n abolira les tapis-francs, l'on refoulera le long" des remparts les purotins et les escarpes ; une fois de plus, les moralistes s'imag'ineront qu'ils ont déblayé la misère et relégué le crime ; les hygiénistes clameront également les bienfaits des larges boulevards, des squares étriqués et des rues vastes ; l'on répétera sur tous les tons que Paris est assaini, et personne ne comprendra que ces changements ont rendu le séjour de la ville intolérable. Jadis, en effet, on ne grillait
pas, l'été, dans des rues étroites et toujours fraîches et l'on ne gelait pas l'hiver, dans des sentes à peine ouvertes et à l'abri des vents ; aujourd'hui, l'on rissole, au temps des canicules, dans les saharas du Carrousel et de la place de la Concorde et l'on gfrelotte, par les frimas, sur ces interminables avenues que balaient les bises. Sans doute, les égouts déodorisés puent moins, mais nous avons à humer, en échange, les infectes senteurs des asphaltes et des gaz, des voitures à pétrole et des pavés de bois.
Naguère, derrière les logis, s'étendaient des jardins en fleurs et d'immenses cours ; maintenant les croisées s'ouvrent sur des puisards et se touchent ; les gens qui n'habitent pas sur la rue étouffent ; l'air était derrière les façades
et il est désormais devant ; de même pour les arbres : ils ont sauté par-dessus les maisons et ils s'étiolent, actuellement, à la queue-leu-leu, sur des trottoirs, les pieds pris dans des carcans de fonte. En somme, l'espace est le même qu'autrefois, mais il est réparti d'une façon autre.
Ajoutons qu'au temps passé l'on respirait à l'aise chez soi, dans de hautes et de salubres chambres, et que maintenant l'on s'anémie dans de minuscules loges dont les cloisons de papier et les plafonds bas laissent filtrer Mous les bruits. Personne ne peut plus souffrir en paix, si son voisin dont il lui faut, malg'ré lui, subir la vie, est père.
Ni silence, ni bouffées de verdure, ni place pour se mouvoir au dedans ; au-
cun moyen de s'abriter du chaud et du froid au dehors, tels semblent être les résultats obtenus par ce fameux prog-rès dont tant de jobards nous rebattent les oreilles^ depuis des ans !
Je ne vois pas, en tout cas, ce qu'au point de vue de la salubrité et de l'hygiène, la classe moyenne a g*ag-né à ces chang-ements.
Quant aux pauvres, c'est autre cliose :
l'on est en train de détruire leurs derniers refuges. Jadis, ils pourrissaient dans les casemates en pierre des vieux bouges ; dorénavant, ils crèveront dans les greniers de zinc des maisons neuves. Autrefois, ils s'hébétaient avec des breuvages impétueux, mais qui ne les foudroyaient point ; aujourd'hui, ils se saoulent avec des mixtures qui les cal-
cinent en quelques mois et les rendent fous. Dans le quartier Saint-Séverin, plus qu'ailleurs peut-être, cette vérité s'affirme.
En attendant que les tapis-francs de ses ruelles soient démolis, d'immenses assommoirs et de formidables bars se sont installés à tous les nouveaux rezde-chaussée de ses avenues. Dans les anciennes tanières qui existent encore, dans le cabaret de la Guillotine de là rue Galande, pour en citer un, Trolliet, le patron, versait à ses habitués des consommations dures au goût, mais quasi saines ; son vin valait celui que débitent aux ménag-ères les épiciers du coin el, bien qu'elle fût un peu véhémente, son eau-de-vie de marc était louable. N'ayant pas de frais généraux^ il
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pouvait livrer des boissons honnêtement frelatées, à bon compte ; mais il n^en est pas de même de ces abreuvoirs que l'on vient de fonder et dont les dépenses d'installation et de loyer sont énormes.
Attirés,, comme des papillons de nuit, par l'illumination furieuse de ces salles, les purotins commencent à déserter déjà les antiques mannezing-ues et ils vont s'ingurg-iter, le soir, dans un décor qui les éblouit, des poisons explosifs, des liquides de colère et de meurtre.
Les hyg-iénistes et les marchands de morale qui se réjouissent de voir disparaître, un à un, les chenils séculaires de Saint-Séverin, verront de combien montera, dans cette paroisse, la cote des criminels et des aliénés, lorsqu'on aura
complètement aboli les traces des tavernes d'antan, pour y substituer partout le luxe moderne des g-rands bars.
Là où s'étend maintenant la place Saint-Michel j s'extravasait, au Moyen Age, l'abreuvoir Mâcon. Adossé à la rue de la Huchette, il s'allông-eait jusqu'à la rue de la Serpent, devenue rue Serpente, jusqu'à la rue de l'Aronde ou de l'Hirondelle dont un tronçon existe encore, tel qu'un couloir dévoûté, derrière l'une des maisons de la place qu'elle rejoint à la rue Gît-le-Cœur,
Dans cette rue de l'Aronde, ainsi nommée parce qu'une hirondelle peinte sur une enseigne se balançait à la porte
d'un mauvais gîte. Ton trouvait au xiii* siècle deux établissements de bains, puis la demeure de deux sœurs sachètes et le log-is (ju'habitait dame Kateline qui
file l'or-
Quant à l'abreuvoir même, c'était un des plus anciens fiefs de la prostitution parisienne. Une ordonnance de saint Louis lui reconnaissait le droit d'héberger des filles ; mais elles ne s'y confinèrent point et envahirent peu à peu tout le quartier. Dans son poème du « Dit des rues de Paris », Guillot les dénombre complaisamment. Partout, dans son passage au travers de cette paroisse, il les rencontre. En homme obligeant, il recommande de ne pas s'attarder auprès d'une telle, hoche la tête devant une autre, déclare qu'une troisième est
de <( corps geni ». En quelques mois, il nous montre les fenestrières et les pierreuses de son temps.
Que fut ce Guillot qui, en un indigent écrit, recensa les « bouticles à pé-r chés » de notre ville? Nul ne le sait, au juste; une ancienne chronique nous révèle pourtant qu'il fut un incomparable cocu et un pieux homme, et c'est tout. Ses renseignements sont, en somme, succincts et ils seraient insuffisants pour nous donner un aspect du quartier Saint-Séverin, si la Taille de Paris sous Philippe le Bel, éditée en 1837, par M. .Géraud, chez Grapelet, ne nous permettait de connaître , par le détail , les maisons, les métiers, les habitants même de chaque rue.
Les noms de ces rues, à peine alté-
rés, figurent encore sur l'émail bleu des plaques/ Pourtant, dans cette Taille de Paris, la rue de la Huchette manque, mais nous savons que, tracée sur l'emplacement d'un vig-noble appelé le clos Laas, elle existait à cette époque et devait le parrainag-e de son nom à la marque bien connue d'un bon huchier* Elle était, sur la rive gauche, ce qu'était, sur la rive droite, la rue aux Ours, primitivement baptisée du sobriquet de (( rue où l'on cuit les oies », le camp achalandé des rôtisseurs. Au xvii® s^iècle, elle leur emprunta même son nom, puis elle reprit sa première dénomination, après l'éparpillement dans Paris des tournebroches.
A l'heure actuelle, elle s'ouvre sur le boulevard Saint-Michel, entre un mar-
chand de vins et un café. Assez large dès sa naissance, grossie par l'affluent de la rue de la Harpe qui se jette sur elle en plein flanc, elle va en se rétrécissant, chemine entre une haie débandée de huttes maussades et d'hôtels louches.
Les entrées de ces maisons sont des fissures ; tantôt l'escalier, planté au ras des trottoirs, se perd, en montant avec ses marches d'escabeau, dans un fond de nuit ; tantôt, au contraire, il apparaît au loin, tout au bout d'un couloir de cave, et grimpe, éclairé par un jour sans or, comme passé au travers d'une potion trouble. C'est, en plein midi, le crépuscule; et ces corridors, dont les pierres pleurent des larmes d'encre,
sont précédés, pour la plupart, de por-
tes basses et si étroites que l'on ne sait vraiment quelles personnes spécialement étiques, spécialement naines, peuvent pénétrer dans ces chas d'aiguilles, même en s'effaçant, même en se glissant de profil.
La rue de la Huchette, qui fut autrefois égayée par le fri-fri des lèchefrites, n'est plus aujourd'hui qu'une sente triste; elle donne naissance à deux ruelles qui la rejoignent à la Seine; l'une, assez longue, sale et tortueuse, la rue Zacharie, est surtout façonnée par des meublés de dernier ordre et de bas zings ; elle devait être moins malpropre au Moyen Age, alors qu'elle s'appelait Sac-à-Lie, car elle ne possédait qu'une taverne et était surtout ha-^ bitée par des fourbisseurs de lames de
sabres et des marchands d'épées ; l'autre, la rue du Chat-qui-Pêche, est si courte qu'elle semble être une simple fente pratiquée entre deux murs; elle est bancroche et humide, noire et déserte, charmante ; malheureusement, elle se gâte déjà, près du quai. On Ta élargie sans aucune utilité puisque personne n'y passe; elle s'évase à cet endroit entre deux boutiques dont les étalages peuvent au moins évoquer les souvenirs d'un autre temps : à droite, un éditeur de sciences occultes et, à gauche, un bric-à-brac ; mais, hélas ! celui-ci vient de céder sa place, il y a quelques jours à peine, aux ingénieurs de la Compagnie d'Orléans, chargés d'achever le saccage des derniers débris du Paris d'antan !
Il aurait fallu que cette ruelle eût, â son autre extrémité, au coin de la rue de la Huchette, une échoppe de livres de théologie ou d'imag-es de piété et un marchand de parchemin ou de chasublés, pour la mieux sortir du milieu trop moderne qui l'entoure ; mais ses ang-les sont occupés par le g'aletas d'un menuisier et par un mastroquet dont les vitrines bondées de bouteilles aux g-oulots eng-orgés de glandes montrent les stigmates des maux qu'elles renferment. Elles sont les scrofules de la verrerie, l'anémie des litres; elles sont en accord avec les alcooliques et les malheureux qu'elles dépriment. Forcément, elles ont succédé aux fioles bien portantes de jadis, à ces flacons aux cous trapus, aux larges panses, dont les li-
quides tonifiaient, au lieu de les empoisonner, les gens qui leur:, demandaient un réconfort.
En face de cette ruelle, au n° 11 dé la rue de la Huchette, une boutique aux carreaux dépolis se recule, paraît sur le point de tomber à la renverse ; sa façade est sans gloire, et elle n'est rien moins cependant que celle du café Anglais des indigents, du Cubât des gueux. Si Ton veut y dîner, il faut apporter avec soi son pain, car ce restaurant n'en fournit pas. La salle est grande, avec son fond d'ancienne cour planchéiée couverte d'un toit vitré, en dos d'âne. A droite, près de l'entrée, un étal de boucher, des couperets, un tranchoir et des scies ; à gauche, un
comptoir derrière lequel se tiennent la
patronne et sa fille. Elles y débitent les plats, de luxe, le rosbif, le macaroni, le fromage, lès confitures, la marmelade, ou distribuent, sur une soucoupe, une poire avec deux noix ; puis, séparé de leur comptoir par une courte allée qui mène dans une petite pièce, un long" fourneau sur lequel un homme répartit le ragoût de mouton, le lapin et le bœuf; en fait de légumes, des haricots blancs ou rouges, de la purée de pois et des lentilles.
Ce menu est invariable et dans cet établissement le service n'existe pas.
L'on doit donc aller chercher, soi-même, son assiette, son couteau, son couvert d'étain et faire queue devant le cuisinier si l'on veut obtenir une portion.
Pêle-même, dans la salle enfumée par rhaleine des mets, des gens marchent avec précaution, tenant un bol à la main, puis s'attablent en silence, .la casquette écrasée sur la nuque, et mangent, tandis que les camarades, qui ont déjà absorbé Téponge enflée d'une robuste soupe, campent, d'un air faraud, leurs poings de chaque côté de l'assiette, les pointes de la fourchette et du couteau en l'air.
Dans cette salle où l'on est si serré, les uns contre les autres que les tabourets sans dossiers se touchent, l'on^ ne boit généralement que de l'eau. De rares clients réclament cependant quelquefois un demi-setier, mais alors un garçon vient et, donnant donnant, il ne livre la tôpette que contre argent.
En somme) dan^^ce restaurant, la nour-
riture est simple, mais elle est résolument saine; deux sous de bouillon, quatre sous de bœuf, les dix centimes de pain que l'on a apportés, pour quarante centimes, l'on mange. Les gens riches et les gourmets peuvent, pour six sous, se réconforter avec du vrai rosbif. Ce n'est plus en effet, le torchon mol et rose, la carne détrempée dans de l'eau de Seine et séchée sur la tôle d'un four des grands bouillons, c'est delà viande juteuse et qui saigne, de la viande aux sucs rouges.
Les pauvres diables auprès desquels je m'attablais, au temps où je scrutais ce quartier dans tous ses coins, étaient bons enfants et serviables. Ils étaient, pour la plupart, des ouvriers abêtis par de durs métiers, des manœuvres vieillis par les chômages. Ils valaient certainement
mieux que ceux qui pâturaient derrière le comptoir de la patronne dans une toute petite pièce où il faut commander une chopine de vin pour être admis. Là, il y a de tout ; des artisans honnêtes, des salariés d'amour, des peintres sans le sou, des poètes dans la dèche, des copistes ; la rage des débines s'y sent. J'y entendis cependant, un soir, entre deux chineurs de bibelots,, une conversation instructive et bonhomme qui me parut plus pleine que celles échang-ées par bien des gens du monde dans leurs salons.
La chambre était comble. Après avoir torché la sauce d'un éminent rata, mes deux voisins avalèrent une lampée de gros bleu et dirent presque en même temps :
(( Ça va mieux. »
L'un était chauve et vQÛté, très mai-
gre ; il avait la mâchoire en saillie sous un nez protubérant, des yeux de chien, ronds et pleins d'eau. Il était coiffé d'un béret de laine, habillé d'un veston criblé de taches, d'un large pantalon de charpentier, en velours brun, à côtes.
L'autre était grand et gras; il avait le teint enluminé, d'énormes moustaches, une mine de camelot avec son nez retroussé sous des yeux clairs. Il bedonnait dans un complet de cheviotte couleur de farine de lin, avait la tête couverte d'un melon à bords plats, portait à l'index une bague incrustée, ainsi que d'un fragment de fromage d'Italie, d'une pierre roussâtre piquetée de blanc. ,
Il tira de sa poche une lame d'éventail on écaille.
L'autre examina. « C'est du xvm*^ »,
dît-il. Ils parlèrent, a propos d'écaillés, de tortues ; à propos de tortues, de la Nouvelle-Calédonie où ces bêtes abonderaient ; à propos de la Nouvelle-Calédonie, des conseils de guerre sous la Commune, et la conversation se fixa sur les dépqrtés.
— Moi, fit le gros homme, j'y ai été ; ça me connaît, la Nouvelle; eh bien! là vrai, ils blaguent, ceux qui se plaignent^ qu'on les y ait envoyés. On y était libre, on y faisait ce qu'on voulait, il n'y avait que les soldats qui nous gardaient qu'étaient tenus ; puis, mon vietix, ceux qui n'étaient pa§ des faignants, ils en ont récolté du poignon ! Tiens, aussi vrai que je te le dis, moi qui étais sans le sou, en débarquant, ben, j'avais fini par monter un café et que ça ronflait !
pour sûr, ça valait mieux que de bricoler, comme on fait, ici!
— Eh bien! mais, alors, dit l'homme au béret d'une voix g-og'uenarde, si c'était si ronflant que ça, pourquoi donc que toi, qui. n'es rien au monde, t'es revenu ?
— Parce que, malg*ré tout, je m'embêtais, là-bas, loin des camarades. Ah!
si c'était à refaire! L'amnistie, vois-tu, ça nous a mis dedans ; c'est drôle, ce que ça nous a tous tourné la boule; sans elle, ce qu'on serait calé, maintenant !
L'homme au béret leva les épaules, puis, lentement, se parlant à lui-même, il murmura :
— Moi, pendant la Commune, je turbinais en Afrique; sans quoi, je me connais, si j'avais été ici, c'était l'affaire de
cinq ou six vertes et j'y étais ! — Et, après un silence, avec un indéfinissable accent de regret, il ajouta : — Et aujourd'hui , avec les goûts que j'ai pour la politique, je serais un notable!
Tel ce restaurant Noblot qui, si Ton considère la terrible populace de ces parag'es, n'est pas trop mal fréquenté; mais, nous l'avons dit, il est une bibine de gala, une cantine de luxe. Les bouchons de dernier ordre, les gargotes vraiment infâmes sont plus loin, au bout de Tancienne paroisse, dans cette rue de Bièvre où demeuraient, au Moyen Age, les bateliers. Cette rue contient, aujourd'hui, les plus épouvantables râteliers que Paris possède, des pensions alimentaires où l'on se repaît pour quatre sous. C'est là
que ioiites les bidoches avariées, que toutes les charcuteries condamnées des Halles échouent. Le matin, vers six heures, l'on apporte ces viandes mortes et qui veulent revivre. Elles sont vertes et noires, vertes dans les parties de graisse, noires dans les autres. On les épluche, on les sale, on les poivre, on les trempe dans le vinaigre, on les pend pendant quarante-huit heures dans un fond de cour, puis on les accommode et on les sert. C'est, pour les gens qui mangent de cette putréfaction matée, la dyssenterie en ([uelques heures.
Dans la même rue, d'autres restaurants s'étalenl, moins redoutables. Là, on ne prépare que des légumes, surtout des haricots ([ue l'on cuit dans de la potasse.
Quand ils sont simplement g^onflés, l'on
enfonce dans la bassine une cuillerée de saindoux et Ton débite.
La portion coûte deux sous ; joignezy deux sous de pain et une canette de bière fabriquée avec Dieu sait quoi ! et qui vaut, elle aussi, dix centimes, et l'on peut pour six sols se procurer l'illusion d'être nourri.
Une fois par semaine, ces maisons apprêtent du moût de veau aux pommes.
C'est le grand régal des purotins qui, s'ils ont quatre sous, bâfrent voracement cette viande creuse.
J'ajoute enfin, pour les gens à l'affût de bonnes et de sales affaires, que ce métier d'empoisonneur des pauvres hères est excellent, car ceux qui le pratiquent font fortune en cinq ans et se retirent.
En ce lieu où, entre deux cabarets sans éclat, la rue de la Hùchette se termine, là rue de la Bûcherie commence avec un marchand de vins rajeuni par un maquil-lage de bleu de nerfs nus et de rouge sang". Cette voie longeait naguère le port au bois et était, en grande partie, peuplée par des déchargeurs de bateaux et des bûchiers. Dans la Taille de Paris, on rélève les noms de ces artisans, charpentiers pour la plupart, dé pères en fils, vivant sur le bord de la Seine, fréquentant les
bateliers de h\ rue de Bièvre,
Mais cette petite population s'écartait de la partie de la rue qui confinait à la ruelle des Rats et à la sente du Feurre.
Là, l'aspect des cahutes changeait ; Ton entrait dans le quartier des étudiants ; à l'endroit même où se dressent les annexes de l'ancien Hôtel-Dieu s'élevaient, au Moyen Age, de nombreux hôtels, hôtels du Cygne couronné et de Saint-Pierre, du Lion d'argent, de Saint-Georges, du Ghe-.
val blanc et de la Trinité, du Poing d'or et de la Main d'argent, d'autres encore, dont le dernier, faisant le coin de la rue Saint- Julien-le-Pauvre, portait l'enseigne de l'Image de Notre-Dame.
A l'heure actuelle, la rue de la Bûcherie n'est habitée par aucun débardeur, — car ses marchands de bois émigrèrent au xvn*^ siècle à la Râpée, — et elle n'est plus
qu'une suite ininterrompue de buvettes et de garnis où log'ent à la nuit des mendigfots et des filles.
A sa naissance itiême, alors que Ja rué de la Huchette se meurt sur la place du Petit-Pont, elle chemine et zig*zague entre les constructions de l'Hôtel-Dieu et tout s'efFondre ; des madriers soutiennent le ventre de ces bâtisses, grillagées, telles que des prisons, tannées comme par des fumées d'incendies, trouées en bas, dans leurs murs tachés de suie, d'anciens porches, de vieilles bouches dont les caries sont obturées avec les dessertes des gravats et les rebuts des plâtres. Un pont couvert qui enjambe, à une hauteur d'un étage, la chaussée, rejoint les deux tronçons de ces ruines ; cette rue barbouillée de noir, ainsi qu'une charbonnière, se
tord, à moitié saoule, entre deux haies de salles où l'on souflFre. •
Elle est tranchée sur son parcours, d'abord par là rue de Saint-Julien-le- Pauvre, puis par cette rue du Feurre ou du Fouarre qui n'a plus g*ardé que cinq ou six maisons, tout le reste ayant disparu dansla brèche ouverte par la rueLag*rarige.
Dans cette rue du Fouarre demeurait, au xiii*^ siècle, une ribaude nommée Nicole ; c'est à peu près tout ce que nous confie, sur cette sente, le poète Guillot : s^uccessivement, elle s'appela rue des Ecoliers, rue des Ecoles, rue du Feurre ou du Fouarre, à cause, dit Sauvai, « de là paille qui servait pour y asseoir les écoliers, tandis que les régents et les docteurs étaient assis sur des chaires et sur des chaises ». Dante y a séjourné et a longuement prié dans l'égliso
de SaintrJulien. — Grégoire de Tours, qui log-eait dans les dépendances de celle basilique lorsqu'il venail à Paris, Ta connue. — Elle élail, malg-ré tout, une ruelle bruyante et mal famée; pour quelques étudiants riches qui assistaient aux cours, pour quelques « caméristes » qui travaillaient sous la direction des pédagogues et prenaient pension dans le collège même, combien d'écoliers étaient de vrais mendiants, des vagabonds couchant en plein air et se repaissant d'épluchures ! Ces gens, qui se confondaient volontiers avec les voleurs dans les pauvres tavernes où l'on se grisait à bon compte, composaient cette armée de larrons et de clercs, de caïmans et de coupeurs de bourses, celte tourbe de la grande et de la petite flambe qui finissait, généralement, par être hé-
berg-ée aux frais de la Ville, au pain et à l'eau, dans les caves de la prison voisine que le prévôt dé Paris avait rebâtie, tout exprès pour elle, dans les cachots tiu Petil-Châtelet.
Et cependant cette rue si loquace et si fangeuse était la ru^ la plus comme il faut de la paroisse. On y trouvait les écoles de France, de Normandie, de Picardie, d'Ang-leterre, plus tard celle d'Allemagfne; en 1487, on y érig-ea une chapelle dédiée à la sainte Vierge, à saint Nicolas et à sainte Catherine, mais une chapelle close dont les portes ne s'ouvraient que lorsque rUnîversité tenait séance. Elle existait encore en 1781, convertie en amphithéâtre, mais la Faculté de médecine l'abandonna pour se transférer dans le monument situé au coin delà rue de la Bûcherie et de
LE QUARTIER SAlNT-SÉVERLN 83
la rue d'Arras, nommée ensuite rue des Rais, L'étymoloi^ie de ce nom reste doi>teuse ; si l'on en croit Guillot,
La rue d'Aras Où se nourrissent maints grands rais,
percée au xni® siècle sur le closMauvoisin, aurait été infestée par les fréquentes portées de ces rongeurs ; mais Guillot est un poète si médiocre qu'il est bien capable d'avoir ajouté le second vers pour fournir une rime au précédent. Quand un peu plus loin, il cite la rué Galande, il la qualifie de la sorte :
Où il n'v a ni forêt ni lande.
Comme il ny en avait pas davantage dans les autres ruelles, cette remarque saugrenue indique bien que ce guide des « rues
chaudes » chevillait de son mieux, écrivait n'importe quoi, pour versifier sa nomenclature qui, ma%ré tous ces remplissages, demeure exacte.
Quoi qu'il en soit, cette rue des Rats prit, en 1829, l'appellation de rue de l'Hôtel- Colbert, en souvenir de l'hôtel que Golbert y posséda et qui fut détruit par la trouée de la rue Mong^e. Réduite à presque rien, elle ne conserve plus qu'une maison vraiment bizarre, celle qui fait l'angple de la rue de la Bûcherie, désignée dans le quartier sous le nom de la «Tour».
C'est là que résidait l'Académie de médecine dont je viens de parler ; des bribes d'inscriptions, des frontons, des colonnes d'ordre dorique et une salle aux croisées ogivales devenue un lavoir subsistent encore dans la cour du n® 15 de la rue de
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la Bûcherie. Il y a quelques années, ce domaine, peint en vert et coiffé d'une rotonde, était estampé d'un énorme chiffre, et, les soirs d'été, sous l'œil vigilant d'une mégère, appelée la Chouette, des femmes sans âge, des Parques avec des faces grimées, des cheveux en brioche sur la tête et, dans des corsages évidésj des boulets mous, se penchaient sur le seuil ; et ça appelait. Ce clapier occupait l'ancien amphithéâtre de dissection ; la destination de cet immeuble avait, on le voit, à peine changé ; un étal de chairs défraîchies avait tout bonnement remplacé Une boucherie de chairs mortes.
Cette industrie a disparu et actuellement la Tour s'est métamorphosée en un cabaret et en une auberge.
Pour en revenir à la rue de la Bûcherie,
elle se traîne, après avoir dépassé la rue de rHôtel-Golbert, en deux lignes de tristes cassines dont les o»Tert©nes brillent ainsi que des chatières sur des creux d'ombre.
L'une de ces bicoques, le n" 16, a pourtant plus avenante mine avec sa porte cochère badigeonnée de pain d'épice et carrelée de clous ; elle est l'ancienne maison dite de Notre-Dame, qui étendait jadis derrière sa façade, jusqu'aux rives de la Seine, des chantiers de bois.
Et cette rue finit par mourir dans le bas de la place Maubert, en mettant au monde une ruelle qui n'est pas née viable, la rue deî^ Grands-Degrés, car elle se meurt à son tour, dès sa naissance, au coin du quai.
De tous ces embranchements qui par-
lent de la rue de la Bûcherie, un seul, c-elui qui la rejoint à la rue Galande, la rue Saiîit-Julien-le-Pauvre, vaut qu'on s'y arrête. Elle est actuellement démolie tout d'un côté et elle ne §ard^, de l'autre, parmi les lupercales à dix sous de ses bouges, qu'une maison désig-née par un n^ 14 et dont le fronton, sculpté d'une Thémis, rappelle qu'elle fut, avant sa déchéance, l'hôtel seigneurial d'un magistrat, le sieur Isaac de LafFemas. Cette rue, qui n'est plus qu'une minable souillon, fut vraiment curieuse à visiter, au Moyen Age.
Elle servait d'étable à tout un troupeau de filles. Les maisons qui cernaient alors l'église, dont elle prit le nom, sont connues ; il y avait, au coin de la rue de la Bûcherie, la maison de l'Image
de Notre-Dame, puis celles de la Granche, du Paon, de TEcu de France, de l'Image de Saint-Julien, de la Nef d'arg-ent, enfin celle des Chappeleiz, à l'angle de la rue Galande.
Qu'étaient ces bâtisses? des hôtels particuliers ou des auberges ? La Taille de Paris ne contient aucun renseignement qui puisse nous fixer sur elles. Elle ne cite aucune hôtellerie et ne taxe que des barbiers, des regrattiers, des tonneliers, des fourbisseurs d'armes, des crieurs.
Trois tavernes en tout dans la rue, payant un impôt variant de cinq à dix-huit sols.
De son côté, Guillot est bref, il inhume la rue en deux vers :
Puis la rue Saint-Julien Qui nous garde de mauvais lien.
^pn«ve
Et il se tait également sur l'église.
Saint-Julien Qui héberge les chrétiens,
dit, à son tour, l'anonyme qui rima^ au XIII® siècle, les moustiers de Paris, était invoqué pour trouver un bon gîte, et tout voyageur récitait en son honneur un Pater ou répétait l'oraison que nous ont conservée les Bollandistes :
<( Dieu qui as rendu insigne par sa vertu hospitalière le Bienheureux Julien, ton pi^ux martyr, nous t'implorons, nous, tes serviteurs, pour que, par ses mérites et son intercession, tu daignes nous conduire vers un gîte convenable et qui plaise à ta divine majesté. »
Cette prière soulève de nombreuses controverses. Ces mots « ton pieux martyr »
ne peuvent s'appliquer à saint Julien le Pauvre ou l'Hospitalier dont Flaubert a
mag-nifiquement relaté la vie dans ses « Trois contes. », car il n'a jamais été supplicié et s'çst éteint plein d'ans et de bonnes œuvres en Notre-Seigneur.
D'aucuns pensent donc qu'il s'agit d'un autre Julien. Or l'EgJise compte une soixantaine de saints de ce nom ; cependant l'un d'eux, très révéré par nos pères, peut être choisi de préférence aux autres, saint Julien de Brioude, qui fut décapité dans cette ville, en 304, sous Dioclétien. Seulement, si celui-là est le vrai patron de ces lieux, plus rien ne s'explique, car il ne fut jamais invoqué contre les périls de la nuit et d'ailleurs cette attribution est formellement contredite par un très ancien bas-relief qui, après
avoir longlenips figuré sur le portail d'entrée de l'église, fut incrusté dans la façade de la crémerie Alexandre, 42, rue Galande. Ce bas-relief, amusant par sa naïveté, représente saint Julien et sa femme, ramant sur un fleuve, tandis que le lépreux qu'ils ont recueilli se tient del)out, dans la barque, la tête encapuchonnée et cerclée d'un nimbe. Or ce sujet ne se peut rapporter qu'à l'histoire de saint Julien le Pauvre, telle qu'elle nous est narrée par Jacques de Voragine et saint Antonin de Florence.
La vérité, c'est qu'il y a eu très probablement confusion entre les deux célicoles dont on a mélangé les vies, en assignailt à saint Julien le Pauvre la mort sanglante subie par son homonyme de l'Auvergne.
Maintenant, avant de visiter l'église même, nous allons noter brièvement, d'après une très substantielle monographie de M. Le Brun, les diverses aventures qui -lui survinrent. Elle existait déjà en 507 et elle est, par conséquent, sinon la plus ancienne, au moins l'une des plus vieilles églises de Paris. Ruinée en 886 par les Noxmarids, elle fut, dans les dernières années du xii^ siècle, rebâtie par les moines de Longpont et promue chapelle du prieuré qu'ils fondèrent. De ce cloître qui contint jusqu'à cinquante religieux, il ne reste aucun vestige et les quelques renseignements que l'on possède sur ses habitants concernent surtout d'interminables procès dont l'intérêt est aujourd'hui à peu près nul ; ils finireiit par s(» disperser au xvri^ siècle, (juand leur
prieuré et leur chapelle furent rattachés au service de THôtel-Dieu, et le s^^nctuaire dans lequel s'étaient déjà tenues, au Moyen Age, les assemblées générales de l'Université, devint le siège de corporations telles que celle de Notre-Dame-des- Vertus, de confréries de couvreurs, de marchands de papier, de fondeurs. Puis la Révolution balaya le tout et l'église fut convertie en un dépôt de sel.
En 1805, l'Empereur la rendit à l'Hôtel- Dieu qui en fit sa chapelle des morts ; et, c'est là, dans cette petite nef, sous ces voûtes, que les religieuses Augustines, qui soignent toujours les malades de cet hôpital, ont, jusqu'en 1873, pris le voile et prononcé leurs vœux.
Elle fut enfin désaffectée, il y a une dizaine d'années, et, après être demeurée
longteirips solitaire, elle a été réconciliée en 1888, et l'on y célèbre, depuis cette époque, la messe, selon le rit catholique grec.
La cour au fond de laquelle s'élève réalise Saint-^Julien-le-Pau.vre est latrinière et informe ; des maisons sillonnées par des tuyaux de descente et des caisses rouillées de plombs, trouées de fenêtres rayées par des barreaux de fer, bosselées de cabinets rajoutés et cjui font saillie sur leurs façades saurées par des ans accumulés de crasse, s'avancent en désordre au-dessus de la petite égpHse, accroupie sur un fumier que picorent quelques poules. Une margelle bouchée de puits dort près de sa
porte dont un vieillard sans grâce garde l'entrée.
Mais si l'on veut voir l'ensemble de l'église même, c'est dans la cour de la Maternité de l'Hôtel-Dieu, au coin de la rue de la Bûcherie, qu'il faut entrer.
Là, elle s'étend de profil, minuscule parmi ce tas de masures géantes qui l'entourent.
Elle surgit à quelques pieds de terre, à peu près telle qu'elle fut réédifiée vers la fin du xn® siècle. Sans doute, elle est bien démantelée et bien déchue.
Sa flèche a été rasée et à la place de son portail du xm® siècle se dresse un portique percé d'un œil de bœuf et soutenu par des piles grecques ; ses verrières sont détruites, elle est coiffée d'une toque d'occasion, elle est hâve et vulgaire, elle est
en loques. Vue de l'extérieur, elle ressemble à ces vieilles chapelles de campag^ne qui tiennent tout à la fois du castel en ruine et de la g-range qu'on abandonne. Dans la cour où elle se cache, elle est flanquée, de chaque côté, comme de deux petites filles, de deux absides naines, et toutes les trois ont la même physionomie, sont également ridées et massives, en accord avec les taudis qui les environnent.
A l'intérieur, malgré sa chétive taille, elle demeure grave et encore jolie, avec ses deux absidioles qui contiennent, chacune, un autel voué l'un à la Vierge, l'autre jadis à saint Augustin et maintenant à saint Joseph ; elle se peut diviser, en deux parties : en une nef fruste
et trapue, plantée de lourdes colonnes
supportant des arcs en plein cintre, ^.t en un choeur où surgissent de bas piliers dont les chapiteaux sont des touffes contournées d'acanthe, des bouquets tressés avec les souples feuillages de la flore d'eau, des têtes de femmes écloses dans des nids d'ailes.
L'allure de caveau roman qu'elle arbore dès son entrée disparaît avec le chœur dont les fûts soutiennent des ogives qui percent de leurs fers de lance les murs que longent des faisceaux de colonnettes aux tigeâ recourbées, rejointes et scellées sous la courbe des plafonds par des clefs ouvragées de voûte.
Elle renferme, entre autres monuments, une assez lamentable statue de M. de Montyon, rhonime au prix de vertu, un bas-relief représentant « sage maistre
Henry Rousseau, jadis advocat en Parlement » et provenant de l'ancienne chapelle de Saint-Biaise et Saint-Louis, enfin un tombeau où sont inhumés les restes de Julien de Ravalet et de la belle Marguerite, sa sœur.
Ce nom de Ravalet, qui n'évoque plus maintenant de souvenirs précis, fut celui d'une famille célèbre par la lignée de ses crimes, au Moyen Age ; de même que Gilles de Rais, ces seigneurs furent la terreur des paysans des alentours. A cent lieues à la ronde de leur château de Tourlaville, près de Cherbourg, les pauvres gens tremblaient quand quelqu'un se hasardait à parler d'eux. Us étaient, en effet, d'abominables bandits. C^est un Ravalet qui, après avoir violé la fille d'un de ses vassaux, la planta, en terre.
debout, dans uii jeu de quilles, et la tua à coups de boules ; c'est encore un Ravalet qui assassina, pendant la messe, un prêtre. Quant au dernier de cette race, Julien, il s'éprit de sa sœur Marg-uerite et tous deux promulguèrent, sans honte, dans toute la Normandie, la joie diabolique des incestes. Ils finirent par être exécutés, l'un et l'autre, à Paris, le 2 décembre 1603, en place de Grève et leurs cadavres furent déposés dans ce sanctuaire de Saint-Julien où leurs têtes se trouvent encore.
Pour en revenir à l'église même, son abside était charmante, avant qu'on eût permis à des archimandrites venus de l'Orient de la gâcher. Au travers des vitres blanches, l'on apercevait un arbre (|ui remuait et ajoutait le réseau mou-
vant de ses branches aux treillis en plomb des ritres, et des oiseaux sautillaient derrière la grille de cette cag*e d'air. Aujourd'hui, cette volière est bouchée par un iconostase bâti avec des essences renommées de bois, car il entre, paraît-il, dans la marqueterie de cet afFreux meuble, du fig-uier et de l'olivier, de l'abricotier et du chêne, du palissandre et du bois de rose, le tout enlaidi par des peintures semblables aux chromos d'un bazar pieux, creusé dans le bas par trois porles, surmonté, à son sommet, d'une croix peinte et de deux gig^antesques j)astilles contenant des portraits de sainte Marie et de saint Jean plaqués sur des pâtes d'or.
Cet écran ne laisse plus rien voir du
fond de l'église, car ses portes sont voi-
lées par d'horribles rideaux pareils à de vieux châles de cachemire * sur lesquels il aurait long^uement plu ; il fauf donc les lever pour apercevoir un autel garni de fleurs de cuivre et de roses artificielles [)Iac6es sous globe, comme Ton n'en voit plus que sur les cheminées d'auberges, en province.
Ce que cette pâtisserie montée est laide et miteuse et ce qu'elle est de mauvais goût ! C'est triste à dire, mais l'impression que l'on éprouve devant ce décor qui coupe en deux l'église, c'est une impression de petit théâtre en plein vent, de baraque foraine, de scène improvisée dont la table de communion forme la rampe. L'on s'en veut d'évoquer dans un sanctuaire de telles images, mais elles sout si justes el si confirmées par les in-
cessantes allées et venues des ministres orientaux, s'avançant du fond de la scène, pendant la messe, pour parler au public, devant la rampe, qu'elles s'attestent, qu'elles s'imposent.
Et tandis que l'on se vitupère, six adolescents à profils de béliers, coiffés de cheveux en laine noire, entrent et s'installent dans l'espace compris entre la barre eucharistique et la clôture ; ce sont les élèves de l'Ecole de saint-Jean-Chrysostome qui vont faire office de maîtrise.
Le prêtre et le diacre se sont revêtus
des costumes sacerdotaux, — l'un est accoutré d'une chasuble blanche brodée d'or et il a sur la tête un boisseau noir et un voile ; l'autre est affublé d'une robe d'un bleu dur el cassant, ég'alement brodée
d'or ; des enfants de chœur habillés d'un azur défraîchi circulent derrière les trois portes de l'iconostase dont les rideaux
viennent d'être tirés, et, tout de suite,
si l'on tient compte du Propre du Temps, l'on constate que les Grecs ig-norent le symbolisme des couleurs, qu'ils usent indifféremment du blanc, du rose, du bleu, de n'impor.te quel ton, car ils ne décèlent pour eux aucun sens.
Et pourtant, elle est admirable au point de vue de l'expression symbolique, la liturgie de saint Jean Chrysostome ! Ses adjurations, ses prières sont, en quelque 5orte, un développement poétique des nôtres. La messe grecque a, par suite de la part très spéciale que le diacre y prend, en rappelant au prêtre qu'il assiste la 4frandeur de chacun des actes qu'il se
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propose d'accomplir, en avertissant et en tenant, ainsi qu'un chien de g'arde, l'attention du troupeau des fidèles en haleine, un côté de familiarité et d'expansion et aussi une allure et une vivacité dramatiques que le rite romain ignore.
Cette messe dialoguée est donc très belle, mais... il faudrait l'entendre dans un autre milieu ; elle exige évidemment une certaine pompe, et des comparses autres que ceux qui évoluent dans cette pauvre église ; il conviendrait aussi de l'entendre chantée et non glapie par des voix qui simulent un bruit de verrous qu'on déclanche dès qu'elles s'oiivrent ; il serait enfin nécessaire de s'habituer à ces mélopées caillouteuses, à cette langue dont certains mots semblent frappés avec des cymbales, à ces oraisons broyées par des
bouches du Midi, et qui n'épandenl pour nous aucun arôme.
Mais venons-en à la messe même. Avant qu'elle ne commence, le prêtre et le diacre se dirig'ent vers un petit autel, tendu de bleu, et qui est posé à la gauche du g-rand autel. Là est préparé le pain levé au milieu duquel sont dessinées une hostie et une croix ; et le prêtre, avec un instrument qui figure la sainte lance, découpe riiostie et la place sur une patène, la croûte en dessous et la mie en l'air ; elle rappelle ainsi l'agneau pascal tué, rôti, et couché sur le dos ; puis le diacre verse dans le calice de l'eau et du vin, le prêlre les bénit et dispose quelques parcelles du pain qui resle, sur la patène, en l'honneur de la Vierge et des saints ; ensuite il encense l'aslérisque, une petite
étoile de vermeil dont les tiges se recoiirbent et permettent au voile que l'on étend dessus de ne pas toucher au pain ; enfin il encense la table du sacrifice, le chœur, l'iconostase, les fidèles, toute Tég-lise.
Ce petit autel, appelé prothèse, est l'image de la crèche de Bethléem, comme le grand autel est le symbole du gibet et du tombeau du Christ. L'un est le prélude de l'autre ; la mission du Verbe débute à la prothèse et s'achève sur le grand autel ; de son côté, l'astérisque complète l'allégorie de la crèche, car elle est l'étoile q.ui s'arrêta au-dessus du berceau du Nou^ veau-Né. '
En somme, ces préparatifs et les prières qui les accompagnent correspondent à l'Offertoire de notre messe; seulement, au lieu de venir, de même que dans la litur-
I r . .--ji * 111 ■■- ^Mi^B [■■■M
gie latine, après le Credo, ils précèdent le sacrifice, dans le rite grec.
Cela fait, les deux messes se suivent, sans trop de différences. Revenu au maître-autel, le célébrant récite une grande Collecte qui se peut comparer à l'exorde de nos messes du samedi saint et du samedi, veille de la Pentecôte. Il implore le Seigneur pour la paix du monde, pour l'Eglise, pour l'abondance des fruits de la terre, pour les voyageurs et les malades, pour le clergé, pour le peuple, et à chacune de ces invocations le chœur répond par le chant du Kvrie Eleison. Trois anlicnnes, au lieu d'une seule que possède la rubrique romaine, se succèdent ; — puis, après l'Introït, le chœur chante le Trisagion tel qu'il est conservé dans notre Eglise, le jour du vendredi saint ;
on lit TEpître, Ton prononce l'Alleluia et son verset, et précédé des acolytes, des enfants vêtus de bleu et tenant des ciergfes, d'un autre levant une croix à la hampe de laquelle pend un drapeau blanc, le diacre s'avance hors de l'iconostase, sur le bord de la scène, et lit l'Evangile, dans des fumées d'encens» Après ce récit, la
messe latine et la messe grecque ne correspondent plus exactement, car il intervient, dans la liturgie de l'Orient, de longues suppliques dialoguées entre le diacre et le chœur qui réplique à chaque prière par des Kyrie. Ensuite, l'on entonne un hymne superbe, l'hymne des Chérubins, — et la procession qui escortait tout à l'heure les Evangiles se reforme et bannière en tête va chercher, sur la
prothèse, les matières en attente du
Hacrcnïen4. Le prêtre les dépose sur le maître-Hutel et explique lui-même, par une prière, Iç sens de cette translation. Lui et le diaere représentent Joseph d'Arimatlue et Nicodème porlaht le corps de Jesus dans le tombeau, puis il place sur les .
deux apparences le voile qui est la pierre
du sépulcre, et Tencense pour rappeler les
parfums des saintes femmes ; — les rideaux de la clôture se ferment et les Kyrie Eleison reprennent. Alors vient le Credo, rejeté assez loin, on le voit, dans l'office et précédant directement la Préface ; le cliœur chante le Sanctus. — » Et maintenant nous ne voyons plus rien ; l'écran nous cache le prêtre qui consacre et le diacre qui le sert ; les prières de la messe de saint Jean Ghrysostome se rapprochent de plus en plus désormais dç
LE QUAl^*rïÉR SAINT-SÉVERIN • ll'l
celles de la messe latine dont parfois elle intervertit simplement l'ordre. Et soudain dans le silence de l'église de Saint-Julienle-Pauvre, les jeunes g^ens de la maîtrise (jui se" taisaient, recueillis, se prosternent, |)uis se tiennent à l'a queue-leu-leu, debout.
Le voile de la porte du milieu de l'iconostase s'ouvre et le prêtre s'avance et les 'communie. Ils retournent â leur place et le sacrifice se termine, après de nouveaux Kyrie Eleison, siir la béTiédictioh du prêtre.
Si uous e^ayojis de résumer les dif-' férences exî|tant entre cette messe et la nôtre, nous trouvons ceci : l'office g-rec déplàôe l'Offertoire et le substitue à notre Confession qu'il supprime ; il a, lui aussi, l'Introït, le Kyrie Eleison, — pas le Gloria in excelsis qu'il ne
chante qu'à la fin de ses Laudes, — la Collecte, l'Epître, TEvang-ile, le Credo, la Préface, le Mémento des vivants et des morts qu'il réunit en un seul, le Pater, les prières de la Communion et de la Postcommunion; les oraisons qu'il intercale entre ces parties sont pour la plupart des adjurations implorantes, des Kyrie et comme elles reviennent sans trêve de même que les encensements, les visiteurs peu au courant de cette liturg-ie emportent, de l'église Saint-Julien-le-Pauvre, la vision d'un prêtre et d'un diacre à barbes noires, conversant avec de grands gestes sur une scène, passant à travers les portes d'un décor, tandis que l'on crie des Kyrie Eleison dans des flots d'encens.
A noter aussi que les trois oraisons de la messe latine après la communion sont contenues en une seule dans le rite grec et celle-là est une merveille de reconnaissance et d'humilité, de tendre espoir. Devant l'extraordinaire beauté de telles suppliques, Ton voudrait échapper à la hantise foraine de ce milieu, réprouver cette idée, qui vous obsède devant la mesquinerie de ce spectacle, que la messe ainsi célébrée est une messe restée dans sa gangue, une messe non taillée et non sertie dans une monture, mais un détail vraiment douloureux pour un croyant achève de vous consterner, de vous réduire, celui de la communion sous les deux espèces.
Cette façon, en effet, après avoir fouillé
d^ns le calice où l'apparence du pain
Ht LE QUARTIER SAÏNT-SÉVERIN
fermenté se détrempe, de communier des g'ens debout, à la suite, avec une cuillère qu'on n'essuie pas, a vraiment quelque chose de pénible et de choquant et l'on aurait envie de s'indigner, si l'on ne savait que ce mode est orthodoxe et prescrit pour toutes les Eglises de l'Orient. En tout cas, Ton admire plus encore le tact et la sagesse de l'Eglise latine, interdisant l'Eucharistie sous les deux formes aux fidèles et ne leur servant devant une blanche nappe, le corps et le sang de Notre -Seigneur que sous l'aspect 1res pur d'an léger azyme.
Enfin, une fois sorti de Saint-Julienle-Pauvre et retombé dans le dédale de ses vieilles rues, l'on se dit que ces mœurs n'ont dans ce quartier .aucun
sens. Celte intrusion du Levant dans la paroisse de Saint-Séverin est absurde ; elle est en désaccord absolu avec les alentours. Qu'on transfère, si l'on veut, le culte g-rec dans des rues habitées, de l'autre côté de l'eau, par les rastas, mais que l'on fasse de l'antique chapelle de Saint-Julien, qui prie depuis sa naissance pou^r les pauvres de Paris, la chapelle ouverte d'un cloître ; elle en a et la physionomie et la taille. On la voit très bien rendue aux Augustines de l'Hôtel-Dieu ou concédée à celui des ordres qui est spécialement charg-é de soigner et d'évangéliser le peuple, aux Franciscains ; elle aurait alors sa raison d'être et vivrait, au lieu de moribonder devant les quatre pelés et le tondu qui y entrent, le dimanche, et, effarés par les bêlements de
\t^fwait«-y
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jeunes hommes à têtes de moutons noirs, finissent généralement, sans attendre que la cérémonie se termine, par déguerpir.
Jadis le quartier Saint-Séverin s'usait, en projetant comme au travers des boyaux comprimés de ses sentes la dernière nappe de ses boues sur la place Maubert, la Maub, ainsi que l'appellent ses malandrins. Elle figure sur le plan g*ravé en 1552 par Olivier Truschet et Germain Hoyau, avec un petit pendu qui se balance au fil d'un joli gfibet. Et le fait est que, pendant tout le Moyen Age, on y roua, on y pendit, on y brûla les gens et que la besogne des tortionnaires ne
chôma point. Au lieu de l'ancien pilori, se dresse niainlenani la ridicule statue d'un glorieux bardache, le libraire philosophe Dolet. Il regarde par-dessus un bureau d'omnibus le inarché sur remplacement duquel s'élevait autrefois le couvent des Carmes et il tourne le dos à une formidable boutique de marchand de vins, un comptoir immense, muni- de cucurbites, de viscères de métal blanc, de muids, de monte-charges, de toute une série d'appareils qui font dé ce magasin en rotonde une chambre de chauffe.
De même que dans les autres assommoirs de la paroisse, les apéritifs et les cafés renforcés d'un petit verre valent quinze centimes, et cette usine à saouleries ne se vide pas. J'ai goûté à l'épouvantable bareges de ces absinthes et aux
LE QIARTIER SAINT-SÉVERIX 119
feux mal dorés de ces troîs-^six et, je Fassure, c'est étonnant.
Cet assommoir est situé à Favant de ce colossal îlot de maisons qui tient un côté de la rue Lagrang-e et qui paraît n'être formé que par une seule et même bâtisse, et vraiment cet îlot de briques et de pierres est symbolique. On dirait d'un navire à l'ancre, -prêt à cing-ler vers les escales de la démence et du crime, embarquant les poivrots et les grinches à destination de la Roquette ou de Bicêtre.
Au reste, cette rue Lag-range est stupéfiante. Aucun boulevard de Paris n'est construit avec plus d'injurieux éclat et
de faux luxe ; ses maisons affectent des attitudes Renaissance ; elles sont chamarrées d'ornements de camelote, garnies.
du haut en bas, de verrières, de bowwindows, de balcons à consoles ; elles ressemblent à des cabotines parées de verroteries, égarées dans un camp de galériennes.
Elles ont un air de suffisance et de défi qui justifierait le pillag'e des hordes voisines qu'elles décimèrent, la haine des vieux repaires qui les entourent.
Quant à la place même, si elle n'est plus ag'rémentée par des potences et fréquentée par des condamnés et des bourreaux, elle est actuellement occupée par des souteneurs qui devisent et fument comme de bons rentiers pendant le jour, et aussi par des négociants en mégots qui portent des musettes de soldat, en toile, sur des habits teints avec le jus délayé des macadams ; presque tous ont
des barbes en mousse de pot-au-feu répandues autour de figures cuites ; presque tous sont d'opiniâtres pochards connus sous le nom des premiers métiers qu'ils exercèrent ; le Notaire est un clerc qui a fini de grossoyer à Mazas, le Zouave est un ancien troupier mûri par les sels de cuivre des absinthes. La plupart sont des déclassés, vivant au jour le jour, du hasard des cueilles. Ils vendent deux catégories de marchandises : le tabac gros, c'est-à-dire les résidus de cigares et les fonds de pipes, et le tabac fin qu'ils fabriquent avec des bouts de cigarettes débarrassées de leurs papiers et de leurs cendres. Le tabac gros vaut de un franc à un franc vingt-cinq centimes ; le fin, de un franc cinquante à un franc soixantequinze la livre ; les acheteurs ne man-
quent pas, mais il faut croire que les profits quotidiens sont nuls ou qu'ils sont trop dilig^emment absorbés par les plus rapaces des zincs, car presque aucun de ces commerçants ne sait où il couchera le soir.
Cette question du lit est d'ailleurs celle qui est la plus difficile à résoudre pour les miséreux de ce quartier. La nourriture, on peut s'en tirer encore, puisque, moyennant quatre sous, l'on se repaît avec les carnas rajeunies de la rue de Bièvre ; mais le dortoir, c'est autre chose !
Les hôtels sont tenus par des logeurs originaires de l'Auvergne, et dont la cupidité est effroyable. Le prix de leurs chambrées est celui-ci :
Un franc pour la première nuit et quarante centimes pour celles qui suivent.
On paie, bien entendu, d'avance et l'on ajoute ving-t sous, si l^on veut, s'allong'er sur un drap blanc,
11 en est partout ainsi, dans la rue Saint-Séverin, dans la rue Galande, dans la rue de la Huchette dans la rue Boutebrie, sauf cependant dans la rue Maître- Albert, la plus accessible aux indig-ents.
Là, dans l'hôtel de l'x^veyron qu'on aperçoit du coin de la place, l'on n'exige que soixante centimes pour la première nuit, et, pour celles qui lui succèdent, trente.
Mais il faut avoir vu ces chambrées dont f[uelques*unes renferment jusqu'à quatorze g'rabats dans un réduit privé d'air, pour se fig-urer la cherté et l'horreur de ces réfugies. Pour tout meuble, des couchettes avariées et des linges pourris, une
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cuvette de zinc qui sert aux ablutions, un broc, un seau pour les urines ; pas de chaises, pas de tables de nuit, pas de savon, pas de serviette ; sur le mur, l'ordre affiché de laisser la clef sur la porte ; cette mesure a pour but de faciliter les Recherches de la police qui souvent jaillit, avant Taube, dans ces bouges. Le commissaire entre ; ses agents empoignent par les cheveux ceux qui dorment, les dévisagent, à la lueur d'une lanterne, leur rejettent la tête sur le sac, s'ils ne les reconnaissent pas, lèvent vivement ceux qui leur sont signalés ou qui leur semblent pouvoir être de bonne prise, les charrient dans les escaliers et les passent à tabac, s'ils regimbent.
S'il n'y avait encore que des réveils comme ceux-là ! me racontait un triste
mendiant, habitué de ces asiles; mais il faut aussi veiller sur ses hardes, cacher, si Ton se déshabille, sous son traversin, sa culotte, ne pas surtout quitter ses savates, car, le lendemain matin, l'on se trouverait dévalisé par ses compagnons,
partis avant le jour.
Inutile d'ajouter que, dans ces ménageries, la vermine grouille.
— Que ça fait? Vous avez donc une peau à la rose, vieux daim ! disait, devant moi, une effrayante mégère à un pauvre vieux qui se plaignait d'être dévoré par les mousquetaires gris depuis qu'il couchait dans ces chambres.
Si le sort des indigents en quête d'un
gîte est inenviable, celui des garçons
chargés d'assurer le service de ces abris
ne l'est pas moins. Ils sont nourris, lo-
12(i LE QUARTIER SAINT- SÉVERIN
g-és, blanchis et ils touchent une mensualité de quarante francs; mais ils ont parfois cent lits à remuer. Couchés à trois heures du matin, ils doivent être debout à cinq, porter la lessive, fabriquer le gros ouvrage, seconder la police, se colleter avec les ivrognes, mener une vie de fatigue qui anémie des hercules en quelques mois.
En somme, comine je viens de le dire, la rue la plus indulgente aux pu-^ rotins, c'est la rue Maître-Albert où le garni exploité par la mère Lafon est, au point de vue du prix, le plus doux.
A part ce détail, cette rue, qui s'appela naguère rue Perdue, puis rue Saint- Michel, en souvenir du collège placé sous le vocable de ce saint, puis enfin rue Maître-Albert, — ce Dominicain y
aurait, paraît-il, autrefois professé, — est ujie rue noire et humide empestée par ce relent d'eau de chou-fleur que soufflent les vieux plombs. Elle détient la seule métairie dé 'la paroisse, depuis ([ue les femmes en chartre de la rue de l'Hôtel-Colbert ont disparu ; là, ce ne sont plus des Parques qui bag'uenaudent, mais des laveuses échappées à leur vaisselle qu'on aperçoit, dans une poussée de porte, vêtues comme de monstrueux bébés, avec des cheveux roulés en coquilles d'escargot sur l'occiput et taillés en dents de peigpnes sur le front. Pas très loin, et parallèlement à ce réchaud, s'ouvre l'impasse Maubert, jadis appelée cul-de-sac d'Amboise p^^rce que cette allée avait été percée dans les terrains occupés par l'hôtel de ce nom.
Cette impasse renfermait, il y a quelques années, un tapis-franc ou Ton buvait
et dormait jusqu'à deux heures du matin, ainsi que dans le Château-Rouge de la rue Galande, mais il fut fermé à la suite d'une série de meurtres ; Tendroit était d'ailleurs privilégié, car il avait 'servi, au xvm® siècle, d'officine à trois empoisonneuses que l'on découvrit, un matin, asphyxiées par les exhalaisons des drogues en train de cuire sur leurs fourneaux.
Avec la place Maubert, son impasse et la rue Maître-Albert, nous touchons à l'ancien monastère des Bernardins qui limitait l'étendue de cette paroisse.
Ce cloître tenait tout l'espace compris entre la rue actuelle des Bernardins, le quai de la Tournelle, la rue Saint-Victor,
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et la rue du Cardinal-Lemoine ; il apparaît, immense, sur le plan de Turg-ot, mais dans l'espace qu'il enserre figurent des maisons habitées par des particuliers, un sanctuaire et un collège : d'abord, au coin du quai, l'hôtel de Bar, devenu hôtel de Nesmond, puis converti au xvn® siècle en un couvent de Miramiones ; ensuite, et également sur le quai, l'hôtel du président Rolland ; ces deux immeubles existent encore ; l'un est une distillerie, l'autre est la pharmacie centrale des hôpitaux ; puis, d'un autre côté, l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, bâtie sur un clos connu par l'abondance de ses chardons ; enfin, en vis-à-vis, à l'autre bout, le collège du Cardinal-Lemoine, fondé en 1303 par le prélat de ce nom.
On a dans ces dernières années percé sur
cet emplacement le boulevard Saint-Germain qui longe l'église Saint-Nicolas, la rue de Pontoise et la rue de Poissy qui détient encore quelques vestiges de l'ancien monastère. Il renfermait, en dehors du couvent proprement dit, une église et un collège. L'église datait du commencement du XIV® siècle ; elle avait trois nefs et un surprenant escalier en pas de vis double dont les rampes se déroulaient en hélice^), montaient alternativeirient l'une sur l'autre, si bien que deux personnes pouvaient «passer en même temps dans cet escalier sans se rencontrer.
Dans son tome I®^ des « Antiquités de Paris », Sauvai dit que cette église était (( un excellent morceau d'architecture gothique, de la plus belle, de la plus grande
manière », et il ajoute : « G'eàt un bâtiment tout en l'air ».
Que reste-t-il de ce sanctuaire, de son cloître et de ison collège? Presque rien :
un mur dans une cave, un cellier loué par un marchand de bouteilles, des salles g-àchées, divisées par des cloisons en de misérables pièces.
Ces constructions servirent, en 1792, de dépôt de forçats, puis devinrent majjasins à farine, resserres à huiles pour ([uinquets, éqole communale, rebut d'archives, enfin caserne de pompiers.
Le collège des Bernardins fut autrefois célèbre. On y piochait la théologie de six heures du matin à neuf heures du soir et les élèves devaient argumenter en latin et prendre des notes. Les exercices religieux y étaient durs et répétés et
la nourriture brève. D'après les règles édictées en 1495 par Jean de Dijon, supérieur g^énéral de Cîteaux, tout le monde devait assister aux matines, à la messe, aux vêpres et aux complies.
« Les matines seront sonnées, dit le règlement, Thiver, à quatre heures du matin et, l'été, à trois, et le coucher aura lieu à l'heure du couvre-feu de Notre-Dame. »
Le vivre était tel : du pain, une chopine de piquette, une demi-livre de bouilli, les jours gras, et deux harengs grillés ou deux œufs à la coque, les jours maigres.
Comme on le voit, les écoliers ne s'alimentaient guère mieux que les va-nu-pieds de notre temps ; leurs mœurs n'étaient sans doute pas beaucoup plus fraîches
que celles de ces gens, car le règ-lement indique certains cas dont l'absolution est réservée au père abbé, et au nombre de ces cas figurent : la fréquentation des maisons mal famées et le vin bu en cachette au dortoir.
Quant au couvent, il ne paraît pas non plus que l'on y ait bien ardemment pratiqué le carême des sens, car, sur l'ordre du pape Innocent VIII, une assemblée des abbés de l'ordre se réunit, en 1493, dans ses salles, et décréta qu'il serait désormais interdit d'introduire des femmes dans le mopastère, sauf de très vieilles femmes chargées des soins de la basse-cour et du bétail. Défense fut faite aussi aux moines de fréquenter les cabarets et de coucher sur des lits de
plume.
Ce cloître qui devint, pendant la Révolution, le bureau du receveur des domaines, puis disparut, était d'ailleurs, à cette époque, quasi vide. 11 n'y demeurait j)lus que six relig-ieux, un procureur, un sous-prieur et un Sjacristain, Pour achever de le laïciser, les sans-culottes y conduisirent et y massacrèrent, en 1792, tous les prêtres de la paroisse.
Daiis l'échelle des rues qui mènent à la lisière du quartier, nous avons suivi le premier bras couché le long* de la Seine et dessiné par les rues de la Huchette et de la Bûcherie, emmanchées d'échelons figurés par les rues de Saint- Julien-le-Pauvre, du Fouarre, de l'hôtel Colbert ; nous sommes arrivés" au hau-t de l'échelle, à la place Maubert ; nous allons maintenant suivre, en sens inverse, l'autre bras tracé par les rues Galande et Saint-Séverin, pour regajçner le
boulevard Saint-Michel d'où nous sommes partis.
La rue Galande, qui est parallèle à la rue de la Bûcherie, comme la rue Saint- Séverin l'est à la rue de la Huchette, fut percée en 1202 sur un clos de vig-nes dépendant de la seigneurie de Garlande ou de Gallande, une illustre famille qui a fourni, au xn® siècle, un sénéchal de France, un prévôt de Paris et un évêque.
Cette rue renfermait un certain nombre d'hôtels où séjournèrent sans doute les étudiants ; c'étaient, presque au coin de la rue du Fouarre, la maison de la Heuze et de Saint-Julien, puis les maisons des Lions, des Cygnes, du Cheval rouge, celle de la Hure séparée de la précédente par un passage accédant à une chapelle de Saint-Biaise et Saint-
Louis, séparée de l'église de Saint-Julienle-Pauvre par un jardin et démolie, après avoir servi de ëhapelle à la corporation des charpentiers et des maçons, vers la fin du dernier siècle, en 1765, je crois.
Une arcade à moulures existe encore, aveug-lée par un mur, dans le magasin de cuirs du numéro 48.
Presque toutes ces maisons ont été rebâties à la même place. Le 42, par exemple, dont le rez-de-chaussée est loué par un restaurant, est l'ancienne maison de la Heuze et de Saint-Julien.
D'autres encore étaient jadis désignées par une série d'enseignes bizarres : le Lièvre cornu, le Soufflet, les Trois Canettes, la Cuiller, le Cheval noir, l'Homme sauvage, des enseignes que l'on retrouve
en province, sans qu'on puisse., la plu-
part du temps, connaître Torig-ine de ces sobriquets et en deviner le sens.
Ouant à la Taille de Paris, elle ne
nous apporte aucun renseig^nement sur ces auberges ; c'est à peine si quelques tenanciers sont inscrits sur ses listes ; par contre, on y relève les états les plus divers, ce qui prouve que cette riie n'était pas, comme tant d'autres au Moyen Ag-e, exclusivement habitée par des gens exerçant une seule et même profession.
Parmi ces commerçants, l'on note des noms savoureux, tels que ceux de Willemoule qui vend le miel, de Sédile la coiffiere, de dames Jelianne et Perronèle la Frisonne, de maître Thomas le citoléeur (luthier), d'Aalis Tymaginière, de Huitace l'oubloier.
Ajoutons que, dans cetle rue, à un en-
droit imprécis, s'étendait un cimetière pour les juifs qui s'étaient établis en grand nombre rue de la Harpe et dansles bicoques couvrant, non loin de là, la Seine, de chaque côté du Petit-Pont. En ces logis, situés entre le ciel et l'eau, résidaient A^braham , Haquin marc-d'argent. Senior du pont, Souni, le fils d'Abraham le Long, Lyon et sa femme, d'autres de même race, tous usuriers de pères en fils, pressurant les chrétiens dans la gêne.
Au xvui® siècle, les maisons de la rue Galande appartinrent à des gens de la noblesse et à des gens de robe. Lefeuve signale, eiï effet, parmi ses habitants, un maître des comptes, un doyen de la Faculté de Picardie, le président Lamoignon, des seigneurs de Lesseville, maître
des Requêtes ; de Rubelles, membre de la cour des Aides.
Les cabaretiers et les gueux les ont remplacés dans leurs hôtels. Déjà, à la fin du dernier siècle, la rue s'encanaillait ; des troupes de gargotiers avaient ouvert sur les trottoirs des boutiques ; elles y sont encore, car ils foisonnent dans cette sente, les marchands de moules cuites, les frituriers de poissons et de pommes, les regrattiers qui étalent, en plein vent, sur des rebords d'échoppes, des terrines de betteraves et de choux rouges confits dans le vinaigre, des tranches de bœuf, des rouelles de boudins froids.
Cette rue est une de celles qui ont le moins souffert des soi-disant embellisse-:
ments infligés à notre ville. De son point de départ, de la place Maubert, jusqu'à
la rue du Fouarre, elle a bien été jetée bas tout d'un côté et vingt numéros manquent; mais à partir de cette dernière rue elle chemine presque intacte jusqu'à sa fin.
De très antiques masures subsistent. Le 29, occupé par un débit de papeterie relig*ieuse et de vitres; le 31, par un marchand de crépins et de cuirs, ont conservé leurs vieux toits à pignons soutenus par des consoles sculptées de bois ; le 57, l'ancienne maison de la Bannière de France, dans la première cour duquel s'enfonce le terrier du Château-Rouge, a gardé son aspect du xvi^ siècle, avec ses fenêtres qui dansent, devant la porte sang-de-bœuf du bouge, un délicieux guingois. Si elle intéresse par cette physionomie maintenue d'antan, la rue Galande attire aussi par l'horrible vie qui l'anime, car elle est le
permanent rendez-vous des vag-abonds et des filles.
Elle est à peine sortie de la place Maubert qu'elle procrée une ruelle que le
passag-e du boulevard Saint-Germain a réduite, la rue des Ang-lais, ainsi nommée parce que les écoliers de cette na;tion, qui possédaient un colleg-erue du Fouarre, y avaient installé leur résidence. Elle fut encore, si nous en croyons la «Description delà ville de Parisau xv^ siècle )>, par Guillebert de Metz, le quartier g-énéral des coutjeliers.
Aujourd'hui elle n'a plus aucun caractère et elle ne vaudrait même pas qu'on la citât, si elle ne détenait un réceptacle pour f^obe-niouches du banditisme, le cabaret (lu Père Lunette.
Cel endroit, tant de fois décrit, avec sa
devanture écarlate et ses besicles de boi;s pour enseigne, n'est plus qu'un décor dont les figurants sont de simples poivrots à l'afFût du bienfaisant étranger qui leur distribuera du tabac et leur paiera un verre de vin, de vulnéraire, comme ils disent.
La salle meublée de tables, dç bancs et de tonnes, a des murs décorés de peintures
saoules : une femme sans chemise posée sur un dos de poisson et à laquelle on tend une cuvette, puis Cassagnac qui la contemple, Gambetta dont Vœi\ foudroie avec des jets de lanterne, Plon-Plon les chausses défaites, Louise Michel, tout un ambigu de célébrités un peurances. Un poète s'efforce d'expliquer en un baragouin de ruisseau les beautés de ces fresques et un musicien les braille, en grattant le bedon d'une guitare, — ce, après (|Uoi, l'un et l'autre (jué-
mandent de la vinasse et des sous. Pour clientèle dans cette petite salle, tannée par la suie des pipes, de jeunes voyous aux yeux vernis et aux lèvres blêmes, de minables filles coiffées de fauchons et chaussées de g-aloches et surtout un amas de vieilles drogfues sur les crânes. à clairière desquelles courent des chenilles de cheveux blancs. Soufflées par l'alcool, elles bombent des joues de percaline rose, rayées de rides comblées par des ans de crasse ; elles ont quelque chose de la poupée de carton des enfants pauvres, avec ce teint enluminé et ces traits charbonnés avec un fusain qui s'écrase. Mais quelles poupées sordides ! quels misérables jouets jetés dans un rebut de hardes qui sentent ! Elles gisent, avachies, la tête sur la table, mais l'œil vit, implorant et féroce, ne quittant
pas le verre que vous ne buvez point, avançant avec précaution, telles que des chattes, la patte pour s'en emparer, puis la retirant, finissant par demeurer peureusement lég^ales ; et, alors, il sort d'une bouche démolie une voix sourde, lointaine, qui grommelle : «Donne-le-moi, Monsieur, dis! » — et vous avez à peine acquiescé d'un signe que le verre est bu et que la vieille, apaisée pour quelques minutes, se tait. D'autres se grattent ou s'invectivent dans une langue de bagne, tandis que les jeunes voyous les excitent.
Mais ce ne sont là que des querelles sans portée, des amusettes de grand'mères et d'enfants, des liesses familiales. 11 y a de tout, dans ce cabaret dont le plancher est un pavé de rue, de tout, sauf de vrais
bandits. Ces femmes sont d'impénitentes
gouapes, et ces gens qui déclament et qui chantent sont d'inaltérables pochards ; ils se régalent aux frais du passant et touchent encore d'autres profits, car ils cumulent le métier de souteneurs avec celui d'indicateurs de la police, de casseroles. On ne détrousse donc pas chez le Père Lunette les visiteurs ; on se borne à
les exploiter et à leur laisser en échange des puces.
Quand on .se chourine dans ce bouge, c'est entre soi ; on se saigne entre amis, mais ces scènes se font rares ; il faut gé-^ néralement, pour qu'on s'assomme, qu'il y ait, du sang de versé dans le quartier; alors les fauves se réveillent chez ces brutes et chacun tire son os de mouton ou son surin ; l'assassinat commis dans un tapis franc se répercute dans les autres;'
le sang qui fume engendre des larves; elles trépident dans la boue remuée de ces âmes et sans cause apparente, dans toutes les étables de la paroisse, l'on se massacre.
11 y a de cela deux ou trois- a«5j ces carambolages de crimes se succédèrent pendant plus de huit jours. Une nuit, un forcené entra chez le Père Lunette, éventra avec un tranchet la petite Flore, Tune des malheureuses les moins répugnantes de ce lieu, se jeta sur la patronne qu'il défonça, tapa dans le tas de gens qui se précipitaient pour la secourir, blessa le chanteur, culbuta le garçon qui finit cependant par l'abattre en lui. écrasant une carafe sur le front.
Ce sang répandu leva ; ce fut dans tous les bouges du quartier une moisson de
meurtres. Une bande de cambrioleurs ég-orgea le servant, le bistro du Château- Roage, tandis que TroUiet, le tenancier, tuait à coups de nerfs de bœuf deux des assaillants. En face, chez Alexandre, tous Jes habitués se ruèrent aussitôt les uns sur les autres, sans que l'on ait jamais su, au juste, pourquoi, — puis le 3ang sécha et ces folies cessèrent.
A part ces moments où le vent des batailles souffle, il n'y a, je l'ai dit, chez le père Lunette qu'une réunion de méchants galopins et de mauvaises aïeules; c'est, en somme, l'endroit du quartier le moins dangereux et le plus bête.
Celui où l'on pouvait risquer vraiment des horions, c'était cette crémerie Alexandre, de la rue Galande, devenue maintenant un restaurant ; c'était là que s'at-
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troupaient de sérieux sacripants, au premier, dans une salle basse meublée de tables et de bancs. On y montait par un escalier en pas de visj mais il était difficile d'y pénétrer, car, dès que l'on hasardait la tête, à son débouché, au ras du sol, tous se taisaient et quelques-uns s'approchaient, prêts, si l'on g-rimpait une marche de plus, à vous écrabouiller, à coups de souliers, la face. Par contre, dans la pièce du bas, la société était plus débonnaire et s'efforçait simplement de vous carotter des sous. Dans cette salle terne, malpropre, sans caractère,, s'entassaient tous les genres de g*ueux. Des garçons de café sans ouvrage, reconnaissables aux restes gardés des rasures, des bohèmes hirsutes, avec des fils violets ondulant sous
la j)eau détendue de leurs joues grises,
150 LE QUA-RTISa SAINT-SÉVERIN
des marchands de mégots avec leur bissac, des g-alefretiers, des chifFortonnes coiffées de mannoltes et chaussées de socques, des traînées en cheveux, avec des bouches démantelées par les daviers des rixes ;-et les uns dormaient, le dos contre le mur; les autres, le buste aplati sur la table. Puis, subitement, la porte s'ouvrait, comme poussée par une rafale, et des' camelots vendîtient précipitamment, à des gens qui les attendaierit sans doute, des ballots de chaussettes volées et, à la, moindre alerte, c'était merveille de voir avec quelle rapidité les marchandises disparaissaient dans les poches ou sous les jupes.
Le patron, occupé à verser de l'absinthe et du vin, semblait ne rien voir et il fallait qu'il vît et qu'il dénonçât ses amis pour-
tant, car la poHce n'eût pas toléré ce chenil s'il n'eût servi de souricière à ses ag^ents.
Et quand on songe que c'est justement sur la façade de cette maison que s'est réfugié le bas-relief enlevé à l'église de Saint-Julien et représentant ce saint et sa femme passant, dans une barque, le Christ ! Saint Julien que l'on invoquait jadis pour trouver un bon gîte! Il était joli, le gîte Alexandre ! Les chenapans qui s'y confiaient étaient trahis par leur hôte, lequel vivait, de son côté, sur ses gardes, s'attendant à recevoir, en échange de ses délations, un mauvais coup.
Mais il est juste de dire que si, au Moyen Age, le vieux saint protégeait les pauvres hères qui le priaient, contre les les attaques des malandrins, il n'est pas
tenu maintenant de préserver des malfaiteurs qui ne l'invoquent nullement du reste, des embûches des hôteliers et des rafles des cognes.
L'on peut se demander vraiment pourquoi les'gfalvaudeux, qui savent très bien que la maison Alexandre set que le Château-Rouge sont des traquenards, les fréquentent ; la vérité est qu'ils ne savent où aller ; partout on les épie et on les vend ; les mastroquets et les logeurs dépendent de la police et la secondent ; puis dans ce quartier Saint-Séverin, ainsi que dans les autres, du reste, la plupart des marchands de vin les rebutent par crainte des ennuis que suscite une semblable
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clientèle; ils sont donc bien forcés de se rabattre sur les tapis-francs qui leur concèdent, seuls, d'ailleurs, pendant une partie de la nuit, un g^îte, car, l'hiver, ils peuvent au moins y dormir» au chaud, jusqu'à deux heures du matin, sous une table.
A ce point de vue, le Château-Rouge, connu aussi sous le nom de la Guillotine et situé au 57, de la rue Galande, est le lieu le plus clément aux escarpes et surtout aux purotins.
Son rez-de-^chaussée se compose de trois pièces. La première, celle qui donne sur la cour, est immense ; elle est à peine éclairée, le soir ; la seconde est grande et le gaz y brûle furieusement ; Ta troisième est minuscule et toute noire ; des vagabonds somnolent dans la première ;
des marlous et des scélérats jouent et boivent dans la seconde ; des gens ivre-morts dorment dans la troisième.
Il faut voir ce domaine de la dèche par un soir de neige ; on entre dans un four ; un énorme poêle de fonte, chargé jusqu'à, la gueule, souffle dans l'immense pièce des trombes ; partout, dans cette salle, des tables et des bancs sur lesquels sont jetés des paquets de bardes ; cela n'a plus de forme humaine ; on cherche des têtes disparues dans des estomacs ou cachées sous des bras appuyés Sur les tables ; cela bouge et est muet ; de temps à autre, quand la pièce voisine vacarme, un buste se dresse, l'on aperçoit dans l'ombre une face congfestionnée par un mauvais somme qui regarde devant elle avec des yeux fous et retombe. Une odeur
fade à faire vomir, une odeur qui est une sorte de mélange de panade, d'eau de javelle et d'ipéca s'évade de ces corps serrés sous leurs guenilles dans des collants de crasse.
Au bout de ce hall, devant la fenêtre, s'étend un long comptoir où trône le tenancier Pierre Trolliet, un géant habille d'un tricot de laine, coiffé d'une calotte plantée de travers sur des cheveux qui frisent ; il mâche un cigare d'un sou, crache sec, hérisse une dure moustache sur une bouche piquée de bleu par des points de poudre. Il y a en lui d'un municipal formidable et d'un titanique chiournàe. Derrière le comptoir s'alignent, à portée de sa main, deux nerfs de bœuf de calibre différent et dont il use suivant la gravité des cas, — et, depuis l'af-
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faire de Gamahul qu'il dénonça, il a un revolver chargé dans un tiroir.
Cet homme mène la vie d'un dompteur qui risque, chaque jour, d'être mangé, car les haines accumulées sur lui sont terribles ; mais, aidé par des garçons qu'il trie parmi des lutteurs de profession, il mène sa ménagerie sans trop d'à-coups.
Cette ménagerie est à la fois sérieuse et ne l'est pas ; autrement dit, il y a, comme chez le père Lunette, toute une part de décor apte à allécher le public ; la salle où le montreur l'exhibe est au premier ; elle est, ainsi que celle du bas à laquelle la relie un large escalier, immense ; elle passe, à tort ou à raison, pour avoir été la chambre à coucher de
Gabrielle d'Estrées et elle est désignée par
158 LE QUARTIER SAiNT-SÉVERm
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ce nom : le Sénat ; c'est là que dorment les purotins ; moyennant un cinquième de vin de quinze centimes, ils peuvent ronfler jusqu'à deux heures, dérangés seulement par les allées et les venues des visiteurs qui montent, conduits par le garçon, — lequel fait, en descendant, la quête, non pour eux, mais pour le patron et pour lui.
C'est à visiter, l'hiver, à deux heures du matin, alors que s'évacue la salle ; on grimpe et l'odeur fade du bas s'aggrave des senteurs échappées. Dieu sait par qù, des sulfures. Trolliet lève brusquement le gaz et hurle : <( Debout ! » — ^ L'on est sur un champ de bataille ; l'on dirait de ces gens pressés par terre, les uns contre les autres, des cadavres ; ils ont un sommeil de mort, des râles d'agonie ;
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réveillés en sursaut, ils ressemblent à des blessés évanouis qui reprennent connaissance ; ils regardent, hagards, on ne sait quoi, puis, éblouis par là grande lumière, ils baissent les yeux et leur premier geste, quand ils se mettent sur leur séant, est de g^lisser les doigts sous leurs guenilles pour se gratter. — « Allons, dépêchons ! » Et Trolliet salive de côté et rien ne peut rendre l'effroyable mépris de ces crachats ; alors tous se lèvent et des détails se précisent; quelques-uns de ces meurt-la-faim, plus propres ou plus dégoûtés que les autres, se sont couchés, en guise de draps, sur un journal qu'ils remportent, — un autre sort d'un sac dans lequel il s'était plongé jusqu'au col; sans souffler mot, tous descendent en trébuchant, à la queue-ieu-leu, la tête basse.
le dos courbé, portant sur leurs épaules des années de vices et de malechances, et ils partent dans la neige, sous l'œil des sergents de ville réunis devant la porte, pour surveiller la sortie du bouge.
La triste procession s'essaime, en grelottant dans la rue. Où vont-ils ? Les uns, gagnent les halles afin de ramasser des épluchures ou de s'employer, moyennant quelques sous; les autres errent jusqu'à cinq heures du matin ; ils vont alors manger une soupe à l'asile de Sainte- Anne, puis ils se réfugient dans les églises.
Quant au patron, il boucle solidement sa cambuse, vide la lessiveuse qui bout dans la pièce d'en haut, lave à grande eau le plancher, détruit ainsi autant que possible la vermine.
Cette salle dite du Sénat est ég*alement intéressante à voir, pour une autre cause, vers les neuf heures.
Trolliet, marié à une géante au teint couperosé et aux cheveux couleur, d'acajou, un type d'ogresse alsacienne, est père de deux petites filles ; on les aperçoit qui font' leurs devoirs en bas, dans une minuscule pièce vitrée, éclairée par une honnête lampe, près du comptoir; et, le soir, ces demoiselles, qui ont des nattes blondes dans le dos, récitent leurs leçons à leur maman. Cette scène paisible de famille, derrière le belluaire, qui surveille sa ménagerie, étonne ; mais, quand neuf heures sonnent, cette surprise devient un vrai régal. Les demoiselles Trolliet ferment leurs cahiers de classe et, sous
la garde du garçon, montent se coucher.
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Or leur chambre est conliguë'à celle du Sénat et il leur faut, pour s'y rendre, fouler le corps étendu des loqueteux; et elles filent sur eux, légères, avec des mines de chipies ; si elles ne crachent pas de côté comme leur papa, elles vous ont au moins des moues de princesses qu'on offusque. Il va sans dire qu'aucun des iriendigots endormis ne regimbe, car TroUiet viendrait empoigner le plaignant, le descendrait à coups de bottes et finalement le viderait, tel qu'un baquet d'ordures, dans la neige.
Et l'on se demande ce qui peut bien se tramer dans la cervelle de ces filletteslà, vivant à part, dans un monde de bagne, assistant placidement, du fond de leur petit réduit, à d'effroyables scènes (le saoulerie et à de mortelles rixes. Ces
infantes de la Maub' seront riches un jour, car le père a réalisé sa fortune dans ce commerce et, il y a quelques années, il parlait de vendre. Quels étranges souvenirs de jeunesse il y aura chez ces créatures lorsqu'elles seront devenues des* bour- , geoises, filles d'un ancien négociant, fières de leur dot !
Ces salles que nous avons vues sont peuplées de birbes; celle où dorment, au rez-de-chatissée, les ivrognes et qui est connue sous le nom de salle des Morts, une sorte de cave abjecte et noire, est surtout remplie, elle aussi, par de vieilles gens ; quant aux jeunes, ils s'entassent dans la seconde salle du bas, peinte de paysages dont le dessin balbutie et dont les couleurs divaguent ; ils représentent des prairies, up clocher
164 LP QUARTIEa SAINT-SÉVERIN
d^église, une rivière, un pont sur lequel s'avance une noce. Cette pièce est comme une succursale de la maison Alexandre ; il y a là, jouant aux cartes et buvant du tord-boyaux, des gamins affreux., des joueurs de bonneteau, des carroubleurs, des marions, pis ; l'horreur de ces gueules qui ricanent sous des cheveux plaqués, de ces bustes crapuleux qui se dandinent, de ces yeux qui dévalisent ! — et, parmi ces faces méchantes et basses, une admirable, celle d'un ange de Botticelli, avec ses longs cheveux et ses pru'nelles atrocement claires, celle de la (( belle Clara », un limousin venu à Paris pour gâcher le plâtre et qui, à vingt ans, en est déjà à sa sixième condamnation pour attentat aux mœurs ; puis deux ou trois, moins inquiétants, à la phy-»
sionomie de sous-offs chapardeurs, Francis, le chantre de ce bouge ; la Marine, un ancien matelot, deux carottiers bons
enfants, à la solde de la police. M^ii? ce qui est plus effrayant que la troupe des jeunes gredins, ce sont les femmes : Antoinette, dite Mémêche, une môiyie de dix-sept ans, une boule de graisse posée sur de courtes pattes, avec, dans un visage de pleine lune crevé par un nez en pied de marmite, la plus jolie bouche qui soit et des yeux ingénus de vierge.
Maîtresse d'un chef de bande déjà poursuivi pour tentative de meurtre, elle faisait en sortant du Château-Rouge^ à deux heures, le vol au poivrier, aux Halles ; rosse et câline, elle disait avec un accent d'ineffable gloire : « Tu verras, je te le ferai connaître, mon gas, et il te
plaira, car c'est un homme qu'a du sang!»
Louise Hellôuin, dite la Tache-de-Vin, l'ancienne amante de Midi, le complice de Gamahut dans l'assassinat de la veuve Ballerich^ une matrone massive, à la bouiche féroce, aux yeux sournois, à la hure éclaboussée d'une tache de sang* lui couvrant toute une joue, des lèvres jusques au front ; celle-là tenait du v^au et de la hyène. — Mais la plus horrible, c'était encore une vieille de plus de soixante ans, Pauline, dite Pau-Pau ; celle-là ne dessoûlait pas ; elle avalait le vin, l'absinthe, le casse-poitrine, pêlemêle, rôdait avec un cabas dans lequel on apercevait des tronçons de pipes et vous interpellait : « Mssieu, toi qu'on dit être si bon, paie-moi une bombe 1 » — et le verre de vin était bu d'un trait.
Jamais je n'ai vu figure plus lamentable ; c'était une bouillie blême ; tout coulait, le nez, la bouche, les yeux ; le visag-ç se fondait en des ruisseaux de larmes.
Chose étrang-e, dans ce pauvre être où tout sentiment paraissait aboli, il subsistait une certaine élégance de taille, des doigts fins, parfois même des mots recherchés qui détonaient dans ce milieu ; la légende était-elle donc vraie lorsqu'elle racontait que cette femme sombrée dans l'ivrognerie avait été la mère d'un avocat à la cour d'appel qui s'était suicidé de désespoir, après avoir tout esâayé pour guérir cette malheureuse de son vice?
Que sont devenus ces trois monstres depuis les quelques années que je les ai perdus de vue ? Les forces mauvaises qu'elles détenaient ne leur furent guère
propices; Mémêche, dans un accès de delirium Ireméns, s'est laissée choir d'un quatrième dans une cour et s'est tuée ; la Tache-de-Vin, compromise dans un nouvel assassinat, a été condamnée à cinq ans de réclusion, et Pau-Pau est morte.
D'autres les ont remplacées, mais moins intéressantes, encore qu'elles ne vaillent pas mieux ; quant à l'aspect du tapisfranc, avec son côté d'authentique coupegorge et aussi de décor d'attrape-pante, il est, malgré le changement des comparses, le même.
Certains soirs, des crises de joie, soulèvent, toujours sans qu'on sache pourquoi, ces miséreux ; alors le repaire se mue en un cabanon de fous ; on se range en cortège ; l'un s'empare d'un seau vide et joue du tambour dessus;
un autre arbore au bout d'un balai un torchon en g-uise de drapeau, et, tandis que Ton débite une « proclamation de Monsieur le maire » plus ou moins bête, tout l'établissement défile, en poussant des cris d'animaux, et cela finit par un chahut. Alors, dans la poussière qu'agite le jpiétinement des g-aloches et des boUes, dans la puanteur qu'exhale le remous des jupes, passent de consternantes visions d'êtres tordus par des spasmes nerveux, de femmes suivant un homme, l'air ég-aré, et refaisant, sans parler, un à un, ses gestes. Il y a évidemment des symptômes de démence chez ces g*ens subitement tirés de leur hébétude.
Mais ces petites fêtes se terminent généralement par des disputes ; les femmes,
surexcitées par le bruit, s'écharpent, et
les souteneurs s'en mêlent. Et Trolliet intervient ; pour mettre tout le monde d'accord, il assoriime, sans parti pris, les lutteurs des deux camps, puis il empoigne les éclopés et, par la porte d'entrée que le bistro lui ouvre, il les précipite, la tête la première, dans la cour; ce après quoi, il promène, en revenant à son comptQir, un «regard circulaire sur le bétail de sa ménagerie et, voyant qu'aucun n'ose broncher, il crache.
La rue Saint-Séverin continu^ la rue Galande, mais entre le ^wwHiiencement de Tune et la fin de l'autre s'éltJlié> derrière l'abside de Tég-lise enfouie sous àè malpropres masures, une petite place formée par le débouché de la rue Saint-Julienle-Pauvre et de celle du Petit-Pont qui vient du quai et meurt, en enfantant cette rue Saint-Jacques que la plupart des anciens plans désignent sous le nom de « la Grand'Rue ». Dans sa Description de la ville de Paris au xvm* siècle, Germain Brice dit qu'elle était habitée par des libraires et des marchands d'estampes, à
cause du voisinage des écoles ; il y a beau temps que ces négoces ont émigré sur les quais ou se sont installés dans des quartiers plus riches.
Rajeunie le long de son parcours, la rue Saint-Séverin n'a plus rien conservé de son aspect d'antan; le seul coin un peu curiqux qu'elle recèle est ce cul-der sac Saille-bien devenu l'impasse Salembière, creusée entre deux de ses maisons et demeurée bizarre avec sa grille de fer rouillé, ses becs de gaz morts, ses tuyaux de descente qui dégringolent avec leurs plombs et, au travers de l'étroite chaussée, se cognent.
Au XIV® siècle, la petite place était, si nous en croyons l'anonyme qui rima les Moustiers de Paris, un marché aux frusques.
Après, oublier ne dois mie Saint-Séverinpour la ferperie Qui est achetée et vendue En son quarrefour...
A l'heure actuelle, celte industrie s'est réfugiée dans les rues voisines^ mais, à vrai dire, elle s'exerce surtout en plein vent; les garnements de la paroisse achètent leurs nippes à un receleur qui rôde dans les bouges, le soir, et qui prend des objets volés en échange ; il vend d'ailleurs pour ceux qui le doivent payer en argent un peu meilleur marché que les regrattiers des boutiques ; voici un échantillon de ses prix :
Une culotte vaut de un à cinq francs; un
gilet de cinquante à quarante sous; un
pardessus mettable atteint trois francs ; les
souliers varient de un à trois et quatre
francs ; le chapeau de vingt centimes à un franc; quant aux chaussettes, elles s'achètent, quand elles sont encore trouées, deux sous, et si elles sont raccommodées, .elles coûtent cinq centimes de plus.
Pour en revenir à la rue, elle titube le long" de son église et elle est coupée, au coin du portail, par une sente que, dans son « Dit des rues de Paris », Guillot traite de ruellette et accuse, en des termes singulièrement crus, d'être une garenne de filles. Plus tard, au xv® siècle, elle fut occupée, en partie, par le collège de Lisieux qui fut transporté ensuite rue des Grès, puis rue Jean-de-Beauvais ; enfin elle eut pendant plus d'un siècle pour locataires les desservants de la paroisse et elle s'appela, tour à tour, ruelle de l'Archiprêtre, rue aux Prêtres et fut enfin
désignée sous le nom de rue des Prêtres-Saint-Séverin qu'elle a ^ardé.
Une question maintenant se pose, celle de savoir quel est le saint qui a baptisé la petite basilique et placé sous son vocable tout le quartier.
De même que pour saint Julien-le-Pauvre, les avis diffèrent; les uns prétendent qu'il s'agit de saint Séverin le solitaire qui, sous le règne de Childebert I^"", se retira sur la rive gauche de la Seine, dans une celle, « s'exerçant de tout son pouvoir à contemplations divines », dit le P. Du Breul. Un ancien bréviaire parisien, qui renferme dans sa partie d'automne une vie de ce saint, raconte que le fils du roi d'Orléans, saint Cloud, vint se fixer auprès de lui et se fit moine ; puis, quand son maître mourut, il fon-
da, sur remplacement actuel de l'église, un oratoire» dans lequel il l'inhuma.
D'autres assurent que ce ne fut pas à ce Séverin-là que fut dédiée l'église, mais bien à un homonyme, fondateur du monastère de Ghâteau-Landon et abbé d'Agaune ; celui-ci, appelé à Paris par Tranquillinus, médecin du roi Cloyis, guérit ce monarque, que l'on jugeait perdu, par l'imposition de ,sa chasuble.
Pour tourner la difficulté, le Propre d'un office édité en 1738 par le curé de la paroisse imagina de fondre les deux saints en un seul. Après avoir été anachorète à Paris, il serait devenu abbé d'Agaune ; mais cette assertion ne tient pas debout et est formellement contredite par tous les textes. Un seul fait est certain, c'est qu'en 1050 Imbert, évêque de
Paris, réclama celle chapelle au roi Henri I®^ qui la détenait et la rendit; or 1^ diplôme sig-né par ce souverain désigne expressément ce sanctuaire sous le nom d' (( Ecclesia sancti Severini solitarii ».
11 appartient donc, selon toute vraisemblance, au solitaire.
Néanmoins, afin de contenter tout le monde, le clerg-é prit l'habitude de célébrer la fêle des deux saints, du solitaire, le 23 novembre ; de l'abbé d'Ag-aune, le 11 février.
Que reste-t-il de l'oratoire élevé par saint Cloud au vi® siècle? Rien; les Normands le brûlèrent. Imbert le réédifia au XI® siècle ; il disparut encore dans une tourmente et il fallut, deux cents ans après, le rebâtir.
Mais, de même que la plupart des basi-
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liques, l'ég-l^se, telle que nous la voyons aujourd'hui, fut coftstruite en plusieurs fois ; elle chevauche, ainsi que ses grandes sœurs, les cathédrales, sur plusieurs siècles. Le xiii® dressa les^ trois premières travées et la tour; le xiv® ajouta les trois autres travées, le sanctuaire et le chœur; le XV*, les collatéraux et les chapelles ; le XVI®, le trésor, la sacristie et la majeure partie du vaisseau ; quant au xvn®, il Péreinta : après avoir défoncé la chapelle de Saint-Sébastien pour lui substituer une hideuse salle qui servit pendant longtemps de chapelle à la Vierge, il jeta bas le jubé, plaqua de marbre couleur de rillettes les piliers du chœur, transforma en arcades cintrées les ogives, instaura dans le chœur, aux frais de la Montpensier, un autel à baldaquin ridicule.
LE QUARTFlp^ SAiNT-SÉVERIN 179
Le XVIII® la néglig'ea iusqu'à la Révolution ; elle devint alors uii dépôt de salpêtre et de poudre, mais le xix® siècle la sauva ; il revêtit sa façade occidentale, qui ne se composait que d'une baie sans ornements en ogive, d'un délicat portail provenant de l'église de Saint-Pierre^ux- Bœufs, démolie en 1837 ; il la dota également de vitraux enlevés à Saint-Germain des Prés qui préféra s'éclairer avec les figurés imbéciles issues des cartons de feu Flandrin ; enfin le curé actuel, qui est un brave homme, vraiment amoureux de son église, la débarrassa du maîtreautel à baldaquin et remit la statue de la Sainte Vierge là où elle devait être, dans une des chapelles de l'abside. Pourquoi faut-il, hélas ! qu^avec tant de bonne volonté, il se soit laissé imposer d'horribles
vitrailles agrémentées des portraits des bourgeoises qui les payèrent ?
En dépit de ces tares et des sinistres pei^tures des Jobbé-Duval, des Si^nol, des Cornu, des Flandrin, des Heim et des Hei^se qui pourrissent heureusement et s'éteignent dans l'humide ceinture des chapelles, l'église de Saint-Séverin demeure» quand même exquise. Bien qu'avec d'abominables et de clairs carreaux, signés du nom de Hirsch, on l'ait dépouillée du mystère apaisant de son ombre, l'abside n'en reste pas moins l'une des plus étonnantes ombellas que les artistes d'antan aient jamais brodées pour abriter le Saint-Sacrement de l'autel. Ils semblent en avoir emprunté la forme à la végétation du pays où naquit le Christ, car ils ont planté une futaie de palmiers dont
LE QUARTIER SAINT-SÉVERIN l8l
un fruit tombe en une goutte de sang, en un rubis de veilleuse, devant le tabernacle. Et l'on y va, à cette abside où se tiennent les réserves de Dieu, par un chemin vraiment mystique, car les allées accouplées qui y mènent, en filant de chaque côté le long de la grande nef, ont l'aspect tout claustral des routes hors le monde, des galeries de cloîtres !
Sait-on quel fut l'architecte qui rêva cette délicieuse flore de pierre? D'anciens documents nous apprennent qu'un sieur Micheaul Le Gros dirigeait, en 1496, la construction des chapelles du midi, et c'est tout.
Saint-Séverin, si pauvre maintenant, fut riche au Moyen Age ; pour aider à sa bâtisse, le pape Clément VI avait accordé
des indulgences et les dons affluèrent ;
un in-folio de 1636 intitulé : le <( Nouveau Martyrologe ou Mémoire des offices, obit, messes, saints, prières, prédications et aumônes fondés en Tég-lise parochiale de Saint-Séverin, à Paris, » les énumère longuement ; on y trouve, relatées aussi, les largesses de l'église, entre autres la fondation d'une école pour les pauvres écoliers qu'on nourrissait, puis, à propos de la sépulture des indigents, cette clause : « Il ne sera rien pris pour la sonnerie, parements, poille, argenterie et ouverture de terre aux convois et services des prisonniers décédés dans le Petit-Châtelet, des pauvres honteux et des pauvres serviteurs et servantes. »
De son côté, l'abbé Lebeuf a constaté, dans un compte de fabrique portant la date de 1419, cette coutume touchante
d'avoir, l'hiver, un grand manteau pour le jeter sur les épaules des pauvres femmes qui, après leurs couches, venaient entendre la messe de relevée, « afin de les tenir chaudement », dit le. texte.
Un autre usage s'est également perpétué pendant tout le Moyen Age. Bien que l'église ne fût point consacrée sous son vocable, on y vénérait d'une dévotion toute particulière saint Martin, patron des voyageurs à cheval. Une part du fameux manteau avait été, en effet, transmise comme relique, à Saint-Séverin, par les chanoines de Saint-Martin-de-Champeaux, en Brie. On brûlait en son honneur des cierges, et pour préserver leurs betes des maladies et des accidents, les voyageurs les faisaient marquer avec la clef de fer, rougie au feu, de la chapelle vouée à ce
saint. Les étudiants venus à cheval de leur province pour suivre les cours de rUniversité de Paris agissaient de même et, afin de remercier le grand Thaumaturge des Gaules de les avoir protégés durant le voyage, ils fixaient, dès leur arrivée dans la ville, les fers de leur monture sur la porte qui s'ouvre, au-dessous de la petite horloge du xv^ siècle, là où la rue des Prêtres prend en écharpe la rue Saint-Séverin. Un bas-relief de Maillet, placé en 1853 sur le tympan de ce porche, évoque le souvenir de cette dévotion si parfaitement abolie qu'il n'y a même plus dans cette église un autel voué à cet Elu ; ce bas-relief est médiocre et le portail même que le mauvais goût de notre époque le charge d'orner ne mérite qu'on l'examine qu'à cause des
inscriptions en petites capitales gothiques qui sont gravées sur les cadres en pierre de sa baie. Elles rappellent aux fossoyeurs les obligations de leur métier ;
on y peut déchiffrer celle-ci : qu'ils devaient nettoyer les voûtes et toute l'église, le jour de la Saint-Martin d'été, à cause de la fête que l'on y célébrait le surlendemain. Une autre, un peu plus loin, encore lisible, dit :
Bonnes gens qui par cy passez Priez Dieu pour les trépassés.
Les trépassés étaient inhumés, en effet, là, derrière la nef, dans un cimetière devenu depuis le jardin de la cure.
Et à droite et à gauche de cette porte
subsistent encore les débris de deux lions,
insignes de l'autorité ecclésiastique qui
186 Ae quartier saint-severin
rendait ses jug-ements sur le seuil de l'église et les terminait par la formule :
<( Datum inter duos leones. »
A titre de renseignement, l'on peut ajouter encore qu'il y avait à "Saint-Séverin un bréviaire public attaché le long* d'un pilier avec une chaîne, à l'usage des pauvres gens.
Enfin il existait au Moyen Age, tout à côté de cette église, une petite cellule dans laquelle une femme s'enfermait pour le reste de ses jours, afin d'expier ses fautes et celles du prochain et de vivre, isolée de tout, en Dieu. L'ancien nécrologe de l'abbaye de Saint-Victor nous révèle le nom de l'une de ces recluses. On lit, en effet, à la date du 1 1 avril, dans ce livre rédigé sous Charles V, l'obit de dame Flore, ainsi conçu : « Obitus dominae
Floriae, reclusae de Sancto Severino. »
Et j'avoue que je rêve à cette femme enfermée toute vivante et à laquelle on passait, comme à sainte Thaïs, par une ouverture, un morceau de pain et un peu d'eau. Elle réparait sans doute les outrages des truands, les ribotes des écoliers et des filles. Dame Flore ! et je songe à sa triste homonyme, à celle connue sous ce nom dans le monde des bouges, à cette fillette aux yeux de souris et au rire presque frais qui fréquenta chez Trolliet et chez le père Lunette et qui fut, dans ce dernier repaire, frappée de sept coups de tranchet et transférée à l'Hôtel-Dieu où elle mourut.
Quels abîmes d'âme séparaient la prostituée de cette sainte pleurant les méfaits des Flore de son temps dans la nuit sans aube d'une tombe ! Mais l'ancienne soli-
TC^ï"?^
taire doit encore intercéder là-haut pour les descendantes de celles que les supplices qu'elle s'inflig-eaît ici-bas sauvèrent ; et elle prie sans doute pour la pauvre vaurienne qui a mérité le pardon de ses péchés, peut-être, car elle n'était pas résolument mauvaise et elle se . montrait même humble et douce, quand elle n'avait pas par trop bu.
En 1410, la fabrique de l'église Saint- Séverin acheta l'hôtel des abbés des Eschallis, contigu au cimetière qui s'éployait au sud, tout le long des bas-côtés de la nef, et elle créa sur cet emplacement de nouveaux charniers. Construits ainsi que des galeries de cloîtres, dallés, voûtés, surmontés de délirantes gargouilles, ils furent ensuite historiés d'épigraphes, ornés de tableaux, tendus, les jours de fêtes carillonnées, de tapis de haute lice.
L'on y enterra, pendant deux siècles.
les familles du quartier, puis, en 1674, une délibération du conseil de fabrique prescrivit la fermeture de ces lieux.
Il était temps, car à force de ne pas les avoir réparés et surtout d'avoir surchargé les g-aleries de bâtisses destinées à loger les prêtres de la paroisse, tout s'effondrait ; des maçons en étayèrent, tant bien que mal, les parties les moins faibles et, pour empêcher les autres de s'écrouler, ils les démolirent. Des bribes de ces corridors et de ces arceaux subsistent encore autour du jardin de la cure.
Ces charniers, dans lesquels on pénétrait par une porte s'ouvrant sur le flanc droit de l'église et par un passage rejoignant la rue de la Parcheminerie, servirent également pendant des siècles de chapelle de catéchisme, de salle de réunion du
bureau de l'œuvre, de salle de vote pour rélection des marguilliers ; le Marlyrolog'e de Saint-Séverin- nous apprend en outre que le premier jeudi de chaque mois et le mardi, durant les prières des Quarante heures. Ton portait le Saint- Sacrement en procession dans les allées funéraires de ce cloître et qu'aux g^randes fériés Ton distribuait la communion « sous la première partie du charnier, devers la chapelle du Saint-Esprit ».
Enfin, dans sa Monographie des charniers de Paris, Tabbé Dufour a cité un extrait du règlement général pour les droits de la fabrique de Saint-Séverin. Ce règlement est daté du 19 août 1637 ; voici quelques-uns de ses articles :
« Le fossoyeur sera tenu, aux quatre fêtes solennelles de Tannée et quatre jours
avant chacune d'icelles, de réparer à ses dépens l'aire des ailes de l'église et des charniers, sans que pour cela il puisse rien demander à l'œuvre... Les corps venant- des maisons infectées ou soupçonnées de maladies contagieuses ne seront enterrés ni dans l'église ni sous les charniers pour quelque cause ou considération que ce soit. Défense est faite aux enfants de chœur de quêter sous les charniers durant l'administration de la communion.
Pour les quêtes de la fabrique, l'on pla-.
cera deux tables et deux bassins, l'un à l'entrée desdits charniers et l'autre proche de la porte du bureau pour recevoir ce qui sera offert volontairement, sans inviter ni exhorter les assistants à donner autre chose, non pas même le jour de Pâques, pour le vin de communion. »
On ne rançonnait point trop, on le voit, dans ce temps-là, les ouailles et Ton avait assez le respect du lieu saint pour ne pas tolérer comme aujourd'hui dans certaines églises, à Saint-Sulpice, par exemple, qu'un suisse chambardât en pleine messe les chaises et parlât haut, en bousculant tout le monde, afin de frayer passage au prêtre qui vous fait sauter sous le nez une bourse.
Pour en revenir aux ossuaires de Saint- Séverin, ils possédaient les pierres tombales les plus curieuses ; elles ont disparu ; l'une pourtant, datée du xvi® siècle, a été transférée dans l'église, en 1842, et posée au-dessus de la porte de l'ancien trésor, à gauche de la sacristie. L'épitaphe est surmontée d'un bas-relief naïf et charmant qui représente Nicolas de Bonfon,
de son vivant marchand et bourgeois de Paris, et Robine de Cuyndel, sa femme, à g-enoux avec leurs dix enfants devant la croix sur laquelle Jésus, assisté de la Vierge et de saint Jean, se meurt.
A noter aussi, en fait d'épitaphes, une du siècle suivant, gravée sur une plaque de marbre blanc et scellée au-dessus du bénitier de la porte d'entrée de Saint Martin ; celle-là, vraiment solennelle et bizarre, nous apprend que feu Bertrand Ogeron « jeta les fondements d'une société civile et religieuse au milieu des flibustiers et des boucaniers des îles de la Tortue et de Saint-Domingue et prépara ainsi, par les voies mystérieuses de ""fa Providence, les destinées de la République d'Haïti ».
L'église Saint-Séverin, si effacée main-
tenant, fut une ég'lise importante au Moyen Age; sa juridiction s'étendait alors sur les territoires qui formèrent plus tard les paroisses de Saint-André, de Saint- Côme, de Saint-Etienne-du-Mont, de Saint- Jacques du Haut-Pas, de Saint-Sulpice ; placée au centre des écoles, elle servait d'oratoire à Albert le Grand, à Dante, à saint Thomas d'Aquin, à saipt Bonaventure.
C'est sous sa nef que l'Immaculée-Gonception fut vénérée six siècles avant qu'elle ne fût déclarée dog'iiie de foi par l'Eg-lise. Saint-Séverin avait donc devancé, et de combien d'années ! le culte révélé de Lourdes. -
L'Université de Parii avait, en effet, adopté les thèses de saint Anselme et du docteur subtil, le franciscain Duns Scott,
sur la pureté sans tache de la Conception de Marie et après avoir institué, en 1311, une confrérie pour honorer, sous ce titre de l'Immaculée, la fille de Joachim, elle décréta, en 1497, que nul désormais ne serait admis par elle au g-rade de docteur en théolog-ie, s'il ne partageait et ne s'engageait, par serment, à soutenir et à défendre cette doctrine.
En ce temps, la dévotion à la Sainte Vierge devint si populaire à Saint-Séverin que son image fut, ainsi qu'à la cathédrale de Chartres, répandue à profusion sur son portail, sur ses verrières, sur ses murs ; les foules y venaient afin d'obtenir les guérisons des écrouelles et de la fièvre, en buvant de l'eau d'un puits creusé dans l'église même. Ce puits, qui a plus de dix mètres de profondeur, existe encore.
rez terre, au bas du pilier de droite de la chapelle de la Vierge. On y puisa, il y a quelques années, de l'eau; elle était, en sortant, fraîche et limpide, seulement on ne put l'utiliser, parce qu'elle croupissait au contact de l'air.
Mais, comme toujours, l'hyperdulie stimule la rag-e des forces déchues ; aussi n'est-il pas surprenant que des sacrilèg'es et des hérésies se soient rencontrés dans l'histoire de ce sanctuaire.
Le souvenir de l'un de ces sacrilèges, commis au mois de septembre 1693 par une femme qui se rua sur le calice que tenait le prêtre et renversa le précieux Sang, est demeuré si vivace que l'on continue actuellement à faire, le premier dimanche de septembre, une procession
autour de la nef, pour réparer cet attentat.
Mais ce n'est là qu'un acte isolé; ce qui est plus typique et plus probant, ce fut la persistance de l'hérésie dans ces lieux ; alors que le jansénisme avait disparu de presque toutes les paroisses de Paris, il se maintint à Saint-Séverin, là justement où le culte de la Vierge était et le plus fidèle et le plus vif.
Cette secte avait, il faut bien le dire, élu domicile depuis de longues années dans ]$ quartier. Le diacre Paris avait longtejiips séjourné rue de la Harpe, puis il ay^it été promu supérieur de la communauté des clercs de Saint-Gôme, trèsvoij^inede Saint- Séverin, et il s'était livré à «ne propagande effrénée dans ses alentours, prônant partout la doctrine de Jaasénius, agissant même, après sa mort, «ur les âmes incertaines, par les prestiges diaboliques de ses miraculés.
JL^a Révolution culbuta tout ; mais en ji802, lorsque Saint-Séverin fut rendu au culte, ce qui restait des jansénistes parvint à faire- nommer curé un disciple fervent de Port-Royal, M. Joseph Baillet. Secondé par- d'habiles prêtres engoués des mêmes idées, ce curé battit le rappel dans Paris des jansénistes et bientôt tous arrivèrent pour se fixer dans les environs de l'ég^fise qui devint ainsi le quartier gfénéral des « appelants ».
Ce fut alors le délaissement affecté de la Vierge, les saluts silencieux et courts, la messe célébrée à demi-voix, la destruction des images et des statues, toute l'horrible sécheresse de ces âmes passée dans l'apparat du rit.
Les écoles de garçons furent confiées aux frères de Saint-Antoine et celles des
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filles aux sœurs de Sainte-Marthe, les deux congrégations affiliées à la secte et, dans l'espoir de faire des prosélytes. Ton organisa, dans la rue Saint-Séverin, une imprimerie où l'on -édita des annales dites « chrétiennes » et un mémoire réclamant la suppression de la langue latine dans la liturgie.
Cependant l'archevêque de Paris, qui avait vainement accablé l'abbé Baillet de ses remontrances, finit par sévir et, le 18 octobre 1820, il le déposséda canoniquement de sa cure et nomma à sa place un vicaire de Saint-Merry, ancien chanoine régulier de Sainte-Geneviève, avec mission de réformer la paroisse.
Mais l'abbé Siret et ceux qui lui succédèrent n'obtinrent que de faibles avantages ; il fallut l'arrivée de M.Hanicle
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dans la paroisse pour balayer à jamais les « appelants». Celui-là était un fort saint homme et, qui plus est, un vrai mystique.
Certain de refficacité de la prière, il n'attaqua pas l'hérésie par les moyens naturels ; il laissa les jansénistes tranquilles, mais il les cerna dans un filet de suppliques à la Vierg-e et il les prit. Pour g la il fit revivre la dévotion interrompue depuis le Moyen Age, et mal ranimée parles curés qui le précédèrent, de l'Immaculée Conception ; il fonda l'archiconfrérie de Notre- Dame de Sainte-Espérance, telle qu'elle existe encore aujourd'hui ; il entassa neuvaines sur neuvaines, dirigea sur ce but toutes les âmes pieuses de sa paroisse ; et les résultats acquis en très peu de temps furent si extraordinaires que l'on considéra son œuvre comipe un miracle.
L'écrivain qui rédig'eail les « Annales chrétiennes » se convertit ; les frères de Saint-Antoine s'en allèrent d'eux-mêmes et furent suppléés par les frères des Ecoles; la lutte contre les sœurs de Sainte- Marthe, que régissait la sœur Rosalie, une femme aussi ing-énieuse que têtue, fut plus âpre. Le curé doubla ses prières, s'imposa de nouvelles mortifications et de nouveaux jeûnes et, un beau matin, elles déguerpirent et leurs positions furent occupées par les sœurs de Sainte-Marie, puis par les filles de Saint-Vinceilt-de-Paul.
Le jansénisme était vaincu ; les quelques ouailles dissidentes qui restaient, touchées par la sainteté de M. Hanicle, se rendirent et ce fut même l'une d'elles qui fit don à l'église de sa statue de la Vierge placée dans l'abside, de cette Vierge, si
grossièrement femme, sculptée par ce Bridan dont l'Assomption, tout à la fois fade et charnue, souille encore le maître-autel de la basiligue de Chartres! -^ Et. dire qu'il y a dans le square de Cluny, à deux pas, une si ancienne et si belle madone qui s'effrite sous la pluie et qui serait si bien à sa place dans la chapelle du fond de Saint-Séverin !
Depuis ce temps, c'est-à-dire avant même la mort de M. Hanicle, survenue en 1869, l'hétérodoxie avait complètement disparu et l'on n'en entendit plus depuis lors parler. Cependant, à titre de renseignement, il est utile de signaler un fait étrange qui s'est passé, après 1840, à l'insu du clergé, dans ce sanctuaire.
Un ami de Mickiewicz, un Polonais, que cite Erdan dans son tome II de la
« France mystique », André Towianski, inféodé à la secte de Vintras dont il se sépara par la suite pour se déclarer une réincarnation de Napoléon et prêcher une série d'erreurs qui se rapprochent de celles professées par les Vaudois et par Swedenborg^, avait fondé à Paris une association relig"ieuse et politique, sous le nom des « bons frères ». La police s'inquiéta de cette propagande et un arrêté d'expulsion fut pris contre Towianski qui se retira à Bruxelles, puis à Genève où il mourut.
Or, tandis que cet illuminé était associé aux entreprises sataniques de Vintras qui le nomme dans sa correspondance le « Prophète de Législation », il faisait, lui et ses adeptes, brûler une lampe à Saint-Séverin, pour la venue du Paraclet.
Cette coutume se continua durant plusieurs années, mais, un jour, la vérité se sut et' le curé épousseta cette petite hérésie qui s'était introduite à la cantonade dans son église.
Il ne subsiste, comme souvenir de ces vaines croyances, qu'un portrait de la Vierge, pendu près de la sacristie et qui est encore vénéré par quelques-uns, des Polonais de Paris.
Maintenant, Notre-Dame a repris l'entière possession de Saint-Séverin. Si les foules ne s'y portent pas, de même qu'à Notre-Dame des Victoires, Elle a néanmoins, en dehors des fidèles du quartier, ses visiteurs. Pour ceux qui, tels que moi, reçurent le baptême dans la chapelle de ses fonts et y revinrent, après bien
des années, pour y chercher une aide
dans la plus douloureuse des crises.
Elle est unique. Là, dans le petit coin si intime de son chevet, près de cet arbre dont lé tronc ^tourne en spirale sur lui-même, éclate lorsqu'il touche la voûte et retombe en une pluie pétrifiée de branches, Elle se révèle très pacifiante et très douce.
Les étudiants l'invoquent pour le succès de leurs examens ; mais je crois que sa présence se fait surtout sentir aux pécheurs tourmentés par la fièvre du mal, aux pécheurs dont l'âme est à vif. Elle panse et lénifie, tout en souriant, les plaies. Elle est la Madone qui cicatrise.
Celle qui désaltère.
En sortant de l'ég-Iise et en remontant la rue des Prêtres Saint-Séverin dont les ruisseaux lavés par des eaux de teinture arborent des pavés d'un noir d'encre ou d'un violet de gros vin, l'on atteint la rue Erembourg de Brie, devenue rue Boutebrie, où s'élevait jadis le collège de Gervais. Plus rien ne demeure de cet édifice, mais la rue conserve encore, près d'un bureau de nourrices, une ancienne maison à pignon et un vieil escalier de bois sculpté, magnifique. Moyennant
quelques sous, on le visite et ron apprend les prix, plus ou moins exacts, que des Ang-lais en oflFrirent; en attendant qu'on le démolisse, il sert à hisser, la nuit, dans des chambres meublées d'une paillasse, des attelages de prostituées et de soûlauds.
Cette rue s'était d'abord appelée rue des Enlumineurs parce que les gens de cette profession y avaient fixé leur quartier, près des écrivains qui travaillaient à côté, dans la rue de ce nom. C'était, dans ces deux sentes, une population très spéciale d'artistes peinant sur une matière rare et dont la vente était limitée par des règlements. A la foire du Lendit où se tenait le marché du parchemin, le lendemain de la Saint-Barnabe, tous les ans, le recteur bénissait l'assemblée, avant
que Ton n'arrêtât les prix. L'Université faisait examiner les rouleaux apportés dans la ville et les marchands ne pouvaient commencer leurs achats qu'après que les parcheminiers du Roi et de l'Evêque, lés
maîtres et les étudiants des Ecoles avaient acquis leur provision pour l'année.
Les corporations des enlumineurs et des écrivains étaient exemptes de la charge du guet; elles étaient puissantes et honorées, et cependant les mœurs de ces gens ne semblent pas avoir beaucoup différé de celles des malandrins. Dans le scriptorium des cloîtres, les moines écrivains, quand leur besogne était terminée, remerciaient Dieu de leur avoir permis de mener à bonne fin leur longue tâche et ils s'écriaient dans les explicit de leurs manuscrits : Deo gratias, féliciter, amen !
Les réflexions des copistes profanes sont autres et elles renseignent sur la nature de leurs goûts ; celle-ci, par exemple, citée par Lecoy de la Marche : « Vinum scriptoridetur demeliori; qu'il soit donné ^u copiste du vin, et du meilleur », — et un autre ajoute : « pulchra puella, une belle fille. »
Cette rue des Ecrivains, qualifiée rpaintenant de rue de la Parcheminerie, est sale et usée. On y vend de la ferraille et des loques ; et, la plupart de ses maisons sont des brandezingues de dernier ordr^ et des garnis.
Elle se jette dans la rue de la Harpe, ainsi nommée parce que l'une de ses enseignes représentait le roi David jouant de cet instrument. Le Cartulaire de la Sorbonnc nous apprend qu'en 1272 les.
juifs y avaient installé des écoles et la Taille de Paris nous fournit le nom de vingt de ses habitants parmi lesquels figurent un huilier, un tailleur et un certain Nicolas « aux ij moutons )), fabricant de cervpise. Aujourd'hui, elle recèle deux curiosités bien médiocres, un hôtel dit de la Littérature où logent les déclassés de la plume. L'on n'y reçoit pas les hommes en blouse et le prix de la chambrée est de dix sous ; l'autre est un restaurant pour petites noces d'étudiants ; il n'a de cocasse que son titre : « le Père Chocolat. » Au point de vue de la chère lie, nous sommes évidemment très loin du renom culinaire de cette rue où résidèrent deux émérites queux, Mignot, le pâtissier traiteur, célèbre au xvii® siècle par l'excellence de ses biscuits, et Lesage
qui, SOUS le règne de Louis XVI, n'eut pas son pareil pour conditionner de moelleux g-odiveaux et de savants pâtés.
Dans la rue de la Harpe prenait naissance la grande voie qui reliait en ligne droite cette rue à la place Maubert ; c'était la frontière de la paroisse, parallèle à celle du quai qui la limitait, à l'autre bord ; cette voie portait deux noms : — de la rue de la Harpe à la rue Saint-Jacques, rue du Fain ou du Foin ; — de la rue Saint-Jacques à la place Maubert, rue des Noyers ; celle-ci devint, au XIV® siècle, rue Saint-Yves, à cause d'une chapelle dédiée à ce saint, puis elle reprit sa première dénomination dont le sens demeure douteux.
Suivant l'abbé Lebeuf, le mot « noyer »
serait une corruption du mot « nouée »
qui signifiait lieu humide, lùa^récage ; selon d'autres, cette route aurait été réellement plantée de noyers et la désignation de ces arbres lui serait restée. Le boulevard Saint-Germain se déroule maintenant à la place de ces deux rues.
La rue des Noyers, autrefois remplie par des marchands de foin, était rejointe à la rue Galande par la rue des Plâtriers, devenue rue du Plâtre, puis, en 1864, rue Domat. Elle contenait, au xin® siècle, une plâtrière et était presque exclusivement habitée par des maçons.
A l'heure actuelle, elle est une rue sans profession particulière et, comme ses voisines, elle héberge surtout des gueux. L'une de ses bâtisses, celle que désigne un n^ 16, est horrible. La porte qui bâille sur le trottoir est si basse
qu'il faut presque baisser la tête pour y entrer ; puis Ton s'eng-ag-e dans des ténèbres mal pavées et, arrivé au bout du couloir, devant un escalier, l'on aperçoit, à sa g*auche, une lueur. Le mur fait coude et vous mène par un boyau étranglé dans un fond de cour, et Fodeur d'ammoniaque qui s'échappe de tous ses conduits est telle que les yeux pleurent.
Près de cette masure se dresse le 12 bis. En enfilant son corridor, on aboutit au 39 de la rue Galande par lequel on sort. La traversée est bizarre. On long-e des allées qui se rétrécissent, puis s'évasent en de courts préaux, se resserrent encore et s'amincissent de telle sorte que lorsqu'on passe sous des corps de lo^is, l'on est écrasé entre les deux murs et que l'on se courbe pour ne pas se heur-
ter contre les poutres en saillie du plafonds On chemine,, dans une fissure, entre de hautes maisons dont les toits se rapprochent, loin du jour. L'une do ces maisons, du côté de la rue Domal, g-arde encore dans un renfoncement la gaieté campagnarde d'un vieux puits. Il serait curieux, à ce propos, de dénombrer les puits de ce quartier ; presque toutes les anciennes bâtisses en ont, comblés, pour la plupart. Un puits ouvre aussi sa margelle devant Saint-Julien-le- Pauvre, mais il était probablement creusé dans le sol même de l'église, avant qu'elle ne fût en quelque sorte reculée par suite de la destruction de son premier portail qui s'étendait plus en avant dans la cour. D'ailleurs, les puits forés dans les intérieurs des sanctuaires étaient fré-
quenls, au Moyen Ag-e. Sans parler de la cathédrale de Coutances qui en contient deux, à Paris même, Saint-Séverin recèle, comme nous l'avons dit, un puits hors d'usage dans son abside et Saint- Germain-des-Prés en possède également un, bouché, près de la quatrième colonne du chœur, au nord.
En suivant, ainsi que je le fis, les sentes creusées dans les bâtiments de la rue Domat, l'on peut se rendre compte de l'espace qui se déploie derrière les façades de la rue Galande. Le n® 57, celui qui détient le repaire du Château-Rouge, a, à lui seul, plus de 80 mètres de profondeur I
La grandeur de ces terrains assure la démolition des turnes qui les peuplent, car la spéculation les guette ; l'on y en-
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tassera de si spacieux immeubles du genre de ceux qui me dég-oûtent tant, rue Lagrange!
Avant que ce quartier ait fait place à des avenues bordées d'opulentes casernes et de maigres squares, il est bon de dégager son caractère et de le résumer en quelques lignes.
On a pu le voir, les cabarets et les hôtels foisonnent d^ns chacune de ces rues; c'est même l'industrie spéciale de ces lieux; personne, ici, n'a l'air d'être dans, ses meubles et de coucher dans son lit; personne ne paraît manger de la cuisine préparée chez soi; tous logent,
pas même à la semaine, mais à la nuit ;
tpus bâfrent des rogatons achetés chez
les regrattiers ou se repaissent dans les
bibines de la rue de Bièvre; la misère
de ces gens mériterait la pitié, si, à toute
heure du jour et de la nuit, les mastro-
quets et les bars n'étaient pleins. La vé-
rite est que tout l'argent mendié ou volé
se dépense là. La clientèle de ces rues, les larrons et les mendiants, les voleuses et les filles n'ont qu'un idéal, paresser et boire ; travailler, c'est la dernière des hontes, la chose à ne pas faire, dans ce monde-là. Il suffit pour s'en convaincre d'entendre chez Trolliet le ton goguenard d'une Mémêche vous répondant, lorsqu'on lui demande pourquoi un tel n'est pas là : (( Il a trouvé de l'ouvrage », désignant, par la blague de cet euphémisme, le travail obligé d'une prison»
Les justiciards qui pérorent sur la .criminalité rêvent de raser ces tanières ; à quoi cela servirait-il? Les bandits et
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les prostituées qui les fréquentent iront autre part; au lieu de se concentrer dans un endroit, ils se dissémineront dans plusieurs autres et ce sera pis.
Sain t-Sé vérin 5 comme il est, rend des services, car, s'il constitue Tun des refuges les plus hantés par les grinches de Paris, il est ^ussi l'un des viviers où la police pêche le plus à coup sûr. En tout cas, il sauvegarde les autres quartiers et facilite la surveillance de la racaille, en
la rabattant sur le même point.
Et puis, n'en déplaise aux libres-penseurs, il n'y a, humainement, rien à tenter pour assainir l'âme de ces gens. Les châtiments de la justice terrestre sont, au point de vue de l'amélioration des instincts, résolument nuls ; la prison est utile parce qu'elle nous préserve, pendant
le temps qu'elle les interne, des gueux; mais elle ne les assagit pas, elle les détraque ; elle achève de putréfier ceux qu'elle isole ; elle devient pour la pègre un tremplin de vanité, car, daûs cette classe-là, les condamnations sont des titres et le bagne est une gloire. A moins donc de les déporter tous au loin ou de les tuer, l'on ne peut agir que par les voies surnaturelles sur les gredins.
Et c'est l'affaire de l'Eglise. Elle s'est toujours efforcée, quand Elle l'a pu, d'épurer les centres contaminés, par des chapelles ; après les assassinats de la Commune, Elle a planté, en plein pays de l'émeute, le Sacré-Cœur. 11 est à remarquer aussi que le sanctuaire le plus puissant de Paris, Notre-Dame-des-Victoires, est situé à deux pas de la Bourse ; c'est
la forteresse du Bien opposée à la forte- ' resse du Mal.
Il y a là une action lente et que Ton ne voit pas, une lutte qui s'engage entre des forces contraires et dont l'issue ne
nous apparaît point, parce que ces conflits se poursuivent souvent pendant des
siècles. Les générations qui se succèdent
nécessitent, par de nouvelles offenses, de
nouvelles prières ; toujours l'équilibre
restauré se rompt et il faut que, pour
nous éviter bien des maux, l'Eglise le
rétablisse*
Or, autrefois, le quartier Saint-Séverin
ét^itj en quelque sorte, bloqué par des
chapelles. Outre sa petite basilique et
celle de Saint-Julien, et en dehors même
des oratoires des collèges groupés dans
la rue du Fouarre, il y avait la chapelle
de Saint-Biaise et de Saint-Louis, — au bout de la rue de la Harpe, celie de Saint-Côme, — celle de Saint-Yves près de la rue du Plâtre, — à la place Maubert le couvent des Carmes, — les Mathurins rue Saint-Jacques et, à la limite de la paroisse, les Bernardins. Notons encore, pour le défendre du côté du quai, les Miramiones ; la bataille était donc possible, mais aujourd'hui elle ne l'est plus, car il y a, en tout et pour tout, deux églises dont une, celle de Saint-Julien, travestie en un camp de jeunes Palikares, n'a aucun rapport avec ce quartier.
Saint-Séverin reste donc seul pour assurer le salut de ses terribles ouailles. ^
Ajoutons que, pour protéger les enfants contre la carie de ces rues, il y a les frères des Ecoles chrétiennes et les
filles de Saint- Vincent-de-Paul de la rue Boutebrie. Si l'on veut y adjoindre les sœurs de Saint-Charles d'Ang-ers, installées rue de Pontoise, — et encore celleslà dépendent-elles de la paroisse de Saint- Nicolas-du-Ghardonnet, — Ton aura le détail de la petite troupe chargée de combattre l'armée du Mal. C'est vraiment peu et il y aurait grand besoin du renfort de prières des ordres voués à la pénitence, des Carmélites et des Clarisses!
Le remède est là et non dans cette destruction du, quartier qu'on nous annonce. D'ailleurs tout le monde sait fort bien qu'on n'amende pas par des déplacenients l'âme des scélérats et que la salubrité d'une ville n'est pas mieux assurée parce qu'on agrandit les rues aux
dépens des maisons et qu'on substitue aux vieilles puanteurs des allées et des cours la moderne infection des fumées et des eaux vomies par les usines. Mais, en laissant de côté ces prétextes et en admettant même qu'ils ne cèlent point le désir inavoué de plantureux négoces, le quartier n'en est pas moins condamné à disparaître. En effet la haine des ing^énieurs pour tout ce qui est encore marqué d'une étampe d'art est inlassable et ils ne s'arrêteront que lorsqu'ils auront complètement aboli les derniers vestiges du Paris d'antan. Après cette mélancolique et charmante Bièvre qu'ils ont fini par tuer et par inhumer dans un égout, ça va être le tour de Saint-Séve* rin ; c'est dans l'ordre.
DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE
65, rue Ghabot-Gharny, C5
J.-K. IIUYSMANS
ET